Retour à Gênes.--Le comte Albizzi.
En quelques jours, j'eus bientôt suffisamment contemplé tout ce que la
rue Balbi ou Strada-Nuova étalent de pompes; car rien ne me lasse aussi
vite que les beautés de la pierre de taille et l'aspect du marbre,
tandis que la nature animée des sites, des montagnes et des paysages
semble renouveler et rajeunir chaque matin pour moi l'émotion de leurs
spectacles.
Je m'étais dit: Je veux me reposer quelque temps et vivre comme si mon
avenir était assuré; et je fus si fidèle à ma promesse qu'on aurait pu
me supposer 20,000 livres de rente. Je ne me ressentais plus de ma
blessure, et, ce qui était bien plus grave, mon teint avait repris cette
fraîcheur qui était admirée avant mes campagnes, et j'avoue que ma
coquetterie ne regrettait nullement mes agrémens militaires. Beaucoup
plus par ostentation que par goût, j'allais souvent au spectacle.
N'aimant que faiblement la musique, je ne m'y rendais en vérité que dans
l'intérêt de ma toilette. Mon pauvre Hantz, en sa qualité d'Allemand,
était un peu plus mélomane; et au lieu de le laisser de planton à la
porte de ma loge, j'avais pris, en reconnaissance de tant de services
qui relevaient pour moi au-dessus de sa classe, l'habitude de le laisser
se placer derrière moi. Je m'amusais beaucoup de son enthousiasme
musical, qui était parfois fort grotesque, mais qui était toujours fort
bien appliqué.
J'approchais de cette époque fatale, tant redoutée, qu'on pourrait
appeler une première mort pour les femmes; enfin j'étais bien près de la
trentaine; mais une santé que des fatigues qui eussent tué la plupart
des femmes avaient rendue plus florissante, un certain air d'agrémens
que les Italiens désignent par _una maniera che non è da tutti_, me
rendirent l'objet de poursuites et d'hommages flatteurs. Je fis la
connaissance de deux personnes différemment remarquables: un parent du
comte Mareschalchi, ministre des relations extérieures du royaume
d'Italie, personnage important et cérémonieux, dont les manières
gourmées allaient fort peu avec les miennes, mais que ses relations
avaient rapproché de Ney, et qui m'en parlait quelquefois; l'autre
personne était Albizzi, dont la beauté fut citée depuis à la cour de
Toscane. J'avais connu ces messieurs à la campagne, et souvent nous en
prenions ensemble le plaisir.
Les Italiens sont en tout et partout passionnés, et ils portent dans
toutes les relations, avec une souplesse apparente, une irrésistible
volonté de despotisme. Je n'ai jamais compris que l'ascendant du
caractère, l'empire du génie ou de la gloire, et Ney seul a pu obtenir
de moi cette soumission à ses avis, à sa volonté, que je ne pourrais
jamais accorder aux seuls agrémens extérieurs d'un homme ordinaire
quoique aimable. J'ai dit la licence bien méritée par ses services que
j'avais laissé prendre à mon brave et fidèle domestique quand j'allais
au spectacle: le premier jour Albizzi en parut surpris; le second, il en
fut mécontent; le troisième, il se permit de me le dire et d'appeler
cela une inconvenance. Un _cela me convient_ lui épargna de nouvelles
remarques. Il en avait fait assez pour que je devinasse toutes les
suppositions outrageantes d'un Italien qui ne connaissait pas la
délicatesse des Françaises en pareille matière; parce que dans sa nation
un valet peut devenir un rival tout comme un autre, et que ces
faiblesses honteuses n'y sont point sans exemple. J'avoue avec toute ma
franchise que j'étais si loin de mériter ces soupçons, que mon
imprudence n'avait pas même pu songer qu'on pût se méprendre au point de
les concevoir. La colère et les insinuations d'Albizzi, j'avais su les
repousser; mais elles m'avaient éclairée sur toutes les convenances
qu'exige le monde. Je me décidai dès lors, dans l'intérêt d'une
réputation que je n'avais rien fait pour compromettre, à un sacrifice
bien douloureux, celui de mon pauvre Hantz, de ce fidèle compagnon de
tous mes périls. J'immolai la reconnaissance à un autre sentiment
honorable dont il ne pouvait recevoir et dont il n'eût point compris
l'impérieuse susceptibilité. J'allais le renvoyer au moment du repos et
de la récompense qu'il avait si bien mérités. Hantz n'était qu'un simple
domestique, et ces détails sont peut-être au-dessous de la dignité de
l'histoire; mais je sentis à la noblesse de son dévouement, à la
sincérité de sa douleur, que l'or ne suffit pas pour payer un
attachement véritable. Je n'osais annoncer à Hantz notre séparation, au
moment où il se faisait déjà fête d'accompagner à Rome, à Naples, à
Florence, _sa_ bonne maître. Les sarcasmes d'Albizzi m'en faisaient un
devoir d'orgueil blessé; ma raison, si rarement courageuse, m'en faisait
une obligation d'honneur plus légitime. Je tournai long-temps autour de
la fatale nouvelle, mais enfin, j'en brusquai l'annonce auprès du pauvre
Hantz. Rien n'est amer et pénible comme le sentiment d'une injustice, et
je souffrais d'une séparation à laquelle il n'avait donné aucun
prétexte, si ce n'est son dévouement que je reconnaissais si peu.
