ou seulement ramener dans le droit chemin. Le caïd Moha, aidé de notre
ami très cher le caïd Qacem et des soldats glorieux à lui confiés par
Notre Majesté, devra tenir la main à ce que chacun reste chez soi. Le
pays des Zaïane n’étant pas de ceux dont j’ai décidé la visite, ses
habitants n’auront aucune charge ni imposition pour l’entretien de ma
mehalla heureuse que Dieu guide. Le caïd Moha règlera, selon son cœur et
la pure tradition, sa conduite personnelle en ce qui concerne les
hommages à rendre à mon noble étrier.
--Que veut dire cela? interrompit le Zaïani, qui d’ailleurs avait fort
bien compris.
--Cela signifie, reprit Qacem, que tu ne pourras laisser le Sultan
passer dans ton voisinage sans aller le saluer avec, dans les mains, ce
que les convenances conseillent.
--Ah! bien, tu devrais t’exprimer clairement, dit le Berbère...
--Je continue, dit le soldat. Notre Maître a dit aussi: Il ne suffit pas
que notre ami très cher le caïd Mohammed se contente de maintenir en
repos ses propres tribus. Il doit encore, par tous les moyens et au
besoin par la guerre, clouer sur place les gens maudits de Dieu pour
leurs mauvaises intentions apparentes ou cachées qui seraient capables
de détourner de sa route mon noble étrier chérifien.
Ainsi parla Mon Seigneur, conclut Qacem.
--J’ai compris, dit Moha.
Et après un instant de réflexion il ajouta:
--Mes tribus sont dans ma main. J’adresserai au Sultan les hommages et
les cadeaux qui lui sont dus, mais je ne pourrai y aller moi-même car,
pour répondre à son désir, il me faut être attentif à tout ce qui
pourrait jaillir du haut des monts. Tu lui diras que son pire ennemi est
le vilain diable d’Arbala, Ali Amhaouch, celui dont les serviteurs ont
trahi et assommé Moulay Sourour. Dis au Sultan qu’il ne lui convient pas
de venir par ici châtier ce traître. Assure-le que je ferai de mon mieux
pour le contenir. C’est donc toi qui iras à ma place exposer cela à ton
maître et lui porter mon cadeau. Et maintenant est-ce tout?
Le brave caïd Qacem qui revenait de Fez tout imprégné de l’onctueux
formalisme pratiqué au Makhzen fut un peu choqué de la réponse
désinvolte de Moha; mais il connaissait déjà la brusquerie native du
grand chef. Il dégageait en tout cas des paroles entendues que le Zaïani
voulait éviter deux choses qui l’auraient gêné beaucoup, une visite
personnelle au Sultan, l’intervention de celui-ci dans la région. Mais
il ne s’attendait guère à ce qu’il allait entendre encore. Hassan, au
contraire, le savait sans doute car il sortit de la tente laissant son
père en tête à tête avec le caïd des soldats.
Et Moha continua:
--El Maati, ton adjoint, a une fille qui me plaît. J’ai décidé de
l’épouser. Tu préviendras ses parents et des gens de ma tente iront la
leur demander pour moi.
Ba Qacem eut de la difficulté à comprendre ce qui se passait. Il en
était encore à la mission du Sultan, aux affaires politiques, aux choses
graves.
--Parles-tu pour rire? demanda-t-il, songeant à quelque lourde
plaisanterie comme Moha en avait parfois.
Mais le sourire qu’il ébauchait s’effaça quand il vit la transformation
qui s’opérait dans l’aspect du caïd.
Secouant son ample burnous noir, il en avait fait jaillir ses bras nus,
bruns et musclés. D’un revers de main, son capuchon était retombé en
arrière entraînant la rezza, la bande de mousseline blanche qui ceignait
sa tête et celle-ci apparaissait toute rasée, à l’exception de deux
touffes longues et bouclées qui ornaient ses tempes. Son visage n’avait
plus rien de l’aménité goguenarde par laquelle il accueillit le
mandataire du Sultan et son discours. Moha était sous l’empire de
quelque pensée violente et Ba Qacem ne s’y trompa point.
--Rire! dit Moha, il n’en est pas question. Je t’ai écouté; à ton tour
de m’entendre. Je viens de te dire mes intentions; tes soldats
s’honoreront en alliant une de leurs filles au caïd Moha. Ils
rachèteront un peu leur mauvaise conduite à mon égard. Tu ne me demandes
plus si je plaisante? Sais-tu qu’en ton absence ils ont détroussé des
gens de Fez, des sujets de ton maître qui venaient à Khenifra? Sais-tu
qu’à mon appel aucun n’a répondu le jour où les Aït Bou Mzil saccagèrent
les marchés? Et tu viens me dire de la part du Sultan qu’il faut tenir
la montagne en respect! Mets de l’ordre à tout cela, Ba Qacem, je te le
conseille vivement.
--Je te conseille, à mon tour, dit le soldat, de renoncer à ce mariage.
Tu abuses... Je ne sais pas vraiment comment présenter la chose à mes
hommes.
--Demande conseil à ta tête... et bonjour!
Ba Qacem se leva et sortit de la tente. Moha l’entendit qui exhalait en
un Allah ou Akbar! toutes ses impressions confuses et chagrines.
Hassan reparut devant le chef.
--Tu as tort, mon père, tu as tort de ne pas remettre à plus tard ce
projet de mariage. Ces gens sont pleins d’orgueil; c’est jouer avec le
feu.
Mais Moha négligeant ces paroles suivait sa pensée furieuse.
--Tu l’as entendu! le licol et la longe! le licol et la longe! Voilà ce
qu’ils nous réservent, après tous ceux dont parle la lettre. Et l’on
m’écrit cela! et je dois l’écouter devant mon fils!
Hassan était venu faire à son père quelques remarques timides. Il
craignait que le caïd dominé par ses sens n’eût perdu de vue sa
politique habituelle de patience envers les soldats du Makhzen. Il
estimait que l’union projetée avec une fille de ceux-ci pouvait
rencontrer de la résistance, provoquer l’insubordination définitive de
gens dont on avait besoin. La vue de son père dont le visage et les
exclamations exprimaient la tristesse et la révolte modifia sa pensée.
Il n’y avait d’autre passion dans les yeux de Moha que celle de vivre
indépendant et d’assurer à ses enfants cette liberté. Le Berbère se
cabrait à la pensée que d’autres de sa race, de ses proches subissaient
l’opprobre d’une soumission dont la lettre du Sultan définissait si
cruellement le signe exigé: le licol et la longe, honteux emblèmes de la
servitude des bêtes de somme.
Hassan comprit. Son père humilié avait, au risque de tout aggraver,
répliqué en demandant aux soldats du Sultan une marque d’obéissance à
ses fantaisies. L’audace répondait à l’insulte. Le fils de Moha regretta
sa pensée. Son père lui apparut très beau et juste dans sa colère, dans
sa haine de l’esclavage, son appréhension de l’avenir pour lui, pour les
siens, pour toute l’immense et pauvre famille berbère, vigoureuse mais
si divisée et faible en présence de l’autorité envahissante du Sultan.
Hassan ressentit à l’extrême les sentiments qui animaient son père et il
l’aima violemment de les avoir. Sans ajouter un mot, tombant à genoux,
il saisit à pleines mains les pieds nus du caïd et y appliqua sa joue
longuement, en un geste câlin de muette et filiale vénération.
La grande force de Moha résida longtemps dans le respect et la
soumission éperdue de tous ses enfants. Le Zaïani d’ailleurs avait
raison dans sa rudesse brutale associée, il faut en convenir, à un sens
politique certain. Il mata les asker peu à peu et les façonna à sa
guise, tandis que passait, avec Moulay Hassan, l’heure du Makhzen.
Quatre années plus tard, quand Abd-el-Aziz, successeur du grand Sultan,
sous la tutelle du vizir Ba Ahmed, fit dire à Moha de lui rendre les
soldats, il répondit:
--Dites à ce jeune homme que plusieurs de ceux dont il parle sont morts
à mon service; les autres sont mariés aux femmes de mon pays. Elles ne
veulent pas les rendre.
Le Makhzen n’insista pas; il ne payait plus.
