Excursion à Bobbio.--Souvenirs du général Junot.
Comme je ne fais pas un itinéraire, et que d'ailleurs les descriptions
n'ont d'attrait pour moi qu'autant qu'elles se lient à des souvenirs de
gloire, on concevra sans peine que, tout en courant dans un pays où
chaque ville, chaque hameau rappelle une bataille, et une victoire, je
ne manquais jamais d'interroger de droite et de gauche les paysans, les
aubergistes, tous ceux que le hasard me faisait rencontrer dans les
diligences, dans les maisons où j'étais présentée. Avec ma facilité
d'impressions, il n'y avait pas un village où je ne trouvasse à me
distraire, à m'occuper, reprenant bien vite ma course dès que j'étais
satisfaite.
Bobbio est une petite ville au milieu des Apennins, alors chef-lieu de
sous-préfecture. Le spectacle des monts qui la cernent et l'emprisonnent
est d'autant plus imposant, qu'on a l'air d'être enfoui dans des gorges
de montagnes comme dans le fond d'un bocal. Les habitans sont plus
vigoureux que les autres Italiens. Le voisinage des montagnes y retrempe
sans doute continuellement une nature dont ils font d'ailleurs le même
emploi que leurs autres compatriotes, pour qui le plaisir semble un
besoin du climat. Le clergé, qui dans toute l'heureuse Ausonie partage
les goûts populaires et se trouve mêlé à toutes les fêtes, jouissait
même à Bobbio, quand j'y passai, d'un peu plus de liberté qu'ailleurs,
ce qui n'est pas peu dire en pareille contrée. Toutes les dames ont là,
aussi bien qu'à Gênes, la troupe obligée des adorateurs. Les jeunes
ecclésiastiques font leur partie dans les concerts; et j'en ai entendu
chez une noble marquise, déjà vieille, mais véritable Ninon de
l'endroit, qui chantaient le _seria_ et même le _buffa_ avec une
complaisance et une bonne volonté toute charitable. Je ne sais pourquoi,
quand j'en témoignai ma surprise au sous-préfet, qui était venu me
rendre visite, il me dit que les usages faisaient tout, et que dans le
carnaval plusieurs jeunes théologiens avaient figuré dans une mascarade
fort gaie, sans que cette liberté leur eût fait le moindre tort, et jeté
le moindre soupçon sur leurs dispositions religieuses.
La danse est surtout ce qu'aiment de passion les habitans de Bobbio de
toutes les classes. Je n'ai jamais vu sur nos théâtres de Paris imiter
l'originalité de ces pas vigoureux et pittoresques que les élégantes
exécutent avec autant de fermeté que les paysannes. La montferrine m'a
surtout frappée par l'incroyable dextérité et la prodigieuse force
qu'elle exige. En général, on retrouverait dans les montagnes des
indications et des ressources pour la chorégraphie, et de précieux
rajeunissemens pour le goût blasé du public. Les divers opéras des
grandes villes devraient avoir, en vérité, des commis voyageurs.
Les femmes sont jolies à Bobbio; c'est une observation qu'on peut
renouveler à chaque village de ces contrées, et je ne la fais que pour
constater ma justice distributive et mon désintéressement. Celles de
Bobbio ne m'ont paru avoir rien de plus remarquable que leur beauté
mollement efféminée, ce qui est bien quelque chose; elles saluent d'une
drôle de manière, d'une manière plus anglaise qu'italienne: la tête
seule s'agite, pour saluer, sur un corps qui reste immobile.
