C’est une histoire qui s’est passée quarante ans environ avant l’époque
où Martin et quelques autres de son genre vinrent attrapper la fièvre au
pays des Zaïane.
La région était sans doute aussi sauvage qu’aujourd’hui. Il y avait
peut-être aux flancs du Mastourgen quelques gros arbres de plus qui sont
devenus charbon. Les thuyas géants du foum Aguennour devaient avoir pris
déjà leur aspect affolé. Mais il y avait, ce qu’il n’y a plus depuis
notre venue, de grandes tentes noires très aplaties groupées en rond, de
loin en loin, sur les lèvres broussailleuses des longues crevasses; des
familles, des troupeaux s’abreuvaient aux poches d’eau qui jalonnent le
lit des oueds d’hiver. Des chèvres noires faisaient des excentricités
d’équilibre sur les éboulis; des moutons tout ronds et ocreux se
confondaient avec les grosses pierres croulées de l’escarpement, de
l’entassement de blocs au sommet duquel l’homme de garde, perdu dans les
chênes à glands doux, surveille le pays. Et l’homme et le vautour qui
plane très haut à l’aplomb du douar entendaient le ronronnement des
moulins à mains que tournent inlassablement les femmes et le bruit de
trompettes que les petits enfants tirent de la tige renflée des oignons
sauvages. La nature chaude vibrait parfois de l’appel alterné que les
pâtres se jettent à grande distance, en longues modulations de tête
suraiguës, appel de sentinelles et cri de passion:
Ya Ho Raho, prends garde!
Veille là-bas, je veille ici;
Prends garde!
Le chacal a son trou,
La vieille a sa pelote de laine,
La femme a son moulin,
La fille a la fontaine
Et mon cœur saute comme un noyau sur un tambour;
Ya Ho Raho, prends garde!
Cela, c’est le grand ravin où il y a des rochers, des arbres et dans le
fond un peu d’eau sous des lauriers rouges. Mais il y a aussi la plaine
où paissent les moutons en hiver et qui, en été, se couvre d’une mince
graminée, serrée et roussâtre. Ce tapis flambe avec une rapidité
déconcertante et une ardeur singulière. Il est prudent de brûler la
place avant de camper. Il y eut une fois un topographe de colonne qui
ayant reporté avec soin ses croquis et calculs d’une semaine, jeta à
terre sa cigarette et alla faire visite à son cheval. Entendant derrière
lui un crépitement il se retourna et vit sa tente, son lit, sa table, la
précieuse planche à dessin et l’ombrelle à manche coudé et un tas de
choses encore disparaître dans une longue flamme en moins de temps qu’il
n’en faut pour l’écrire.
Mais c’est là un détail contemporain, rapporté seulement à titre d’avis.
Donc, il y a quarante ans environ--les Berbères disent un an après que
le sultan de Marrakch eut fait payer l’impôt aux Arabes du Tadla--un
parti de Zaïane déboucha certain matin dans la plaine de Tendra. Il y
avait trente selles, une centaine de piétons, douze slouguis en laisse
et trois mulets portant des bagages. Ces gens marchaient très vite, le
fusil à la main ou en travers de la selle et bientôt la horde s’arrêta
sur le grand tertre où plus tard Martin et Duparc devaient causer.
Aussitôt les conducteurs de mulets déchargèrent leurs bêtes et se mirent
à dresser une tente pour le chef. Celui-ci, descendu de cheval, s’assit
sur une grosse pierre et, silencieux, le coude sur un genou, le menton
dans sa main, il regarda travailler ses gens.
C’était Moha fils de Hammou le Zaïani, du clan des Imahzan, Amrar élu
des Aït Harkat. Il avait une trentaine d’années. Son visage à peine
barbu était énergique et parfois inquiétant de rudesse, sous l’influence
sans doute de graves pensées. Il paraissait élancé et très vigoureux
dans ses vêtements flottants d’où sortaient des bras nus et brunis par
l’air comme ses traits. Il portait un _selham_, burnous marocain de drap
noir couvrant les trois chemises de laine superposées qui composaient
tout son costume, de telle sorte qu’à cheval sa cuisse nue étreignait la
selle. Le soleil tapait directement sur son crâne rasé ceint d’une mince
bande de mousseline blanche. Et, dans la pose de délassement qu’il
prenait alors, il avait placé sur la _belra_ déchaussée son pied nu,
petit comme celui d’une femme.