* * * * *
Hassan se releva et vint prendre place auprès de son père. Celui-ci
avait déjà retrouvé tout son calme lorsqu’un serviteur annonça:
--Ce sont les gens de Khenifra que tu as fait appeler.
--Ils sont trop nombreux pour les recevoir ici, dit le caïd qui se leva.
Suivi de son fils, il sortit de la khima et gagna la kouba Makhzen
dressée tout à côté.
Là, il s’assit sur un morceau de tapis, à l’entrée, le dos appuyé aux
bagages qui remplissaient cette tente.
Les gens de Khenifra s’approchèrent. Ils formaient des groupes suivant
leur origine ou leurs métiers. Les premiers qui s’accroupirent en cercle
devant le chef prêt à les entendre furent les naturels de Boujad.
--Certes, Monsieur, dirent-ils en arabe, nous sommes les serviteurs de
Sidi Mohammed Cherqui[17].
[17] La petite ville de Boujad, important relais commercial entre le
bled Makhzen et le pays berbère, s’est groupée autour du tombeau
d’un marabout, fameux Sidi Mohammed Cherqui, qui s’établit et mourut
en cet endroit au milieu du XVIe siècle.
De lui nous nous réclamons.
--Parfait, dit Moha, saluez-le de ma part.
Cette boutade du chef berbère envoyant son salut à leur saint patron
mort depuis longtemps déplut aux auditeurs. Le Zaïani avait voulu, dès
l’abord, avertir qu’il était insensible aux recommandations religieuses.
Mais les affaires sont les affaires et les pieux trafiquants
s’accommodèrent sans hésiter de l’humeur profane du Berbère. Ils
savaient celui-ci complètement incroyant, mais ils avaient besoin de
ménager le chef de leur clientèle.
--C’est nous, reprit l’un d’eux parlant au nom de tous, qui fournissons
la chaux qui manque totalement chez toi, dont Khenifra bâtit ses murs et
dont vous faites aussi vos casbas. Nous avons droit à des égards.
--Qui vous a fait du tort? dit Moha.
--La route n’est pas sûre.
--Venez en confiance, je punirai ceux qui vous inquiètent. Je vous
donnerai des soldats pour protéger vos caravanes et garder votre marché,
répondit le caïd. Vous nommerez un _amine_ qui rendra parmi vous la
justice commerciale et mon fils Hassan tranchera vos différends avec les
gens de tribu. En échange, vous paierez chaque semaine vingt mitqals par
boutique[18].
[18] A cette époque environ 4 francs de notre monnaie.
--Si nous payons trop, s’il n’y a pas de bénéfices, ceux qui nous
commanditent ne nous laisseront plus venir, reprit l’orateur. La chaux
n’arrivera plus à Khenifra.
--J’irai la prendre, dit brutalement Moha qui voulait couper court au
chantage. Vous la vendez d’ailleurs assez cher. Allez! ne vous plaignez
pas. Les fusils qui protégeront votre peau et vos marchandises valent
bien qu’on les paie. A d’autres!
D’un geste de la main il fit signe au premier groupe de s’écarter. Les
commerçants se retirèrent en multipliant les saluts et les
remerciements. Les corporations défilèrent ainsi devant le caïd et
chacune se vit attribuer une protection, un arbitre et imposer une
redevance. Telle fut la première organisation donnée par Moha au marché
de Khenifra. Tout cela changera par la suite. Viendra la vieillesse du
grand chef et alors se développeront autour de lui des ambitions plus
jeunes qui se partageront Khenifra et ses bénéfices.
Moha, cette fois-là, régla donc d’autorité ces détails et termina par le
groupe des commerçants fasis. La question fut avec eux plus délicate.
Partout où il se rend, l’habitant de Fez transporte ses idées, ses
goûts, ses méthodes. Il apparaît comme un être spécial, très affiné,
très orgueilleux de sa réelle supériorité sur la masse, apte à tout mais
toujours à sa manière; il ne se modèle pas sur le milieu, il s’impose.
Il est méprisant, retors, impénétrable. Il semble toujours attendre le
salut et les avances de ceux dont il a le plus besoin. Il est très fort.
Doublement sémite, mélange de races où le juif domine, mais un juif très
longuement islamisé, il possède toute la force d’Israël qui a trouvé un
point d’appui et le fond de son caractère est un étonnant mélange de
religiosité fanatique et de toutes les facultés qu’exige le négoce. Par
contre, il n’est pas du tout guerrier. Ainsi se présentèrent devant Moha
un certain nombre de Fasis, commerçants autoritaires. C’étaient des
fournisseurs de toutes choses et de gros clients acheteurs de bétail
berbère.
Leurs premières revendications furent d’ordre religieux, car les
affaires de ce monde passent après ce qui est dû à Dieu, qu’il soit
exalté!
--Nous sommes venus, dirent-ils, dans ce pays sauvage, non seulement
pour commercer, mais pour y développer la religion. Le prosélytisme est
le grand devoir. Nous sommes croyants. Il n’y a chez vous rien qui
ressemble à une mosquée. Nous ne savons où nous réunir. Nous ignorons où
tes enfants apprennent à lire dans le livre saint. Nous avons besoin
d’une mosquée, d’une Zaouïa, de fondations pieuses pour les entretenir.
Il n’y a pas chez vous de cadi. Vous n’appliquez pas la loi respectée.
Les gens ici vivent vraiment comme des païens. On ne se croirait pas
chez des croyants.
Ce fut un concert de récriminations acerbes que Moha écouta d’ailleurs
en souriant. C’était la kyrielle de critiques familière aux citadins
qui, ayant une peur atroce du Berbère peu civilisé, se rattrapent en
blâmant ses coutumes et son ignorance religieuse.
--Personne ne vous interdit de construire une mosquée et tout ce qu’il
vous plaira. Vous paierez le terrain. Je l’ai en effet conquis par les
armes et il est à la tribu. Payez aussi de vos deniers votre cadi et ses
adoul, mais ne vous occupez pas de mes enfants, dit Moha. Ils sont à moi
et pas à d’autres. J’en fais des guerriers; vous voudriez en faire des
tolba et des capons. Qui, alors, vous défendrait, vous autres? Vos mains
ne savent que compter des douros et égrener des chapelets. Voyez mon
doigt, il s’est déformé sur la gâchette du fusil. Mais en voilà assez;
vous n’êtes pas venus seulement pour me demander des prières, je
suppose?
Leur manifestation pieuse terminée et sans insister davantage, les gens
de Fez parlèrent d’affaires.
Ils obtinrent d’ailleurs, contre une taxe âprement discutée, toute
l’aide qu’il était possible de leur donner. Moha n’ignorait pas
l’intérêt qu’il avait à entretenir de bonnes relations avec les
négociants fasis. De ce jour, en effet, commença une ère de richesse
pour les Zaïane qui devinrent, avec leurs voisins les Aït Mguild, les
grands fournisseurs de viande à la cité opulente de Fez. Sous la
protection de Moha ou Hammou, grâce à la terreur qu’il inspirait aux
coupeurs de route, durant des années, les troupeaux de moutons passèrent
des plateaux dans la plaine et en toute sécurité. Les gens de Fez
payaient en produits fabriqués, en argent et aussi en armes et
cartouches achetées à bas prix aux asker du Makhzen ou importées par des
Européens.
Et ainsi peu à peu se monta l’arsenal berbère.
Ces tractations terminées, le caïd réunit dans sa tente les chefs des
groupes qui avaient paru devant lui. Il leur fit servir un repas et y
prit part avec quelques hommes importants du douar. On apporta des
quartiers de mouton rôtis embrochés sur de fortes baguettes de thuya au
long desquelles la graisse brûlante coulait sur les doigts de ceux qui
les tenaient. La tente s’emplit d’une odeur mixte de mouton et de résine
fondue. Les convives, assis sur le sol à l’arabe, s’étaient groupés par
trois ou quatre. Devant eux s’étalaient des linges graisseux destinés à
servir de plats et sur lesquels on posa les viandes désembrochées. Un
domestique lança de loin à chacun un pain d’orge que les mains
attrapaient à la volée, en claquant sur la croûte encore tiède. Un
autre, circulant entre les groupes, jeta sur les quartiers rôtis des
poignées de sel terreux et de cumin.