Ce que j'appris de plus curieux me fut raconté par l'obligeant
sous-préfet, qui passait, malgré les plaisirs dont je viens de retracer
l'image rapide, une vie assez rude dans son petit empire, à cause de la
difficulté qu'avait mise le pays non pas à se soumettre, mais à
comprendre les lois françaises. Il y avait même eu, dans les premiers
temps de son administration, quelques soulèvemens des paysans
montagnards, d'ailleurs par la misère fort ingouvernables. Bobbio
n'avait fait, dans cette occasion, que ressentir le contre-coup des
mouvemens insurrectionnels qui avaient pris naissance dans les états de
Plaisance et de Parme. «Nos montagnards, ajouta le sous-préfet,
s'étaient mêlés d'ailleurs avec assez de bonne volonté à une bande qui
avait été rejetée du côté de leurs montagnes. Il y avait plus d'espoir
de pillage que d'esprit de révolte dans ces conjurés. Ils prenaient
impitoyablement les poules et les fonctionnaires publics. Les contes les
plus absurdes couraient la campagne. L'Empereur, suivant ces héros d'un
quart-d'heure, avait été battu par les Autrichiens, fait prisonnier avec
quarante mille hommes, et, pour tous ses péchés, jeté dans une cage, de
fer. Le général Junot, qui ne plaisantait pas en fait de rébellion, et
qui commandait alors dans les États de Parme, avait déployé cette
énergie militaire qui prévient beaucoup par la terreur qu'elle inspire;
et, pour, que l'idée des châtimens fût toujours présente à une
population plus remuante que dangereuse réellement, il avait commencé
par faire brûler le village de Mezzano, où le désordre avait éclaté
d'abord. L'adjudant général Grandseigne, homme bon et modéré, avait
adouci cette rigueur en permettant aux habitans d'emporter leurs effets,
et en faisant respecter l'église. Cela avait été, suivant mon aimable
historiographe, un curieux spectacle que celui des révoltés soumis se
réfugiant dans le temple préservé, et dansant avec une certaine joie à
la vue de leurs maisons en flammes, parce qu'ils prétendaient que si
l'incendie était un mal, il était aussi un bien, puisqu'il devenait une
valable quittance de leurs fermages arriérés.
«Le général Junot, qui pensait avec raison que la présence d'un chef
redouté ajoute toujours à l'effet des grandes mesures, vint en personne
visiter le pays, que quelques exécutions avaient suffi pour pacifier. Il
fit son entrée solennelle à Bobbio, au son des cloches de toutes les
églises, où s'entonnait le _Te Deum_, entouré de ses aides de camp, des
hauts fonctionnaires de tout le pays, dans un appareil presque impérial.
La jeunesse, qui eût servi de renfort aux révoltés s'ils avaient réussi,
servit de garde d'honneur au brillant proconsul, qui fut reçu,
complimenté, harangué par les officiers municipaux aux portes de la
ville, au milieu d'un groupe de femmes élégantes. La marquise de
Malespina, la Corinne de l'arrondissement, lui débita des stances faites
par elle en société avec un adjoint du maire dans lesquelles le Pénicé
inclinait la tête, et la Trebia penchait son urne devant le dieu de la
guerre et les foudres du nouveau Jupiter tonnant. Le général reçut
immédiatement les autorités à son hôtel. L'admiration fut universelle
quand tout le monde l'entendit répondre au président du tribunal en fort
bon toscan. Presque sultan en même temps que général, Junot était étendu
sur un canapé, ses officiers, ses aides de camp, sa suite, les
fonctionnaires ne prenant pas la liberté de s'asseoir devant lui; il
paraît qu'il ne permettait cette distinction qu'aux femmes, encore
fallait-il qu'elles fussent jeunes et jolies. Bobbio, au lieu d'être en
état de siége, fut en un véritable état de fête. Le peuple dansa dans
les rues; _les gens comme il faut_ composèrent, chez la marquise, un bal
très brillant de sous-préfecture. Junot regarda avec plaisir nos
montferrines, soupa très honorablement: il s'était un peu plus défié de
notre vin que de notre accueil; aussi ne prit-il que d'un excellent
bourgogne, qui faisait, m'a-t-on assuré, toujours partie de son bagage
militaire.
