Voyage à Turin.--Cour du prince Borghèse et de la princesse Pauline.
La vie nomade est un besoin si impérieux pour moi, qu'à peine de retour
à Gênes, je n'y fis en quelque sorte qu'une halte, et me remis presque
immédiatement en marche pour une nouvelle caravane. J'avais appris par
un chambellan du prince Borghèse, qui était descendu dans l'hôtel que
j'habitais à Gênes, que la cour de Turin allait se trouver au grand
complet par la présence assez rare de la princesse Pauline; et que cette
capitale des départemens au delà des Alpes allait, pendant un mois,
devenir un séjour tout-à-fait digne de l'attention et des loisirs d'une
voyageuse. Il n'est pas nécessaire de me pousser beaucoup quand il
s'agit de courir. D'ailleurs, quoique déjà guérie, j'étais persuadée que
mon rétablissement s'obtiendrait surtout plus complet par des
distractions. La santé est un admirable prétexte qui se prête à toutes
les fantaisies de la tête, et qui fait que la plupart du temps dans la
vie les plaisirs et les caprices sont traités comme des devoirs sérieux
et des nécessités supérieures.
Je me rendis donc à Turin, mais seulement pour y passer quelques jours,
avec la résolution de revenir à Gênes, où je prendrais un parti quand
l'état de mes fonds me dirait d'être raisonnable, autant au moins qu'il
m'est donné de l'être. En allant chercher dans l'ancien séjour des rois
de Sardaigne des impressions frivoles, je fus entraînée par un retour de
pensées plus graves à visiter le champ de bataille de Marengo. La gloire
militaire exerce un incroyable empire sur mon coeur, et j'avoue que mes
idées, tout-à-fait changées sur Bonaparte depuis mon aventure de Milan,
me disposaient singulièrement aux extases de l'admiration. Une colonne
élevée sur la route, en face du village de Marengo, ne permet pas de se
méprendre sur la place précise où se portèrent les plus grands coups de
cette immortelle journée. Je mis pied à terre dès que j'aperçus ce
simple monument d'un si grand souvenir. Je parcourus le village,
interrogeant les traces effacées de la bataille; puis je vins me
rasseoir sur le bord de la route, l'oeil fixé vers cette modeste colonne,
première base d'une renommée et d'un trône universels: car c'est presque
dans les champs de Marengo que Napoléon a ramassé la couronne de
Charlemagne. De là, me disais-je, l'aigle a pris son essor; il est venu
s'abattre sur la tribune déjà vieillie de la révolution, pour entraîner
l'activité française, lasse de phrases et de massacres, vers une
carrière immense et nouvelle. On peut regretter l'emploi qu'un tel géant
fit de ses forces; mais il est impossible de ne point l'admirer, de ne
point trouver poétique cette destinée d'un homme qui ne s'empare d'un
sceptre que pour en faire un instrument de gloire nationale et de
mouvement européen. Là, me disais-je, un jeune homme s'élève dès ses
premières batailles au-dessus des plus grandes capitaines! Le feu du
génie est dans ses yeux; je croyais le voir donner ses ordres, entendre
ses commandemens énergiques et précis; par son génie, forcer en quelque
sorte la fortune. Plus loin, je reconnaissais encore ce noble et brave
Desaix, n'ayant qu'un regret sous le coup fatal qui vient de le frapper:
c'est de ne plus pouvoir servir le premier consul; admirable élan de
l'amitié, qui prouvait que celui qui avait le génie des batailles avait
aussi le secret des coeurs, et cet art merveilleux d'exciter
l'enthousiasme et le dévouement, dont il faut toujours que des vertus et
des qualités extraordinaires soient les fondemens sacrés.
