La colonne formée en un grand losange articulé, convoi au centre, avait
envahi de son grouillement un vaste tertre de la plaine déserte, s’y
était arrêtée et assoupie.
Par bonheur, on avait trouvé de l’eau une heure avant l’étape. Les
hommes et les animaux avaient pu boire abondamment; on arrivait ventres
et bidons pleins. Et, aussitôt les tentes dressées, on n’avait eu qu’à
se laisser choir en attendant une heure moins rude. Sous les guitouns
les Sénégalais affalés, sans nerfs, continuaient à se gorger d’eau. Les
blancs, aryens ou sémites, dormaient ou bricolaient en causant. Les
animaux à la corde attendaient sous le ciel en feu que séchassent leurs
dos où la sueur avait dessiné d’un contour blanchâtre l’emplacement du
bât ou de la selle. Vers le soir, ils recommenceraient à jouer des dents
et des sabots, mais, pour le moment, ils digéraient leur fatigue et,
tout le long de leurs lignes immobiles, seules gesticulaient les queues
chassant les mouches. A quelque distance dans la plaine, tout autour du
camp, des silhouettes de spahis en vedettes apparaissaient tremblotantes
dans la buée du sol que pompait le soleil.
Sous leurs tentes d’officier, Duparc et Martin ne pouvaient dormir et
cela pour des raisons différentes. Martin, en puissance de paludisme,
avait l’appréhension de l’accès possible. Duparc, encore tout plein du
sang de France, n’éprouvait pas le besoin de faire la sieste. Cette
grosse chaleur pourtant le surprenait et regardant la haute taille du
djebel Mastourguen, tout près, il évaluait l’heure où son ombre calmante
s’étendrait sur le camp. Se sentant incapable même de lire, Duparc s’en
fut trouver Martin qui, étendu sur son lit de camp, cuisait stoïque sous
la tente surchauffée.
--Dure journée et dur pays! dit l’officier d’état-major; se peut-il que
des gens vivent heureux dans cette solitude roussie?
--On vit où l’on peut, dit Martin; ces populations n’ont pas le choix et
d’ailleurs leur rage à nous harceler provient de ce que nous les
empêchons de changer.
--Expliquez-vous, fit Duparc qui, nouveau venu, se plaisait à faire
causer son compagnon dont il savait la longue pratique de ces pays et de
leurs habitants.
--Voilà! dit Martin; il est signalé par l’histoire et nos observations
établissent que les Berbères étaient en train de reconquérir le Maroc
quand nous sommes venus les déranger. On parle beaucoup des violentes
poussées almoravides, almohades et des Beni-Merine qui fusèrent à
travers le Maroc jusqu’en Espagne, jusqu’à Tunis et brassèrent des
populations encore peu fixées au sol. Mais on connaît moins la séculaire
et puissante coulée des peuples venus du sud, par-dessus les monts, à la
recherche du meilleur habitat. C’est pourtant là un fait qui démontre en
particulier la force de cette race Cenhadjia à laquelle appartiennent
les tribus qui nous occupent. Il n’est pas utile de remonter bien loin
dans le passé pour trouver des événements qui fixeront nos idées. Chez
ces gens qui n’ont jamais eu le souci d’écrire des annales, il faut se
contenter de ce que peuvent nous dire les vivants, mais c’est déjà
suffisant pour interpréter les récits très vagues et embarrassés des
historiens de langue arabe.
Il y a cent ans, la tribu des Iguerouane était déjà dans la plaine de
Meknès et des souverains arabes se servaient d’elle pour couvrir cette
ville et Fez contre la marée berbère. Les efforts accomplis de ce côté
ont probablement contribué à rejeter vers le nord-ouest le flot qui
marchait normalement du sud au nord et menaçait les capitales.
Il y a cent ans les Zemmour étaient ici dans cette plaine de Guelmous à
côté des Zaer. Poussés par les Zaïane, maîtres actuels de cet affreux
pays, les Zemmour ont chassé devant eux les Arabes aux marécages du
Sebou et se sont emparés de la Mamora jusqu’à Kénitra. Les Zaer ont
résisté un peu plus longtemps. Il y a quarante ans ils étaient encore
ici; mais, bousculés par deux vagues de Zaïane, ils ont repoussé leurs
voisins vers le bord de la mer et ont fait de Rabat leur bonne ville.