Quand je me fus expliquée, le pauvre Hantz n'en croyait pas encore ses
oreilles; il tomba à mes genoux, tendant des mains suppliantes et
s'écriant: «Oh! _ma_ jeune maître, je ne le puis; vous m'avez fait
riche, reprenez votre argent; je ne veux rien, et je m'engage à vous
servir pour rien, et toute ma vie. Ayez pitié du pauvre Hantz!...» J'en
avais plus que pitié; car il m'inspirait de l'estime et de
l'attachement. Je lui dis tout ce que ces deux sentimens pouvaient
dicter de consolant, lui promettant de le reprendre à Paris, où je le
recommandais à une utile connaissance. Il prit ma main, la porta sur son
coeur, et s'éloigna avec l'air et la précipitation du désespoir. Je
restai quelques minutes immobile; mais aussitôt une affreuse pensée me
saisit, et sans songer à autre chose qu'à la crainte dont elle
m'envoyait le pressentiment, rapide comme l'éclair, je traverse
l'appartement et l'hôtel, et j'arrive en bas pour voir Hantz occupé
tranquillement à charger ses pistolets. Il rougit, me demanda mes ordres
avec un calme qui me rendit le mien, et qui me livra à tous les embarras
d'une pareille démarche. L'orgueil blessé me fit recourir à la dureté
pour échapper à l'embarras: je lui dis de faire ses comptes et de les
apporter. En retournant à mon appartement, je me vis l'objet d'une
humiliante curiosité, qui augmenta mon humeur contre celui qui en était
la cause innocente.
Je rapporte toutes ces circonstances, parce qu'elles jettent un triste
jour sur les dangers d'une vie pareille à celle que je m'étais faite;
parce que les femmes pourront y apprendre la fatalité attachée à une
indépendance qui les expose non seulement aux suites d'un premier
égarement, mais à l'humiliation d'être mal jugées par le monde, qui ne
leur épargne aucune gratuite supposition, aucune interprétation
malveillante, même de leurs actes les plus innocens.
Hantz revint au bout d'une demi-heure, me dit qu'il avait pensé à tout,
et qu'il était résolu de se brûler la cervelle si je le renvoyais; qu'il
voulait me suivre et me servir pour rien; mais tout cela sans
s'échauffer, mais avec une fermeté effrayante et que ses yeux
confirmaient terriblement. J'éprouvais l'angoisse d'une cruelle
hésitation. À toutes mes réflexions, à tous mes encouragemens, il
répondait: «_Vous servir ou mourir, vous suivre ou me brûler la
cervelle_.» Enfin, je m'avisai pour le désarmer d'un moyen qui me
réussit: je lui dis que j'étais près de me marier; que le futur exigeait
de moi son renvoi à cause de la confidence qu'il avait eue de mon
attachement pour un autre; que je l'adressais à Paris, à un excellent
maître; que je l'y reverrais, qu'il tâchât d'avoir une place pour le
lendemain.
Hantz obéit avec chagrin, mais sans murmurer: il croyait qu'il y allait
de mon bonheur, et ce sentiment délicat lui avait rendu du courage. Ce
sacrifice, que je faisais aux propos d'un homme qui m'était indifférent,
me rendit ce dernier odieux, et je résolus de quitter Gênes aussitôt
après le départ de mon domestique. Le pauvre garçon revint m'annoncer
qu'il avait trouvé à s'embarquer pour Trieste, avec un Italien, le comte
Borara, et qu'il aimait mieux cela que de retourner à Paris. Je reçus,
le lendemain, la visite de ce nouveau maître, et je lui recommandai avec
effusion le dévouement et la fidélité du meilleur des domestiques. Le
vent retint quelques jours les voyageurs, et je vis le comte Borara avec
plaisir: il était aimable, bon et très attaché au parti français. Le
jour qu'on mit à la voile, je le reconduisis et restai sur le port
jusqu'à ce que le bâtiment eût entièrement échappé à la vue, le coeur
navré d'un sacrifice que l'amour-propre m'avait commandé, et qui me
faisait perdre une des choses les plus rares, le dévouement respectueux
et à toute épreuve d'un domestique qui élevait ses devoirs jusqu'à la
noblesse de l'amitié.
