HISTOIRE DE CAMILLA SPINOCHI.

«Je vais vous raconter les événemens qui, au sein de ma patrie, si près

de parens puissans et riches, m'ont conduite à la nécessité de me tenir

ignorée à l'abri d'une protection étrangère, pour ne pas perdre le plus

dangereux, mais le plus doux des droits, celui de disposer de mon coeur,

et de le soustraire à la vie du cloître, à laquelle, dès ma naissance,

j'étais destinée.

«À l'âge de six ans, je fus envoyée à une soeur de ma mère, supérieure

dans l'un des ordres religieux les plus sévères d'un couvent riche des

États du pape, près de Lugo, en Romagne. Dans cette ville éclata la

conspiration de l'armée papale catholique, ce qui la fit nommer par les

républicains la Vendée de l'Italie. On y massacra des militaires

français; on promena leurs têtes au bout de piques sanglantes, et cette

trahison, aussi inutile qu'atroce, appela sur elle de cruelles

représailles: Lugo fut livré à plusieurs heures de pillage accompagné de

massacres. Hélas! je ne connus jamais les caresses d'une mère, et je

venais de perdre la mienne au moment où son coeur eût été mon seul refuge

contre les dangers que je courus et les chances non moins périlleuses

qui les suivirent.

«Élevée alors dans toutes les pratiques d'une dévotion minutieuse, mon

coeur en repoussait la contrainte. Ma raison précoce, mon imagination

naïve et prompte, étaient en révolte et épuisaient leurs forces

naissantes contre tout le travail de ma tante pour hâter une vocation

qui ne pouvait jamais éclore. Tout mon être souffrait à l'aspect de cet

avenir de mort qui associe à la même destinée dans les couvens la

jeunesse aux longues espérances, et la décrépitude aux joies éteintes.

Je n'ai emporté de ce tombeau vivant que cette pensée: Que ne suis-je

une fleur cueillie le matin et desséchée le soir! Je venais d'accomplir

mon second lustre.

«Un jour, ma tante venait de réunir auprès d'elle et autour de moi,

comme pour m'entourer d'un spectacle imposant, toutes les religieuses,

toutes les pensionnaires, quand tout à coup un bruit épouvantable vient

troubler le silence du cloître et jeter la terreur dans l'enceinte

sacrée. Un des confesseurs du couvent, homme dur et terrible, paraît

l'oeil en feu, et s'écriant: _Ils viennent, les fléaux de Dieu; avec cinq

mille combattans ils ont taillé en pièces trois cent mille de nos saints

défenseurs. L'esprit de ténèbres est avec eux; il faut fuir._ Toutes les

religieuses se pressent autour du prêtre. Moi seule et une novice de mon

âge nous restâmes dans le coin opposé du parloir. Un mot: _Il faut

fuir_, venait de soulever le crêpe mortuaire...

«Il faut fuir! répétions-nous: nous le pouvons. Nous verrons donc

d'autres êtres, un autre monde que celui qui menaçait d'être notre

tombeau!

«Les nouvelles devenaient d'heure en heure plus alarmantes pour

l'abbesse et les religieuses qui l'entouraient, mais rien ne me

paraissait sinistre de ce qui était une espérance d'échapper au cloître.

Les Français avaient tout franchi, et, vainqueurs, avaient tout

respecté, jusqu'à ce que la trahison vînt enfin les contraindre d'user

de représailles: Lugo fut mis à feu et à sang, et le massacre vint

jusqu'aux murs du couvent.

«Toutes réunies dans la chapelle, nous attendions la mort aux pieds du

Christ, lorsqu'un de ces hommes qu'on nous avait peints comme des

envoyés du démon, parut aux portes du couvent, comme un ange gardien

pour y placer la sauvegarde d'une invincible barrière. Il entra, offrant

à tout ce qu'il voyait assemblé la tranquille continuation de

l'esclavage ou la liberté. Ce fut tout à la fois un cri de joie et de

désolation. Toutes les jeunes se rangèrent du côté du libérateur; toutes

les vieilles se séparèrent de nous en le fuyant; et tout ce que put

faire leur frayeur fut de ne pas payer par des cris de malédiction une

générosité qui leur laissait encore un choix si noble et si

compatissant.

