CHAPITRE LXXXVII.

Retour à Gênes.--Le comte Albizzi.

En quelques jours, j'eus bientôt suffisamment contemplé tout ce que la

rue Balbi ou Strada-Nuova étalent de pompes; car rien ne me lasse aussi

vite que les beautés de la pierre de taille et l'aspect du marbre,

tandis que la nature animée des sites, des montagnes et des paysages

semble renouveler et rajeunir chaque matin pour moi l'émotion de leurs

spectacles.

Je m'étais dit: Je veux me reposer quelque temps et vivre comme si mon

avenir était assuré; et je fus si fidèle à ma promesse qu'on aurait pu

me supposer 20,000 livres de rente. Je ne me ressentais plus de ma

blessure, et, ce qui était bien plus grave, mon teint avait repris cette

fraîcheur qui était admirée avant mes campagnes, et j'avoue que ma

coquetterie ne regrettait nullement mes agrémens militaires. Beaucoup

plus par ostentation que par goût, j'allais souvent au spectacle.

N'aimant que faiblement la musique, je ne m'y rendais en vérité que dans

l'intérêt de ma toilette. Mon pauvre Hantz, en sa qualité d'Allemand,

était un peu plus mélomane; et au lieu de le laisser de planton à la

porte de ma loge, j'avais pris, en reconnaissance de tant de services

qui relevaient pour moi au-dessus de sa classe, l'habitude de le laisser

se placer derrière moi. Je m'amusais beaucoup de son enthousiasme

musical, qui était parfois fort grotesque, mais qui était toujours fort

bien appliqué.

J'approchais de cette époque fatale, tant redoutée, qu'on pourrait

appeler une première mort pour les femmes; enfin j'étais bien près de la

trentaine; mais une santé que des fatigues qui eussent tué la plupart

des femmes avaient rendue plus florissante, un certain air d'agrémens

que les Italiens désignent par _una maniera che non è da tutti_, me

rendirent l'objet de poursuites et d'hommages flatteurs. Je fis la

connaissance de deux personnes différemment remarquables: un parent du

comte Mareschalchi, ministre des relations extérieures du royaume

d'Italie, personnage important et cérémonieux, dont les manières

gourmées allaient fort peu avec les miennes, mais que ses relations

avaient rapproché de Ney, et qui m'en parlait quelquefois; l'autre

personne était Albizzi, dont la beauté fut citée depuis à la cour de

Toscane. J'avais connu ces messieurs à la campagne, et souvent nous en

prenions ensemble le plaisir.