Successivement d’autres cavaliers notables de la tribu vinrent s’asseoir
sur le sol auprès de Moha. Il y avait là, entre autres, ses frères
Hossein et Miammi, son cousin germain Bouhassous, tous hommes faits
d’aspect sauvage et bien taillé. Puis vint Ben Akka, père de Bouhassous
et oncle de Moha. C’était un grand vieillard à barbe grise. Il marchait
pieds nus et son seul vêtement était une jellaba en grosse laine et à
manches courtes serrée d’une ceinture de cuir à laquelle pendait un
couteau dans une gaine. En marchant, il s’appuyait sur son fusil comme
sur un bâton.
--Moha, dit-il, fils de mon frère, tu dois nous expliquer ce que nous
faisons ici. Tu as amené des chiens. Est-ce donc pour chasser que tu
m’as appelé de mon douar où il y a la révolte! Était-ce bien le moment
pour l’Amrar de quitter la tribu? Nos voisins, les Aït Ichkern, ont
franchi l’oued Serou et pillent les silos de nos frères d’El Héri. Les
chorfas de Tabqart ont coupé la route qui mène aux marchés de la
montagne. Et toi, tu rassembles des chiens pour une chasse, à moins que
ce ne soit une ruse. Fils de mon frère, dis-nous quel est ton but.
Hossein frère de Moha intervint pour articuler des reproches plus
graves.
--Il a perdu la tête, dit-il, depuis qu’il est allé au Tadla voir le
Makhzen. Peut-être a-t-il traité avec les ennemis de la tribu. Est-ce
vrai, Moha?
La bande entière s’était rassemblée peu à peu en un grand cercle
entourant les _ikhataren_, les hommes importants groupés au centre avec
l’Amrar. La foule discutait, des bras nerveux gesticulaient, les voix
montaient puis s’arrêtaient soudain pour écouter quand un des notables
ou des parents de Moha prenait la parole. Parfois, un remous se
produisait lorsque quelque homme, ayant son mot à dire, se lançait les
mains en avant, écartant les têtes et les poitrines pour arriver au
premier rang: puis l’homme disparaissait absorbé par la foule et un
autre surgissait ailleurs, criait son grief et rentrait dans le rang.
La _djemaa_, l’assemblée démagogique berbère, essayait de mettre en
accusation le chef élu qui avait cessé de plaire ou plutôt dont
l’importance croissante inquiétait. Et Moha écoutait impassible le
débordement de critiques déchaîné par l’exemple du vieux Ben Akka,
l’amrar des Imraren, l’ancien des anciens de la tribu.
Une voix dans l’orage des voix cria:
--A Bejad, l’autre jour, un Arabe m’a demandé: Comment va votre caïd
Moha?
Le titre de caïd suggérant à ces libertaires l’idée de soumission au
pouvoir central, au sultan Moulay Hassan, était ce qu’il fallait pour
achever de troubler l’opinion inquiète.
Un énergumène _derqaoui_, vêtu de haillons rapiécés, un adepte d’Ali
Amaouch, chef de la secte en montagne, vociféra:
--Il n’y a de Dieu que Dieu; hors de lui, pas de maître! Moha veut se
faire sultan. C’est Sidi Ali le Saint qui l’a dit!
Moha quitta sa pose insouciante et leva la tête d’un mouvement net qui
provoqua l’attention et le silence. L’apostrophe du fanatique lui
rappelait l’ingérence en ses affaires du marabout d’Arbala, du sorcier
qui cherchait à étendre son influence mystique sur ceux qu’il voulait,
lui Moha, soumettre à sa volonté par la force. La rivalité de ces deux
hommes devait pendant toute leur existence diviser la montagne. La venue
même des Français, la lutte pour le salut commun furent raisons
impuissantes à calmer leurs dissensions.
Moha donc comprit qu’il fallait répondre et l’occasion lui parut
d’ailleurs favorable pour ressaisir l’opinion populaire. Sans bouger de
la pierre où il était assis, il proféra à l’adresse du fakir:
--Serviteur d’un cagot, va lécher les pieds de ton maître. Tu n’es pas
des nôtres, tu n’as pas à parler dans la djemaa des Aït Harkat.