«Ma tante, transportée par les idées d'une vie entière de réclusion et

une aveugle confiance dans son directeur, ma tante redoutait comme une

souillure la seule présence d'un Français républicain, et se retira avec

les plus âgées de ses religieuses, oubliant, dans sa sainte horreur,

qu'elle livrait la jeune fille qui lui avait été confiée, à des périls

qui n'étaient plus à craindre pour elle. Plusieurs des soeurs profitèrent

de la permission pour se retirer dans leurs familles. Lorsqu'on ouvrit

les portes, j'aurais sans doute dû rester près de ma tante; mais une

voix intérieure, un cri de l'ame, plus fort que la raison, semblait me

dire: _C'est loin d'ici qu'est la félicité_; et je ne sus obéir qu'à

cette inspiration qui nous pousse dans les bras de la destinée. Je ne

savais rien du monde, qu'aurais-je pu craindre? et autour de moi j'avais

vu l'ennui, un sombre dégoût flétrir la beauté, dévorer la jeunesse; et

me soustraire à un pareil avenir fut, dans ce moment, mon seul besoin,

ma seule pensée; quoique enfant, j'y parvins avec l'instinct de la

nature et toute l'adresse de l'expérience. Je savais que le baron

Capelleto[7] nous était allié. Une religieuse plus âgée, qui avait aussi

profité de la liberté, se chargea de me conduire vers lui; mais une

émeute m'ayant séparée de ma compagne, j'errai quelques heures,

cherchant un asile.

«Enfin, j'ose me présenter à une maison fort belle, où j'aperçois des

uniformes semblables à ceux de nos libérateurs. Au milieu d'eux, je me

sens attirer par le regard bienveillant de celui qui paraissait leur

donner des ordres. Je vous ai dit que je n'avais alors que onze ans,

mais une taille et comme une jeunesse précoce. Murat, car c'était lui,

vint à moi avec une exclamation de surprise que mon ingénuité n'attribua

qu'à mon habit de novice, mais qui était aussi l'effet des charmes que

j'ignorais. Il me demanda en assez mauvais italien si je voulais

accepter son appui. Ma petite vanité fut heureuse de parler au vainqueur

la langue de sa patrie. Enchanté de m'entendre parler français, il me

présenta à tout le groupe d'officiers dont il était entouré. Je ne sais,

mais au milieu de son brillant état-major, Murat, qui était le plus bel

homme, me parut aussi le plus aimable. Il parlait de me garder près de

lui, et j'en étais bien joyeuse; mais quand je lui dis, dans mon

contentement, que je n'avais que onze ans, il mit plus de réserve dans

les témoignages de sa protection, et m'annonça qu'il me ferait remettre

à mes parens. Mais je me jetai dans ses bras, lui criant avec larmes que

j'aimerais mieux la mort que de retourner dans un cloître. Puis il me

prit par la main et me conduisit chez une dame française, épouse d'un

fournisseur de l'armée, resta long-temps avec elle, et me laissa en me

recommandant bien à ses soins.

«Madame A***, aimable, obligeante, eut pitié de mon abandon, ne

combattit qu'avec une douce sensibilité ma répugnance à revoir ma

famille. Si ses sages recommandations à cet égard eussent été fortifiées

par la solitude, peut-être eussent-elles été plus puissantes; mais cette

dame recevait beaucoup de monde: les vainqueurs brillaient au milieu des

fêtes dont les vaincus, autant par goût que par prudence, partageaient

les plaisirs. J'y paraissais, et avec un incroyable bonheur. On

m'appelait la jolie religieuse. Tous les généraux, Masséna, Augereau,

Lefebvre, Joubert, Serrurier, m'entouraient de soins et me promettaient

protection. Je n'étais point enfant pour comprendre toutes les choses

que les Français disent si bien; et Murat bouleversait ma jeune tête,

quand, s'arrachant d'auprès de moi comme par un effort, il me répétait:

Oh! Camilla, que n'as-tu quinze ans! Lorsque, plus tard, le sens de ces

paroles me fut complètement révélé, mon estime égala mon affection; car

il eût tout obtenu alors d'un coeur qui, sans le savoir, s'était donné.

Sa noble protection, qui n'était point sans combats, m'avait ainsi

laissée me livrer à toute la gaieté de mon âge, et sans crainte.