En rentrant chez moi, j'y trouvai le comte Albizzi. Mes manières se
ressentirent de ma tristesse; il en prit une humeur fort inconvenante,
et il m'apprit jusqu'à quel point un homme jeune, bon et spirituel, peut
cependant déplaire. Je résolus d'attendre mon établissement à Florence
pour reprendre un domestique ou une femme de chambre; mais avant mon
départ, qui fut cependant assez prompt, j'eus à regretter la prudente et
religieuse surveillance de mon pauvre Hantz; car on me vola une cassette
qui contenait 7,000 fr. en or, 3,000 fr. en billets, trois bagues du
plus grand prix, une parure fort belle que je tenais de Moreau, et ses
lettres. Jamais, avant cette aventure, je n'avais su rien fermer ni me
défier de personne. Depuis ce jour, je suis devenue craintive et
méfiante jusqu'au ridicule. Mais c'est une qualité tardive et par
conséquent inutile: c'est ainsi que la prudence vient aux mauvaises
têtes, quand elles ne peuvent plus en profiter. Chose inexplicable! ce
sont les personnes qui ont le plus besoin d'argent pour des
prodigalités, qui savent le moins s'en procurer et veiller à ce qui leur
est si nécessaire.
Le vol fit du bruit, et en eût fait bien plus, si je ne m'étais pas
opposée à toute espèce de poursuites. On ne pouvait concevoir une si
stoïque indifférence. Et moi je ne comprenais pas alors et je ne
comprends pas encore aujourd'hui, où l'argent est loin d'être abondant
pour moi, que pour quelques pièces de cet argent on signe des
procès-verbaux d'arrestation, et quelquefois des arrêts de mort.
Sur ces entrefaites, je quittai Gênes, et je sus depuis qu'on n'avait
point cru à cette insouciance, à ce désintéressement, vertu si rare dans
le vulgaire, que c'est celle qui excite le plus de surprise et
d'incrédulité. La bienveillance génoise prétendait à ce sujet que je
m'étais volée moi-même, oubliant, dans cette plate et injuste épigramme,
que j'avais tout payé avec une extrême exactitude, et même avec une
magnificence ridicule. Mais la médisance se soucie-t-elle beaucoup de la
raison? et la calomnie ne se moque-t-elle pas du bon sens? Tous comptes
faits, il me restait 3,600 fr., une garde-robe d'une grande richesse, de
la liberté, quelques talens; j'espérai tirer parti de tout cela, et,
gardant pour consolation mes nobles souvenirs, je m'abandonnai sans
inquiétude à la fortune.
J'avais quitté Gênes le 7 mai 1808, pour me rendre à Lucques, où je ne
restai que le temps nécessaire pour voir les débris de la tour
d'Ugolino, et j'en partis avec un sentiment d'horreur et de pitié.
J'avoue qu'à Rome l'aspect des ruines et des souvenirs antiques m'a
réellement remué l'ame. Partout ailleurs, les ruines ne sont à mes yeux
que des masures. Mais là, l'ensemble des monumens conserve son prestige;
chaque pierre rappelle encore la reine du monde et ne la dément pas. Ces
arènes, ces amphithéâtres, ces colonnes qui se prolongent à l'infini,
qui semblent parfois s'animer quand la race dégénérée dont elles sont
devenues l'héritage se repose et sommeille; cette vie des tombeaux qu'a
très bien surprise et peinte l'auteur _des Nuits romaines_, m'a été
aussi révélée. J'ai cru voir souvent, au milieu de ces éloquens débris,
Brutus, Caton et Sénèque, écartant leurs linceuls, et cherchant des
Romains dans Rome. Mais à Lucques, l'enthousiasme n'est pas possible, et
je n'eus pas même un quart d'heure d'admiration; je me préparai donc à
n'y pas faire long séjour, et je pris la résolution d'aller à Pise.