CHAPITRE LXXXIV.

Un bal à Turin.--Quelques portraits.

Quoique je n'eusse point apporté tous mes bagages, j'étais à cette

époque si chargée de toutes les richesses de femme, que ma toilette ne

m'occupa point tout entière, pendant les deux jours qui précédèrent ce

bal, où j'étais sûre de rencontrer l'élite de la société et les

notabilités de la cour. Je n'eus presque pas besoin des artistes de la

ville pour être bien sous les armes.

Il n'y a vraiment que les Français pour ces sortes de triomphes, comme

pour de plus importans. Le luxe, le bon goût, l'élégance des salons

était éblouissante; c'était un bal préparé avec autant de frais et de

soins qu'une bataille. Les officiers y étaient brillans, et tous au

poste du plaisir comme au poste de la gloire. J'en reconnus plusieurs,

et j'étais à peine entrée que j'étais déjà en pays de connaissances, et

à mon aise comme au milieu d'un état-major. À neuf heures leurs Altesses

entrèrent: Pauline était une véritable divinité, et quoique plusieurs de

ses dames fussent fort jolies, elle les éclipsait toutes; elle était la

reine _et par droit de conquête et par droit de..._ beauté. Le prince

Borghèse fit le tour des salons, adressant la parole à presque toutes

les dames, remplissant son état de souverain avec beaucoup de naturel et

de dignité. La princesse s'était reposée un moment; mais après un signe

du premier chambellan, les premiers quadrilles, qui avaient été désignés

d'avance, se formèrent. L'étiquette continua pendant deux ou trois

contredanses pour satisfaire les hautes vanités locales ou dignitaires;

mais le plaisir l'emporta bientôt: un désordre de bon goût s'ensuivit,

et des relations intimes me furent révélées dans cette heureuse

confusion, où les mêmes cavaliers et dames se retrouvaient cependant

toujours ensemble. Mon aimable chambellan, qui ne dansait plus, m'en fit

faire la remarque, en prenant de cette occasion le plaisir de me

raconter des anecdotes qui étaient assez vraies pour mériter aujourd'hui

d'être cachées. Les Français abusaient un peu de leur position pour

redoubler la jalousie naturelle des Piémontais; mais ils étaient les

plus aimables, et je trouvais leur conduite de bonne guerre. Pauline,

qui aimait autant à taquiner son monde qu'à l'enchanter, affectait de ne

pas parler un mot d'italien; elle était si séduisante, que je ne sais

pas si un peu d'impertinence, avec ses dames seulement, ne devait pas

lui être compté comme un agrément de plus. Elle dansa peu, mais elle

valsa beaucoup. Mon chambellan, qui avait une bonhomie assez maligne,

observa que cela était un trait de caractère. Je n'en sais rien, parce

que je n'ai point eu les secrets de Pauline comme ceux d'Élisa; mais

j'avoue que je partageais tout-à-fait sa prédilection, parce que la

valse est presque une intimité dans un bal; que la coquetterie peut y

briller un peu plus, et le sentiment s'y contraindre un peu moins.

Toute la cour remarqua que la princesse avait eu pour cavalier plus

fréquent l'un de ses chambellans, qui n'avait pas besoin, de ce titre

pour être remarqué. Je demandai son nom: «C'est M. de Forbin, me

répondit mon baron; il n'est pas souvent des nôtres, car il est dans ce

monde quelque chose de plus que courtisan.

«--Sans doute, car il est fort bel homme, d'une figure distinguée, où se

peint une noble fierté qui ne paraît pas venir seulement de la

naissance, de la fortune ou de la faveur.

«--Vous devinez juste, belle dame; M. de Forbin, sous ce masque de joli

homme, ce qui ne gâte jamais rien, cache un grand peintre. Il n'est pas

insensible aux honneurs, mais il est plus sensible encore à la gloire:

aussi, on le rencontrerait plus souvent dans les beaux sites de l'Italie

qu'à la cour de Paris ou de Turin; et quand il serait vrai que ce vif

enthousiasme ne le prît, comme on dit, que par accès; qu'il ne courût

toutes les contrées, son crayon à la main, que pour être agréable à la

beauté, vous conviendrez que c'est là une noble chevalerie, et qu'on

mérité de plaire quand on donne ainsi aux faiblesses dont on est l'objet

l'excuse des illusions les plus délicates qui puissent ennoblir l'amour.