--Bi smi’llah, au nom de Dieu! dirent les hôtes.
Du pouce ils traçaient sur les pains une croix profonde, les rompaient
et en donnaient les morceaux à leurs voisins. Puis les mains
s’attaquèrent aux viandes et l’on se mit à manger. Parfois, au-dessus
des têtes, un bras nu allongeait des doigts gras pour prendre un bol
d’eau que tendait un serveur. L’homme buvait à fond, d’un seul trait,
rendait la coupe vide et se remettait au pain et à la viande. Tout cela
se faisait très vite et en silence, comme mangent des gens qui ont
l’habitude du qui-vive et qui savent que les instants consacrés aux
repas sont dérobés aux dangers de la route et de la vie nomade. Dès
qu’un des convives était repu, il l’indiquait en se reculant du plat,
laissant les autres à leur besogne. Puis chacun s’essuya les doigts dans
le linge où les gens de la tente ramassèrent les restes pour les
emporter. Tous ces primitifs se repaissaient ainsi sans contrainte et
jusqu’à satiété. Seuls les citadins affinés que leurs affaires avaient
conduits chez Moha se servaient avec quelques retenue et même
échangeaient entre eux des signes de dédain, des réflexions sur la
rudesse de leur entourage, le peu de confort du repas.
Enfin, chose rare à cette époque chez les Zaïane, on servit du thé
sucré. Des gens apportèrent l’unique plateau en cuivre et le jeu de
tasses qui existaient dans le douar. Ils appartenaient à El Hadj Haddou,
frère du caïd, qui, étant allé à La Mecque, avait rapporté de son voyage
quelques objets de luxe. Moha seul ne but pas de thé. Il avait peur du
sucre pour avoir trouvé un jour un clou rouillé dans la masse
cristalline d’un pain. Personne ne put lui chasser de l’esprit la
conviction que les «chrétiens»--dont on parlait déjà--avaient voulu
l’empoisonner. Durant une grande partie de son existence, il n’usa que
du miel sauvage très commun chez les Zaïane. Ses fils pourtant, sur ses
vieux jours, le décidèrent à manger du sucre devenu dans le dernier
quart de siècle l’aliment de prédilection de tous les habitants du
Moghreb.
Tandis que ses hôtes buvaient, Moha les interpella ainsi:
--Savez-vous que le sultan de Fez met en marche sa harka vers le
Tafilelt?
--Nous le savons, répondit celui qui représentait le groupe des
commerçants fasis.
--Selon l’habitude, j’enverrai sur son passage une députation, car il ne
viendra pas de notre côté. Moi-même, son allié, je resterai dans le pays
pour surveiller les _chaïatine_, tous les fauteurs de trouble...
--C’est très juste, répondirent les commerçants qui ne tenaient pas à
voir s’éloigner d’eux le chef garant de leur tranquillité.
--La députation, reprit Moha, n’ira pas les mains vides. Elle emportera
d’abord mon cadeau personnel. Je vous dirai demain quelle sera la
contribution des marchands de Khenifra.
Mobha n’en dit pas plus long et laissa ses hôtes à leurs réflexions. Il
y eut des conciliabules à voix basse entre les négociants et ceux-ci,
paraissant d’accord, se levèrent et prirent congé du caïd avec force
remerciements pour son hospitalité et ses victuailles.
Mais à peine étaient-ils sortis que le délégué des Fasis rentra dans la
tente où seuls demeuraient le caïd et son fils. La conversation reprit
tout naturellement, à peine interrompue, sembla-t-il, par le départ des
invités.
Le commerçant parla sans gêne aucune, en homme d’affaires qui sait ce
qu’il veut:
--Je ne pense pas que tu puisses demander à tes tribus plus de mille
douros. Tel est le chiffre auquel nous pensions quand tu nous disais ton
projet.
--Admettons, dit Moha; le temps surtout me manquera pour faire rentrer
cette somme; mes gens ne sont pas habitués à verser de l’argent à un
sultan.
--Aussi serait-il préférable, si je comprends bien ta pensée, d’obtenir
le cadeau sans en parler. Et comme Moha se taisait attendant la suite,
l’homme continua:
--Les mille douros seront ici demain, in cha’llah; mais il faudrait que
les autres marchés de la montagne, je dis ceux qui sont sous ta main,
fussent fermés durant trois mois.
--La chose est possible, reprit Moha, après une minute de réflexion.
Il était inutile d’en dire plus long. L’amine des marchands fasis se
retira enchanté d’une combinaison qui rendait pour quelque temps le
commerce de Khenifra maître du marché dans une grande et populeuse
partie de la montagne. Et c’est ainsi que Moha ou Hammou fit, sans avoir
besoin de le leur demander, payer un tribut au Sultan par les fiers et
simples Zaïane. C’est ainsi que, du même coup, il assura l’essor et la
prospérité de Khenifra, triste bourgade en terre battue, mais centre
d’attraction commerciale bien placé, bien achalandé, où les farouches
montagnards vont peu à peu prendre contact avec le monde extérieur...
* * * * *
Son récit achevé, la vieille Itto était retournée à son travail,
laissant Rabaha toute rêveuse et triste. La tornade de l’après-midi
passa et secoua durement le douar sans que la fille du caïd parût s’en
apercevoir. Réfugiée dans un coin, appuyée contre une pile de selles, la
tête cachée dans son bras, Rabaha était restée insensible sans éprouver
même le besoin instinctif d’éviter, en quittant la tente, d’être prise
dessous, au piège, si elle s’abattait. Elle ne se joignit pas davantage
à tous ceux qui, la bourrasque passée, s’efforcèrent de réparer le
désordre. Fille du caïd, son absence du travail commun n’avait pas
étonné. Rabaha était d’une nature indépendante et, de plus, gâtée par
tous. Elle avait cet âge puissant auquel on cède toujours et sa
situation douloureuse d’enfant sans mère lui assurait l’intérêt ému des
matrones. Celles-ci ne manquèrent pas de la morigéner, de lui reprocher
l’imprudence commise en restant sous la toile, au risque d’être étouffée
sous son poids. Elle rabroua tout le monde et réclama tante Itto.
Celle-ci ne tarda pas à paraître. Pour distraire la jeune fille de sa
tristesse elle l’entraîna hors du douar.
--Viens, lui dit-elle, et chasse le chagrin qui durcit tes grands yeux,
ma petite gazelle; profitons un peu de la fraîcheur... viens, le moment
où le jour va faire place à la nuit est propice à la divination; j’ai
des feuilles de henné dans ce mouchoir; peut-être diront-elles, si Dieu
veut, des choses qui apaiseront ton cœur et le mien.
Les deux femmes quittèrent la tente. Certes, la triste campagne roussie
eût été peu engageante à la promenade pour des étrangers à ce rude pays.
Mais Rabaha et sa vieille amie, dont l’existence nomade oscillait avec
les saisons des grandes futaies de la montagne aux steppes
broussailleuses du plateau, ne connaissaient pas d’autre horizon. Leur
âme était le reflet même du pays sauvage qui les nourrissait et qu’elles
aimaient sous tous ses aspects. Et bien singulière était, en cette fin
de journée brûlante, la nature où vivaient leurs yeux.
Le soleil déclinant tout à fait montrait son globe énorme et rutilant au
bout de la gorge où s’engage l’Oum er Rebia, en aval de Khenifra. Une
grande masse de vibrante lumière rouge emplissait ce couloir entre monts
et de là s’étalait sur la petite plaine, exagérant la couleur brique du
sol. Puis les faisceaux rouges atteignaient le djebel Akellal boisé. Les
masses vert sombre prenaient sous ce lavis une teinte neutre, étrange,
non terrestre, d’où les grands conifères émergeaient découpant sur le
ciel des silhouettes suspendues, bizarres dans l’air léger des
montagnes, vision de quelque végétation inconnue dans l’atmosphère
colorée d’une autre planète.
La vieille et la fillette qu’elle tenait par la main s’en furent au
revers de la croupe où campait le grand douar. En passant, elles avaient
vu autour de la tente du chef l’animation qu’y mettaient les audiences.