«Beaucoup d'Italiens fréquentaient la maison de madame A***. L'un d'eux

lui remit une lettre d'un de mes oncles qui habitait Trévise, lequel la

priait, en la remerciant des soins religieux de son hospitalité, de me

confier à une personne qui me conduirait à Bonlogne dans une maison de

religieuses non cloîtrées. Je m'abandonnai au désespoir à cette

nouvelle. Un conseil fut tenu par la dame, son mari et Murat; d'autres

généraux survinrent, entre autres le général Joubert. Ma cause fut

plaidée par moi avec des pleurs, et par eux avec toutes les raisons de

l'indulgence et de l'intérêt. La résolution fut que je resterais et que

l'on m'enverrait en France. Le bal mit fin à la discussion, et le combat

qu'il avait fallu subir ne m'en rendit que plus heureuse.

«Mais le lendemain des nouvelles étaient arrivées, et la présence des

Autrichiens dans le Tyrol commanda impérieusement le départ des

Français. Avant de partir, Murat vint chez madame A***, me donna une

lettre et un rouleau fort lourd, en me disant: «Pauvre petite, l'un et

l'autre vous serviront.» Je me jetai à ses genoux, le suppliant de

m'emmener; il me pressait avec force contre son coeur; il était agité;

mais, après un effort qui parut bien douloureux, il me remit dans les

bras de ma protectrice pour obéir à la voix de l'honneur et de la

victoire qui l'appelaient.

«Dès ce moment tous mes jours se passaient en prières pour les

vainqueurs de ma patrie. Hélas! dans l'enceinte des cloîtres apprend-on

qu'on en a une et qu'on doit la chérir? Le rouleau que m'avait laissé

Murat contenait 50 louis, et la lettre une recommandation à tout

militaire français de me protéger; puis, au bas, quelques lignes pour

Muiron, l'un des aides-de-camp du général en chef Bonaparte, qui ne

furent jamais lues par lui; car, quelques mois après, quand je cherchai

à voir ce noble patron, il avait trouvé la mort sous les lauriers

d'Arcole.

«Madame A***, alarmée des nouvelles qui se succédaient, résolut de

rejoindre son mari, qui était parti pour Ferrare. Quand elle me proposa

de m'emmener, en me demandant si j'étais toujours dans les mêmes

dispositions, je ne lui répondis qu'en pressant sa main sur mon coeur, et

en lui donnant le doux nom de mère. Tout se prépara à la hâte et en

secret. Nous arrivâmes de nuit à Ferrare; M. A*** était déjà reparti

pour Milan. Sa femme, désolée, ne savait quel parti prendre. Je lui

redonnai un peu de courage par ma résolution: «Croyez-moi, nous sommes

ici dans les États du pape, et bien moins en sûreté qu'à Milan; allons-y

sans plus délibérer.» Nous y arrivâmes quand tout y était déjà terreur

et confusion.