Il y a bien dans M. le baron de Forbin, avec tous les avantages qui le

distinguent, ce que les envieux appelleraient peut-être de la hauteur;

mais, au milieu de la présomption guerrière des cours impériales, il est

bon qu'il se rencontre des hommes qui aient aussi la conscience de leur

valeur personnelle, et qui relèvent un peu l'honneur du corps des

_péquins_, comme on appelle ici, aussi bien qu'ailleurs, les hommes

distingués qui pourtant ne sont pas militaires. M. de Forbin a des

manières aussi élégantes qu'un marquis de 1775; des opinions aussi peu

surannées qu'un jeune homme du dix-neuvième siècle, et un talent de

peintre qui ferait honneur à un pauvre diable. M. de Forbin arrive de

Rome; il m'a montré l'esquisse d'un admirable tableau, qui lui fera

prendre rang parmi les premiers artistes de notre époque. Jeune, ardent,

spirituel, M. de Forbin est appelé à de belles destinées; et la gloire

de son pinceau vaudra bien l'illustration historique de sa famille.

«--Eh! monsieur, malgré ma prédilection pour la gloire des armes, je

sens au fond de mon coeur qu'il y a aussi de la place et de l'admiration

pour la gloire des arts!»

Après la part de ces éloges, mon chambellan fit aussi celle des

critiques sur la cour de Turin. Il blâmait surtout le luxe de tous les

fonctionnaires, qui semblaient se faire un devoir du faste, des

dépenses, du jeu, des plaisirs. «C'est une véritable croisade contre

l'argent et contre les maris. C'est très amusant pour les vainqueurs,

mais cela pourrait finir par n'être pas toujours aussi drôle pour les

victimes.» Là dessus une foule d'anecdotes plus piquantes les unes que

les autres: «Vous voyez bien cet écuyer, il monte mal à cheval; le

prince a augmenté ses appointemens justement pour le plaisir de le voir

assez fréquemment tomber. C'est un chapitre très important ici que les

gratifications: il en pleut. Le prince Borghèse est d'une générosité

admirable. Quand il gagne au jeu, il se ferait un scrupule de laisser

quelque chose dans la bourse de ses chambellans, et de ne pas distribuer

une partie du gain à ses pages, lesquels achèvent ici une éducation fort

édifiante.

«--Et l'empereur, vous ne m'en parlez pas; est-ce qu'il n'est jamais

venu dans sa bonne ville de Turin?

«--Pardon, il y a montré beaucoup de tact, beaucoup d'esprit, et on lui

a su gré de ses efforts pour plaire. Il a dit aux femmes qu'elles

étaient jolies, et aux officiers qu'ils étaient braves; qu'il avait

distingué les Piémontais dans la dernière campagne, et il savait le

numéro de leurs régimens et leurs relations de famille. On ne peut

imaginer un souverain qui ait plus d'habile charlatanisme pour faire

valoir une gloire qui est grande par elle-même et qui pourrait s'en

passer. Il est venu au bal et a daigné y causer pendant trois heures. Il

n'a été bruit long-temps que de la présence d'esprit d'une jeune

personne qui dansait devant lui, et qui marcha sur le pied du grand

homme par mégarde. Napoléon se retira en disant: Mais, mademoiselle,

vous me faites reculer. Alors, sire, répondit la spirituelle ingénue,

c'est la première fois que cela arrive à votre majesté. Toute la soirée,

on admira le bonheur de cette flatterie délicate, qui prouvait de

l'esprit et qui pouvait promettre de la fortune. Le lendemain on

remarqua encore que, par l'effet des émotions ou de la fatigue, la jeune

personne avait le teint plus pâle, et qu'enfin elle avait trop dansé...»

Je rentrai chez moi à cinq heures du matin. L'éblouissement de cette

fête m'avait distraite; mais je ne pus, malgré la lassitude, trouver de

repos. Une incroyable mélancolie semblait m'avertir que je n'étais pas

faite pour le monde et les plaisirs vides de la vanité, mais au

contraire pour l'individualisme des sensations intimes et profondes. Il

faut une ame qui réponde à la vôtre au milieu de cette solitude bruyante

des salons, un regard qui vous complimente et quelquefois qui vous

gronde.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 29 / 40 题