Suite du précédent.
Je tenterais vainement de peindre ce que, dans cette terrible journée,
j'ai vu de carnage et d'horreur. Conduite au sein des dangers sans
aucune intention belliqueuse, j'évitais cependant les combats qui ne
m'effraient point. Mais dans ce triomphe d'Eylau, si chèrement acheté,
je ne fus plus maîtresse de mes actions; il fallait marcher ou suivre,
et fuir était impossible: Ney était en avant, là comme toujours, au
poste du péril.
Depuis plus d'une lieue nous trouvions des troupes échelonnées sur la
route. C'étaient des dragons postés pour diriger la marche des renforts.
Tous les soldats voyaient et annonçaient avec transport les apprêts
d'une bataille; tous étaient gais, impatiens, confians dans le génie de
leur chef et dans la vigueur de leurs baïonnettes. En le voyant, ils
croyaient voir la victoire. Il y avait dans la sécurité de ces courages
je ne sais quelle force surhumaine qui semblait défier la fortune. Je
puis assurer que je traversai toutes ces lignes, tous ces préparatifs de
bataille, avec mon domestique, aussi tranquillement que si j'eusse fait
une promenade au bois de Boulogne. La misérable bicoque d'Eylau avait
été abandonnée par les habitans, ainsi que toutes les maisons à quatre
ou cinq lieues de distance; au détour d'un chemin, j'en vis une dont la
porte était ouverte: Hantz y vint abriter nos chevaux. Un reste de
chaleur et les débris d'un repas prouvaient qu'elle venait depuis bien
peu de temps d'être désertée; mon infatigable aide de camp découvrit
même en furetant des provisions. Je ne saurais peindre avec quel plaisir
je préparai un grossier repas, me faisant fête de l'hospitalité
militaire que je pourrais offrir à nos braves. Hélas! il fallut bientôt
y renoncer pour nous-mêmes: nous avions eu à peine le temps de prendre
un _à-compte_, lorsqu'un coup de canon, annonçant le commencement de
l'affaire, ne nous laissa plus sentir d'autre besoin que de connaître le
point de l'attaque, la position du corps de Ney, et à songer à notre
sûreté. Hantz alla brider les chevaux avec quelque regret; il était dur,
en effet, de quitter si tôt et en pareille circonstance un si bon gîte.
Mais nous eûmes bientôt un autre objet de préoccupation: à un quart de
lieue nous trouvâmes les armées en présence; vingt bouches à feu avaient
fait sonner l'heure de l'extermination.
Je ne sais quelle inspiration me poussa, mais je mis mon cheval au galop
vers le point même de l'attaque, de laquelle j'approchais. Je vis très
distinctement l'ordre de la bataille qu'entamaient trente pièces de
canon, en tête d'une division dont le général tomba blessé. Des
tressaillemens convulsifs saisirent mon corps; à ce terrible aspect, je
songeai à Ney; et à l'idée de la mort qui peut-être... j'étais déjà
tentée de maudire la gloire.
Certes, les Russes sont braves; ils le furent surtout à cette affreuse
boucherie d'Eylau: immobiles sous la mitraille, ils n'avançaient pas,
mais ils ne reculaient pas non plus. Toutefois cet héroïsme avait
quelque chose de stupide; ce n'était pas cet élan de confiance, cette
inspiration de victoire qui circule dans des bandes françaises. Après
trois heures, l'attaque était générale et acharnée. Les bataillons,
arrêtés par une chaussée, ne pouvaient avancer en ligne. En un instant,
sans perdre le pas, le premier rang fait feu, puis s'ouvre au milieu par
droite et gauche et va par les flancs rejoindre le dernier, tandis qu'un
autre rang le remplace en tête. Qu'on juge des ravages que tous les
coups portent dans les rangs; et cette manoeuvre que je décris peut-être
mal, mais à laquelle à cette heure il me semble que j'assiste encore,
s'exécuta avec une précision et un sang froid douloureusement
admirables. La neige tombait à gros flocons sur cette scène d'épouvante.