Je m'arrachai avec peine de cette grande scène de Marengo, dont la
malveillance a cherché plus d'une fois à ravir le mérite au génie de
Napoléon, comme si vingt autres batailles ne sont pas prêtes à se lever
pour établir la légitimité glorieuse de cette première victoire. Je me
rappelais alors avoir entendu répéter à Paris un mauvais bon mot de
l'astronome Lalande, qui se réjouissait, disait-il, du gain de cette
bataille; qui en faisait son compliment bien sincère au premier consul;
mais qui était tenté de lui adresser une pétition pour que le héros en
changeât le nom, attendu que la consonnance de Marengo rappelait trop
celle de madame Angot, et que la ressemblance n'était pas assez
militaire. L'esprit français est bien vif, bien agréable; mais n'y
a-t-il pas dans notre nation, d'ailleurs si noble, une disposition
fâcheuse à abuser de ses précieuses qualités? L'empire de l'épigramme et
du trait n'est-il pas quelquefois terrible? et n'est-ce pas un obstacle
aux grandes choses que cette opposition toute prête des lazzis et des
plaisanteries? Je ne m'étonne pas que Napoléon l'ait redoutée; qu'il ait
quelquefois tremblé devant la puissance des salons railleurs du faubourg
Saint-Germain: le ridicule est toujours si prêt en France à faire
justice du génie! Je ne sais si je me trompe, moi qui ai lu son ame dans
ses yeux, mais je serais tentée de croire que la fatalité de quelques
entreprises de l'Empereur a tenu à cette nécessité d'une grande ame,
d'échapper à la satire à force de prodiges. Je suis sûre que, lisant les
rapports de son ministre de la police, il est arrivé plus d'une fois à
Napoléon de parcourir à grands pas son cabinet, poursuivi, non point par
l'image des dangers, mais par un bon mot; de saisir sa carte du
continent, de marquer du doigt la contrée lointaine dont la conquête
devait servir de réponse à quelque impuissante moquerie, et de s'écrier:
«France légère et maligne, je t'ai comblée de gloire, je veux t'en
accabler!» Il serait curieux pour l'histoire de la grandeur et de la
faiblesse humaines, de savoir si un grand homme n'a pas perdu un trône
par la crainte d'un calembourg.
J'arrivai à Turin, et je fus comme émerveillée de l'air français qu'on y
respirait alors. L'hôtel où je descendis était tenu, servi, et surtout
occupé par des Français. J'y pris un logement magnifique, et je me mis
de suite avec mon fidèle Hantz à visiter les belles arcades de la place
du château et de la rue du Pô. Turin est une ville moins chargée de
chefs-d'oeuvre que certaines autres de la contrée, mais elle en possède
assez pour avoir une réputation; je l'aurai peinte en deux mots, quand
j'aurai dit que c'est une beauté régulière; ce ne sont pas celles que je
préfère.
Dès le soir même, j'assistai à une moitié d'_opera buffa_ au théâtre
Carignano, qui fait face au palais du même nom, occupé alors par la
préfecture. J'eus le plaisir d'apercevoir dans sa loge M. de Lameth, qui
était aimé à Turin comme il l'avait été à Digne, mais qui était là sur
un plus vaste théâtre. Je l'appris d'un aimable chambellan que j'avais
vu à Gênes, qui, me reconnaissant au spectacle, vint me saluer dans ma
loge. Il me conta beaucoup de curieuses particularités sur la cour de
Turin, et entre autres que M. de Lameth pouvait être considéré comme le
prince régnant du pays, le matériel du pouvoir étant entre ses mains, et
le gouvernant et la gouvernante réduits à peu près au cérémonial de la
souveraineté. Ne voulant pas rester long-temps à Turin, et craignant
l'effet des grandeurs, je ne me souciai point d'aller voir ce haut
fonctionnaire, de peur de l'exposer, ainsi que moi, à l'embarras d'une
reconnaissance. Je me trompais: M. de Lameth n'est point un de ces
hommes d'une faiblesse vulgaire, un de ces tempéramens vaniteux que les
dignités, les titres et la faveur font changer. C'est au contraire un
caractère soutenu et noble, un homme dont la politesse est d'autant plus
aimable que ses principes sont sévères, et que c'est, pour ainsi dire,
un philosophe en talons rouges.
En me quittant, le chambellan du prince Borghèse, que je ne nommerai
point pour une raison dont la futilité ne mérite pas d'être expliquée au
lecteur, me demanda la permission de venir admirer mes beaux cheveux
ailleurs qu'au spectacle, où j'étais affublée d'un immense chapeau. Il
m'annonça sa visite pour le lendemain, ayant, me disait-il, à me
proposer quelque moyen de me rendre agréable le séjour de sa patrie.