La crête franchie, elles se trouvèrent seules dans la nature déserte et,
les bruits familiers ayant cessé tout à coup, elles se turent n’osant
parler, tant leurs voix devenaient fortes dans le silence. Devant elles
maintenant, jusqu’au sillon d’oued desséché qui bordait la pente,
s’étendait un champ de pierres dressées, sèches et drues, marquant les
tombes anonymes d’un grand cimetière berbère, chose abandonnée et triste
où ne règne même pas ce soin dans l’orientation des morts qu’observent
les tribus arabes plus civilisées, plus musulmanes. Vers le milieu de la
nécropole un arbre court, au tronc tors, étalait un dôme aplati de
branches enmêlées garnies de quelques feuilles coriaces, chose laide,
souffreteuse, couchée par le vent, séchée par le trop fort soleil, par
le trop rude hiver, seule végétation ayant dans ce désert résisté à tout
et aux hommes, arbre marabout enfin où venaient, en quête de réconfort
mystique, les pauvres âmes sauvages du pays. Du sol rocheux sortaient
d’énormes racines arquées soutenant ce monstrueux végétal échevelé. Et
entre les souches, marquant la sépulture de quelque éponyme oublié, se
dressaient des pierres, des _chouhoud_, si usées par le temps qu’on ne
pouvait dire qui, du mort ou de l’arbre, était en ce lieu le plus
antique.
Les deux femmes s’assirent sur une des grosses souches. Le soleil
arrivait au fond du couloir de Tamescourt. Là se trouvent une zaouïa et
quelques maisons dont les foyers allumés pour le repas du soir
enfumaient légèrement le vallon obliquement illuminé. Tante Itto ouvrit
son mouchoir.
--La journée a été triste pour toi, dit-elle à la jeune fille. J’ai dû
te dire des choses qui t’ont peinée. Mais tu es jeune, les jours pour
toi s’ajouteront aux jours et de ceux-ci beaucoup seront joyeux. Le
henné va nous dire ce qu’il faut en penser. Prends dans ta main gauche
fermée une poignée de ces feuilles bénies... mets ta main sur ta tête...
sur ton front... sur ton sein. Que béni soit le prophète... que maudit
soit Satan le lapidable! Place ta main devant tes yeux et ouvre-la très
doucement pour que les feuilles tombent lentement dans mes mains
ouvertes, prêtes à les recevoir. Je regarde, je vois d’abord ces deux
feuilles qui se chevauchent, signe de voyage et ce groupe
tourbillonnant... une grande foule; celles-ci qui s’accrochent à mes
doigts pourtant large ouverts... l’argent! Vois ces deux qui se posent à
la base des pouces; c’est le mariage qui t’attend, un beau mariage.
Prends d’autres feuilles dans le mouchoir, verse, verse!
Et la vieille, ou plutôt la sorcière qui est en elle, excitée,
suggestionnée par ses propres paroles saisit le henné des mains
hésitantes de Rabaha. Elle verse les feuilles d’une de ses mains dans
l’autre, regarde les mouvements, le miroitement du soleil sur ces choses
délicates et sèches. Elle voit, elle prophétise en bouts de phrases
nerveuses et rapides qui la secouent toute au passage, tandis que le
soleil disparaît et que la nature à l’entour se décolore très vite dans
le crépuscule africain très court.
--C’est entendu, tu quitteras tes frères... tu iras au delà des monts
rejoindre ton sort... quel est-il? Ah! voilà... je te vois exposée...
toute voilée dans une demeure brillante... des esclaves tiennent sur
leur tête des sacs de grains, des plats de dattes, des coupes de lait;
des gens passent en grand nombre devant toi, osant à peine regarder.
Voici le grand mur du Méchouar... toutes celles qui seront mariées le
même jour sont rangées là, sur des mules aux harnais brillants, sous les
grands haïks qui vous couvrent... On ne voit rien que des choses
blanches sur des selles de drap rouge et une foule d’esclaves vous
protègent contre la foule qui passe et regarde, une fois, le harem hors
des murs... C’est une coutume du Makhzen. Il faut que le peuple s’assure
de temps à autre que le harem est bien vivant. J’ai vu cela à Marrakch
certain jour où l’on maria une demi-douzaine de chorfa... Il n’y a pas
de doute... tu es parmi celles que je distingue... Ah! voici le signe de
l’eau, des parfums... c’est le hammam des princesses... Ah! que de
femmes s’empressent autour de celles qui vont être épousées... Je
vois... Je vois ton corps brillant qu’on lustre et qu’on épile, ton
corps que si souvent j’ai tenu tout petit, tout nu sur mon sein... Et te
voici parée, voilée de soie jusqu’aux pieds. Tu sors la première pour
aller vers l’époux; la _arifa_, la maîtresse des femmes te prend par la
main, te guide, les youyous éclatent, les eunuques alignés dans les
grands corridors gloussent de joie!... Rabaha! Rabaha, tu seras femme
d’un Sultan!...
La fillette au comble de l’émotion s’efforce de calmer sa vieille amie
dont la surexcitation est extrême. Elle pose ses mains sur les épaules
de tante Itto, puis l’enlace, cherche à l’entraîner, tandis que la
servante à grands gestes disperse les feuilles de henné au vent du soir
qui se lève, pour qu’elles ne puissent plus se réunir et parler, pour
que soit fixé enfin le sort qu’elles ont prédit.
--En voilà assez!... viens, tante Itto... rentrons, j’ai peur.
Mais tante Itto s’est déjà reprise. Avec une force singulière, dans un
élan d’amour, dernier effet de sa surexcitation, elle s’empare de sa
protégée, la renverse sur ses bras, l’enlève sans effort et l’emporte
vers le douar au travers des tombes que l’ombre envahit.
--Salut sur le Prophète! Malédiction sur Satan, qu’il soit lapidé!... Tu
seras Sultane, tu seras Sultane, je te dis! chante la servante à
l’oreille de l’enfant redevenue toute petite et pelotonnée dans ses
bras.
--Oui..., mais alors je serai enfermée et on me mettra un voile sur la
figure, répliqua doucement Rabaha.
Celle-ci se dégagea de l’affectueuse étreinte de la vieille. Toutes deux
se tenant par la main passèrent la crête qui les séparait du douar et là
elles s’arrêtèrent un instant. La nuit était venue; des feux marquaient
de points rouges l’emplacement des tentes et faisaient sur le versant
noir une grande couronne brillante. Quelque chose d’important se passait
dans le douar dont les femmes furent de suite averties par leurs yeux et
leur instinct de nomade. Les hommes étaient certainement à cheval, des
groupes se mouvaient en silence, masses un peu plus claires, un peu plus
foncées dans l’ombre générale. Parfois un scintillement vibrait
extrêmement fugitif sur l’acier d’une arme, d’un étrier, ou bien les
feux s’éteignaient successivement derrière des formes qui
s’assemblaient. Enfin, on n’entendait pas les voix des femmes très
distinctes dans la nuit, quand la vie est normale.
--Il y a de la peur..., dit la vieille, rentrons vite.
En arrivant aux lisières du camp, elles perçurent des bruits vers la
tente du caïd et se dirigèrent de ce côté.
* * * * *
Après le départ du marchand fasi, Hassan resta seul avec le caïd et
l’entretint de divers détails intéressant la tribu. Mohand ou Hammou
l’écoutait distraitement, absorbé sans doute par des réflexions plus
importantes. C’était l’heure où Rabaha s’en allait avec la servante lire
l’avenir dans les feuilles de henné.
La nuit vint et la tente s’éclaira d’une lanterne où brûlait une grosse
bougie de cire colorée.
Un domestique entra et parla d’un bruit inaccoutumé de voix qui
s’entendait dans le camp des soldats, de l’autre côté du gué, sous
Khenifra.
L’homme sortit et revint peu après. Un groupe de ces soldats, dit-il,
avait franchi le gué et parlant très fort se dirigeait vers le douar. On
entendait dans la nuit leurs fusils tenus à la main et qui pendant la
marche se choquaient.
