Bataille d'Eylau.--Ma blessure.
Dès le commencement de la campagne, Ney avait repris cette habitude de
prodiges qui le mettait toujours au premier plan d'une armée de héros.
Génesbourg, d'abord; le lendemain Elchingen; puis Eylau. Quelles
incroyables péripéties de victoires et d'émotions! Au milieu de toutes
ces gloires, mon obscurité était encore glorieuse: j'étais fière d'être
ainsi confondue dans les rangs qui, électrisés par un chef invincible,
enlevèrent le formidable plateau dont la prise laissa Ulm sens défense.
Dans mon abnégation de vanité j'étais heureuse; ma gloire, à moi,
c'était un regard surpris au milieu des dangers, des fatigues et de la
mitraille. Que de fois, dans ces rares momens, arrachée aux devoirs pour
les donner au bonheur, Ney me répétait: «Pauvre Ida, comme vous voilà
faite! vous êtes partout; vous ne craignez donc rien?» Alors je lui
racontais tous mes moyens de pénétrer jusqu'à lui, mes intelligences
pour me trouver toujours près de l'attaque. En lui parlant ainsi, je
pressais contre mon coeur cette main terrible à l'ennemi et toujours
secourable au vaincu. Oh! que le courage, que les vertus guerrières vont
bien à l'amour! et qu'il y a loin de cette passion ressentie sur un
champ de bataille, de cet enthousiasme mêlé de périls, à la galanterie
musquée de ces colonels de l'ancien régime, qui brodaient au tambour!
Comme j'avais confié à Ney les services que m'avait rendus le général
Lariboissière, pour me faciliter les moyens de toujours l'approcher, il
se fâcha, en me renouvelant énergiquement l'ordre d'avoir aussi le
courage de ma consigne militaire. Je trouvais bien à cela un peu de
vanité; mais comme la mienne était de lui obéir, je lui promis tout ce
qu'il voulut. «Ayez un domestique sûr, me dit-il; avec lui, de l'or et
votre tête, vous devez vous passer de protections.»
Nous nous séparâmes pour nous rejoindre bientôt. J'eus le bonheur de
trouver à Magdebourg un excellent domestique qu'une affection naturelle
portait vers les Français. Je fus ainsi débarrassée de la nécessité de
recourir aux guides du pays. Hantz connaissait la Prusse, l'Allemagne et
le Tyrol, du doigt, suivant son expression. Il entra en fonctions par
refaire mon porte-manteau. Je lui payai un mois de gages d'avance,
désirant voir s'il n'avait pas l'habitude de boire, précaution
nécessaire avec les domestiques anglais et allemands. Je ne me souciais
pas d'être, au milieu de tous mes dangers, encore à la merci d'un
ivrogne. Mais Hantz était un phénix; il régala ses camarades, fit
honneur à la générosité française. Hantz ne parlait pas mal français; il
me pria même de ne jamais lui parler que dans cette langue; en quelques
mois il était presque devenu puriste.
Je craindrais de paraître barbare en prodiguant ici les descriptions de
toutes les scènes de carnage que traîne la guerre à sa suite, quand une
grande passion occupe le coeur, quand on a, pour ainsi dire, à débattre
sa propre existence sur ces horribles champs de la mort, dont je
supportais l'aspect sans trembler. Hantz, connaissant la rigueur du
climat, m'avait ménagé toutes sortes de précautions contre le froid.
Ainsi chaudement vêtue, chargée d'or, inaccessible à la crainte, les
obstacles de la route et de la saison ne faisaient que rendre plus vif
mon ardent désir de me rapprocher de celui dont un mot et un sourire
payaient cette vie de privations et de fatigues.
Encouragée par tant de courses heureuses, ne croyant rien d'impossible à
mon habitude des hasards, j'avançai vers Mohringue. La route était déjà
encombrée de bagages et de blessés. Chacun était si occupé de lui-même,
qu'on ne s'occupait guère de nous. Hantz me faisait passer pour un
négociant se rendant à Chomoditen. «Vous ne pourrez traverser, lui
criaient quelques soldats; les Russes y sont. On les délogera, criaient
d'autres; ils sont en bonnes mains, Ney les attaque.» Hantz, ayant son
thème fait, les excitait à parler; c'était travailler à mon bonheur, car
en écoutant les soldats pouvais-je entendre autre chose que _son_ éloge?
Les blessés retrouvaient dans leurs cris de souffrance des cris
d'admiration pour un chef adoré. Dans une de ces voitures inventées par
le génie de l'humanité[5] contre le génie de la guerre, un Russe, mêlé à
nos blessés, était aidé et pansé par ceux qui souffraient moins. Oh!
c'était un beau spectacle que celui de cette valeur compatissante, après
avoir été si terrible! J'avais gardé le silence, malgré mon admiration;
mais au moment de la halte à un village, j'oubliai mon rôle, en
demandant à un aide chirurgien, qui avait été atteint lui-même dans ses
intrépides fonctions, la permission de distribuer quelque argent pour
boire au succès. Il me regarda en souriant, et, en me conseillant de ne
pas aller plus loin, si je voulais éviter d'avoir besoin de son
ministère, il me dit: «J'y allais, et vous voyez que j'en suis revenu
blessé. L'ennemi est en nombre, on le culbutera; l'affaire sera chaude.