Des rires, des approbations s’élevèrent dans la foule rappelée à propos
au sentiment de ses droits. L’étranger sortit, violemment bousculé, du
cercle où il n’avait pas de place.
Après ce premier coup l’Amrar continua.
--Vous hurlez tous comme des hyènes; mais elles font plus de bruit que
de mal. Et quand elles serrent de trop près ma tente dans la nuit, je
lâche dessus mes chiens qui les étripent.
Des mouvements divers agitèrent la bande. Il y eut des cris de colère,
mais aussi des approbations, des: écoutez, écoutez Moha! Alors l’Amrar
élu se leva et tout de suite il apparut à la voix, aux gestes et aux
idées, que celui-ci était fait pour commander aux autres.
--Je vous ai conduits ici, dit-il, parce que là-bas dans vos douars,
parmi vos femmes en rut et vos enfants qui piaillent il n’est pas
possible de vous faire entendre une parole sensée.
--Réponds d’abord aux questions posées, cria Ichchou, c’est-à-dire
Josué, notable de Ihabern.
--Dis toi-même qui m’interromps, fit l’Amrar, où était ta tribu il y a
deux ans? Ne viviez-vous pas de l’autre côté de l’Oum er Rebia, sans
terres et sans pâturages? Et aujourd’hui la fumée de vos douars s’étale
dans la plaine. Vous n’aviez rien, je vous ai donné les champs des Zaer.
De quoi te plains-tu?
Mais au fait, ajouta-t-il, je ne vois aucun notable des fils de Maï. Ils
sont occupés sans doute à creuser des silos, à bâtir des casbas sur le
territoire qu’ils ont gagné depuis que je les commande. Ce sont des
ingrats. Ils paieront l’amende pour ne pas avoir répondu à mon appel. Y
a-t-il une protestation au nom de la coutume? demanda Moha en
s’adressant aux anciens.
Ceux-ci acquiescèrent en portant la main à leur front.
--A toi, maintenant, Hossein, mon frère, qui m’as accusé tout à l’heure;
et soyez tous témoins de ce qu’il pourra répondre! Qui a chassé les Aït
Bou Haddou de Khenifra pour vous la donner? N’est-ce pas mon père et moi
son continuateur? Qui a mis entre vos mains, après l’avoir réparé, le
pont par lequel vous pouvez aujourd’hui franchir l’oued et sauver vos
enfants et vos troupeaux de la neige?
--C’est toi, c’est toi! commencèrent à répondre des voix dans la foule,
tandis que Hossein se taisait, obligé de reconnaître l’œuvre de son
frère. Mais il réitéra avec entêtement son grief:
--Tu as traité avec le Makhzen et sans consulter la djemaa. Tu es trop
indépendant.
--Je vous ai sauvés tous du servage, reprit Moha. Et tourné vers la
foule, ses bras tenant étendus les pans de son selham, ainsi que deux
grandes ailes noires, il les referma lentement en croix comme s’il
voulait en recouvrir et protéger ceux de sa race.
Puis, baissant le ton, il chercha des mots pour persuader ces gens
simples.
--Écoutez-moi, ô Imaziren, ô hommes libres! Le Sultan, ses troupes, ses
canons, ses scribes, tout le Makhzen étaient chez les Tadla. Par la
force, par la crainte et aussi par les paroles mielleuses entortillées
de religion, par l’argent, par tout ce qui trouble et divise et jette le
doute entre le père et le fils, il est arrivé à transformer en enfants
les plus fermes guerriers. Il les a mis en tutelle et ils paient l’impôt
à un homme qu’ils ne verront peut-être jamais plus. Et vous, enfants de
la montagne aux grandes ombres, qui n’avez que vos bras et quelques
fusils, auriez-vous pu lutter de force et de ruse avec ceux qui ont la
langue et le roseau, qui prononcent des mots inconnus pour vous et qui
écrivent des sortilèges sur de grandes feuilles blanches? Et ils ont des
canons, des fusils, de l’argent! Moi, je suis allé là-bas. Mon cousin
Bouhassous était avec moi.
--J’en témoigne, dit Bouhassous.