Le caïd échangea un regard avec son fils. Celui-ci fit signe de la tête
qu’il avait compris et sortit. Peu après les soldats approchèrent du
campement. Pour arriver à la tente de Moha, il leur fallait pénétrer
dans le douar envahi d’ombre. Ils étaient excités. On les entendait
crier:
--Moha!... Moha! où est le caïd Mohand ou Hammou?
Mais ils hésitaient à entrer dans le grand rond mystérieux que
dessinaient les feux du soir. Le serviteur se présenta à nouveau devant
le caïd et attendit silencieux.
--Laissez-les passer, dit seulement celui-ci.
Encouragés par l’invite qui leur fut faite, les mutins entrèrent dans le
douar et derrière eux se ferma la Zeriba, la formidable haie aux longues
épines, celle qui servait déjà de défense aux Numides de Jugurtha,
_oppidum impenetrabile_, disaient les Latins. Plusieurs soldats
d’ailleurs s’abstinrent de suivre la bande. Celle-ci comportait une
vingtaine d’hommes menés par le caïd mia El Maati dont Moha avait
demandé la fille en mariage.
Le douar était silencieux, l’obscurité complète et rien ne semblait
vivre que les feux qui avaient servi au repas du soir et lentement
s’éteignaient; mais ils étaient nombreux et, par leur écartement, leur
distance, indiquaient l’ampleur du campement. Le groupe des soldats se
trouva isolé, plongé dans le noir et les voix irritées baissèrent le
ton.
Comme ils ne pouvaient s’orienter sans guide vers la tente du caïd, ils
oscillèrent quelque temps dans la nuit. Ils tombèrent ainsi
successivement sur des lignes de chevaux à l’attache. Ils s’en
écartaient mais non sans avoir remarqué, tout contre l’épaule de chaque
bête, un homme accroupi, silencieux, disparaissant dans ses nippes, pose
bien connue du Berbère alerté, prêt à tout, soit à bondir en fantassin
au cri d’appel, soit à délier l’entrave et à sauter à cheval. Ce qui les
inquiétait le plus était l’absence de tout bruit. Les chiens hurleurs
même s’étaient tus, probablement rattrapés par les femmes et ramenés
sous les tentes. Enfin, dans leur ronde hésitante, ils distinguèrent la
tache plus claire que faisait la koubba de commandement et se dirigèrent
de ce côté. Ils rencontrèrent alors quatre serviteurs du caïd qui les
guidèrent. Devant la tente où tous voulaient entrer il y eut une
bousculade et des mots de dispute. Enfin, filtrés par les Berbères qui
sortaient de l’ombre de plus en plus nombreux, dix soldats pénétrèrent
chez Moha. Là ils s’accroupirent, autant par l’effet de l’habitude
makhzen qui ne tolère pas qu’un plaignant parle debout, que pour obéir
aux serviteurs du caïd qui étaient prêts à les y contraindre.
Moha était immobile, assis seul sur son matelas au fond de la tente mal
éclairée.
--Qu’avez-vous? dit-il.
Personne ne répondit tout d’abord. Les soldats se sentaient pris.
Parvenus au but de leur démarche, ils éprouvaient l’angoisse de s’être
fourvoyés trop près de la gueule du loup et tout cela pour la fille d’El
Maati dont ils n’avaient cure, en somme. Mais, comme ils étaient braves
au fond, ils retrouvèrent vite leur aplomb et jouèrent leur rôle.
Ils se mirent donc à exposer leurs griefs. Ils parlaient tous ensemble,
les voix se haussaient, ils juraient sur leurs fusils. Certes ils
s’intéressaient spécialement peu à la fille d’El Maati, disaient-ils,
mais il y avait une question de principe qui se posait et dont ils
faisaient juges Sidi Bel Abbès, patron de Marrakch et de tous les gens
du Haouz dont ils étaient. Le caïd changeait de femme comme de burnous.
Libre à lui de le faire dans sa tribu. Mais pourquoi demandait-il aussi
les filles des soldats du Makhzen? Quelle garantie avait-on que
celles-ci seraient traitées en femmes légitimes? N’avait-il pas déjà
dépassé le nombre de ce que tout musulman peut avoir?
--Nous ne voulons pas que nos filles subissent tes fantaisies, lui
criait-on. Tu feras de nous tous tes ennemis!
A ce moment, il y eut dehors une forte bousculade. La tente trembla sur
ses piquets heurtés par des gens luttant dans l’obscurité. Les hommes
d’Hassan s’étaient jetés en nombre sur les soldats restés à l’extérieur,
les avaient maîtrisés et ligotés.
Ceux qui péroraient devant Moha, fixés sur le sort qui les attendait,
devinrent furieux. Ils se mirent à injurier le caïd qui, impassible,
regardait, écoutait sans dire un mot. Les serviteurs, silencieux comme
leur maître, attendant de lui un geste, surveillaient les mutins.
--Nous sommes entre tes mains, lui crièrent les soldats, mais demain tu
seras l’ennemi du Makhzen.
--Le Sultan a d’autres soldats que nous.
--Tu n’es qu’un caïd de chacals.
--Nous sommes pour Dieu et sa justice.
--Nous tuerons nos filles, tu ne les auras pas.
Dans le vacarme des voix on entendit le bruit d’une culasse de fusil qui
se fermait. Il y eut une bousculade des serviteurs vers un des soldats
qui s’était levé, une lutte pour arracher un fusil des mains d’un
surexcité, des protestations de la part du groupe des plus raisonnables.
--Sors-le! nous sommes venus pour parler, non pour tuer.
--El Maati, c’est toi qui es cause de tout cela, qui nous as entraînés.
--Ce sont les autres qui m’ont dit que le caïd prenait les filles des
soldats sans les payer.
--Nous avons nos coutumes, tu dois les respecter, caïd!
--Prenez ses cartouches aussi, vous voyez bien qu’il est ivre de kif!
--Nous sommes venus raisonnablement discuter nos intérêts.
La vigueur des interpellations fléchissait, nettement gênée par le
silence de Moha. Celui-ci, dans un calme impressionnant, attendait pour
sortir ses arguments que les soldats eussent achevé d’user les leurs. Et
voici que, soudain, Rabaha fille du caïd parut à côté de celui-ci.
La fillette et la vieille attirées par le bruit avaient, en rentrant au
douar, marché droit vers la tente du chef. Rabaha entendit des voix
étrangères qui apostrophaient et injuriaient son père. Elle se sentit
outragée dans son orgueil filial et sa nature ardente réagit aussitôt.
Elle voulut voir. Échappant à la vieille elle se jeta à plat sur le sol
et, d’une seule reptation, se glissa sous la tente.
--Qu’avez-vous, vous autres? cria-t-elle furieuse aux soldats.
Cette apostrophe subite suspendit les clameurs.
--Éloigne cette fille, caïd, dit un des hommes, pour que nous puissions
parler sans honte.
Moha avait ri en apercevant Rabaha. Il la prit à la taille et, la
forçant de s’asseoir près de lui, il la tint serrée dans son bras.
Puis rompant enfin son silence inquiétant:
--Elle a bien fait de venir, fit-il et il y a assez longtemps que vous
parlez, taisez-vous! Vous me dites des injures et vous vous réclamez du
Sultan. Vous oubliez que je suis son grand ami. Vous ignorez qu’il m’a
donné le commandement de toutes ces montagnes au moment où lui-même se
rend au Tafilelt vers les tombeaux de ses ancêtres. Vous méprisez mon
alliance et vous venez me narguer, me menacer du Sultan. Sachez qu’il ne
partage pas votre mépris pour ma race. Voici Rabaha, ma fille, la plus
belle, la plus chère. Elle partira demain sous bonne escorte dont vous
ne serez pas, enfants mal nés que vous êtes. Elle rejoindra le Sultan à
qui je l’envoie pour épouse, ne pouvant, que je sache, lui offrir un
plus beau cadeau, un plus beau gage de mon amitié. Elle dira à son
maître ce que vous êtes, et j’attendrai pour vous punir de vos insultes
et de votre mépris qu’il me fasse connaître, puisque vous êtes à lui, le
châtiment qu’il vous destine.