Ney est à l'avant-garde avec les plus braves; le soldat est exalté
jusqu'au délire.» On ne trouva que quelques jattes de lait à distribuer
à nos blessés. J'avais une gourde pleine de Madère; Hantz avait une
autre gourde pleine d'eau-de-vie: l'idée ne me vint pas que nous
pourrions en avoir besoin pour nous-mêmes. On trouva aussi quelques oeufs
qu'on arracha, à l'aide de quelques pièces d'argent, à une pauvre
paysanne. De tout cela il fut composé un délicieux breuvage militaire.
Chacun eut son verre, à l'exception de ce brave Hantz, qui en fit le
sacrifice avec une joie charmante.
Nous allions remonter à cheval et quitter nos camarades d'ambulance,
quand tout à coup nous fûmes entourés de troupes de différens corps, qui
se succédaient avec des cris de victoire. Ney venait de culbuter un
corps entier de Prussiens. Tout le monde se heurtait dans une route
étroite et mauvaise. Au milieu des chevaux et des bagages, j'aperçus une
femme habillée en jokey; elle avait quitté sa famille bien établie à
Hall pour suivre un sergent de grenadiers. Elle était d'une incroyable
beauté; et il n'y avait pas moyen que sa figure de vierge ne démentît
son déguisement. Elle fut bien joyeuse quand elle m'entendit lui
adresser quelques mots en allemand. Elle y répondit bien naïvement; mais
je ne veux pas affaiblir l'intérêt de sa petite narration, et je lui
conserve ses expressions exactes.
«Oui, madame, j'ai tout quitté, parce que du moment que Bussières
(c'était le sergent) m'eut dit qu'il m'aimait, je n'ai plus vu que lui
au monde. Je n'ai pas volé mes parens, car je n'ai emporté que mes
bijoux et les six cents ducats que ma mère m'a laissés en mourant;
Bussières dit que c'est assez pour être heureux en France. Il s'est déjà
tant battu sans être tué, qu'il échappera encore. S'il est blessé, je le
soignerai bien; et s'il meurt, je me tuerai: voilà pourquoi j'ai senti
qu'il fallait le suivre. Je voulais marcher à côté de lui, mais il m'a
dit que c'était défendu; alors il m'a fait voir cet habit; mais quand je
saurai où il doit se battre, alors je donnerai de l'argent à la
vivandière pour qu'elle me laisse distribuer l'eau-de-vie. Bussières dit
qu'elles n'ont peur de rien; et moi, aurai-je donc peur d'offrir à mon
amant ce qui pourra lui être bon?»
J'écoutais cette petite femme avec ivresse; je sentais et je me
promettais bien de faire comme elle. Nous étions près d'une espèce de
château; nous allions y faire halte, quand un commandement imprévu fit
tourner à gauche sur le flanc de la colonne. Nous aperçûmes le sergent
Bussières, qui était bien le type du grenadier français, tel qu'on l'a
vu, admiré, chanté et lithographié. La marche continua par des chemins
affreux: l'artillerie s'y embourba. Les nouvelles étaient assez peu
rassurantes; on allait bivaquer. «Il n'y a donc pas une maison ici?
dis-je à Hantz.--Non, monsieur (Hantz ne m'appela jamais autrement);
mais, avec un peu d'argent, je connais une bonne calèche qui pourra vous
en servir.» Je m'y logeai lestement, sans songer même au souper, me
fiant au zèle et à l'appétit de mon brave Hantz. Ma nouvelle amie de
bivac voulut absolument chercher son Bussières; mais au bout d'un quart
d'heure elle revint découragée. Je sentis, aux regrets plaisamment
exprimés par la pauvre petite, la triste vérité de cette maxime de
Larochefoucault, que, malgré la bonté de son coeur, _on trouve toujours_
dans le chagrin de ses amis quelque chose qui flatte. Ainsi, en voyant
la jeune Allemande revenir sans avoir pu voir son sergent, je sentis
moins amer l'éloignement qui me séparait de mon héros, du maréchal Ney.
À quatre heures on se remit en marche. Ma petite compagne était plus
fatiguée, et Hantz sut encore lui ménager une place sur un chariot. Les
troupes débouchaient de toutes parts. Qu'on imagine un amphithéâtre de
quinze lieues, couronné dans tous les sens de troupes de toutes armes,
l'immobilité imposante de ces masses, dont les évolutions étaient
pourtant si mobiles; qu'on se figure une femme comme perdue au milieu de
cette solitude vivante, et certes, si à mes incomplètes descriptions on
ne reconnaît pas la guerre, on reconnaîtra du moins l'empire des
passions à l'accumulation de ces images qui me semblaient alors simples
et naturelles.