--En voyant cette immense mehalla qui mangeait la moisson des Beni
Ameir, j’ai frémi d’effroi et de colère. Pour arriver à cet homme, au
travers de ses serviteurs, j’ai vendu jusqu’à mon cheval. Il a des
tentes sans nombre. Il a plus d’esclaves qu’il n’y a de moutons chez
nous. Et pour vous, hommes libres, je me suis mis à genoux devant lui,
car on ne lui parle pas autrement, et deux nègres me tenaient par mon
capuchon.
--J’en témoigne, dit Bouhassous.
--Écoutez bien! Ces gens étaient en appétit, mais ils se souviennent du
passé. Je leur ai raconté que vous êtes nombreux, forts et bien armés.
Je leur ai dit que chez vous personne ne commande s’il n’est désigné par
les anciens au consentement de la tribu entière, que vous êtes plus
terribles qu’au temps où Moulay Sliman fut pris par les Aït ou Malou
dont vous faites partie. C’est une histoire que vous avez oubliée parce
que vous n’avez pas de tête, mais moi je sais et je vous ferai voir,
dans un vieux coffre de mon père, l’étendard laissé par ce sultan aux
mains de vos aïeux.
--J’en témoigne, dit encore Bouhassous.
La foule, impressionnée par le récit de l’Amrar, paraissait moins
houleuse. La plupart des assistants, pour mieux écouter, s’étaient assis
par terre, non point comme les Arabes des villes qui doivent à
l’entraînement prolongé de l’école coranique et de la prière une
aptitude spéciale à s’asseoir sur leurs jambes reployées, mais accroupis
au contraire à la façon de nos paysans, les genoux à hauteur du menton
et les mains jointes en avant. Et ceci est un détail important dans les
distinctions à faire entre les deux races arabes et berbères.
Moha avait, comme il convenait à cette heure critique où il jouait gros
jeu, amené un témoin, un répondant de sa sincérité, et non de mince
importance. Bouhassous était le fils du vieux Ben Akka et, en raison de
l’âge de celui-ci, chef déjà reconnu du clan principal, de ce qu’ils
appellent _l’os_ même de la tribu, le maître tronc dont les autres
fractions ne sont que les rameaux. Très tôt, Bouhassous avait reconnu la
supériorité de son cousin et embrassé sa cause. Toujours il lui resta
fidèle et dans les jours graves, depuis que le Zaïani nous tient tête,
les tentes des gens de Bouhassous ne se sont jamais séparées de celle du
maître sans cesse menacé.
On conçoit l’importance pour Moha d’un appui aussi ferme au moment
difficile où il cherchait à faire admettre par l’opinion maîtresse son
alliance avec le Makhzen. Ceci est, en effet, le début de la vie
politique d’un chef berbère de grande valeur. Simple Amrar de guerre
nommé et jalousement surveillé par les djemaas, il est déjà parvenu,
grâce à sa valeur personnelle et par ses qualités de meneur de bandes, à
agrandir le territoire de sa propre tribu aux dépens des tribus voisines
de la même confédération. Son ambition va plus loin. Il veut dominer
cette confédération tout entière et se tailler un fief important dans le
bled siba, c’est-à-dire là où le Sultan ne commande pas. Il y arrivera
malgré deux sérieux obstacles: d’abord l’hostilité des Berbères à toute
autorité susceptible d’échapper au contrôle des assemblées populaires,
ensuite l’influence religieuse d’Ali Amaouch, grand marabout de la
montagne, descendant d’une longue lignée de thaumaturges adorés,
véritable pôle vivifiant de la volonté berbère faite d’un immense et
mystique orgueil de liberté. Ali Amaouch trouva dans la doctrine de la
secte des Derqaoua un merveilleux moyen de captiver l’esprit libertaire
des montagnards qui l’entourent. «Il n’y a de Dieu que Dieu, dit-il,
hors de lui il n’est point de maître.» Nous reparlerons de cet homme.
Moha ou Hammou, au contraire, est profondément antireligieux. Sa vie n’a
été qu’un long blasphème. Il n’est point d’avanie qu’il n’ait faite aux
bons musulmans. Il n’aura d’ailleurs aucune morale, aucun frein et,
devenu despote, il entraînera ses proches aux pires orgies et son peuple
à toutes les rapines, à tous les excès contre ses voisins. Il permettra
tous les crimes pour justifier les siens.
