CHAPITRE LXXXII.

Excursion à Bobbio.--Souvenirs du général Junot.

Comme je ne fais pas un itinéraire, et que d'ailleurs les descriptions

n'ont d'attrait pour moi qu'autant qu'elles se lient à des souvenirs de

gloire, on concevra sans peine que, tout en courant dans un pays où

chaque ville, chaque hameau rappelle une bataille, et une victoire, je

ne manquais jamais d'interroger de droite et de gauche les paysans, les

aubergistes, tous ceux que le hasard me faisait rencontrer dans les

diligences, dans les maisons où j'étais présentée. Avec ma facilité

d'impressions, il n'y avait pas un village où je ne trouvasse à me

distraire, à m'occuper, reprenant bien vite ma course dès que j'étais

satisfaite.

Bobbio est une petite ville au milieu des Apennins, alors chef-lieu de

sous-préfecture. Le spectacle des monts qui la cernent et l'emprisonnent

est d'autant plus imposant, qu'on a l'air d'être enfoui dans des gorges

de montagnes comme dans le fond d'un bocal. Les habitans sont plus

vigoureux que les autres Italiens. Le voisinage des montagnes y retrempe

sans doute continuellement une nature dont ils font d'ailleurs le même

emploi que leurs autres compatriotes, pour qui le plaisir semble un

besoin du climat. Le clergé, qui dans toute l'heureuse Ausonie partage

les goûts populaires et se trouve mêlé à toutes les fêtes, jouissait

même à Bobbio, quand j'y passai, d'un peu plus de liberté qu'ailleurs,

ce qui n'est pas peu dire en pareille contrée. Toutes les dames ont là,

aussi bien qu'à Gênes, la troupe obligée des adorateurs. Les jeunes

ecclésiastiques font leur partie dans les concerts; et j'en ai entendu

chez une noble marquise, déjà vieille, mais véritable Ninon de

l'endroit, qui chantaient le _seria_ et même le _buffa_ avec une

complaisance et une bonne volonté toute charitable. Je ne sais pourquoi,

quand j'en témoignai ma surprise au sous-préfet, qui était venu me

rendre visite, il me dit que les usages faisaient tout, et que dans le

carnaval plusieurs jeunes théologiens avaient figuré dans une mascarade

fort gaie, sans que cette liberté leur eût fait le moindre tort, et jeté

le moindre soupçon sur leurs dispositions religieuses.

La danse est surtout ce qu'aiment de passion les habitans de Bobbio de

toutes les classes. Je n'ai jamais vu sur nos théâtres de Paris imiter

l'originalité de ces pas vigoureux et pittoresques que les élégantes

exécutent avec autant de fermeté que les paysannes. La montferrine m'a

surtout frappée par l'incroyable dextérité et la prodigieuse force

qu'elle exige. En général, on retrouverait dans les montagnes des

indications et des ressources pour la chorégraphie, et de précieux

rajeunissemens pour le goût blasé du public. Les divers opéras des

grandes villes devraient avoir, en vérité, des commis voyageurs.

Les femmes sont jolies à Bobbio; c'est une observation qu'on peut

renouveler à chaque village de ces contrées, et je ne la fais que pour

constater ma justice distributive et mon désintéressement. Celles de

Bobbio ne m'ont paru avoir rien de plus remarquable que leur beauté

mollement efféminée, ce qui est bien quelque chose; elles saluent d'une

drôle de manière, d'une manière plus anglaise qu'italienne: la tête

seule s'agite, pour saluer, sur un corps qui reste immobile.

