CHAPITRE LXXX.

Continuation de la campagne.--Le maréchal Lannes.--Retour à Paris.

Après m'avoir prodigué tous les soins d'une tendresse délicate, toutes

les expressions d'un attachement bien cher à mon coeur, Ney, tout entier

à ses devoirs, hasarda quelques paroles sur la nécessité de nous

séparer, me disant: «Ce moment est le seul que je puisse encore vous

donner. Il faut partir, mon amie, retourner à Paris. Si dans

quarante-huit heures la fièvre n'est pas trop violente, vous vous

mettrez en route avec votre domestique et quelqu'un de sûr.» Je le

regardais, je ne respirais qu'avec peine. «Vous vous arrêterez à Nancy;

je vous donnerai une lettre pour une famille au sein de laquelle vous

pourrez vous rétablir.

«--Y pourrai-je parler de vous? m'écriai-je.

«--Oui et non. Comme d'un ami de votre mari servant sous mes ordres,

mais point avec les élans de votre imagination italienne.

«--J'entends, comme d'un protecteur, et avec la réserve d'une convenable

reconnaissance... Non, non, j'irai en Italie, seule, libre: là, du

moins, il me restera le bonheur de parler de vous comme je sens.»

J'étais anéantie; mais quand on aime, les sacrifices mêmes de cet amour

redonnent à l'ame de la force, et comme un douloureux bonheur. Je savais

que l'énergie, la résolution, étaient de meilleurs titres auprès de Ney

que les accens de la faiblesse. Je m'efforçai de paraître ce qu'il

désirait que je fusse, résignée; mais je sentais même dans la dernière

joie de cette lutte de dévouement que pour moi tout bientôt allait

finir.

La guerre était loin d'être terminée. La victoire d'Eylau avait été

presque négative, quoique les Russes eussent été vaincus. Nos pertes

étaient immenses. Augereau avait été blessé, son corps d'armée presque

écrasé; les généraux d'Haupoult, Catineau, Lacuée, Bourières, tous amis

de Ney, plus de trente autres de ses intimes frères d'armes, avaient

trouvé la mort. Ney me disait avec une sorte de désespoir: «Le tombeau a

englouti vingt mille Français, et il n'est pas fermé. Cela n'est pas

fini.»

Hélas! il n'était que trop vrai. L'hiver se passa en escarmouches, en

siéges, en sanglans préludes, en levées d'hommes. Le maréchal Lannes

était avec Ney l'ame de cette armée, et lui seul à Friedland avait assez

décidé les affaires pour qu'elles fussent du moins glorieusement

suspendues. Rien de plus touchant que l'admiration que ces deux

guerriers exprimaient l'un pour l'autre. Lannes avait encore un peu plus

que Ney l'énergie du langage militaire; moins de noblesse peut-être,

mais autant de loyauté. On ne saurait imaginer un homme bourru avec plus

de cordialité, et quelquefois plus spirituellement trivial.

Ma blessure avait été plus sérieuse qu'on ne l'avait cru d'abord, mais

l'intérêt qu'elle me valait de la part de celui pour qui je l'avais

reçue ne me laissait pas sentir la douleur. J'étais dans la maison d'un

chirurgien de Lieberstad, petit village voisin d'Eylau, entourée de tous

les secours imaginables; car on ne peut se faire d'idée combien les

Français, dans ces contrées tant ravagées par la guerre, s'en faisaient

encore par leur caractère pardonner les désastres. Pouvant enfin être

transportée, Ney me donna mon itinéraire, mon ordre de départ, et cette

fois je n'osai plus avoir de murmures contre cette indispensable

séparation.. Le spectacle de la guerre m'avait horriblement agitée, et

le sentiment des liens sacrés qui élevaient entre moi et Ney une

barrière respectable contribua, en me désabusant, à m'inspirer la force

du départ. Mon exaltation s'était calmée à l'idée des affections

légitimes entre lesquelles j'aurais eu honte de me placer, au souvenir

de cette jeune et belle épouse que Ney chérissait si justement, et de

ces nobles enfans, son seul orgueil avec la gloire de sa patrie...

Qu'avais-je, grand Dieu! à mettre dans la balance d'une si grande et si

pure destinée, sinon du remords pour tous deux? Ah! Ney m'était trop

cher pour ne pas les lui épargner.

Je partis donc de Lieberstad le 20 janvier 1807. Le voyage fut on ne

peut plus pénible. Je ne comptai pas les jours, mais ils furent bien

longs avant que nous fussions parvenus à Nancy. J'y arrivai plus

harassée que le jour de ma blessure. Je n'y restai que quelques jours,

car l'enthousiasme de ce pauvre Hantz pour _sa_ jeune maître m'y eût

rendu l'objet d'une curiosité fort importune. Il fallut m'arrêter à Bar,

puis à Châlons. À Château-Thierry la fièvre se déclara; bon gré, mal

gré, je voulus continuer la route, mais arrivée à Saint-Denis il me fut

impossible d'aller plus loin; l'on me coucha. Au milieu des frissons de

la fièvre, je sentais comme un dégoût de la vie à l'idée de toutes mes

illusions perdues, de tous mes rêves évanouis, réduite, après la perte

de ce qui avait fait battre mon coeur, à la nécessité d'un avenir de

raison. Le matin, je ne pus me lever encore pour chasser mes tristes

pensées, ou plutôt pour les dissiper. Je me mis à refouiller mes

papiers. J'en avais une grande quantité, et comme dans le nombre il y en

avait de fort importans pour une foule de personnes considérées, je ne

voulais pas rentrer dans Paris sans réparer leur désordre. Il y avait,

entre autres, la minute de la lettre qu'on écrivit, à la date du 6

fructidor an 5, au Directoire, pour dénoncer la trahison de Pichegru. Je

l'avais gardée comme une relique, et c'est d'elle que Regnaud de

Saint-Jean-d'Angely m'avait dit souvent qu'elle pourrait devenir un

contrat de deux mille écus de rente. Dans la disposition d'esprit où je

me trouvais, quels douloureux souvenirs cette lettre me rappela! Cette

preuve d'un caractère irrésolu, qui avait diminué pour deux partis les

proportions d'un tel homme, ne pouvait frapper mes yeux sans me retracer

le bouleversement que sa brillante destinée venait de subir; abattue,

après tant d'années, sur le soupçon d'une connivence coupable avec celui

que Moreau lui-même avait signalé comme traître et parjure à la

république.

Je remis cette lettre dans le portefeuille qui contenait ce que je

possédais de plus précieux. Je dirai plus tard comment le tout me fut

volé à Gênes en 1808.

Au bout de deux jours, ayant repris plus de force que de courage, je me

décidai à me faire transporter à Paris. J'y menai encore cette fois une

vie fort retirée, ma santé, ébranlée par tant de secousses, ayant peine

à reprendre. Je ne pouvais sortir que fort peu. La plupart de mes

connaissances absentes, sur les champs de bataille, j'avais quelque

répugnance à revoir les salons de Paris, vides de leur plus bel

ornement.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 25 / 40 题