Comprenant, dès le début de sa carrière, son impuissance à discipliner
l’esprit démagogique berbère, il a résolu de faire appel à la force. Il
se met d’accord avec le Makhzen qui, partout où il ne peut atteindre,
cherche des hommes qui commandent en son nom. Il recevra donc du Sultan
des soldats, des armes, de l’argent. Il dénaturera aux yeux de son
peuple simpliste l’esprit et la forme de cette intervention. Puis, un
jour, le Gouvernement central faiblira. Et alors, Moha ou Hammou qui n’a
jamais été de bonne foi et qui est Berbère par-dessus tout, s’allégera
d’une suzeraineté d’ailleurs lointaine. Il dressera contre le Makhzen
son autorité appuyée sur des masses sauvages et armées. Le Maroc aura
son duc de Bourgogne et les sultans feront avec lui une politique de
finasserie et de tractations pas toujours brillantes. L’un d’eux, Moulay
Abd-el-Hafid, lui demandera son _mezrag_, sa protection pour pouvoir
gagner Fez en évitant le bled makhzen encore fidèle à son frère Moulay
Abd-el-Aziz. Entre temps, Moha, au travers de fortunes diverses, aura
maté ses compagnons, domestiqué à son profit la coutume berbère. Les
djemaas ne s’assembleront plus que pour exécuter ses ordres.
Moha, d’ailleurs, aura de vraies qualités de chef. Il améliorera l’état
social de sa confédération; il fera la guerre, mais conclura aussi des
paix opportunes et emploiera souvent la politique des mariages. Il
développera l’élevage et à ce point qu’à l’arrivée des Français, la
confédération des Zaïane alimentait en moutons les grandes villes du
Maroc.
Il construira une petite ville, Khenifra, et y créera un important
marché. Là s’établiront des transactions suivies et les gros commerçants
de la côte y auront des représentants. Les Zaïane connaîtront toutes les
marchandises indigènes et celles de l’étranger dont ils ignoraient jadis
l’usage. Les vices du dehors pénétreront aussi à Khenifra avec la
pacotille et la bourgade berbère et les châteaux forts où vivent Moha et
les siens deviendront des repaires de folie.
Le despotisme allait crouler dans l’orgie sanglante ou crapuleuse quand
parurent les bataillons français. Alors le tyran devint un sauveur; le
peuple oublia ses débordements et ses crimes pour ne plus voir que le
chef qui l’avait discipliné, assoupli au combat et surtout
merveilleusement armé.
Mais nous voici loin de la plaine de Tendra où Moha, pas très certain de
réussir, cherchait à rouler l’assemblée populaire des Aït Harkat.
Le discours de l’Amrar émaillé intentionnellement de rappels constants à
la coutume, au régime démocratique des djemaas, produisit son effet. Ces
gens, dont un témoin qualifié a dit si bien qu’une moitié de leur vie se
passe en discussions publiques[12], goûtaient chez Moha, à défaut
d’éloquence, la fougue et la vigueur des termes.
[12] Expression relevée sous la plume du capitaine Nivelle qui
longtemps dirigea la tribu berbère des Aït Nedhir.
Espérant à peu près tenir son auditoire, Moha chercha à conclure.
--Ainsi donc, dit-il, quand j’eus raconté là-bas ce que vous êtes,
personne, parmi ces scribes et ces tolbas, n’a plus eu envie de venir de
votre côté. Vous l’avez vu, le Makhzen est parti.
Il y eut des approbations, mais quelques entêtés, parmi les députés de
la tribu, demandaient des précisions.
--N’as-tu rien promis? dit l’un.
--Comment as-tu accepté ce beau burnous noir? cria un autre.
--Si je te le donne le prendras-tu? répondit Moha. Il m’a coûté assez
cher au prix que j’ai dû mettre pour graisser tant de mains tendues,
sans compter les dangers courus; car lorsqu’on ose, en homme de siba, se
présenter devant le Sultan, on a plus de chance d’être jeté en prison
que de recevoir des cadeaux. Il a dit d’ailleurs: «C’est un Aït ou
Malou, un enfant de l’ombre, donnez-lui un selham noir. Et ainsi, il se
distinguera des autres.» Vous savez bien, en effet, que pour être
Makhzen, il faut être habillé de blanc.
--C’est vrai, c’est vrai! cria-t-on dans la foule, ce n’est pas un
selham du Makhzen.