«Ici, mon amie, une légère digression qui jette peut-être quelque

lumière sur un événement politique. À l'époque où Bonaparte poussait ses

troupes victorieuses sur les différentes villes de la Toscane, le

grand-duc fut si effrayé, que Manfredini, son chambellan, fut envoyé au

quartier général pour sauver Florence de l'occupation. Cette démarche

eut pour résultat le banquet célèbre donné par le grand-duc aux généraux

français, où l'un déploya toute la souplesse des cours, et l'autre une

austérité qu'il déguisait déjà mal, et qui, dans l'orgueil de faire

ramper un souverain, montrait autre chose que des vues républicaines. La

noblesse italienne avait été jusque-là courbée et fort empressée près

des nouveaux maîtres. Mais le traité de Campo-Formio, inexplicable au

parti français, puisqu'il laissait l'Autriche plus puissante que jamais,

avait fait croire à la trahison de Bonaparte, accrédité le bruit d'une

apparente défaite, et réveillé la trahison des courtisans italiens qui

relevaient la tête. On accusait partout Bonaparte, qui avait arrêté par

ce traité les colonnes victorieuses de Moreau déjà aux portes de la

capitale de l'Autriche, et les grenadiers d'Augereau criant: À Vienne! à

Vienne! Je n'étais rien dans le monde politique, mais j'ai entendu, à

l'égard de ce traité, de la bouche des premiers généraux, les

suppositions les plus étranges. Bonaparte avait indiqué dans cette

occasion, selon eux, tous ces plans d'une ambition personnelle qui

étouffait les autres gloires pour marcher au trône. Quant à moi, je ne

voyais que les Français, leur triomphe; mon coeur s'identifiait avec

leurs destinées, et en arrivant à Milan, je redoutais presque autant

leurs revers que ma rentrée au cloître. Comme les affaires n'étaient

point décidées, M. A*** désira que sa femme, pour plus de sécurité, se

rendît en France. Au milieu de toutes ces angoisses, je tombai malade,

et fus aux portes du tombeau; mais sachant combien le départ paraissait

urgent à mes bienfaiteurs, sitôt que je le pus, j'affectai des forces

pour qu'on pût se mettre en route, et au bout de quinze jours j'arrivai

à Paris, mourante. Les soins de la plus douce hospitalité me furent

prodigués; je me rétablis promptement, et pendant quelques temps je

respirai avec ivresse cet air libre et doux de la France, où je croyais

avoir trouvé le bonheur.

«Tout à coup, il me sembla que les manières de madame A***, naguère si

bonne, changeaient à mon égard; c'était non seulement de la froideur,

mais de la dureté. Tous ces petits soins qui précédemment m'avaient valu

tant de bienveillance, j'avais beau les redoubler, ils n'en paraissaient

qu'irriter davantage le changement d'humeur dont j'étais l'objet. Enfin,

ne tenant plus à tant de chagrins, je provoquai une explication; elle

fut bien cruelle, comme vous allez voir.

«Madame A***, mariée contre son gré à un homme beaucoup plus âgé

qu'elle, nourrissait une passion violente pour une personne qui venait

souvent dans sa maison, et que j'avais prise pour un parent. Ce prétendu

parent me plaisait peu, mais j'avais eu le malheur de lui plaire

beaucoup. Sans délicatesse comme sans amour pour la femme qui lui

sacrifiait son repos et sa réputation, il avait, par le plus indiscret

des aveux, blessé son coeur et armé contre moi son orgueil. Du moment que

cette faiblesse me fut révélée, il se fit dans mon tendre respect pour

ma bienfaitrice un bouleversement que je ne puis qualifier: c'était

quelque chose comme de la commisération; et la pitié, même sincère, est

si près en pareil cas de ressembler à du mépris! Je n'avais pu au

cloître rien apprendre du monde; je n'avais pu deviner la société et

cette science d'accomodemens avec les devoirs qu'elle exige, et qu'elle

veut bien quelquefois oublier. Ma candeur se révoltait contre ce

spectacle d'une passion coupable, et d'une jalousie que l'âge de madame

A*** rendait ridicule. Depuis j'ai souvent réfléchi au triste sort d'une

femme qui se laisse entraîner à un sentiment qu'elle ne peut faire

partager, à cette époque de la vie où l'amour n'est plus là avec ses

illusions pour cacher une faiblesse.

«Je n'avais écrit à ma famille que pour lui annoncer ma résolution de

vivre en France plutôt du travail de mes mains, que de reprendre les

chaînes auxquelles on m'avait condamnée. Cette lettre était restée sans

réponse, et je ne m'en étais plus occupée. Mais dans ce moment de crise,

que je viens de vous peindre, je sentis le besoin d'appuis, et je

m'adressai de nouveau à ceux dont j'avais si imprudemment bravé

l'autorité, en les conjurant de pardonner à mon âge. Un mois après, un

secrétaire du ministre Aldini vint me dire qu'on allait me conduire à ma

famille. Il parla à mes bienfaiteurs du prix qui pouvait leur être dû

pour leurs soins généreux; mais ils le refusèrent avec une noblesse qui

m'attendrit jusqu'aux larmes, et ma séparation me parut très

douloureuse. J'avais toujours le rouleau et les lettres que Murat

m'avait laissés; je lui avais écrit plusieurs fois; mais l'éloignement

de la guerre ne lui avait permis ni de recevoir mes lettres, ni d'y

répondre.

«J'avais regret de quitter Paris; mais la nouveauté des objets, la

distraction de la route, me rendaient la sécurité par l'insouciance. Je

savais très bien le français; mais j'avais conservé beaucoup d'accent;