C'était un excellent homme sans beaucoup d'esprit, une copie, même un
peu grotesque, du vieux ton de l'ancien régime mêlé aux nouvelles
allures des moeurs de l'empire. Le lendemain, il fut plus exact à
l'innocent rendez-vous que je lui avais donné qu'un officier de vingt
ans. Après deux heures d'audience admirative, quoique matinale, mon
chambellan (c'est ainsi que je l'appellerai) me proposa de monter en
calèche pour parcourir les environs. La promenade me parut délicieuse,
et je fis même une remarque: c'est que les hommes bien nés, suivant
l'expression commune, n'ont presque pas besoin d'esprit pour être
aimables; ou plutôt que, souvent dépourvus d'instruction et de cette
capacité de travail exigée par les affaires, ils possèdent néanmoins
comme naturellement le don de la conversation, le tact qui saisit les
moeurs, les ridicules de la société, et presque l'ingénieuse facilité de
peindre d'un mot les caractères.
«Connaissez-vous, me dit-il, notre adorable Pauline? sa présence à Turin
est une rareté, et vous arrivez à point pour assister à toutes les fêtes
qui vont signaler son passage, sans doute bien court; car, comme dit
fort plaisamment notre excellent prince, je suis peut-être la personne
que ma femme voit le moins souvent.
«--J'ai vu la princesse Pauline plusieurs fois chez son frère Lucien,
pas assez pour la connaître; mais je trouve un peu leste votre
expression d'_adorable Pauline_ appliquée à votre souveraine.
«--Que voulez-vous; elle est trop jolie pour une princesse. Elle fait
certes la reine autant que possible avec nos dames d'honneur, toutes des
plus anciennes familles de Piémont, qu'elle a mises rudement au régime
de la sonnette la plus capricieuse; mais elle est moins reine avec notre
sexe; et, comme malgré nous, quand nous ne sommes pas de service, nous
l'aimons comme une simple particulière. Figurez-vous une divinité de la
tête aux pieds: les agrémens dont ses autres soeurs ne sont qu'isolément
pourvues, elle les réunit tous; on dirait l'enfant gâté de la famille
impériale. C'est en la regardant sans doute que Canova a trouvé le
secret de cette harmonie charmante de ses statues, dont les formes sont
plus que belles. Il n'est pas un de ses traits qui ne soit régulier, et
une grâce indicible anime et assouplit encore tant de perfections.
«--Elle m'a paru en effet ravissante, quoique je ne l'aie aperçue que
deux fois... Et elle fait tourner ici toutes les têtes?
«--Votre expression n'est pas non plus très respectueuse; mais la
princesse est si bonne, qu'elle l'entendrait elle-même sans s'en
offenser. On n'a jamais vu une cour plus indulgente que la nôtre. Je ne
m'en plains pas, quoique je ne puisse plus guère en profiter. Pourvu que
les peuples ne paient pas trop cher les royales folies, ils aiment assez
que les souverains se rapprochent par elles de l'humanité. On leur sait
quelquefois gré de leurs faiblesses; et François Ier comme Henri IV, par
exemple, doivent une partie de leur popularité à leur galanterie et à
leurs fautes.
«--Je pense tout-à-fait comme vous. Le goût des plaisirs est un moyen de
gouvernement qui en vaut bien un autre. Je suis persuadée qu'une des
causes qui ont fait dominer si long-temps le paganisme, c'est que chacun
de ses dieux représentait quelques uns de nos penchans. Je vois avec
plaisir que la cour de Turin a déjà les moeurs de l'Olympe; je lui en
souhaite la durée.
«--Pour cela, je n'en réponds pas. La cour, la garnison et les employés
forment ici une population dans la population; mais le reste, qui ne
bouge pas, il est vrai, a conservé un profond sentiment d'affection pour
la vieille dynastie, qui était bien le despotisme le plus paternel qu'on
puisse imaginer. Nous autres tous de l'ancienne noblesse, on nous a fort
bien traités; on nous a, à tous, donné quelque chose, et la politesse
aristocratique consiste surtout à ne rien refuser: mais c'est à la cour
que tout ce monde est attaché plutôt qu'au souverain qui en a
l'usufruit. Beaucoup de mes amis, soit reconnaissance, soit précaution,
ont même, avant d'accepter les clefs ou les éperons, écrit à Cagliari
pour obtenir de l'ex-maître son agrément avant de s'engager dans la
dynastie napoléonienne.