--Est-ce toi Jacob, fils de Mohand, qui m’as demandé ce que j’avais
promis? J’ai promis de donner la protection des Aït Harkat aux gens de
Fez qui viennent au travers de tribus en siba acheter vos moutons. Ai-je
eu tort? J’ai promis de défendre contre les coupeurs de route les
commerçants qui apporteraient des marchandises à Khenifra. Et ainsi ont
diminué les prix. Ai-je bien fait? J’ai promis enfin--et cela tu n’en
sais rien, ô Jacob, fils de Mohand--de forcer les tribus à rester en
paix avec le Makhzen. Pour cela, j’ai expliqué que vous, Aït Harkat, mes
frères, vous étiez les plus forts, les plus courageux, les plus dignes
de commander aux autres, mais que nous manquions d’armes pour imposer la
paix. J’ai obtenu pour vous des fusils et des cartouches!
Moha se tut et s’assit sur la pierre au milieu des notables et de là
surveilla attentivement le résultat de ses paroles.
L’effet en fut considérable. Pour tous ces batailleurs, pour ces
pillards fieffés, la perspective de pouvoir faire la guerre en force
primait toute autre considération. Moha n’avait évidemment dévoilé que
ce qui lui convenait. Il ne pouvait avouer d’un seul coup qu’il avait en
réalité fait au Sultan une soumission complète, accepté une garnison,
deux ou trois cents hommes dirigés par un caïd Reha, sorte de capitaine,
et qu’il attendait le jour même. Moha comptait bien d’ailleurs sur la
lassitude chronique, la versatilité du Makhzen pour garder le bénéfice
de ce secours sans rien donner en échange. Probablement, ces soldats,
Berbères du Haouz pour la plupart, lancés par le Sultan en enfants
perdus dans ce pays sauvage, noyés parmi d’autres Berbères, abandonnés
sans solde, sans liaison avec le Gouvernement central, feraient comme
beaucoup d’autres, oublieraient leur rôle, se marieraient, se fondraient
dans la masse.
Tel a été, en effet, le sort de toutes les garnisons que le Makhzen
envoya à différentes époques dans le bled siba soi-disant pour l’y
représenter. Il le faisait, le plus souvent, par application d’une
coutume ancienne, peut-être opportune et justifiée sous Moulay Ismaël
par exemple, mais qui, sous d’autres régimes, n’avait que la valeur
d’une _qaïda_ marocaine, de cette «chose établie» que l’on suit d’un
respect béat et d’autant plus volontiers qu’elle évite l’effort de
chercher mieux et excuse toutes les bêtises. Ces petites troupes donc
n’ont fait que renforcer et armer les tribus hostiles. Et de cette
erreur et de bien d’autres qaïdas, le Makhzen serait peut-être mort.
Moha comptait, non sans raison, que les choses se passeraient chez lui
comme ailleurs. Pour le moment, les soldats serviraient à ses projets en
augmentant, par quelques coups de main heureux, son prestige dans la
confédération. Ils formeraient en tout cas le noyau d’une force qu’il
saurait accroître et qui manquait encore à son ambition. Mais il était
plus facile de se faire donner des soldats par le Sultan que de décider
la tribu à les admettre. Aussi l’Amrar avait-il parlé seulement d’armes
et de munitions attendues.
Un brouhaha énorme de voix roulait sur l’assemblée. On ne discutait plus
les mérites de Moha, on parlait uniquement de fusils et de cartouches.
Ces mots magiques aveuglaient la foule, l’empêchaient de discerner la
ruse. Mais les notables moins impressionnés avaient compris. Ils étaient
une douzaine représentant chacun toutes les voix de leur clan et, parmi
ces personnages, Moha n’avait pour lui que Bouhassous et deux autres
chefs de file moins importants. Plusieurs donc se levèrent et saisirent
l’Amrar à la gorge en lui criant des injures. Dans cette bousculade où
déjà les couteaux sortaient de leurs gaines, le vieux Ben Akka jeta son
fusil en travers des bras qui s’étreignaient. Par ce geste coutumier, il
imposait son arbitrage, peut-être seulement pour ramener l’assemblée au
calme, peut-être aussi parce que l’ascendant de son neveu agissait sur
lui.