Les Italiens sont en tout et partout passionnés, et ils portent dans

toutes les relations, avec une souplesse apparente, une irrésistible

volonté de despotisme. Je n'ai jamais compris que l'ascendant du

caractère, l'empire du génie ou de la gloire, et Ney seul a pu obtenir

de moi cette soumission à ses avis, à sa volonté, que je ne pourrais

jamais accorder aux seuls agrémens extérieurs d'un homme ordinaire

quoique aimable. J'ai dit la licence bien méritée par ses services que

j'avais laissé prendre à mon brave et fidèle domestique quand j'allais

au spectacle: le premier jour Albizzi en parut surpris; le second, il en

fut mécontent; le troisième, il se permit de me le dire et d'appeler

cela une inconvenance. Un _cela me convient_ lui épargna de nouvelles

remarques. Il en avait fait assez pour que je devinasse toutes les

suppositions outrageantes d'un Italien qui ne connaissait pas la

délicatesse des Françaises en pareille matière; parce que dans sa nation

un valet peut devenir un rival tout comme un autre, et que ces

faiblesses honteuses n'y sont point sans exemple. J'avoue avec toute ma

franchise que j'étais si loin de mériter ces soupçons, que mon

imprudence n'avait pas même pu songer qu'on pût se méprendre au point de

les concevoir. La colère et les insinuations d'Albizzi, j'avais su les

repousser; mais elles m'avaient éclairée sur toutes les convenances

qu'exige le monde. Je me décidai dès lors, dans l'intérêt d'une

réputation que je n'avais rien fait pour compromettre, à un sacrifice

bien douloureux, celui de mon pauvre Hantz, de ce fidèle compagnon de

tous mes périls. J'immolai la reconnaissance à un autre sentiment

honorable dont il ne pouvait recevoir et dont il n'eût point compris

l'impérieuse susceptibilité. J'allais le renvoyer au moment du repos et

de la récompense qu'il avait si bien mérités. Hantz n'était qu'un simple

domestique, et ces détails sont peut-être au-dessous de la dignité de

l'histoire; mais je sentis à la noblesse de son dévouement, à la

sincérité de sa douleur, que l'or ne suffit pas pour payer un

attachement véritable. Je n'osais annoncer à Hantz notre séparation, au

moment où il se faisait déjà fête d'accompagner à Rome, à Naples, à

Florence, _sa_ bonne maître. Les sarcasmes d'Albizzi m'en faisaient un

devoir d'orgueil blessé; ma raison, si rarement courageuse, m'en faisait

une obligation d'honneur plus légitime. Je tournai long-temps autour de

la fatale nouvelle, mais enfin, j'en brusquai l'annonce auprès du pauvre

Hantz. Rien n'est amer et pénible comme le sentiment d'une injustice, et

je souffrais d'une séparation à laquelle il n'avait donné aucun

prétexte, si ce n'est son dévouement que je reconnaissais si peu.

Quand je me fus expliquée, le pauvre Hantz n'en croyait pas encore ses

oreilles; il tomba à mes genoux, tendant des mains suppliantes et

s'écriant: «Oh! _ma_ jeune maître, je ne le puis; vous m'avez fait

riche, reprenez votre argent; je ne veux rien, et je m'engage à vous

servir pour rien, et toute ma vie. Ayez pitié du pauvre Hantz!...» J'en

avais plus que pitié; car il m'inspirait de l'estime et de

l'attachement. Je lui dis tout ce que ces deux sentimens pouvaient

dicter de consolant, lui promettant de le reprendre à Paris, où je le

recommandais à une utile connaissance. Il prit ma main, la porta sur son

coeur, et s'éloigna avec l'air et la précipitation du désespoir. Je

restai quelques minutes immobile; mais aussitôt une affreuse pensée me

saisit, et sans songer à autre chose qu'à la crainte dont elle

m'envoyait le pressentiment, rapide comme l'éclair, je traverse

l'appartement et l'hôtel, et j'arrive en bas pour voir Hantz occupé

tranquillement à charger ses pistolets. Il rougit, me demanda mes ordres

avec un calme qui me rendit le mien, et qui me livra à tous les embarras

d'une pareille démarche. L'orgueil blessé me fit recourir à la dureté

pour échapper à l'embarras: je lui dis de faire ses comptes et de les

apporter. En retournant à mon appartement, je me vis l'objet d'une

humiliante curiosité, qui augmenta mon humeur contre celui qui en était

la cause innocente.

Je rapporte toutes ces circonstances, parce qu'elles jettent un triste

jour sur les dangers d'une vie pareille à celle que je m'étais faite;

parce que les femmes pourront y apprendre la fatalité attachée à une

indépendance qui les expose non seulement aux suites d'un premier

égarement, mais à l'humiliation d'être mal jugées par le monde, qui ne

leur épargne aucune gratuite supposition, aucune interprétation

malveillante, même de leurs actes les plus innocens.

Hantz revint au bout d'une demi-heure, me dit qu'il avait pensé à tout,

et qu'il était résolu de se brûler la cervelle si je le renvoyais; qu'il

voulait me suivre et me servir pour rien; mais tout cela sans

s'échauffer, mais avec une fermeté effrayante et que ses yeux

confirmaient terriblement. J'éprouvais l'angoisse d'une cruelle

hésitation. À toutes mes réflexions, à tous mes encouragemens, il

répondait: «_Vous servir ou mourir, vous suivre ou me brûler la

cervelle_.» Enfin, je m'avisai pour le désarmer d'un moyen qui me

réussit: je lui dis que j'étais près de me marier; que le futur exigeait

de moi son renvoi à cause de la confidence qu'il avait eue de mon

attachement pour un autre; que je l'adressais à Paris, à un excellent

maître; que je l'y reverrais, qu'il tâchât d'avoir une place pour le

lendemain.

Hantz obéit avec chagrin, mais sans murmurer: il croyait qu'il y allait

de mon bonheur, et ce sentiment délicat lui avait rendu du courage. Ce

sacrifice, que je faisais aux propos d'un homme qui m'était indifférent,

me rendit ce dernier odieux, et je résolus de quitter Gênes aussitôt

après le départ de mon domestique. Le pauvre garçon revint m'annoncer

qu'il avait trouvé à s'embarquer pour Trieste, avec un Italien, le comte

Borara, et qu'il aimait mieux cela que de retourner à Paris. Je reçus,

le lendemain, la visite de ce nouveau maître, et je lui recommandai avec

effusion le dévouement et la fidélité du meilleur des domestiques. Le

vent retint quelques jours les voyageurs, et je vis le comte Borara avec

plaisir: il était aimable, bon et très attaché au parti français. Le

jour qu'on mit à la voile, je le reconduisis et restai sur le port

jusqu'à ce que le bâtiment eût entièrement échappé à la vue, le coeur

navré d'un sacrifice que l'amour-propre m'avait commandé, et qui me

faisait perdre une des choses les plus rares, le dévouement respectueux

et à toute épreuve d'un domestique qui élevait ses devoirs jusqu'à la

noblesse de l'amitié.

