Voyage à Gênes.
Je me décidai à quitter Paris, et je partis pour Gênes avec le
beau-frère du chevalier Dulfieme. À peine arrivés, mon compagnon fut
oblige de se rendre à Bologne, sur les instances du comte Caprara, neveu
de l'archevêque et chambellan de d'Empereur; il était son secrétaire, et
devint plus tard sous-préfet à Trévise. J'étais résolue à un assez long
séjour à Gênes et dans ses environs. J'avais emporté plusieurs lettres
de recommandation; mais persuadée par expérience que la meilleure
partout c'est l'argent, et tenant singulièrement à mon indépendance
d'heures, d'occupations et de plaisir, je ne fis que fort peu usage de
ces inutiles précautions. Je pris un logement sur le port, dont la vue
ravissante me tenait pendant les premiers jours clouée à mes fenêtres,
admirant le magnifique amphithéâtre qui a donné à la ville le surnom
mérité de _Superbe_. Levée dès l'aurore, je parcourais à cheval ce pays
enchanté.
Gênes, ancienne république, qui a partagé long-temps avec Venise le
commerce du monde; Gênes, qui a traité de puissance à puissance avec nos
rois, ne formait plus à cette époque qu'un département de l'empire;
seulement, par un reste de respect pour sa grandeur passée, ce beau nom
de Gênes avait été donné au département, et ses magnifiques souvenirs
n'avaient point été ainsi enfouis sous une dénomination de fleuve ou de
montagne. Il suffit de parcourir les rues d'une pareille cité pour se
représenter son antique puissance. Il faut qu'un peuple ait presque mis
le monde entier à contribution pour être si bien logé. Ce sont que
palais en marbre, d'une grandeur et d'une beauté réelles encore par les
pompes du site où ils se reposent. Si l'on pouvait faire une estimation
de tant de richesses, elle monterait, je suis sûre, à une valeur et à
une somme que tout l'argent monnoyé du globe ne pourrait acquitter;
c'est en effet le monopole de plusieurs siècles immobilisé en quelque
sorte dans les rues d'une ville. Par un contraste qui ajoute encore à
l'idée de cette prospérité, c'est que la terre était si précieuse
qu'elle semblait être trop étroite pour contenir tant de monumens; car
ces palais si superbes sont épars dans des rues étroites comme des
ruelles, où l'on ne peut passer sans être coudoyé et heurté au moindre
embarras. Il en est trois cependant qui font oublier les autres par leur
imposante régularité, et quand on parcourt _Balbi_, Nova et Novissima,
on est tenté de s'agenouiller d'admiration devant tant de merveilles
enfantées par le génie des arts et payées par le seul génie du commerce.
Mais combien l'imagination s'attriste bientôt après s'être exaltée à
l'aspect de la décadence des choses d'ici bas! Ces palais si magnifiques
sont déserts. Leurs riches propriétaires habitent les combles, les
marchands encombrent de leurs boutiques les étages inférieurs, et les
salons déserts ne servent guère qu'à exciter les visites des étrangers
et à provoquer les utiles aumônes de leur enthousiasme. Le plus beau de
ces palais est celui de M. Durazzo, dernier doge de la république, que
Napoléon avait adjoint aux tribuns français dont il avait composé son
sénat, espèce d'Hôtel des Invalides pour toutes les notabilités
républicaines. C'est une véritable merveille depuis les colonnes qui
soutiennent l'édifice jusqu'aux meubles qui le décorent et aux tableaux
qui le tapissent. Le palais _Durazzo_ était le séjour obligé des hauts
gouverneurs qui s'étaient succédé à Gênes, depuis la conquête définitive
des Français. Le prince Borghèse y venait étaler quelquefois sa
magnificence impériale; mais, par un contraste remarqué de tout le
monde, Napoléon, plus modeste ou plus grandement orgueilleux, avait
choisi pour demeure de prédilection, lors de son passage, le palais
presque délabré de Doria, lequel offrait, pour un homme tel que lui,
l'occasion de coucher dans la chambre où s'était aussi reposé
Charles-Quint, son prédécesseur en fait de monarchie universelle.
Au milieu de toutes ces pompes, de marbre, je visitai avec plus de
plaisir l'église moderne San Syro, qui me frappa beaucoup moins par les
chefs-d'oeuvre des arts, que par la singularité des moeurs génoises, qui
permet aux belles dames d'y donner leurs rendez-vous et leurs plus
importantes audiences de galanterie; ce qu'il y a même de plus piquant,
c'est que les femmes ne portent guère cette facilité d'abord et de
conversation que dans le lieu saint, et qu'elles reprennent je ne dirai
pas plus de sévérité, mais au moins plus de réserve dans les salons. Il
est vrai qu'elles y sont, comme dans toute l'Italie, sous la haute
police de leurs chevaliers de tous les rangs, lesquels, suivant le
numéro d'intimité qui leur est accordé, inspectent et contrôlent leurs
coups d'oeil et le jeu de leur physionomie. Les femmes, qui sont en
général fort jolies, n'ont pas cette disposition malveillante qui, dans
d'autres pays, les porte à se critiquer réciproquement, et à se venger
en quelque sorte de leur vertu par leurs propos sur celle des autres. On
ne peut se faire d'idée de la vénération qu'on porte à celles dont la
beauté a été célèbre et les amours publics. La fameuse Argentine
Spinola, qui venait de mourir dans un âge très avancé, était encore
l'objet de toutes les conversations, et sa vieillesse même avait été
plus long-temps honorée, à cause de la popularité de ses aventures, et
surtout de sa liaison avec le maréchal de Richelieu. Je ne pense pas
pourtant que ce soit à cause de ce seul souvenir que je vis le portrait
de ce dernier dans le palais des doges, au milieu de deux des grands
hommes de la république; ainsi que celui du maréchal de Boufflers. Ce
n'en est pas moins une chose remarquable, qu'une ville où le peuple et
les amans ont de la reconnaissance.