Hantz me conduisit par un chemin de traverse vers les débris du toit
d'une masure. Je descendis de cheval et voulus envoyer mon domestique
découvrir de quel côté nous pourrions attraper la route de Chomoditten,
vers laquelle devait se trouver le corps de Ney. Hantz refusa
obstinément d'obéir, disant: «Mort ou vif, je ne quitte point d'un pas
_ma_ jeune maître.» Je commençais à éprouver du malaise, et je voulais
remonter à cheval pour échapper par l'action à l'accablement de mes
pensées, lorsque des cris, un bruit épouvantable quoique lointain, nous
clouèrent à l'étrier, la bride en main. «Oh! m'écriai-je, c'est une
déroute, que je meure avant!--Non, voyez-vous, _ma_ jeune maître, ce
sont les Français qui nettoient la plaine.» Les cuirassiers s'étaient
élancés sur une redoute et avaient été repoussés par les Russes. Les
fantassins l'attaquèrent: c'était une émulation de valeur et de rage.
Nous étions derrière un escadron de la division Montbrun. Je résolus de
ne plus m'éloigner de cette muraille de braves, qui me paraissait le
plus sûr rempart. C'était le moment où tous les corps _donnaient_.
Que ceux qui n'ont pas vu de près une bataille se trompent quand ils
croient les chefs moins exposés que les soldats! J'ai surpris des
états-majors entiers, chargeant à la tête des divisions. Un instant la
cavalerie légère avait été mise en désordre et brisait ses carrés; tout
fut dans le même instant rétabli par l'intrépidité des officiers du plus
haut grade, restés fermes au poste. Les aides de camp, les ordonnances
volaient de toutes parts au milieu de l'obscurité et de la mort, avec
une intrépidité qui fait croire à toutes les fabuleuses descriptions des
poëtes.
Dépouillés d'une partie de leur artillerie, les Russes, après d'inouis
efforts, commençaient à fléchir; on les poussait avec fureur. Je ne
dirigeais plus ma marche, je suivais le torrent. Dans cette mêlée, je
fus reconnue par Caland, vaguemestre du 3e corps. Il me prit sous son
égide, et, loin de blâmer mon imprudence, il se mit à louer ce qu'il
appelait ma bravoure dans ces termes énergiques que je ne puis répéter
pour les salons, mais qui composent, sans le dégrader, le vocabulaire
des champs de bataille. Je demandai à Caland si l'on savait quelque
chose de Ney. «Il chasse les grenadiers de Woronsof. Si vous voulez
souper avec lui, il faudra l'aller chercher un peu loin.
«--Mais de quel côté? m'écriai-je.
«--Impossible en ce moment d'y aller. Vous êtes bien ici; je veux vous
enrégimenter.» Un ordre soudain vint l'enlever à ses joyeux propos.
On se battait depuis le matin, et il était déjà plus de trois heures; je
crus apercevoir les chasseurs à cheval de la garde: je m'approchai pour
m'en assurer, connaissant beaucoup leur colonel, le général
Lefebvre-Desnouettes. C'étaient la 4e et la 5e division de cavalerie
légère, qui, quelques minutés après, culbutèrent dans une charge jusqu'à
la réserve russe. Dans le moment régnait autour de moi une espèce de
calme, ou plutôt le bruit du canon et de la mousqueterie ne frappait
plus une oreille faite depuis six heures à leur tapage. J'étais alors
d'un sang froid qui, en me le rappelant ici à mon bureau, me semble
merveilleux, et que le lieu de la scène rendait tout naturel. Hantz me
força de prendre quelques gouttes d'eau-de-vie. Je déteste cette
boisson, mais en avaler une cuillerée suffit pour m'expliquer le juste
prix que les soldats y attachent. L'effet en est prompt; et si le
courage peut s'en passer, les forces en ont besoin.
Déjà les mouvemens de nos troupes en avant laissaient l'espace libre au
service rapide des ambulances. Je vis là l'intrépide Larrey au milieu de
ses prodiges, ses dignes camarades fouiller les monceaux de cadavres
dont la terre était jonchée, pour arracher et secourir tout ce qui
respirait encore. Hantz s'était mis au service des ambulances avec une
généreuse activité, quand tout à coup les colonnes s'ébranlent de
nouveau. Mon cheval m'emporte; Hantz l'aperçoit, et stimule encore sa
course par celle du sien qui me presse. La charge sonne; notre cavalerie
est au galop avec son impétuosité de feu. On ne tourne pas l'ennemi, on
l'enfonce de front. Les Russes, formés par leurs défaites mêmes,
tiennent bon avec un courage et une habileté dignes de leurs maîtres. À
Eylau, quoique vaincus, les Russes devinrent presque des rivaux.