et à peine j'eus prononcé quelques mots dans la diligence, où l'on

m'avait confiée à une dame qui se rendait à Milan, que je fus reconnue

comme Italienne. Il y avait parmi les voyageurs deux militaires; l'un

d'eux, monté sur l'impériale, entendant une voix italienne, se mit à

crier à son camarade: «Alfred, je vais te céder ma place à la dînée; il

y a une petite femme avec laquelle j'ai besoin de causer.» Quoique

choquée de ce petit ton leste, je n'entendais pas sans quelque plaisir

ces remarques; mais le bruit de la voiture m'empêchait d'en saisir la

suite, et force me fut d'ajourner ma curiosité jusqu'à la dînée. Je

regardais, en arrivant, avec un air un peu boudeur le militaire

empressé; mais il n'y avait pas de sérieux qui pût tenir contre une

gaieté si folle et si naturelle. Quand ma noble surveillante le

rappelait à l'ordre, il corrigeait la légèreté de ses propos avec une

adresse tout-à-fait divertissante. Je répondais avec une égale froideur

à ses complimens outrés et à ses équivoques que je ne comprenais pas; et

je me faisais une triste opinion de l'ami intime d'un pareil homme.

Alfred, que vous allez être vengé!...

«Je serre fortement le bras de ma compagne et la prie de nous faire

dîner seules; à peine avait-elle applaudi à ma prudence, que je me

retourne, et l'officier qui n'avait point parlé et moi, nous restons

pétrifiés d'une surprise remplie de charme; non pas que ce dernier fût

d'une beauté remarquable; il était moins bien que Murat, mais son

regard! Le regard d'Alfred dès ce moment décida de ma vie. Il était

Français, il était jeune; pouvait-il se méprendre sur le trouble qu'il

venait de faire naître? Le ton d'Alfred, heureusement différent de celui

de son turbulent camarade, changea nos dispositions, en lui conciliant

l'indulgence de mon mentor. Mes yeux, qui n'avaient point encore

rencontré d'autres yeux, savaient mal déguiser ce que j'éprouvais. Je ne

saurais dire ce qu'étaient les autres voyageurs; je ne voyais qu'Alfred,

je n'entendais que lui.

«J'ignorais tout ce qu'il pouvait me demander; mais je sentais que mon

coeur n'aurait point de refus. La diligence s'arrêta encore à Chambéry,

et l'ami d'Alfred sut tellement occuper l'attention de madame Dupré (mon

guide), que j'appris d'Alfred ces doux noms d'amour qui étaient déjà

dans mon coeur, et les circonstances de sa destinée, à laquelle l'honneur

lui défendait de m'associer. Sans fortune, Alfred Duhesme n'avait que

cette riche dot du soldat français, le courage et la loyauté. Quand je

lui appris ma naissance, il me dit avec un accent plein de noblesse:

Pardon, madame, je ne dois point prétendre à vous; je ne suis _qu'un

simple sous-officier_. Pendant mon séjour à Paris, j'avais lu, et lu

sans beaucoup de choix; les images romanesques, des livres ayant encore

ajouté leurs dangers à ceux d'une imagination brûlante, vous devinez

déjà comment je répondis à un pareil langage. Née sous le même ciel que

moi, vous devinez le premier amour d'une Italienne. Je ne m'excuse point

de n'avoir écouté que mon coeur, d'avoir sacrifié un nom dont un voile et

des grilles m'eussent privée, et préféré les douceurs d'un noble amour à

l'orgueilleuse et stérile protection de ma famille.

«Duhesme, fils d'honnêtes marchands, avait été destiné par son éducation

à l'étude des lois; mais il avait entendu la voix de la patrie, et pris

volontairement les armes. Mon amie, vous avez aimé, vous aimez encore,

vous comprendrez donc tout ce que dut éveiller d'exaltation un voyage de

quinze jours, avec la liberté que laissait à nos jeunes imaginations

l'âge de ma gardienne, qui, ne pouvant descendre de voiture, nous

laissait gravir seuls les ravins complaisans et les longues et commodes

montagnes. L'ami d'Alfred l'avait quitté à Chambéry. Pendant tout le

trajet du Mont-Cénis, admirable conquête sur la nature faite par un

conquérant que ce triomphe miraculeux immortalisera autant que ses

guerres; pendant cette route, libres et solitaires, appuyés sur le sein

l'un de l'autre, nous nous laissâmes aller à ce doux rêve d'avenir, qui

n'arrive jamais ni comme on le craint ni comme on le désire. L'amour

était notre seule fortune, mais elle nous paraissait et bien sûre et

bien belle.