J'ai vu cependant à Gênes un plus beau spectacle que le palais _Serta_,
que l'église _San Syro_, que la place _della Fontana Amorose_; c'est la
magnifique horreur d'un orage soulevant la mer et buant le port. Une
croisière anglaise, occupée à lutter contre la tempête, avait attiré
toute la population à cette scène. Les canons de l'escadre ralliant les
embarcations légères, l'ouragan ébranlant toutes les cloches sonores de
la ville et autres villages d'alentour, comme si le maître du monde eût
voulu convoquer tout un peuple à un grand acte de sa puissance et à une
solennelle révolution de la faiblesse humaine. Moi qui avais vu de plus
près les dangers; moi qui, sans trembler, avais entendu gronder le
tonnerre des batailles, on croira sans peine que j'étais plus curieuse
qu'effrayée; et, en effet, ce souvenir ne se retrace dans ma mémoire que
comme une immense décoration d'opéra, mais, à vrai dire, la plus
imposante et la plus belle qu'on puisse contempler.
Un peuple dégénéré peut n'être plus assez fort pour se défendre, peut
manquer des vertus qui préservent de l'abaissement et de la conquête:
mais de cette décadence à la bassesse qui baise ses fers, il y a loin;
et les Génois avaient justement, contre leur réunion à l'empire, cette
répugnance qui ne peut plus aller jusqu'à la révolte, mais qui ne sait
pas non plus descendre jusqu'à l'amour. Le commerce était ruiné, et
l'intérêt comme les souvenirs se réunissaient sans danger pourtant
contre nous. Les administrations étaient vigilantes, confiées à des
hommes habiles, et la conscription seule rendait le joug difficile
autant qu'il était pesant. Le général Montchoisy, qui commandait en
second dans la haute suzeraineté du prince Borghèse, tempérait, autant
qu'il était en lui, les rigueurs, et j'ai entendu dire de sa personne un
bien qui me flattait pour les militaires français. Du reste, quoique
ruinée, Gênes renfermait encore dans son sein trop de richesses pour
qu'elles eussent entièrement disparu, et le séjour en était fort onéreux
pour les hauts fonctionnaires publics. Le luxe et la dépense étaient là
comme une manière d'opposition; et comme l'empire n'en voulait d'aucune
espèce, l'Empereur avait cherché à s'attacher les illustrations
patriciennes par des faveurs, et accordait, je ne sais pas par exemple
sur quels fonds, de fort beaux supplémens de traitement au gouverneur et
autres représentans de son pouvoir et de ses intentions, de manière à ce
qu'ils pussent, par leur faste et leur représentation, écraser les fêtes
de la vieille aristocratie, et prévenir ainsi l'innocente sédition du
luxe génois.
Ces précautions étaient grandes et nobles, mais n'étaient pas
nécessaires. La population de ces heureux climats se laissait aller au
courant. Son plus vif sujet de mécontentement n'était pas assez sérieux
pour être violent, car il consistait surtout dans le regret de faire
partie du même gouvernement que les Piémontais, que les Génois ont
toujours détestés. L'antique patriciat, ces vieilles et vénérables
familles, qui, sous la république, avaient toujours dans leurs palais la
porte ouverte et la table dressée pour la pauvreté, se croyait bien
déchu du pouvoir, mais non pas du droit de bienfaisance; et la noblesse
génoise se survivait en quelque sorte par ses bonnes actions. Elle
venait d'en donner, à l'époque de mon séjour, un exemple admirable. La
récolte avait été nulle dans toute l'Italie; les symptômes de la famine
se montraient sous un aspect effrayant pour les classes malheureuses. Le
comte Balbi réunit les plus riches de Gênes, propose une souscription
destinée à prémunir pour l'hiver le petit peuple par l'achat d'une
grande quantité de blés de France. Le noble comte s'inscrivit le premier
sur la liste pour 200,000 fr. Les autres chefs des grandes familles
l'imitèrent; et, sous l'empire, le peuple crut s'apercevoir qu'il vivait
encore sous la république. Je ne sais pas si la commission des titres,
qui commençait alors à distribuer les féodales distinctions imitées de
l'ancien régime, reçut l'ordre de comprendre une partie de la noblesse
génoise dans une large fournée de comtes et de barons, mais, à coup sûr,
cela eût été d'une sage et juste politique, tout-à-fait en harmonie avec
le bon sens de Napoléon, qui n'avait pas voulu rétablir cette
institution du passé pour des services gratuits, et seulement pour une
utilité d'antichambre.
Gênes ne suffisait pas à mon inquiète activité d'esprit; aussi je la
quittais quelquefois des jours, des semaines entières, pour voir, pour
observer, et surtout pour courir. C'est ainsi que je visitai tout le
littoral de la Ligurie et toutes les villes des Apennins, dont je vais
retracer mes excursions.