Un bal à Turin.--Quelques portraits.
Quoique je n'eusse point apporté tous mes bagages, j'étais à cette
époque si chargée de toutes les richesses de femme, que ma toilette ne
m'occupa point tout entière, pendant les deux jours qui précédèrent ce
bal, où j'étais sûre de rencontrer l'élite de la société et les
notabilités de la cour. Je n'eus presque pas besoin des artistes de la
ville pour être bien sous les armes.
Il n'y a vraiment que les Français pour ces sortes de triomphes, comme
pour de plus importans. Le luxe, le bon goût, l'élégance des salons
était éblouissante; c'était un bal préparé avec autant de frais et de
soins qu'une bataille. Les officiers y étaient brillans, et tous au
poste du plaisir comme au poste de la gloire. J'en reconnus plusieurs,
et j'étais à peine entrée que j'étais déjà en pays de connaissances, et
à mon aise comme au milieu d'un état-major. À neuf heures leurs Altesses
entrèrent: Pauline était une véritable divinité, et quoique plusieurs de
ses dames fussent fort jolies, elle les éclipsait toutes; elle était la
reine _et par droit de conquête et par droit de..._ beauté. Le prince
Borghèse fit le tour des salons, adressant la parole à presque toutes
les dames, remplissant son état de souverain avec beaucoup de naturel et
de dignité. La princesse s'était reposée un moment; mais après un signe
du premier chambellan, les premiers quadrilles, qui avaient été désignés
d'avance, se formèrent. L'étiquette continua pendant deux ou trois
contredanses pour satisfaire les hautes vanités locales ou dignitaires;
mais le plaisir l'emporta bientôt: un désordre de bon goût s'ensuivit,
et des relations intimes me furent révélées dans cette heureuse
confusion, où les mêmes cavaliers et dames se retrouvaient cependant
toujours ensemble. Mon aimable chambellan, qui ne dansait plus, m'en fit
faire la remarque, en prenant de cette occasion le plaisir de me
raconter des anecdotes qui étaient assez vraies pour mériter aujourd'hui
d'être cachées. Les Français abusaient un peu de leur position pour
redoubler la jalousie naturelle des Piémontais; mais ils étaient les
plus aimables, et je trouvais leur conduite de bonne guerre. Pauline,
qui aimait autant à taquiner son monde qu'à l'enchanter, affectait de ne
pas parler un mot d'italien; elle était si séduisante, que je ne sais
pas si un peu d'impertinence, avec ses dames seulement, ne devait pas
lui être compté comme un agrément de plus. Elle dansa peu, mais elle
valsa beaucoup. Mon chambellan, qui avait une bonhomie assez maligne,
observa que cela était un trait de caractère. Je n'en sais rien, parce
que je n'ai point eu les secrets de Pauline comme ceux d'Élisa; mais
j'avoue que je partageais tout-à-fait sa prédilection, parce que la
valse est presque une intimité dans un bal; que la coquetterie peut y
briller un peu plus, et le sentiment s'y contraindre un peu moins.
Toute la cour remarqua que la princesse avait eu pour cavalier plus
fréquent l'un de ses chambellans, qui n'avait pas besoin, de ce titre
pour être remarqué. Je demandai son nom: «C'est M. de Forbin, me
répondit mon baron; il n'est pas souvent des nôtres, car il est dans ce
monde quelque chose de plus que courtisan.
«--Sans doute, car il est fort bel homme, d'une figure distinguée, où se
peint une noble fierté qui ne paraît pas venir seulement de la
naissance, de la fortune ou de la faveur.
«--Vous devinez juste, belle dame; M. de Forbin, sous ce masque de joli
homme, ce qui ne gâte jamais rien, cache un grand peintre. Il n'est pas
insensible aux honneurs, mais il est plus sensible encore à la gloire:
aussi, on le rencontrerait plus souvent dans les beaux sites de l'Italie
qu'à la cour de Paris ou de Turin; et quand il serait vrai que ce vif
enthousiasme ne le prît, comme on dit, que par accès; qu'il ne courût
toutes les contrées, son crayon à la main, que pour être agréable à la
beauté, vous conviendrez que c'est là une noble chevalerie, et qu'on
mérité de plaire quand on donne ainsi aux faiblesses dont on est l'objet
l'excuse des illusions les plus délicates qui puissent ennoblir l'amour.