A ce moment, les soldats, d’un commun mouvement, se jetèrent pour le
rouer de coups sur le caïd mia El Maati, cause de tout le mal. Celui-ci
aplati contre terre criait: «Je me repens, je ne le ferai plus, _ana
mtaïeb lillah_!» Dans une dernière bousculade les serviteurs jetèrent
dehors les soldats persuadés qu’il leur fallait, pour apaiser le Sultan,
envoyer le plus tôt possible au caïd la fille d’El Maati, ce gredin, cet
enfant du péché.
Moha resté seul regarda Rabaha subitement devenue lourde sur son épaule
et vit qu’elle était évanouie. Des femmes accourues l’emportèrent, et
Brahim el Islami, le juif converti, réapparut.
Moha lui dit:
--Tu apprendras ce que j’ai décidé... au rendez-vous de Mahbouba tu
seras seul et tu lui diras qu’en punition de ses péchés sa fille est
désormais morte pour elle.
--Le harem ne rend jamais ce qu’il reçoit, répondit Brahim, montrant que
déjà on connaissait au dehors la résolution du maître.
Mahbouba, mère de Rabaha, avait promis à Brahim le converti de lui
donner toute une série de bijoux en argent qu’elle possédait, s’il lui
amenait sa fille au rendez-vous fixé. L’homme avait demandé des arrhes
et reçu une lourde paire de bracelets. Confiante dans les promesses de
l’espion qui lui avait d’autres fois apporté des nouvelles de son
enfant, Mahbouba prépara sa fuite et, prenant quelques jours d’avance,
quitta en pleine nuit le campement de Sidi Ali. Celui-ci, comme on l’a
vu, s’était installé alors, pour de graves raisons politiques, entre
Tounfit et Arbala, où les deux Atlas semblent vouloir se souder, nœud
géographique extrêmement curieux et important d’où partent les grands
oueds tributaires de la Méditerranée ou de l’Océan, centre aussi de
toutes les hordes berbères qui reconnaissent l’autorité religieuse du
santon. Schématiquement considérés, les mouvements compliqués du terrain
se résument, au point de tangence des deux chaînes, en un col d’où
descendent vers l’ouest la vallée de l’oued el Abid, vers l’est la
Moulouya.
Annonçant l’automne, un premier souffle de vent d’ouest très haut avait
poussé cette nuit-là une grosse nuée vers le continent. Celle-ci passa
au-dessus de la plaine de Marrakch brûlante, prise depuis des semaines
dans le jeu circulaire de ses courants locaux qui, très bas, y promènent
des colonnes de poussière chaude. Puis, après quelque hésitation devant
le mur gênant de l’Atlas, la nuée passa en s’étirant entre les montagnes
de Demnat et l’Oum er Rebia et s’engouffra dans la vallée de l’oued el
Abid. Là, les masses épaisses s’empilèrent, maintenues entre les deux
hautes chaînes, poussées par le souffle porteur, contenues par la
pression atmosphérique, et tout ce qui par là formait le sol ou en
sortait fut noyé, imprégné de vapeur froide. Puis soudain, dans sa
montée lente, la grosse nuée rencontra la dépression large, plus unie du
grand col et, sur le vent qui s’y étalait, le nuage fila en s’allongeant
vers l’est jusqu’à ce que, après des kilomètres de fuite et de course en
volute, les vapeurs rencontrèrent le sol descendant. Alors la nuée de
l’oued el Abid coula dans la Moulouya, s’étala dans la vallée plus
vaste, y formant une longue et épaisse nappe qui, oscillant à la
recherche de son équilibre, finit par s’établir vers mille mètres,
marquant aux flancs des grands monts une courbe maîtresse comme jamais
topographe n’en traça. Enfin, rupture se fit entre les masses nuageuses
des deux vallées; le col vit les étoiles du ciel et le douar de Sidi Ali
apparut ruisselant. L’aurore vint et une voix s’éleva clamant la
grandeur de Dieu, rappelant qu’il faut le connaître et le prier.
A ce moment Mahbouba était déjà loin. Elle n’était pas de celles en
effet qu’un brouillard peut gêner dans une galopade entre ronces et
rochers. Elle jugea même que ce nuage qui facilitait son départ était
d’un heureux présage pour la suite de ses projets.
Mahbouba partit donc de ce pas énergique et agile des montagnards
marocains, inlassables marcheurs que la neige seule, un peu épaisse,
arrête dans leur continuel va-et-vient. Elle ne paraissait pas gênée par
le poids du mouton qu’elle emportait en travers de son cou et de ses
épaules et dont ses mains tenaient les pattes ramenées sur sa poitrine.
L’animal n’aurait pas suivi. Il lui fallait l’éloigner ainsi à quelque
distance du troupeau; après quoi, elle pourrait le pousser devant elle
avec une badine. Ce mouton devait jouer un rôle important dans son exil
volontaire. Elle comptait, dès qu’elle atteindrait un douar des Beni
Mguild transhumant, sacrifier l’animal devant la tente d’un notable et
obtenir ainsi droit d’asile et de séjour pour elle et sa fille.
Ces sortes d’émigration sont fréquentes dans les tribus de montagne. La
coutume berbère, bâtie au profit de la communauté, est dure pour
l’individu. Nombreux sont les cas où, aux prises avec les siens, l’homme
n’a d’autre ressource que l’exil. La femme en fuite a d’ailleurs ce
privilège d’être toujours accueillie immédiatement. Pour le chef de
tente qui la reçoit, qu’il en fasse une épouse ou la cède à un autre en
mariage, c’est un capital qui tombe du ciel. Pour la communauté, c’est
un renfort de travail sans frais aucun.
L’adoption de l’homme étranger par une tribu est sujet à plus de
difficultés. Avant d’acquérir le droit de cité et surtout le droit à la
terre, il lui faut prouver qu’il est utile, avoir par exemple combattu
pour son nouveau clan, attester qu’il n’est pas un simple parasite et
même chez certaines fractions, avoir procréé un enfant mâle.
Définitivement admis, chef de foyer il conservera pourtant le nom de sa
tribu d’origine, ses enfants aussi, et l’assimilation ne sera complète
qu’à la deuxième génération. Le régime plus simple appliqué aux femmes,
la faiblesse du lien matrimonial provoquent de constantes fuites, et
Mahbouba n’avait aucune appréhension sur l’accueil qui l’attendait. Il
est même probable, ayant eu tout loisir de s’en occuper, qu’elle
connaissait parfaitement l’homme chez qui elle sacrifierait son mouton
et qui la ferait sienne sans autre embarras.
Mahbouba suivit la piste qui mène au col, au Tizi M’rachou. Ce chemin,
d’ailleurs facile, court à mi-crête, tantôt sur un versant, tantôt sur
l’autre. Il n’y a point là de grande forêt, mais des taillis de
karrouch, de petits chênes à glands. On a de quoi manger tout le long de
la route. En cas de danger, on peut grimper sur les chênes plus
développés qui, de place en place, émergent des buissons. La piste qui
emprunte le territoire de différentes tribus est en _no man’s land_; on
ne poursuit pas les crimes qui s’y commettent. On y marche dans une
solitude effarante, l’oreille tendue. Pour souffler, on s’arrête et l’on
se cache.
Selon le versant où l’on se trouve, la vue découvre au nord l’Arrougou
des Aït Ihand, le Kerrouchen des Zaïane ou bien, au sud, l’enclave des
Aït Yahia vers Arbala, l’Azerzou des Aït Ihand et la grande chose
imprécise qu’est la plaine de la Moulouya vue à cette distance et de
cette altitude. Mais la piste est ainsi tracée par des générations de
piétons cherchant le moindre effort qu’il ne paraît pas que l’on soit en
montagne.
Retardée par son mouton, il fallait à Mahbouba deux journées de marche
pour atteindre le Tizi M’rachou où Brahim devait lui amener sa fille.
Avant la fin du premier jour, la mère de Rabaha, jugeant avoir fait une
bonne moitié du chemin et lasse quelque peu, se mit en quête d’un abri
pour la nuit. Elle n’avait rencontré que deux Zaïane éventés à temps et
dont elle s’était sans peine cachée. Personne du groupe qu’elle quittait
ne l’avait poursuivie. Elle s’arrêta au bord d’un formidable éboulis
qui, d’un faîte rocheux, avait dévalé sur une pente raide vers le sud.