J'avais toujours d'excellens pistolets et le sabre léger que Moreau me
donna lorsque je partis pour Kehl avec lui; armes innocentes, qui
n'avaient encore servi dans mes campagnes qu'à effrayer les hôtes
malgracieux qui voulaient trop me rançonner. Cette fois la mêlée, était
si chaude, que machinalement je me tins en garde, non pour frapper, mais
pour me défendre. Je crois même que, malgré cette attitude, je baissai
plusieurs fois la tête à la vue des coups terribles qui s'échangeaient
autour de moi; j'étais si serrée dans les rangs, que, perdant toute
raison, me voyant déjà foulée aux pieds des chevaux, je dégage ma main
par un mouvement rapide, je me précipite au plus fort de la mêlée et
reçois au-dessus de l'oeil gauche un coup de pointe qui me couvre le
visage de sang. Je ne sentis pas la douleur; mais la vue du sang me fit
mal. Aussitôt Hantz colle son cheval contre le mien, s'empare de ma
bride, et m'entraîne heureusement à cent pas en arrière.
Il est arrivé quelquefois à ma vanité de laisser croire que j'avais
gagné cette blessure en me défendant; mais ici je veux être vraie, comme
je le fus lorsque Ney me dit quelques jours après: «Ah! nous voilà
véritablement frères d'armes; cela vaut _la croix_!
«--Non, je vous assure, car je ne me suis trouvée là que parce que je ne
pouvais me retirer, et j'ai eu des frayeurs à mourir.
«--Quand on a peur on ne vient pas si près du danger.
«--Je croyais vous rejoindre...» Au fait, je me suis convaincue que
c'est un hussard français qui, entraîné par son cheval, le sabre à la
main, m'a appliqué le cachet du courage, que les soldats appellent _le
baptême_ de la gloire.
Je restai long-temps à cheval, la tête entourée d'un mouchoir, le visage
considérablement enflé. Je vis le champ de la victoire après celui du
carnage; jamais il n'y en eut de plus sanglant. Je mis pied à terre près
d'un tertre où j'eus occasion de contempler toute la bonté des soldats
français, si terribles dans l'action. Nous aperçûmes étendu un grenadier
russe levant les bras et poussant des murmures inintelligibles. Un jeune
soldat de la ligne, blessé à l'épaule, nous appela pour lui aider à
soulever le Russe et à lui présenter sa gourde. Hantz était déjà en
devoir d'exécuter les voeux de cette généreuse pitié; il soulève le
Russe, puis le replace vite avec un cri d'horreur: le mouvement venait
de terminer son agonie! «Allons, c'est fini, dit le soldat français;
pensons à nous.--Allez prendre le cheval de mon domestique, lui
répliquai-je.» Frappé du son de ma voix, il me regarde et ajoute: «Il
paraît que vous avez reçu un joli _atout_; et vous êtes une femme, je
crois?
«--Non pas, camarade.
«--Vous êtes donc de ceux qui ne prennent ni barbe ni moustaches? c'est
égal, vous êtes brave. Allons rejoindre l'ambulance. À quel général
êtes-vous? car vous êtes secrétaire sans doute.
«--Avec le général Nansouty, lui répondis-je pour en finir.
«--Oh! je ne suis pas surpris que vous ayez été si près; il ne se cache
pas celui-là.»
Nous marchions péniblement, car le froid était excessif, l'obscurité
déjà grande, les chemins épouvantables, et comme des montagnes d'hommes
et de chevaux sanglans, le canon grondant toujours au loin, et par rares
intervalles. C'est la gauche, répétait notre blessé; Ney est là, il n'en
aura pas non plus le démenti. Nous quittâmes notre camarade à un
misérable village où je voulais rester aussi, mais où Hantz ne voulut
pas que je m'arrêtasse, ayant, dit-il, trouvé mieux. En effet, nous
parvînmes à une maisonnette fort propre, où un brave homme et sa vieille
femme me prodiguèrent tous les soins que mon état rendait si
nécessaires. Comme tous les gens de campagne, la vieille avait des
prétentions médicales, et elle les exerça sur moi avec d'assez heureux
effets, au point que, le lendemain, l'aide-chirurgien qui survint, et
auquel je me confiai, me fit, par la douleur qu'il me causa, regretter
les bénignes compresses de mon premier et grotesque Esculape.