Dans le même siècle se sont produits plus à l’est des mouvements
analogues. Les Iguerouane ont giclé dans la plaine du Sebou. Les Imjat
qui étaient du côté d’Azrou sont aujourd’hui à soixante kilomètres plus
au nord, sous les murs mêmes de Meknès. Ils y ont été aidés
vigoureusement par les Beni M’tir qui étaient en montagne là où sont
aujourd’hui les Beni M’guild et qui ont rempli de force toute la plaine
de Meknès. Leurs frères d’origine les Aït Ayach ont détaché du Grand
Atlas, où la tribu mère est encore, un fort rameau d’avant-garde qui a
disloqué les groupements arabes des environs de Fez et leur ont pris des
terres. Les auteurs mograbins racontent comment, dans leur marche vers
la plaine, les Beni M’tir et les Imjat ont dépossédé deux tribus, les
Oulad Ncir et les Dkhissa qui les gênaient. Cela s’est passé il y a
quarante ans, sous le règne béni du puissant Sultan Moulay Hassan qui
tira, paraît-il, une vengeance terrible des Berbères. Mais il les laissa
où ils s’étaient installés de force et ne rendit pas leurs terres à ses
tribus arabes.
--Et que devinrent ces populations évincées? demanda Duparc.
--Elles forment douze cents tentes qui au nord de Meknès louent pour
vivre des terres de l’État ou de leurs vainqueurs. Elles seraient
peut-être allées plus loin aux dépens d’autres voisins, mais notre
arrivée a stabilisé les tribus. Ces gens mourront donc locataires ou
salariés du roumi et du Berbère envahisseurs. Je pourrais vous citer
bien d’autres exemples de la poussée récupératrice dont nous avons sauvé
le Maroc Makhzen. Mais ceci peut suffire sans doute pour expliquer la
rudesse de la lutte que nous livrons aux montagnards. En plus de leur
esprit d’indépendance, nous avons à vaincre leur besoin fatal de
progression vers la plaine. Ils sentent qu’ils ne pourront plus bouger
de leur rude pays, qu’il leur faut renoncer à manger les Arabes, suivant
l’expression qui revient sans cesse sous la plume inquiète de
l’historien des Alaouites. Comprenez-vous maintenant comment leur haine
a une double cause et pourquoi, inlassablement, se dépensent ici des
hommes que la montagne produit mais qu’elle ne peut nourrir?
Martin s’animait en parlant et son camarade s’excusa de mettre ainsi ses
connaissances à contribution en cette heure torride où la fièvre le
guettait.
--Certes, lui dit Martin, elle n’est pas loin, je la connais, la teigne!
mais cette épreuve est, en attendant mieux, une façon d’acquitter notre
dette à la patrie. Et d’ailleurs, ajouta-t-il en souriant, il me semble
que la fièvre, avant de me terrasser, m’inspire. J’éprouve, sous sa
première étreinte, un sentiment étrange d’affection suraiguë pour tout
ce qui est nous, pour mon métier, pour ces troupes bigarrées où blancs,
noirs et basanés, Français, _pons légions_, monsieur Sénégal, Arabes
d’Algérie, de Tunis, Chleuhs marocains vivent et meurent pêle-mêle, une
admiration filiale enfin pour la pensée vigoureuse de notre race qui
mène tout cela. Et, me croirez-vous? je trouve plus aisément quand elle
approche, la pâle souffrance, les mots utiles à dire aux miens pour leur
exprimer tout ce que j’ai senti de l’âme de cette terre et de ces
populations. Mais, pour le moment, c’est des Zaïane qu’il s’agit. Vous
les avez vus; ce sont, comme les Zemmour, de grands Berbères au thorax
conique, très frustes et résistants. Ils sont acharnés et présentent un
exemple singulier dans cette race anarchique d’une confédération de
tribus, non pas féodalisées à un grand seigneur, mais disciplinées par
une poigne de chez eux. Ils sont là quelques centaines armés de fusils
modernes, admirablement servis par un pays compliqué, soldats
merveilleux d’ailleurs, sachant utiliser le terrain et se souciant
autant que d’une seringue du canon léger que nous pouvons y amener.
Vivant surtout de glands doux et de privations, leur sobriété souffre
peu du blocus économique auquel nous les soumettons. Et l’âme de leur
résistance est un homme de la plus haute énergie, un tyran qui les a
dominés, qu’ils ont détesté. C’est Moha fils de Hammou, le Zaïani, un
vieillard qui met à les défendre la rage qu’il apporta à les mater. Ils
le suivent après l’avoir maudit, car le despote d’hier incarne
aujourd’hui l’esprit d’indépendance et la haine de l’étranger.
--Voilà de beaux adversaires, fit Duparc.
--Beaux et estimables, répondit Martin.