CHAPITRE LXXXIX.

Pèlerinage à Valle-Ombrosa.--Arrivée à Florence.--Camilla.

À Sienne, j'avais fait mes adieux à la _comica compagnia_, et je

m'acheminais vers Florence pour y passer quelques mois _nel dolce far

niente_, désirant avant faire un pèlerinage à Valle-Ombrosa, berceau de

mon heureuse enfance. Hélas! je reconnus à peine ces lieux naguère si

beaux: Valle-Ombrosa avait tant changé de maîtres, tant subi les

augmentations et les mutilations du caprice, que, pendant quinze jours

que j'y séjournai, j'allai demander en vain aux arbres, aux parterres,

aux habitans même des environs, un souvenir, un regret: en vingt années,

tout avait changé, les lieux et les générations! La guerre, la mort, ce

mouvement de tant d'événemens, avaient tout bouleversé. À qui aurais-je

pu m'adresser pour être entendue? Qu'aurais-je pu dire? Qui aurait même

osé reconnaître l'unique fille des nobles étrangers jadis maîtres chéris

et respectés de ces beaux lieux, dans un être isolé, sans rang, sans

protections, sans appui, et déjà suspect à l'opinion pour le mépris des

convenances et des sages préjugés, garans de la conduite et du seul

bonheur des femmes? Le silence me semblait un devoir de respect pour mes

parens, et je sus le garder, sans que cette faible expiation me rendît,

à mes yeux, moins malheureuse et moins coupable. Qu'ils furent tristes,

qu'ils furent amers mes adieux, ces derniers adieux au toit de mes

pères! ce fut comme une seconde séparation de ma famille.

Arrivée à Florence, je pris un appartement rue _della Pergola_, au

premier. Dans cette maison, je vis Camilla Spinochi, nièce de ce

gouverneur de Livourne, qui laissa échapper les Anglais du port, à

l'époque de la prise de Mantoue, et que les Français firent emprisonner.

Camilla avait alors vingt-cinq ans. C'était la plus belle personne que

j'aie vue de ma vie, et c'était le moindre de ses agrémens: une taille

de sylphide; dans la démarche, dans les attitudes, dans les gestes, une

grâce, une harmonie, un je ne sais quoi enchanteur qui eût fait

tressaillir le coeur d'un vieillard. À tant de séductions extérieures,

Camilla joignait non pas le mérite de l'instruction, mais le don d'un

génie naturel, le charme d'une ame tendre, et l'éclat d'une ame

courageuse. Ce fut pour moi, sitôt que je l'eus aperçue, un besoin

irrésistible de la connaître; j'en demandai l'occasion à mon hôtesse, et

sa réponse changea ma curiosité en vif intérêt.

«_È un capo francese_, me dit-elle; c'est une femme qui se perd pour un

militaire de cette nation. Oh! c'est une vilaine affaire; et si elle

n'était pas protégée... il le dit bien le curé, qu'on la _renfermera_ un

jour. Nous la logeons par crainte, mais nous ne l'estimons pas.

«--Vous avez tort, répondis-je au Caton, car elle peut valoir mieux que

vous.»

Le soir même, je me trouvai avec Camilla à un thé que donnait un

Allemand de distinction qui logeait chez Schneider, maître du plus bel

hôtel de Florence, et l'un des plus remarquables de l'Europe.

Cet Allemand était un personnage fort curieux et fort bizarre,

réunissant le double enthousiasme et la double manie des systèmes de

Lavater et de Gall. Il vivait au milieu d'une collection innombrable de

profils, et dans une immense compagnie de crânes et de têtes de mort. La

plupart de ces agréables fantaisies avaient été l'objet d'un triste

travail. Des ciselures d'or et d'argent y paraient la destruction, et,

en voulant l'orner, la rendaient plus hideuse. La foule se pressait

autour de l'excellence allemande, admirant l'exactitude et la richesse

de ses explications physiologiques, en extase devant tous les bizarres

et absurdes enjolivemens qu'il s'était efforcé de prodiguer à la Mort.

Je souffrais à l'aspect d'une si sotte manie si sottement admirée; et,

dans ma répugnance bien naturelle, j'étais entrée du salon dans un

cabinet voisin, où se trouvait une superbe bibliothèque, et où un volume

de Pétrarque substitua à l'ennui de contempler ce que je ne comprenais

pas le plaisir plus délicat de voir retracer dans un langage enchanteur

ce que je sentais si bien. Peu d'instans après, Camilla vint s'y

réfugier aussi, fuyant les grotesques expériences qui faisaient circuler

des crânes de mort dans des mains de femme, ou qui exposaient leurs

jolies têtes aux études de la bosse, comme si, pour deviner

l'inconstance, la tendresse, le dépit, l'amour des arts ou des plaisirs,

il était besoin de toucher et de constater les accidens céphalalgiques

que cache leur chevelure.

Camilla me parut d'une beauté radieuse, qui me fit encore trouver plus

aimable le sourire de joyeuse surprise qu'elle laissa échapper en

s'approchant de moi. Après quelques mots caressans, nous passâmes

ensemble dans la salle de billard. Au bruit des billes roulantes, tout

ce qui dans le salon était au-dessous de la soixantaine eut bientôt

déserté la salle d'anatomie et de silhouette, laissant l'excellence

germanique avec quelques vieux originaux, jusqu'au moment où un brillant

ambigu lui ramena la foule.

On avait fait galerie autour de notre escrime au tapis vert, et les

honneurs furent pour la belle Camilla. Dans ma vie militaire, j'avais

acquis assez de talent au _noble_ jeu de billard, comme on dit, et

j'aurais pu gagner toutes les parties; mais l'habitude de porter l'habit

d'homme avait fait prendre à mon caractère la galanterie de l'autre

sexe, et un désintéressement d'amour-propre qui m'a souvent engagée à

sacrifier mes propres succès au triomphe de celles qui ne me semblaient

plus mes rivales. Camilla ne s'y trompa point, et de cette petite

complaisance date une amitié noble et tendre dont le sort me réservait

de lui donner une dernière preuve dans le plus cruel malheur qui pût

accabler une belle ame. Entre deux femmes qui paraissent se convenir,

l'intimité marche vite. Aussi à souper, refusant toutes les offres des

_cavalieri serventi_, esclaves d'étiquette de toutes les réunions en

Italie, Camilla et moi nous retournâmes seules ensemble à notre commune

demeure. Il n'était que minuit, et dans les heureux climats que nous

habitions, c'est l'heure de jouir de toute leur beauté et de tout leur

charme. Aussi, au lieu de nous aller emprisonner sous nos

moustiquières[6], nous changeâmes bien vite nos riches parures contre un

commode négligé, et nous allâmes nous reposer dans un bosquet de jasmin,

sur un canapé de mousse, parsemé de violettes. C'est dans ce lieu

charmant que le jour nous surprit, moi heureuse de la confiance qui me

révélait les intéressans détails qu'on va lire, et Camilla se félicitant

d'avoir frappé à l'indulgence d'un coeur capable de comprendre le sien.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 34 / 40 题