En rentrant chez moi, j'y trouvai le comte Albizzi. Mes manières se

ressentirent de ma tristesse; il en prit une humeur fort inconvenante,

et il m'apprit jusqu'à quel point un homme jeune, bon et spirituel, peut

cependant déplaire. Je résolus d'attendre mon établissement à Florence

pour reprendre un domestique ou une femme de chambre; mais avant mon

départ, qui fut cependant assez prompt, j'eus à regretter la prudente et

religieuse surveillance de mon pauvre Hantz; car on me vola une cassette

qui contenait 7,000 fr. en or, 3,000 fr. en billets, trois bagues du

plus grand prix, une parure fort belle que je tenais de Moreau, et ses

lettres. Jamais, avant cette aventure, je n'avais su rien fermer ni me

défier de personne. Depuis ce jour, je suis devenue craintive et

méfiante jusqu'au ridicule. Mais c'est une qualité tardive et par

conséquent inutile: c'est ainsi que la prudence vient aux mauvaises

têtes, quand elles ne peuvent plus en profiter. Chose inexplicable! ce

sont les personnes qui ont le plus besoin d'argent pour des

prodigalités, qui savent le moins s'en procurer et veiller à ce qui leur

est si nécessaire.

Le vol fit du bruit, et en eût fait bien plus, si je ne m'étais pas

opposée à toute espèce de poursuites. On ne pouvait concevoir une si

stoïque indifférence. Et moi je ne comprenais pas alors et je ne

comprends pas encore aujourd'hui, où l'argent est loin d'être abondant

pour moi, que pour quelques pièces de cet argent on signe des

procès-verbaux d'arrestation, et quelquefois des arrêts de mort.

Sur ces entrefaites, je quittai Gênes, et je sus depuis qu'on n'avait

point cru à cette insouciance, à ce désintéressement, vertu si rare dans

le vulgaire, que c'est celle qui excite le plus de surprise et

d'incrédulité. La bienveillance génoise prétendait à ce sujet que je

m'étais volée moi-même, oubliant, dans cette plate et injuste épigramme,

que j'avais tout payé avec une extrême exactitude, et même avec une

magnificence ridicule. Mais la médisance se soucie-t-elle beaucoup de la

raison? et la calomnie ne se moque-t-elle pas du bon sens? Tous comptes

faits, il me restait 3,600 fr., une garde-robe d'une grande richesse, de

la liberté, quelques talens; j'espérai tirer parti de tout cela, et,

gardant pour consolation mes nobles souvenirs, je m'abandonnai sans

inquiétude à la fortune.

J'avais quitté Gênes le 7 mai 1808, pour me rendre à Lucques, où je ne

restai que le temps nécessaire pour voir les débris de la tour

d'Ugolino, et j'en partis avec un sentiment d'horreur et de pitié.

J'avoue qu'à Rome l'aspect des ruines et des souvenirs antiques m'a

réellement remué l'ame. Partout ailleurs, les ruines ne sont à mes yeux

que des masures. Mais là, l'ensemble des monumens conserve son prestige;

chaque pierre rappelle encore la reine du monde et ne la dément pas. Ces

arènes, ces amphithéâtres, ces colonnes qui se prolongent à l'infini,

qui semblent parfois s'animer quand la race dégénérée dont elles sont

devenues l'héritage se repose et sommeille; cette vie des tombeaux qu'a

très bien surprise et peinte l'auteur _des Nuits romaines_, m'a été

aussi révélée. J'ai cru voir souvent, au milieu de ces éloquens débris,

Brutus, Caton et Sénèque, écartant leurs linceuls, et cherchant des

Romains dans Rome. Mais à Lucques, l'enthousiasme n'est pas possible, et

je n'eus pas même un quart d'heure d'admiration; je me préparai donc à

n'y pas faire long séjour, et je pris la résolution d'aller à Pise.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 32 / 40 题