«--Mais le prince Borghèse possède peut-être des qualités suffisantes
pour s'attacher à jamais ces nobles dévouemens?
«--Le prince Borghèse est tout-à-fait dans nos moeurs, ce qui ne veut pas
dire qu'il soit dans nos opinions.--Comme Néron, auquel il est bien loin
de ressembler, par la bénignité de son naturel apathique et inoffensif,
_il excelle à conduire un char dans la carrière_; il danse passablement
pour une altesse; il a même paru honorablement dans les rangs de l'armée
française; mais c'est tout simplement un bon et excellent homme, fait
pour le _farniente_ du pouvoir, et qui abdiquerait plutôt vingt fois,
que de se donner la moindre peine pour une couronne ou une fraction de
couronne semblable à celle dont il possède le simulacre. C'est une
espèce de figurant de la monarchie impériale, qui ne convient pas à
l'action, mais qui ne la dépare point, parce qu'il _se met bien et qu'il
a bonne tenue_, en termes de théâtre. Sa femme ne l'occupe pas plus que
sa souveraineté. Elle a Turin en horreur; elle y vient le moins
possible, et c'est tout au plus si son noble époux, qui d'ailleurs lui
rend bien justice et la trouve charmante, s'aperçoit de sa présence ou
de son absence; il n'en a des nouvelles que par ses aides-de-camp et ses
chambellans. Si jamais le prince Borghèse perd l'appétit, il ne lui
restera plus rien à perdre, et l'on pourra prononcer sa complète oraison
funèbre. Du reste, l'empereur en est fort content; il lui reconnaît une
louable soumission, une magnificence généreuse, les qualités qui
rassurent et aucune de celles qui inquiètent: voilà, j'espère, un prince
désintéressé, qui sera aussi bien avec l'histoire qu'avec ses sujets, et
dont je défie bien que l'une, pas plus que les autres, dise jamais aucun
mal.
«--Mais vos portraits me donnent très bonne opinion de la cour de Turin:
on y jouit de la gloire de l'empire, on y respire à l'ombre d'un génie
qui est bien assez fort pour tout protéger; celui-là prend la royauté
comme un fardeau, et il laisse son heureuse famille la prendre comme une
jouissance; pour lui les épines, les roses pour les siens. C'est un
parent bien accommodant que celui qui se charge ainsi de la procuration
de toutes les couronnes, et dont l'épée veille pour leur santé et pour
leur gloire.
«--Oh! oui. Mais il n'y a à cela qu'un inconvénient: c'est qu'un boulet
de canon peut tout finir en vingt-quatre heures, et que le chêne à bas,
adieu les roseaux.
«--Mais Napoléon ne donne pas seulement des maîtres aux pays avec
lesquels il dote sa famille, il leur donne des lois, et les lois durent
plus long-temps que les hommes. D'ailleurs, monsieur le baron, le
présent est beau, il est glorieux; pourquoi songer à l'avenir? Les
peuples ainsi que les individus ont tout à gagner à vivre à l'aventure
et à se fier à la destinée.
«--À qui le dites-vous?... à un Italien?
«--Voilà une bonne foi et une candeur dont je vous fais mon compliment.
Continuez à me parler de la cour de Turin, des généraux, des officiers,
des jolies femmes, tout cela forme l'état-major de la domination
française.
«--Je ferai mieux que vous en parler, je vous montrerai cette lanterne
magique des vanités, et vous m'y verrez défiler tout comme un autre. Il
y a dans trois jours un grand bal chez le général commandant; je vais
vous faire inviter. Le prince et la princesse veulent bien l'honorer de
leur présence. Ce sera magnifique; vous vous croirez aux Tuileries.
C'est le prélude de toutes les fêtes qui vont se succéder.»