Arrivée à Pise et à Livourne.--De la tragédie italienne et de la
tragédie française.
En quittant Lucques, je fis charger mes malles sur une de ces lentes
diligences de _vetturino_, et je partis dans une espèce de cabriolet
napolitain; on y est fort mal juché, tout en l'air et à découvert, mais
ils courent avec une incroyable rapidité. La route était belle, le temps
superbe, et j'avais hâte d'arriver à Pise. Hélas! qu'on a tort de faire
des souhaits! Si les miens avaient eu moins de vivacité, j'aurais eu
quelques extravagances de moins à commettre.
À peine étais-je descendue de voiture, que je me vis entourée de cinq ou
six personnes que je reconnus aussitôt comme ayant fait partie de la
_comica compagnia_ de Milan: Blanes, Morochesi, Rigitti, et deux
actrices fort jolies, mais non pas du premier ordre. J'étais seule, je
venais de passer quinze jours de contrainte et même de chagrin, tout
devait me paraître occasion de distraction et d'amusement. On me
montrait un empressement amical; j'allais entendre les chefs-d'oeuvre
d'Alfieri et de Métastase: il n'en fallait pas plus pour me faire
oublier passé et avenir, pour bercer ma folle imagination de quelques
décevantes illusions. Mes artistes se rendaient à la répétition: je
promis de les y aller rejoindre, prenant à peine le temps de déjeuner et
de changer ma toilette de voyage. Arrivée au théâtre, la bizarre
résolution avait fait des progrès, la fantaisie de jouer s'y était
jointe, et à la fin de la répétition tout était convenu et arrangé. Je
devais suivre la troupe à Livourne, où elle se rendait le lendemain,
pour y paraître dans les rôles de Rosemonde de la pièce d'Alfieri, de
Sémiramis de Voltaire, traduite par _l'abbé_; Césarotti, et de la
Jocaste des _Frères ennemis_ du premier auteur.
Je veux consigner ici une remarque fort judicieuse que me fit au sujet
de ce rôle de Sémiramis et de la poésie italienne, pour l'expression de
certains sentimens, un des acteurs de la troupe Rigitti, homme plein de
goût et d'instruction. Je me la suis toujours rappelée, quand j'ai vu
représenter le chef-d'oeuvre de Voltaire. Rigitti trouvait que la poésie
italienne communiquait plus de la pompe et de l'élévation convenable
dans la circonstance à ces vers de la scène d'Assur avec Sémiramis.
Voltaire dit:
Je viens vous en parler: Ammon et Babylone
Demandent sans détour un héritier du trône.
Dans la traduction, Césarotti s'exprime de la sorte:
Io vengo appunto a favellarne.
Littéralement, on dirait: _io vengo a parlarne_; comme un personnage
vulgaire dirait à la voisine: _je viens vous en parler_; au lieu que
_favellar_ a bien une autre noblesse: c'est un langage royal.
Il y a de ces nuances, de ces victoires, en quelque sorte, d'une langue
sur une autre, pour la traduction de quelques sentimens qui tiennent aux
moeurs. Je voulus bien accorder à Rigitti ce petit triomphe national
d'une expression; mais en général la langue française est encore celle
que je préfère, celle qui a le plus de suite, le plus de tenue, si j'ose
m'exprimer ainsi; ne s'enflant jamais jusqu'à la bouffissure, ne
s'abaissant jamais jusqu'à la trivialité. J'accordais une juste
admiration à Métastase, à Maffei et à Alfieri, à Goldoni surtout; mais
le beau n'existe vraiment dans le théâtre italien que par étincelles, et
me semble loin de ces chefs-d'oeuvre de goût, de convenance, d'intrigue
et de pureté, qui font la gloire du théâtre français. Je ne parlerai pas
des opéras _seria_ ou _buffa_: je suis si mal organisée pour la musique,
que son charme embellissant de plates horreurs ou de plus plates
arlequinades, n'a jamais pu venir jusqu'à moi, détruit, pour ainsi dire,
en route, par toutes les sottises qu'il s'efforce en vain de cacher.
J'ai souvent applaudi la délicieuse _Prima donna_, Pelandi, Blanes,
Marochesi, aux théâtres de Florence, de Milan ou de Naples; mais, je ne
le cache pas, en fait d'émotions dramatiques, je préférais encore mes
souvenirs français. Je suivis la troupe à Livourne, et le succès décida
de ma vocation. Toutes les troupes italiennes, même celles de cour, sont
ambulantes. La nôtre courait de Livourne à Sienne, et j'y allai. Je ne
retracerai pas ici les événemens d'une pareille existence: ils auraient
bien peu d'intérêt pour le lecteur, car ils n'en ont guère conservé pour
moi-même, excepté ceux de la bienveillance des artistes avec lesquels
j'étais liée. Avant de parler de mon entrée au service de la princesse
Élisa, j'ai à raconter la rencontre singulière que je fis, à Florence,
d'une jeune infortunée que les Français avaient arrachée d'une affreuse
prison, dans un couvent du faubourg San-Gregoria, à Mantoue, lors de la
prise de cette ville. Cette aventure est touchante, et ce qui ajoute à
sa singularité, c'est que la rencontre de l'héroïne avait eu lieu en
1809, à une époque où toutes deux nous étions jeunes, et qu'elle se
renouvela en 1815 sur un champ de bataille où nous n'échappâmes à la
mort que pour ne plus compter toutes deux dans la vie que larmes et
désespoir.