Les mains s’ouvrirent et Moha en profita pour se dégager et s’élancer
hors d’atteinte immédiate jusqu’à sa tente, à quelques pas. Le groupe
des notables s’en prenait à Bouhassous qui discutait et carrément tenait
tête. La foule, un instant étonnée de la querelle surgie entre les
notables, leur tourna subitement le dos pour regarder au loin. On
criait: les voilà, les voilà! on se montrait un nuage de poussière qui
s’élevait, dans le nord de la plaine, sous les foulées d’un convoi ou
d’une troupe. Moha regardait la scène, mesurait le danger. Il s’appuyait
au grand support de cette tente de guerre, dressée pour recevoir
dignement le chef des soldats du Makhzen et où il s’attendait maintenant
à mourir sous les couteaux du peuple enragé. Celui-ci, stupide, ne
comprenait rien encore, captivé tout entier par la réalisation des
promesses de Moha; rien ne pouvait venir de ce côté de la plaine si ce
n’étaient les armes et les munitions annoncées. Mais si les ennemis de
l’Amrar parvenaient à ressaisir la pensée de la foule et à lui crier la
trahison, c’en était fait de Moha.
Un incident imprévu vint compliquer encore la situation déjà critique.
Un rekkas, un coureur, arrivait de Khenifra. C’était un homme d’une
vigueur exceptionnelle, bien connu de toute la tribu pour sa remarquable
aptitude à la course prolongée. Il s’appelait Raho mais le peuple le
nommait «Tamlalt», c’est-à-dire gazelle. Il était presque entièrement
nu; des lambeaux de cuir protégeaient ses pieds. Il avait sur les
épaules un sac en sparterie de doum tressé où il puisait des aliments
qu’il mangeait sans s’arrêter.
L’homme arrivait couvert de poussière, et, comme on avait vu qu’il
faiblissait, tout de suite quatre des assistants s’élancèrent,
l’enlevèrent dans leurs bras pour le déposer devant la tente aux pieds
mêmes de l’Amrar. On lui jeta de l’eau à la figure et on lui en mit dans
la bouche quelque peu qu’il rejeta presque aussitôt pour éviter de la
boire. Puis il débita ce qu’il venait annoncer: les douars de la tribu
étaient, au moment où le frère de Bouhassous l’avait lancé, sur le point
d’être attaqués par les Mrabtine d’Oulrès. Ils réclamaient des secours,
le retour de l’Amrar et des hommes partis avec lui.
Moha, par-dessus les têtes des assistants penchés vers le coureur, vit
la petite colonne des soldats du Makhzen qui débouchait dans Tendra et
s’avançait de son côté.
A peine le rekkas avait-il achevé de parler qu’une voix s’éleva du côté
des notables brisant le silence de la foule stupéfaite et plus lente à
comprendre.
--Moha vous a fait abandonner vos douars. Moha vous a trahis. Il a livré
vos femmes et vos enfants aux Mrabtine.
Alors l’Amrar joua son dernier jeu. Rien dans sa voix et sa personne ne
trahit l’émotion. Bien plus, un enthousiasme emballa ses gestes et sa
harangue.
--Frères, hurla-t-il, le jour de votre vengeance est arrivé. Ce soir
vous serez les maîtres d’Oulrès jusqu’aux sources de l’Oum er Rebia.
Vous aurez les prairies et les champs d’orge. Vous aurez Ighezrar Essoud
et les mines de sel des Mrabtine. Leurs femmes vous apporteront en
pleurant le sel que ces voisins cruels vous vendent si cher. Vous le
vendrez à votre tour à toute la montagne. Trompés par ma ruse, les gens
d’Oulrès ont dégarni leur vallée pour aller vers vos douars. Il y a six
heures de chemin pour rejoindre ceux-ci. Il n’y a que trois heures d’ici
à Oulrès par Mrirt et voici une troupe de quatre cents fusils dont je
vais prendre le commandement et qui feront pour vous des choses que les
Mrabtine n’imaginent pas.
De son geste autoritaire, Moha montrait la petite colonne de soldats
arrêtée dans l’oued et dont les chefs faisaient de loin, aux Zaïane
groupés sur le tertre, des signes de reconnaissance en agitant des pans
de burnous.