Ce que j'appris de plus curieux me fut raconté par l'obligeant

sous-préfet, qui passait, malgré les plaisirs dont je viens de retracer

l'image rapide, une vie assez rude dans son petit empire, à cause de la

difficulté qu'avait mise le pays non pas à se soumettre, mais à

comprendre les lois françaises. Il y avait même eu, dans les premiers

temps de son administration, quelques soulèvemens des paysans

montagnards, d'ailleurs par la misère fort ingouvernables. Bobbio

n'avait fait, dans cette occasion, que ressentir le contre-coup des

mouvemens insurrectionnels qui avaient pris naissance dans les états de

Plaisance et de Parme. «Nos montagnards, ajouta le sous-préfet,

s'étaient mêlés d'ailleurs avec assez de bonne volonté à une bande qui

avait été rejetée du côté de leurs montagnes. Il y avait plus d'espoir

de pillage que d'esprit de révolte dans ces conjurés. Ils prenaient

impitoyablement les poules et les fonctionnaires publics. Les contes les

plus absurdes couraient la campagne. L'Empereur, suivant ces héros d'un

quart-d'heure, avait été battu par les Autrichiens, fait prisonnier avec

quarante mille hommes, et, pour tous ses péchés, jeté dans une cage, de

fer. Le général Junot, qui ne plaisantait pas en fait de rébellion, et

qui commandait alors dans les États de Parme, avait déployé cette

énergie militaire qui prévient beaucoup par la terreur qu'elle inspire;

et, pour, que l'idée des châtimens fût toujours présente à une

population plus remuante que dangereuse réellement, il avait commencé

par faire brûler le village de Mezzano, où le désordre avait éclaté

d'abord. L'adjudant général Grandseigne, homme bon et modéré, avait

adouci cette rigueur en permettant aux habitans d'emporter leurs effets,

et en faisant respecter l'église. Cela avait été, suivant mon aimable

historiographe, un curieux spectacle que celui des révoltés soumis se

réfugiant dans le temple préservé, et dansant avec une certaine joie à

la vue de leurs maisons en flammes, parce qu'ils prétendaient que si

l'incendie était un mal, il était aussi un bien, puisqu'il devenait une

valable quittance de leurs fermages arriérés.

«Le général Junot, qui pensait avec raison que la présence d'un chef

redouté ajoute toujours à l'effet des grandes mesures, vint en personne

visiter le pays, que quelques exécutions avaient suffi pour pacifier. Il

fit son entrée solennelle à Bobbio, au son des cloches de toutes les

églises, où s'entonnait le _Te Deum_, entouré de ses aides de camp, des

hauts fonctionnaires de tout le pays, dans un appareil presque impérial.

La jeunesse, qui eût servi de renfort aux révoltés s'ils avaient réussi,

servit de garde d'honneur au brillant proconsul, qui fut reçu,

complimenté, harangué par les officiers municipaux aux portes de la

ville, au milieu d'un groupe de femmes élégantes. La marquise de

Malespina, la Corinne de l'arrondissement, lui débita des stances faites

par elle en société avec un adjoint du maire dans lesquelles le Pénicé

inclinait la tête, et la Trebia penchait son urne devant le dieu de la

guerre et les foudres du nouveau Jupiter tonnant. Le général reçut

immédiatement les autorités à son hôtel. L'admiration fut universelle

quand tout le monde l'entendit répondre au président du tribunal en fort

bon toscan. Presque sultan en même temps que général, Junot était étendu

sur un canapé, ses officiers, ses aides de camp, sa suite, les

fonctionnaires ne prenant pas la liberté de s'asseoir devant lui; il

paraît qu'il ne permettait cette distinction qu'aux femmes, encore

fallait-il qu'elles fussent jeunes et jolies. Bobbio, au lieu d'être en

état de siége, fut en un véritable état de fête. Le peuple dansa dans

les rues; _les gens comme il faut_ composèrent, chez la marquise, un bal

très brillant de sous-préfecture. Junot regarda avec plaisir nos

montferrines, soupa très honorablement: il s'était un peu plus défié de

notre vin que de notre accueil; aussi ne prit-il que d'un excellent

bourgogne, qui faisait, m'a-t-on assuré, toujours partie de son bagage

militaire.

«Junot n'étant venu à Bobbio que pour se donner le plaisir de voir de

ses yeux la tranquillité rétablie par son entremise, ou plutôt par sa

fermeté, quitta la ville avec le même cérémonial qui avait présidé à son

entrée: tout Bobbio l'accompagna avec de grandes marques d'admiration;