Une herbe à mouton couvrait le sol entre les blocs épars ou accolés, ou
empilés. De l’eau suintait sous la végétation et se rassemblait plus
bas, en une petite nappe qui scintillait. Et l’œil exercé de la Berbère,
parmi les grosses pierres jonchant le sol, découvrit des moutons qui
pourtant de loin leur ressemblaient beaucoup.
Mahbouba fut heureuse à la pensée qu’elle ne passerait pas la nuit seule
dans ces lieux. Son mouton s’égaillant tira sur la longe qui l’attachait
à une racine, puis, libéré, partit en bondissant vers le troupeau.
Mahbouba chercha des yeux le berger, le vit couché parmi les ronces et
les pierres et marcha vers lui. Elle le reconnut; c’était un jeune homme
de moins de vingt ans appartenant aux Aït Ihend, sa tribu à elle.
Étendu, les coudes en l’air, les deux mains sous la tête, le jeune homme
la vit venir et s’arrêter devant lui.
--Hôte de Dieu, dit-elle.
--Tu es Mahbouba la Hihendiya, dit l’homme; que t’arrive-t-il?
--Tu es Raho, dit Mahbouba; à qui le troupeau?
--A Ichou fils de Hazoun, de chez nous; où vas-tu?
--Qui garde avec toi l’azib?
--C’est le hartani d’Ichou; c’est lui qui a le fusil.
--Je le connais, va lui dire que je suis là.
--Non, car il te prendrait pour lui.
--Penses-tu valoir autant qu’un homme? dit la femme en s’approchant.
Le berger alors se dressa à demi, saisit la femme par ses vêtements à la
poitrine et l’attira sur le sol à son côté.
Mahbouba se livra, désormais sûre de la discrétion de son hôte.
Puis celui-ci la tenant toujours l’entraîna d’une main rude vers la
muraille de rochers. Là une excavation s’ouvrait où ils entrèrent.
C’était, découpé par les bergers dans une pierre plus tendre noyée dans
la masse, un refuge assez vaste où se terrait le troupeau en cas de
mauvais temps, en cas d’alerte aussi. Le sol, mélange de terre et de
fiente accumulée, piétinée, était souple. La surface était couverte
d’empreintes faites par les pieds des moutons en quelque jour humide et
depuis séchées. Il y avait un foyer de trois pierres, une grossière
marmite en argile très rouge, des toisons servant de couche au gardien.
La femme réveilla une braise qui couvait, des ronces sèches flambèrent,
puis une souche qui brûla en fumant. L’homme la regardait les yeux
brillants, les lèvres entr’ouvertes sur une dentition toute blanche.
--J’ai faim, dit Mahbouba.
--Attends, dit le berger. Il sortit aussitôt, traîna devant l’entrée de
la grotte une masse épaisse de ronces et disparut.
La Berbère s’assoupit sur les toisons dans la salle enfumée. L’homme
resta longtemps absent. Il lui fallut ramener le troupeau au parc et
attendre le hartani qui était allé assez loin, au douar, chercher la
nourriture. Quand ils eurent mangé, il dut attendre que son compagnon
fût endormi sous la guittoun de garde. Raho alors revint à la grotte,
réveilla la femme et lui donna à manger des galettes de farine d’orge et
de blé. Il lui donna aussi du miel sauvage retiré pour la circonstance
d’un creux de rocher où il le cachait. Et, parce qu’il faisait nuit
noire, il alla lui-même au dehors chercher l’eau dont elle s’abreuva.
Mahbouba resta deux jours avec cette brute dont la jeune vigueur lui
plaisait. Comme ses pareilles de la montagne, elle n’était pas vicieuse,
mais nantie d’appétits violents dont la satisfaction lui semblait
normale et non susceptible de contrainte.
Le matin du troisième jour avant l’aube, laissant son hôte profondément
rassasié et endormi, elle sortit de la grotte avec son mouton réclamé la
veille au berger qui, sans méfiance, le lui avait rendu. Son premier
soin fut d’aller à la flaque d’eau et d’y patauger à son aise, sans
souci aucun de la température, sans peur de la nuit. Elle riait même de
sentir son mouton trembler au bout de la corde. Un chacal aboyait, une
hyène pleurait au fond du vallon sous des arbres. Droite, nue au bord de
la mare, la femme s’étira, tordit le buste sur ses hanches, puis, pour
rompre le silence, elle lança un ululement de chouette admirablement
imité auquel un autre nocturne, au loin, répondit. Souriante de son
succès, elle rajusta contre sa cuisse les deux lanières qui y plaquaient
le couteau dans une gaine de cuir, elle reprit ses vêtements et
retrempée, vigoureuse, elle partit.
L’aube gagnait permettant de discerner la nature. Mahbouba repassa
devant la grotte; elle rit en pensant à l’homme et plus encore en
palpant dans un pan de son haïk les galettes, le rayon de miel qu’elle
lui volait et dont elle se nourrirait en route, vers le Tizi M’rachou où
Brahim, le juif islamisé, confident de Moha, devait lui amener sa fille.
* * * * *
Le chemin qui monte du pays Zaïane au Tizi M’rachou est très dur et
raboteux. C’est un sentier raide qui tortille entre des rocailles, au
creux d’un thalweg, où ces blocs ont croulé des murailles bordantes.
C’est le passage obligé de qui veut aller du haut Oum er Rebia à la
Moulouya par Itzer. Cette piste marque aussi une séparation nette entre
deux contrées très différentes d’aspect.
A l’est, à la gauche de qui monte vers le col, le cèdre règne en pleine
végétation. C’est la fin de la forêt qui partant des sources de l’oued
Ifrane, au sud de Meknès, passe par Azrou, Aïn Leuh, domine El Hammam,
atteint le haut pays Zaïane en amont de Khenifra, couvrant plus ou moins
ce que les gens du pays appellent le Dir, le poitrail, et que nous
savons être un puissant contrefort volcanique du Moyen Atlas.
A l’ouest du sentier l’aspect change. Le grand cèdre a disparu et aussi
les mouvements abrupts, les ressauts violents de l’âpre montagne. Le
chêne zéen, en broussailles peu élevées, couvre jusqu’à El Kebbab les
mouvements d’un sol moins tourmenté.
Dès les premières pluies, le schiste effrité, réduit en poudre sur la
piste, se transforme en boue glissante. Les mulets chargés, les chevaux
passent à grand’peine par ce ravin qui est aussi un coupe-gorge redouté,
un coin farouche dans un site d’une tristesse angoissante.
C’est par là que chemina l’escorte qui portait au grand Sultan Moulay
Hassan les cadeaux du Zaïani et lui conduisait Rabaha. C’est au col de
Tizi M’rachou que Mahbouba avait dit à Brahim El Islami de lui amener sa
fille. C’est là que se termina le drame, objet de ce récit.
Si la route est pénible pour parvenir au Tizi M’rachou, elle devient par
contre très facile au delà du col. Pour gagner la Moulouya, elle passe,
en pentes douces, entre des mouvements de terrain peu accentués et
complètement dénudés de végétation forestière. Le col même est marqué
par un dernier piton volcanique boisé visible de loin. Le sentier
contourne en ce point un bloc énorme détaché de la montagne. Un cèdre,
le dernier de la forêt, a dressé son tronc robuste contre le rocher et
l’une de ses maîtresses branches, passant à hauteur d’homme au-dessus de
celui-ci, pousse son vigoureux rameau sur la piste. Une petite source
naissant à la base de la grosse pierre y a creusé une niche tapissée de
fougères. Les passants ont tracé un sillon par lequel le mince filet
d’eau s’amasse dans le creux naturel d’une roche affleurante. Là
s’abreuvent hommes et bêtes fatigués de la dure montée.