La logique de Moha basée sur la connaissance des distances familière à
ses hommes, le désir ardent de piller les Mrabtine, voisins redoutés,
l’espoir de mettre la main sur des gisements de sel convoités par toute
la région, sur une denrée dont le besoin les forçait constamment à subir
les exigences de leurs ennemis, tout cela emporta la volonté de la
horde. Que faire d’ailleurs s’il était vrai qu’il y eût là tout près
d’eux quatre cents fusils? Les combattre? La chose paraissait impossible
et stupide puisqu’on offrait de les employer au superbe coup monté par
Moha. Celui-ci continua:
--Le rekkas était chargé de me prévenir et non de vous alarmer. Il a
exagéré, il sera puni. Pensez-vous que je puisse, moi, laisser mon clan
sans défense? Vos douars n’ont rien à craindre. Ils ont plus de fusils
que vous n’en avez ici.
--J’en témoigne, dit la voix furieuse de Bouhassous, qui, sentant qu’il
fallait brusquer les choses, surgit dans le cercle le couteau à la main.
Et Jacob fils de Mohand qui avait parlé de trahison vint, en tournant
sur lui-même, s’abattre devant Moha la poitrine trouée.
--A vos chevaux! ordonna celui-ci.
Les serviteurs pliaient déjà la tente et la chargeaient sur les mulets.
La bande suivait l’impulsion de l’Amrar. Elle était incapable de
raisonner plus longtemps sur des faits dont l’importance et la
succession rapide dépassaient sa capacité de compréhension. Tous ceux
qui ont eu à manier ces populations encore très primitives ont constaté
la difficulté qu’il y a de soumettre leur réflexion à un effort
prolongé. Et il est arrivé bien souvent que nos officiers ont été mal
renseignés parce qu’ils ont cru possible de triturer de questions,
pendant des heures, le cerveau d’un indicateur berbère plein de bonne
volonté mais incapable de suivre, aussi vite et aussi longtemps, un
interlocuteur chrétien.
La bande de Moha retomba à ses ordres parce qu’elle était fatiguée de
penser. Quelques entêtés furent bâtonnés, ligotés sur des mulets avec le
corps de Jacob. Les notables subjugués par les idées de Moha dont ils
profiteraient largement, ou réduits par la crainte, obéirent au
mouvement général. Bouhassous enfin, qui savait bien l’arabe, fut envoyé
par l’Amrar auprès du caïd Reha qui commandait les soldats et se chargea
de le mettre au courant de ce qui se passait et de lui expliquer la
nécessité politique de faire, tout de suite, acte d’utilité pour la
tribu.
* * * * *
Ce fut une razzia merveilleuse. Les Zaïane guidèrent au plus court les
soldats du Makhzen. Avant la fin du jour, on arriva aux passerelles qui
servent à franchir l’Oum er Rebia dont le lit est, par là, un boyau très
étroit et tourmenté. Les campements vides de leurs défenseurs furent
criblés de balles. L’affolement y fut affreux et les Zaïane se ruèrent à
l’assaut. Moha laissa faire ses gens et, très sagement, resta auprès des
soldats, dirigea leurs coups, veilla au retour offensif des guerriers
absents et en fit le massacre.
Cette nuit-là vit la destruction des Mrabtine d’Oulrès. Le lendemain,
les troupeaux, les animaux de bât surchargés de prises, les femmes, les
enfants marchèrent vers les tentes des Aït Harkat groupées dans la
plaine d’Adekhsan. Les soldats hébétés d’orgies, encombrés de captives
que Moha leur donnait ainsi dès le premier jour pour les attacher au
pays, entrèrent sans peine dans la communauté à la faveur du triomphe
commun. Mais le vrai triomphateur fut l’Amrar. Sa tribu des Aït Harkat
se trouva subitement riche et puissante, car elle eut beaucoup de
moutons et des femmes en surnombre pour travailler la laine et enfanter
des guerriers. Moha profita de la faveur populaire et des fusils du
Makhzen; il fit tuer ses ennemis et imposa ses volontés aux assemblées
berbères.
Tels furent les premiers pas de Moha fils de Hammou dans la voie du
despotisme. C’est du moins ce que raconta Si Qacem el Bokhari, Caïd reha
des soldats du Makhzen, lorsque, lassé de quarante ans de servitude
auprès du Zaïani, il obtint des Français l’autorisation de revenir à
Meknès, sa ville natale, où il mourut bien paisiblement. Qu’Allah lui
fasse miséricorde!