Je trouvai moyen, par l'intermédiaire d'un commandant d'artillerie, que
je ne nommerai point, parce que j'ai quelques raisons de croire que ma
prudence sera agréable à sa haute position actuelle, d'instruire Ney,
avec lequel il était intime, de ma position. Trois jours se passèrent
dans les tourmens d'un silence doublement inquiétant. Le soir du second
jour, j'eus à me tirer d'un événement fort naturel en pareil lieu et en
pareille circonstance, lequel n'eut pas de suite fâcheuse, mais éveilla
des craintes toutes nouvelles sur les dangers de mon étrange isolement.
La maison de mes hôtes, commode et bien pourvue, avait échappé, je ne
sais comment, à l'envahissement des réquisitions militaires. J'étais
dans une chambre basse, Hantz couché à mes côtés sur un matelas;
l'équipement de nos chevaux gisait par terre; mes pistolets et mon sabre
pendaient à la fenêtre: tout cet attirail masculin causa l'erreur
momentanée d'une escouade qui entra pour chercher un gîte. Les soldats
pénétrèrent dans la maison avec ce premier vacarme d'une occupation
militaire, qui s'apaise bientôt par le repos et un repas. À leur entrée
dans ma chambre, je fus un moment interdite, en voyant leur joie de
faire des prisonniers. J'avouai en riant au sergent qu'il se trompait,
et cet aveu de mon sexe me valut les louanges énergiques de l'érudit du
détachement, qui me déclara une Jeanne d'Arc. Un accueil bienveillant,
une large _bien-venue_, gagnèrent bientôt les bons procédés de la troupe,
et aucun excès ne fut commis.
J'eus à me louer particulièrement d'un sous-lieutenant de la troupe,
nommé Durozier. Il tempéra la gaieté que le repas et le vin commençaient
à rendre par trop militaire. J'avais montré à Durozier une lettre de
Ney, que je portais toujours sur mon coeur comme un talisman: c'était un
gage infaillible de respect dans toute l'armée. Il me conseilla de ne
pas rester ainsi exposée, car le lendemain les troupes devaient
augmenter en nombre. Je fus sur le point de demander une place dans les
bagages avec Hantz, et d'offrir nos chevaux aux officiers. Je n'en fis
rien heureusement, car dès le lendemain arriva une calèche envoyée par
Ney, pour me transporter vers le lieu où m'attendait le dédommagement de
tant de fatigues et de souffrances. J'oubliais tout, j'allais le revoir!
Je trouvais un charme secret dans mon abattement. Je pensais à la mort,
mais avec quelques délices; car la gloire me semblait, dans ce rêve, à
côté d'elle. C'était là de la souffrance, mais aussi de la volupté. Je
savais Ney victorieux, et je me croyais digne de lui, portant sur le
front l'irrécusable preuve de tout ce que j'avais fait pour m'approcher
de lui afin de contempler ses lauriers.
Je me séparai de mes hôtes avec reconnaissance... et avec joie. Je fus
placée dans une bonne calèche allemande comme dans un lit, accompagnée,
de mon fidèle Hantz et de deux domestiques. Je ne demandai pas où nous
allions... On était venu de _sa_ part; j'étais sûre de le voir, que
m'importaient la route, la distance, le temps, la fatigue? «Je vais le
voir, et il est victorieux!» Ces pensées étaient ma vie et mon courage.
Nous fîmes huit lieues environ par d'affreux chemins, en n'arrêtant
qu'une fois. Je ne faisais aucune question, et je défendais à Hantz d'en
faire. Nous approchions, suivant Hantz, de Leibberger, jolie ville dans
une direction opposée à Eylau. C'était déjà un soulagement que de
m'éloigner de ces champs où tant de précieux sang avait été versé.
Il était nuit quand la voiture tourna dans une cour spacieuse. On ouvrit
la portière; on m'enleva de la calèche. C'était Ney lui-même. Il me
déposa sur un lit de repos dans une salle basse. Je ne pouvais articuler
une parole; la souffrance, le bonheur, cette sorte d'abattement qui
s'empare de l'ame la plus vigoureuse au terme même de ses efforts, tout
cet amas confus de sentimens contraires formait cependant une extase de
repos et de félicité. Les regards, la voix de Ney, me disaient, et avec
quelle éloquence! que si j'éprouvais beaucoup, j'inspirais beaucoup à
celui que mon imagination n'avait jamais quitté, au héros dont la vie
était devenue comme mon ame, dont le souvenir était comme le ressort
secret de toutes mes démarches, et les paroles l'étincelle électrique de
toute mon existence! Eh bien! cette rencontre après la victoire était
l'abrégé, était la réalité, était en quelque sorte le dénouement de
toute ma vie.