c'était un souverain à cheval au milieu de sa cour. Junot, célèbre par

son adresse à tirer le pistolet, se donna pendant toute la route, pour

la faire éclater, le singulier plaisir de tirer, au grand galop, les

poules et tous les innocens volatiles des paysans; mais pour montrer

qu'il était aussi généreux qu'adroit, il jetait un pièce de 5 francs à

tous les pauvres propriétaires qui lui rapportaient l'animal blessé,

lesquels s'en allaient bien contens avec la victime et avec l'argent. Ce

qu'il y eut de bien curieux, comme je vous l'ai déjà raconté, dans toute

cette espèce de campagne contre les villages des Apennins, ce fut

l'insouciance, la légèreté, la gaieté même, qui accueillirent les

représailles, ou plutôt les précautions militaires des troupes

françaises. Les prétendus insurgés buvaient avec les soldats qui

brûlaient leurs pénates, et trinquaient très joyeusement en face de

leurs maisons brûlées ou envahies. Jamais carnaval ne fut plus gai que

celui de cette année de persécution; à Bobbio même, des jeunes gens se

déguisèrent en insurgés, en brigands, et se livrèrent aux plus

plaisantes parodies à ce sujet. Cependant, il y avait eu plusieurs

exécutions; une vingtaine de paysans fusillés, ainsi que deux prêtres

désignés comme leurs complices et leurs instigateurs.» Hélas! me

disais-je en écoutant le récit de cette folie italienne que le spectacle

du sang n'avait pas altérée, jamais on ne sent davantage le besoin des

plaisirs que dans les temps de crise; les violons ne sont point

incompatibles avec les échafauds. N'avais-je pas pour me convaincre de

cette inexplicable disposition du coeur humain _le bal des victimes_ à

Paris, où l'on n'avait été admis qu'en prouvant la mort de quelqu'un des

siens?

Mais, par exemple, ce qu'on ne voit point en France, c'est

l'indifférence et presque la protection qu'en général on accorde en

Italie aux criminels. Là, pour qu'on les dénonce, il faut que les

dénonciations soient payées; car s'il n'y a rien à gagner avec la

justice, elle perd presque toujours sa proie. Les gens qui ont échappé

aux peines afflictives, soit peur, soit sympathie secrète, ne sont guère

plus mal vus que d'autres. Il y avait eu à Bobbio un exemple tout

particulier de cette indulgence morale; celui qui en avait été l'objet

venait de mourir quelque temps avant mon excursion dans cette ville, et

je m'en vais en rapporter les circonstances avec toute l'exactitude du

_cicerone_ dont je la tiens.

Deux frères avaient assassiné leur oncle, pour se venger du meurtre que

celui-ci avait commis sur la personne de leur père, pendant qu'ils

étaient enfans. Le meurtrier, dont il était si grandement question à

Bobbio, avait été jugé à Gênes avec une indulgence qui avait remplacé,

en considération des motifs qui avaient armé son bras, la peine capitale

par une amende limitée. Échappé à la justice, ce meurtrier s'était

réfugié à Bobbio et y avait mené une vie honorable et paisible pendant

plus de vingt ans, quoiqu'on n'ignorât point ses _antécédens_, comme on

parle aujourd'hui, et quoiqu'on racontât même les détails horribles de

cet assassinat, après lequel les deux frères auraient, dit-on, bu du

sang de leur victime. Personne ne frémissait en passant devant l'homme,

précédé d'une telle renommée. Il faisait je ne sais quel commerce, et en

secret le commerce de l'usure. Malgré ce surcroît de motifs de haine et

de réprobation, l'honnête meurtrier augmentait son petit pécule et sa

considération dans Bobbio. La mort seule vint troubler le repos de

l'assassin usurier. Au milieu de ses dernières souffrances, il songea à

faire son testament; mais il se méfie des notaires, et craint que ses

neveux, ses héritiers, les enfans de ce frère qu'il a naguère immolé,

n'aient corrompu les officiers publics. Deux prêtres et deux médecins

sont appelés. Il paie grassement les prières et les ordonnances; mais il

craint encore les médecins et en fait venir d'une ville voisine. On lui

ordonne une opération, mais il croit bientôt que ce n'est qu'un moyen

plus expéditif de l'envoyer dans l'autre monde. Il meurt par crainte de

mourir; il enrichit par la peur d'un testament ceux que son testament

allait dépouiller; et prouve enfin par ces tourmens d'une ame qui

tremble devant la dépravation des autres, parce qu'elle juge de toute

l'humanité par son affreuse conscience, qu'il est un moment terrible où

les avares perdent leur argent, et où les assassins trouvent une

vengeance.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 27 / 40 题