Pèlerinage à Valle-Ombrosa.--Arrivée à Florence.--Camilla.
À Sienne, j'avais fait mes adieux à la _comica compagnia_, et je
m'acheminais vers Florence pour y passer quelques mois _nel dolce far
niente_, désirant avant faire un pèlerinage à Valle-Ombrosa, berceau de
mon heureuse enfance. Hélas! je reconnus à peine ces lieux naguère si
beaux: Valle-Ombrosa avait tant changé de maîtres, tant subi les
augmentations et les mutilations du caprice, que, pendant quinze jours
que j'y séjournai, j'allai demander en vain aux arbres, aux parterres,
aux habitans même des environs, un souvenir, un regret: en vingt années,
tout avait changé, les lieux et les générations! La guerre, la mort, ce
mouvement de tant d'événemens, avaient tout bouleversé. À qui aurais-je
pu m'adresser pour être entendue? Qu'aurais-je pu dire? Qui aurait même
osé reconnaître l'unique fille des nobles étrangers jadis maîtres chéris
et respectés de ces beaux lieux, dans un être isolé, sans rang, sans
protections, sans appui, et déjà suspect à l'opinion pour le mépris des
convenances et des sages préjugés, garans de la conduite et du seul
bonheur des femmes? Le silence me semblait un devoir de respect pour mes
parens, et je sus le garder, sans que cette faible expiation me rendît,
à mes yeux, moins malheureuse et moins coupable. Qu'ils furent tristes,
qu'ils furent amers mes adieux, ces derniers adieux au toit de mes
pères! ce fut comme une seconde séparation de ma famille.
Arrivée à Florence, je pris un appartement rue _della Pergola_, au
premier. Dans cette maison, je vis Camilla Spinochi, nièce de ce
gouverneur de Livourne, qui laissa échapper les Anglais du port, à
l'époque de la prise de Mantoue, et que les Français firent emprisonner.
Camilla avait alors vingt-cinq ans. C'était la plus belle personne que
j'aie vue de ma vie, et c'était le moindre de ses agrémens: une taille
de sylphide; dans la démarche, dans les attitudes, dans les gestes, une
grâce, une harmonie, un je ne sais quoi enchanteur qui eût fait
tressaillir le coeur d'un vieillard. À tant de séductions extérieures,
Camilla joignait non pas le mérite de l'instruction, mais le don d'un
génie naturel, le charme d'une ame tendre, et l'éclat d'une ame
courageuse. Ce fut pour moi, sitôt que je l'eus aperçue, un besoin
irrésistible de la connaître; j'en demandai l'occasion à mon hôtesse, et
sa réponse changea ma curiosité en vif intérêt.
«_È un capo francese_, me dit-elle; c'est une femme qui se perd pour un
militaire de cette nation. Oh! c'est une vilaine affaire; et si elle
n'était pas protégée... il le dit bien le curé, qu'on la _renfermera_ un
jour. Nous la logeons par crainte, mais nous ne l'estimons pas.
«--Vous avez tort, répondis-je au Caton, car elle peut valoir mieux que
vous.»
Le soir même, je me trouvai avec Camilla à un thé que donnait un
Allemand de distinction qui logeait chez Schneider, maître du plus bel
hôtel de Florence, et l'un des plus remarquables de l'Europe.
Cet Allemand était un personnage fort curieux et fort bizarre,
réunissant le double enthousiasme et la double manie des systèmes de
Lavater et de Gall. Il vivait au milieu d'une collection innombrable de
profils, et dans une immense compagnie de crânes et de têtes de mort. La
plupart de ces agréables fantaisies avaient été l'objet d'un triste
travail. Des ciselures d'or et d'argent y paraient la destruction, et,
en voulant l'orner, la rendaient plus hideuse. La foule se pressait
autour de l'excellence allemande, admirant l'exactitude et la richesse
de ses explications physiologiques, en extase devant tous les bizarres
et absurdes enjolivemens qu'il s'était efforcé de prodiguer à la Mort.
Je souffrais à l'aspect d'une si sotte manie si sottement admirée; et,
dans ma répugnance bien naturelle, j'étais entrée du salon dans un
cabinet voisin, où se trouvait une superbe bibliothèque, et où un volume
de Pétrarque substitua à l'ennui de contempler ce que je ne comprenais
pas le plaisir plus délicat de voir retracer dans un langage enchanteur
ce que je sentais si bien. Peu d'instans après, Camilla vint s'y
réfugier aussi, fuyant les grotesques expériences qui faisaient circuler
des crânes de mort dans des mains de femme, ou qui exposaient leurs
jolies têtes aux études de la bosse, comme si, pour deviner
l'inconstance, la tendresse, le dépit, l'amour des arts ou des plaisirs,
il était besoin de toucher et de constater les accidens céphalalgiques
que cache leur chevelure.
Camilla me parut d'une beauté radieuse, qui me fit encore trouver plus
aimable le sourire de joyeuse surprise qu'elle laissa échapper en
s'approchant de moi. Après quelques mots caressans, nous passâmes
ensemble dans la salle de billard. Au bruit des billes roulantes, tout
ce qui dans le salon était au-dessous de la soixantaine eut bientôt
déserté la salle d'anatomie et de silhouette, laissant l'excellence
germanique avec quelques vieux originaux, jusqu'au moment où un brillant
ambigu lui ramena la foule.
On avait fait galerie autour de notre escrime au tapis vert, et les
honneurs furent pour la belle Camilla. Dans ma vie militaire, j'avais
acquis assez de talent au _noble_ jeu de billard, comme on dit, et
j'aurais pu gagner toutes les parties; mais l'habitude de porter l'habit
d'homme avait fait prendre à mon caractère la galanterie de l'autre
sexe, et un désintéressement d'amour-propre qui m'a souvent engagée à
sacrifier mes propres succès au triomphe de celles qui ne me semblaient
plus mes rivales. Camilla ne s'y trompa point, et de cette petite
complaisance date une amitié noble et tendre dont le sort me réservait
de lui donner une dernière preuve dans le plus cruel malheur qui pût
accabler une belle ame. Entre deux femmes qui paraissent se convenir,
l'intimité marche vite. Aussi à souper, refusant toutes les offres des
_cavalieri serventi_, esclaves d'étiquette de toutes les réunions en
Italie, Camilla et moi nous retournâmes seules ensemble à notre commune
demeure. Il n'était que minuit, et dans les heureux climats que nous
habitions, c'est l'heure de jouir de toute leur beauté et de tout leur
charme. Aussi, au lieu de nous aller emprisonner sous nos
moustiquières[6], nous changeâmes bien vite nos riches parures contre un
commode négligé, et nous allâmes nous reposer dans un bosquet de jasmin,
sur un canapé de mousse, parsemé de violettes. C'est dans ce lieu
charmant que le jour nous surprit, moi heureuse de la confiance qui me
révélait les intéressans détails qu'on va lire, et Camilla se félicitant
d'avoir frappé à l'indulgence d'un coeur capable de comprendre le sien.