Du haut du rocher, à deux mètres environ au-dessus de la piste, le
regard jusqu’alors retenu, absorbé par la majestueuse grandeur de la
forêt découvre à perte de vue, sans obstacle, la plaine immense de la
Moulouya où rien ne pousse. Le contraste est frappant. Seule subsiste
égale la sensation d’isolement et de peine que donne le bled sans vie
humaine apparente, sans trace d’habitation. Aussi la vue court-elle
aussitôt vers l’horizon lointain où de belles choses l’attirent. C’est,
au sud-est, le formidable djebel Ayachi dont la longue crête, en été au
moins, pousse au travers des neiges ses dents de granit rose; au sud la
montagne des Aït Haddidou montre sa teinte sombre, indice de végétation
forestière. Ce sont ensuite les deux pitons voisins, l’Oujjit et le
Toujjit où la Moulouya, croit-on, prend sa source...
Mahbouba juchée sur le grand roc, abritée du soleil par la branche
chevelue du cèdre mauritanien, attendait sa fille et surveillait une
longue partie du vallon où gravissait la piste. Parfois pour détendre
ses muscles, calmer ses nerfs irrités de l’attente, elle saisissait le
rameau géant tendu au-dessus d’elle, s’y suspendait, s’évertuait à le
secouer, à le fléchir. Il arriva enfin qu’elle aperçut Brahim qui
péniblement, un bâton à la main, montait l’âpre côte. L’homme était
seul... Il ne précédait personne... Alors, presque sûre de son malheur,
exaspérée, remuant déjà dans son esprit troublé des idées de désespoir,
Mahbouba s’allongea sur la plate-forme du roc et, les deux coudes devant
elle, la tête dans ses mains, les yeux vers l’homme qui venait, elle
attendit silencieuse, dans une pose de sphinx.
Brahim vit les deux coudes et les mains portant une tête qui dépassait
un peu le bord du rocher et où des yeux immenses le regardaient. Il
s’approcha tout près et, ayant reconnu la mère de Rabaha, lui dit:
--Mahbouba, écoute ce qu’a ordonné ton maître le caïd Moha ou Hammou...
Mahbouba, m’entends-tu? Pourquoi me regardes-tu sans parler? Vois, je
n’ai pas amené ta fille. Le caïd a dit... le caïd n’a pas voulu. Il a
donné Rabaha au sultan des Arabes... Est-ce que tu entends, Mahbouba? Ta
fille appartient au harem... Elle n’en sortira plus jamais. Ce n’est pas
la peine d’attendre. Je ne serais pas venu, mais le caïd a voulu que je
vienne te dire cela. C’est ta punition, comprends-tu?...
Il parut à Brahim que la femme silencieuse bougeait, que le sphinx se
ramassait sur lui-même. Comme une panthère s’élance et tombe sur la
vache égarée, Mahbouba s’abattit du roc sur l’homme. Celui-ci tint bon
sous le poids, mais s’écroula sous le choc d’un couteau qui lui trouait
la gorge.
Les deux corps se séparèrent; la femme roula jusque dans la petite
source, tandis que Brahim suffoquait, les deux mains à son cou. Mahbouba
alors s’avança. Elle cloua au sol les mains à coups de couteau, puis
elle s’acharna à la façon des femmes berbères et laissa, pour finir,
l’arme dans le ventre du mort.
Sa justice personnelle satisfaite, Mahbouba, sans plus regarder sa
victime, lava dans la source ses mains rouges. Puis elle retira la corde
dont son mouton était attaché à une racine et regrimpa sur son roc. De
là elle passa sur la branche du cèdre, rampa vers l’extrémité qui à
peine fléchissait, y attacha solidement la corde, s’entoura le cou d’une
boucle et, sans aucune hésitation, se laissa choir dans le vide.
L’énorme branche oscilla verticalement, puis reprit très vite son
immuable pose végétative au-dessus du roc et du sentier.
Les premiers chacals venus dévorèrent le cadavre gisant. Les autres
s’efforcèrent par des sauts d’atteindre le corps suspendu trop haut pour
la détente de leurs jarrets. Ils furent dérangés d’ailleurs par
l’arrivée de deux cavaliers zaïane. Ceux-ci regardèrent les restes
immondes et la femme pendue, se consultèrent et revinrent sur leurs pas.
C’étaient les vedettes d’avant-garde d’un convoi qu’il fallait faire
passer sans risques et sans bataille, car il portait les cadeaux du
Zaïani à Moulay Hassan et conduisait au harem chérifien Rabaha, fille de
l’amrar.
Celle-ci ne sut rien de ce que dirent les vedettes à Si Qacem el
Bokhari, caïd des soldats du Makhzen et chef du convoi. Celui-ci ordonna
que ce jour-là on n’irait pas plus loin et l’on campa où l’on était, à
mi-chemin du Tizi M’rachou.
Pendant la nuit, une équipe dirigée par Si Qacem lui-même procéda à
l’ensevelissement de Mahbouba. Sur sa tombe, bien peu profonde au bord
du sentier, on mit beaucoup de pierres petites et grandes. C’est
l’habitude en ce pays d’élever de ces sortes de tas appelés _kerkour_
aux points importants, tels qu’un col, à l’endroit spécialement d’où le
voyageur peut voir à la fois les deux versants et les deux horizons. Les
gens qui passent ajoutent une pierre. On dit aussi que certains de ces
monuments recouvrent des trésors. Mais en réalité l’instinct du primitif
lui apprend à jalonner ainsi pour l’hiver les pistes, les passages que
la neige peut couvrir. Celui-là s’appela le kerkour de Mahbouba.
Le lendemain, le petit convoi franchit le Tizi M’rachou. Rabaha était
sur une mule bâtée d’un _halles_ plat. Elle était assise sur le devant,
les jambes pendantes du même côté de l’encolure. Derrière elle, à
califourchon et la tenant par la taille se cramponnait Oumbirika, jeune
négresse que le Zaïani avait donné à sa fille comme servante et compagne
et qui allait la suivre au harem. Deux piétons zaïane guidaient la mule
et surveillaient l’équilibre de son chargement. Quatre autres bêtes
suivaient portant le campement et les cadeaux pour le Sultan.
Quand la mule qui portait Rabaha passa devant le kerkour couvrant la
tombe fraîche, elle fit un écart peureux, sans doute par l’effet d’un de
ces instincts où l’animal est parfois supérieur à l’homme. Rabaha
faillit tomber, se rattrapa avec de petits cris où il y avait plus de
coquetterie que de peur, car c’était une luronne peu timide. Puis elle
aperçut tout d’un coup la grande vallée de la Moulouya aux larges
ondulations dénudées. L’enfant eut la sensation qu’elle entrait dans un
monde inconnu, qu’elle entamait une vie nouvelle. Elle s’assit alors sur
le côté du bât de façon à regarder derrière elle et, aussi longtemps
qu’elle put les voir, le cœur serré, elle contempla ses montagnes qui
s’éloignaient et les hautes cimes des cèdres qui l’une après l’autre
disparaissaient.
* * * * *
Dans la longue et belle histoire de Moha, fils de Hammou, l’épisode qui
précède marque la fin de l’influence des sultans sur le pays Zaïane et
sur tout le Maroc central. Le chef berbère devenu puissant avec l’aide
du Makhzen va s’affranchir de toute tutelle. Moulay Hassan, souverain
guerrier et fin politique, mourra au retour de son expédition au Sahara.
Et depuis lors personne à la cour chérifienne n’osera parler de franchir
à nouveau l’Atlas et de dompter les Berbères.
Ceux-ci, à leur aise, pourront ainsi se livrer à leurs querelles
intestines.
Moha ou Hammou continuera à combattre en montagne l’influence
maraboutique d’Ali Amhaouch, mais il demeurera le maître incontesté des
Zaïane qu’il disciplinera à ses ordres par des procédés d’ailleurs fort
despotiques.
Il donnera à ce peuple une cohésion et des armes et le mettra sur le
pied de guerre où nous l’avons trouvé.
Les Français, en effet, apparaîtront à leur tour, et le vieux chef
soutiendra contre eux une lutte épique vraiment digne d’admiration et
qui dure encore.
Nous raconterons cela aussi, un de ces jours, si Allah y consent. Qu’il
soit loué, en tout cas, pour les belles choses qu’il nous a donné de
voir et d’entendre au pays de Moha, au pays de Rabaha, fille de l’amrar!