«À Suze, Duhesme nous quitta un moment pour y voir le commandant

français. J'étais encore si jeune, ou plutôt j'étais si heureuse que je

ne sus point feindre devant madame Dupré, et elle devina sans peine, à

mon impatience du retour, l'intérêt que je prenais à notre compagnon de

voyage. Elle crut devoir me questionner avec adresse: je lui répondis

avec candeur que j'aimais, que je voulais épouser Alfred. La pauvre

madame Dupré me crut folle; mais convaincue par la clarté naïve de mes

aveux que ma famille n'aurait plus guère d'autre parti à prendre, et

qu'un mariage serait encore un malheur de plus évité, «Vous êtes si

jeune, me dit-elle, qu'on ne peut que vous plaindre.» Bonne comme la

bonté d'une mère, au lieu de reproches, elle ne me montrait qu'un tendre

dévouement. «Tout peut s'arranger peut-être, ajoutait-elle; vous

viendrez avec moi: nous ne sommes pas riches, mais nous sommes de bonnes

gens. Ma fille, qui a de l'esprit, saura écrire à votre famille comme il

faut écrire. Alfred quittera le service. Vos parens, qui ne vous ont

jamais aimée, puisqu'ils voulaient vous faire religieuse, en seront

quittes pour vous rendre une bonne mère de famille, avec une dot plus

faible que celle qu'ils destinaient à vous rendre malheureuse.» Qu'il

était beau le sort prédit par cette femme excellente! mais combien

l'orgueil devait le bouleverser!

«Au retour d'Alfred, madame Dupré le prit en particulier. Je ne sus que

de lui l'objet de l'entretien, mais je le vis pénétré de reconnaissance

et de respect pour celle qui, après avoir compromis mon innocence,

songeait avec une si religieuse délicatesse à mon bonheur. Nous étions à

cette époque où le Directoire, soit par besoin, soit par crainte, avait

rappelé d'Italie le héros dont le traité de Campo-Formio lui avait fait

sans doute pressentir les projets. Les troupes françaises furent

successivement disséminées sur les côtes des deux mers. Le corps de

Duhesme était à Verceil. Là, il fallut se séparer. Je vous épargnerai le

récit de tout ce que j'ai souffert depuis dix ans que dure cet amour,

qui ne finira qu'avec ma vie. Qu'il vous suffise de savoir qu'au sein de

ma patrie, entourée d'une famille opulente, je vis dans un isolement qui

semble toujours une accusation publique contre une femme. Mes parens,

instruits avec ménagement de mon sort, mirent de la haine à me punir. La

persécution ne convertit pas. Libre de mes voeux, j'en ai prononcé de

plus doux que ceux du cloître, et j'y serai fidèle. Accueillie par

l'honnêteté laborieuse, j'ai répondu aux bienfaits par le zèle. Le

travail, les lettres d'Alfred soutenaient mon existence. Son régiment

faisait partie du corps de Masséna, qui commandait en Italie, et du

moins nous respirions le même air. La dernière lettre que je reçus

d'Alfred m'entraîna à la vie errante qui est désormais mon partage.

Toutes les troupes venaient d'être rappelées vers l'intérieur de la

France, à Dijon, mais comme vers un vaste dépôt, d'où elles étaient

dirigées sur tous les points envahis. Cette dernière lettre était déjà

datée de la rive gauche du Rhin. Quelques mots m'empêchèrent d'y voler

sur ses traces, car ils me laissèrent l'espoir de son retour en Italie:

«Nous sommes ici, disait Duhesme, pour faire peur aux _Allemands sans

les attaquer, et en observation_: on assure que l'aile gauche retournera

renforcer l'armée d'Italie, et j'en fais partie. Courage et espérance!

nous nous reverrons bientôt. «Un mois s'écoula dans les angoisses d'une

cruelle incertitude. Enfin, je reçus cette lettre qui précipita ma

résolution. La voici:

«Je suis officier, ma chère Camilla. Que n'étais-tu là pour me voir

élever à ce grade, après l'action terrible et meurtrière de Neubourg!

Nous nous sommes battus en enragés, au sabre, à la crosse de fusil; mais

nous sommes vainqueurs, et vive la France! L'armée regrette le plus

brave de ses grenadiers, Latour-d'Auvergne, qui ne voulut jamais d'autre

titre que celui de premier grenadier. Il avait bien raison; le brave

Latour-d'Auvergne a rendu son grade plus glorieux.

«Ne retourne pas avec ton orgueilleuse et cruelle famille. Camilla, la

gloire et l'amour, voilà ma noblesse; et, sois tranquille, rien ne te

manquera avec Duhesme, sous-lieutenant de la 46e[8].»