«Junot n'étant venu à Bobbio que pour se donner le plaisir de voir de
ses yeux la tranquillité rétablie par son entremise, ou plutôt par sa
fermeté, quitta la ville avec le même cérémonial qui avait présidé à son
entrée: tout Bobbio l'accompagna avec de grandes marques d'admiration;
c'était un souverain à cheval au milieu de sa cour. Junot, célèbre par
son adresse à tirer le pistolet, se donna pendant toute la route, pour
la faire éclater, le singulier plaisir de tirer, au grand galop, les
poules et tous les innocens volatiles des paysans; mais pour montrer
qu'il était aussi généreux qu'adroit, il jetait un pièce de 5 francs à
tous les pauvres propriétaires qui lui rapportaient l'animal blessé,
lesquels s'en allaient bien contens avec la victime et avec l'argent. Ce
qu'il y eut de bien curieux, comme je vous l'ai déjà raconté, dans toute
cette espèce de campagne contre les villages des Apennins, ce fut
l'insouciance, la légèreté, la gaieté même, qui accueillirent les
représailles, ou plutôt les précautions militaires des troupes
françaises. Les prétendus insurgés buvaient avec les soldats qui
brûlaient leurs pénates, et trinquaient très joyeusement en face de
leurs maisons brûlées ou envahies. Jamais carnaval ne fut plus gai que
celui de cette année de persécution; à Bobbio même, des jeunes gens se
déguisèrent en insurgés, en brigands, et se livrèrent aux plus
plaisantes parodies à ce sujet. Cependant, il y avait eu plusieurs
exécutions; une vingtaine de paysans fusillés, ainsi que deux prêtres
désignés comme leurs complices et leurs instigateurs.» Hélas! me
disais-je en écoutant le récit de cette folie italienne que le spectacle
du sang n'avait pas altérée, jamais on ne sent davantage le besoin des
plaisirs que dans les temps de crise; les violons ne sont point
incompatibles avec les échafauds. N'avais-je pas pour me convaincre de
cette inexplicable disposition du coeur humain _le bal des victimes_ à
Paris, où l'on n'avait été admis qu'en prouvant la mort de quelqu'un des
siens?
Mais, par exemple, ce qu'on ne voit point en France, c'est
l'indifférence et presque la protection qu'en général on accorde en
Italie aux criminels. Là, pour qu'on les dénonce, il faut que les
dénonciations soient payées; car s'il n'y a rien à gagner avec la
justice, elle perd presque toujours sa proie. Les gens qui ont échappé
aux peines afflictives, soit peur, soit sympathie secrète, ne sont guère
plus mal vus que d'autres. Il y avait eu à Bobbio un exemple tout
particulier de cette indulgence morale; celui qui en avait été l'objet
venait de mourir quelque temps avant mon excursion dans cette ville, et
je m'en vais en rapporter les circonstances avec toute l'exactitude du
_cicerone_ dont je la tiens.
Deux frères avaient assassiné leur oncle, pour se venger du meurtre que
celui-ci avait commis sur la personne de leur père, pendant qu'ils
étaient enfans. Le meurtrier, dont il était si grandement question à
Bobbio, avait été jugé à Gênes avec une indulgence qui avait remplacé,
en considération des motifs qui avaient armé son bras, la peine capitale
par une amende limitée. Échappé à la justice, ce meurtrier s'était
réfugié à Bobbio et y avait mené une vie honorable et paisible pendant
plus de vingt ans, quoiqu'on n'ignorât point ses _antécédens_, comme on
parle aujourd'hui, et quoiqu'on racontât même les détails horribles de
cet assassinat, après lequel les deux frères auraient, dit-on, bu du
sang de leur victime. Personne ne frémissait en passant devant l'homme,
précédé d'une telle renommée. Il faisait je ne sais quel commerce, et en
secret le commerce de l'usure. Malgré ce surcroît de motifs de haine et
de réprobation, l'honnête meurtrier augmentait son petit pécule et sa
considération dans Bobbio. La mort seule vint troubler le repos de
l'assassin usurier. Au milieu de ses dernières souffrances, il songea à
faire son testament; mais il se méfie des notaires, et craint que ses
neveux, ses héritiers, les enfans de ce frère qu'il a naguère immolé,
n'aient corrompu les officiers publics. Deux prêtres et deux médecins
sont appelés. Il paie grassement les prières et les ordonnances; mais il
craint encore les médecins et en fait venir d'une ville voisine. On lui
ordonne une opération, mais il croit bientôt que ce n'est qu'un moyen
plus expéditif de l'envoyer dans l'autre monde. Il meurt par crainte de
mourir; il enrichit par la peur d'un testament ceux que son testament
allait dépouiller; et prouve enfin par ces tourmens d'une ame qui
tremble devant la dépravation des autres, parce qu'elle juge de toute
l'humanité par son affreuse conscience, qu'il est un moment terrible où
les avares perdent leur argent, et où les assassins trouvent une
vengeance.