Il y a bien dans M. le baron de Forbin, avec tous les avantages qui le
distinguent, ce que les envieux appelleraient peut-être de la hauteur;
mais, au milieu de la présomption guerrière des cours impériales, il est
bon qu'il se rencontre des hommes qui aient aussi la conscience de leur
valeur personnelle, et qui relèvent un peu l'honneur du corps des
_péquins_, comme on appelle ici, aussi bien qu'ailleurs, les hommes
distingués qui pourtant ne sont pas militaires. M. de Forbin a des
manières aussi élégantes qu'un marquis de 1775; des opinions aussi peu
surannées qu'un jeune homme du dix-neuvième siècle, et un talent de
peintre qui ferait honneur à un pauvre diable. M. de Forbin arrive de
Rome; il m'a montré l'esquisse d'un admirable tableau, qui lui fera
prendre rang parmi les premiers artistes de notre époque. Jeune, ardent,
spirituel, M. de Forbin est appelé à de belles destinées; et la gloire
de son pinceau vaudra bien l'illustration historique de sa famille.
«--Eh! monsieur, malgré ma prédilection pour la gloire des armes, je
sens au fond de mon coeur qu'il y a aussi de la place et de l'admiration
pour la gloire des arts!»
Après la part de ces éloges, mon chambellan fit aussi celle des
critiques sur la cour de Turin. Il blâmait surtout le luxe de tous les
fonctionnaires, qui semblaient se faire un devoir du faste, des
dépenses, du jeu, des plaisirs. «C'est une véritable croisade contre
l'argent et contre les maris. C'est très amusant pour les vainqueurs,
mais cela pourrait finir par n'être pas toujours aussi drôle pour les
victimes.» Là dessus une foule d'anecdotes plus piquantes les unes que
les autres: «Vous voyez bien cet écuyer, il monte mal à cheval; le
prince a augmenté ses appointemens justement pour le plaisir de le voir
assez fréquemment tomber. C'est un chapitre très important ici que les
gratifications: il en pleut. Le prince Borghèse est d'une générosité
admirable. Quand il gagne au jeu, il se ferait un scrupule de laisser
quelque chose dans la bourse de ses chambellans, et de ne pas distribuer
une partie du gain à ses pages, lesquels achèvent ici une éducation fort
édifiante.
«--Et l'empereur, vous ne m'en parlez pas; est-ce qu'il n'est jamais
venu dans sa bonne ville de Turin?
«--Pardon, il y a montré beaucoup de tact, beaucoup d'esprit, et on lui
a su gré de ses efforts pour plaire. Il a dit aux femmes qu'elles
étaient jolies, et aux officiers qu'ils étaient braves; qu'il avait
distingué les Piémontais dans la dernière campagne, et il savait le
numéro de leurs régimens et leurs relations de famille. On ne peut
imaginer un souverain qui ait plus d'habile charlatanisme pour faire
valoir une gloire qui est grande par elle-même et qui pourrait s'en
passer. Il est venu au bal et a daigné y causer pendant trois heures. Il
n'a été bruit long-temps que de la présence d'esprit d'une jeune
personne qui dansait devant lui, et qui marcha sur le pied du grand
homme par mégarde. Napoléon se retira en disant: Mais, mademoiselle,
vous me faites reculer. Alors, sire, répondit la spirituelle ingénue,
c'est la première fois que cela arrive à votre majesté. Toute la soirée,
on admira le bonheur de cette flatterie délicate, qui prouvait de
l'esprit et qui pouvait promettre de la fortune. Le lendemain on
remarqua encore que, par l'effet des émotions ou de la fatigue, la jeune
personne avait le teint plus pâle, et qu'enfin elle avait trop dansé...»
Je rentrai chez moi à cinq heures du matin. L'éblouissement de cette
fête m'avait distraite; mais je ne pus, malgré la lassitude, trouver de
repos. Une incroyable mélancolie semblait m'avertir que je n'étais pas
faite pour le monde et les plaisirs vides de la vanité, mais au
contraire pour l'individualisme des sensations intimes et profondes. Il
faut une ame qui réponde à la vôtre au milieu de cette solitude bruyante
des salons, un regard qui vous complimente et quelquefois qui vous
gronde.