«Cette lettre me communiqua son noble enthousiasme. Je ne craignais plus

le danger des combats pour celui qui en parlait de cette manière, et je

sentais que je ne pouvais vivre, moi, jeune fille de quinze ans, loin de

ces terribles émotions. Je n'espérais pas que ma réponse parvînt

exactement: j'étais sûre au moins de pouvoir la porter moi-même. Il

venait beaucoup de monde chez madame Rivière (la fille de madame Dupré).

On y lisait les journaux; je prenais des notions sur les lieux occupés

par le corps de Duhesme. Pas de doute que je ne parvinsse, avec ces

renseignemens, sur les traces de l'armée. La générosité de mes

protecteurs successifs, de madame A*** et de madame Dupré, m'avait

laissé mon petit trésor, enrichi encore de leurs dons. Une femme

intéressée, que dans les dispositions de mon coeur je ne jugeai que

complaisante, se chargea de me procurer un passe-port sous le nom de

madame Duhesme, rejoignant son mari à l'armée du Rhin. Je laissai une

lettre qui ne m'excusait point, mais qui peignait du moins mon éternelle

reconnaissance, et la force irrésistible qui m'entraînait loin du toit

de l'hospitalité. Déjà les armées, dans leurs courses, avaient pris plus

d'ordre et de régularité, et il était plus facile de les suivre. J'avais

obtenu deux lettres: l'une pour le général Lecourbe, l'autre pour une

dame italienne établie à Moeschich, en Allemagne. Habillée en homme,

munie du plus léger bagage, je quittai l'Italie, et entrai par le Tyrol

sur les terres d'Autriche. Ce ne fut qu'au bout de deux mois de fatigues

que je pus approcher de l'armée française, déjà en Bavière. À Augsbourg,

tombée malade, je ne pus qu'écrire, n'espérant presque point de réponse

au milieu de toutes les vicissitudes d'une guerre. La victoire de

Hohenlinden vint enfin mettre le comble à la gloire de la France et aux

angoisses de mon coeur. Duhesme vint me rejoindre.

«La paix une fois signée à Lunéville, je suivis mon Alfred des bords du

Rhin aux rives de l'Éridan. Dans cette vie de déplacement continuel, les

formalités du mariage étaient toujours impossibles; mais le partage des

peines et des fatigues n'était-il pas un serment sacré? Aujourd'hui que

des jours de paix et de repos vont se lever peut-être pour les braves,

aujourd'hui que l'espoir d'être mère se joint à ces chances meilleures,

j'ai hasardé un peu de réconciliation vers ma famille; mais ma famille

me rejette et me désavoue. Pour échapper même à ses persécutions, j'ai

été obligée de me placer sous l'égide des lois françaises, et voilà ce

qui me rend un objet d'odieuses préventions dans un pays qui ne sait

qu'accepter l'oppression, se venger cruellement de ses maîtres d'un jour

pour les regretter ensuite, incapable de tout autre courage que de celui

de la trahison.

«Duhesme est depuis deux mois dans sa famille pour régler un héritage.

Je vais l'aller rejoindre à Lyon, et pour toujours. J'espère lui porter

de meilleures nouvelles, l'espoir d'une fortune et l'appui d'une

famille. Je ne lui porte que mon amour, mais un amour qui sera pur,

fidèle et courageux jusqu'au dernier soupir.

«Vous connaissez maintenant toute l'histoire de ma vie, qui se compose

de toutes ces mille vicissitudes d'une passion toujours la même. Hélas!

vous comprendrez mon langage, vous qui avez aimé, et qui savez que dans

l'amour toutes les impressions nous paraissent des événemens, et combien

le coeur se plaît à redire ce qu'il a senti. Nous nous reverrons

peut-être un jour, puisque nous sommes destinées à avoir la même

patrie.»

Camilla partit quelques jours après la nuit délicieuse qui avait reçu

nos mutuelles confidences. Nous nous écrivîmes quelque temps. Les

événemens se multiplièrent trop pour ne pas nous séparer. Je quitte donc

l'épisode bien doux de cette rencontre, pour reprendre le fil de mes

aventures personnelles. Plus tard nous retrouverons Camilla, mais sur un

champ de bataille, mais au milieu des funérailles de Waterloo, toutes

les deux confondant les plus grandes douleurs que puisse éprouver une

femme avec les plus grandes catastrophes que puisse subir un peuple.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 35 / 40 题