CHAPITRE LXXVII.

Retour à Paris.--Le général Gardanne.--Départ pour l'Allemagne.--Mon

compagnon de voyage.

Après la paix de Presbourg, qui était venue suspendre les exploits de

Ney, je revins à Paris, où je pris un petit appartement dans le faubourg

Saint-Germain, n'allant jamais au spectacle, vivant fort retirée, ne

recevant personne, et heureuse, car je voyais Ney quelquefois. Son

projet était de me faire obtenir une place, pour les langues étrangères,

dans un des grands établissemens d'éducation élevés par la munificence

de Napoléon. J'avais beau lui montrer que mes campagnes n'étaient pas

des titres, ou plutôt étaient de singuliers titres à de pareilles

places, il insistait, et je ne le contrariais pas, parce que j'espérais

peu. Au commencement de 1806, il m'annonça qu'il était de nouveau appelé

à l'armée; que la campagne serait longue et rude; puis, me regardant

gaiement: «La ferez-vous, celle-là?--Belle question! vous me défendriez

de la faire, que je la ferais encore; au moins si vous êtes blessé,

trois cents lieues ne nous sépareront pas.

«--Écoutez, mon amie, je vous laisse vivement recommandée à un ami qui,

dans quelques jours, dirigera votre départ.» Je fus un peu étonnée quand

je sus que l'ami auquel Ney devait me recommander était le général

Gardanne, que j'avais vu en Italie, dont Moreau appréciait la bravoure,

mais dont le ton plus que brusque m'avait toujours choquée, leste quand

il voulait plaire, rude quand on ne lui plaisait pas.

Ney me dit en riant: «Mais, malgré ses manières, il est gouverneur des

pages de l'Empereur.

«--Tout de bon?

«--Je vous le jure.

«--Voilà des élèves à brillante école!

«--On ne veut pas faire des petits abbés de ces jeunes gens, mais de

braves et solides militaires. Voyez-vous, ma chère, vous parlez du

Gardanne général républicain, et moi je parle du Gardanne de cour; vous

reconnaîtrez vous-même la différence. Nous avons tous un peu subi la

métamorphose. Moi-même, n'ai-je pas le ton plus doux? Nous sommes tous,

tant bien que mal, déguisés en courtisans; cela est bien bizarre,

n'est-ce pas?

«--Non, tout est bien, parce que tout sied à la valeur française.

«--Du reste, soyez tranquille; Gardanne est un ami, il vous recevra

bien; il vous a vue avec Moreau, et la reconnaissance sera piquante.

Parlez-lui du passage du Mincio, qu'il traversa avec cent grenadiers

ayant de l'eau jusqu'au menton, et de sa bonne fortune après la bataille

d'Arcole.

«--Mais vous n'étiez pas là.

«--N'importe, j'ai tout su de la personne elle-même: une fort jolie

Piémontaise, ma foi! parente du comte de la Roquette, de Turin.»

Ney partit, et les heures commencèrent à me paraître des semaines.

J'écrivis au général Gardanne; il me répondit, en me priant de passer au

château le lendemain. Il occupait un entresol du pavillon Marsan.

J'attendis quelques minutes, et Gardanne parut. Je le trouvai bien

vieilli et bien changé: c'était vraiment un prodige, une politesse de

l'_oeil de boeuf_. Apparemment que je ne lui parus pas aussi changée, ce

qui amena une discussion assez singulière, et un échange de propos

galans qui me firent craindre d'accepter son égide pour le voyage; et en

effet mes mesures furent prises autrement. Je chargeai mes connaissances

de m'indiquer un officier avec lequel je pusse partager les frais et les

inconvéniens du voyage. La personne qu'on m'indiqua et qui vint me voir

tomba à l'instant même d'accord sur les conditions. C'était un officier

de hussards, depuis général de brigade. Déry, c'était son nom, me

prévint qu'aux frontières nous ne pourrions continuer la route dans la

même calèche, _les femmes à la suite_ étant proscrites; mais il me

promit d'arranger tout pour le mieux.

Déry, dont la curiosité avait été vivement piquée par ma démarche

mystérieuse, fut cependant d'une discrétion parfaite. Bien éloigné de

cette banale galanterie, qui se croit obligée d'avoir des hommages pour

toutes les femmes, il se contentait de me montrer la plus cordiale

amitié. Quand nous descendions de calèche, il me laissait tranquillement

sauter à bas de la voiture, comme si j'eusse été un aide de camp. «Je

suis, me disait-il, bien peu galant avec vous; mais l'idolâtrie que j'ai

pour votre sexe me rend incapable de soins pour un pantalon, de

tendresse pour une cravate noire, de folie pour une casquette. Vous êtes

trop bien en homme pour être une femme dangereuse.

«--J'en crois votre franchise, et je suis de votre avis: une _femme

garçon_ est moins gênante, mais elle est moins jolie.

«--Vous allez trop loin; cet effet-là n'est pas général, il est chez moi

seulement personnel.

«--Malgré cela, je vous assure que ce n'est point là mon costume de

conquêtes, ce n'est que mon habit de campagne.

«--Mais ces campagnes, quel motif vous en a fait braver les fatigues et

supporter les tristes spectacles de la guerre?

«--Celui qui nous fait faire ce qu'à vous vous fait faire la gloire.

«--Vous allez rejoindre un amant?

«--Non, mais un ami qui le fut, qui ne doit plus l'être, et qui demeure

l'unique objet d'une admiration passionnée, le héros de mon imagination,

l'idole de mon coeur.

«--Heureux qui peut inspirer un sentiment si exalté et si exempt

d'égoïsme!»

J'avoue que je fus flattée de voir un peu Déry revenir de ses

préventions, sans aucune curiosité indiscrète; et je m'abandonnai au

plaisir de raconter ma vie militaire. Il la trouvait bien aventureuse et

bien étonnante. «Hélas! lui disais-je, elle ne sert peut-être qu'à faire

naître l'idée de quelques défauts, plutôt que celle des qualités

courageuses qu'elle a réclamées. Mon Dieu, un peu de repos vaudrait

mieux pour le monde; mais je ne regrette pas d'avoir fait comme j'ai

senti. Si j'avais encore le choix d'une destinée, je prendrais encore le

tumulte d'un sentiment passionné, même malheureux, de préférence à une

vie tranquille mais morte, sans exaltation et sans ressorts. Cet homme

qui m'inspire cet attachement qui vous semble extraordinaire viendrait à

me haïr demain, que son image resterait là gravée et suffirait aux

battemens de mon coeur.»

Déry avait deviné ce nom si cher qui m'occupait; il ne le prononça point

en signe d'intelligence; mais il prit plaisir à me vanter les exploits

de cette valeur qui chez Ney était presque fabuleuse, même parmi tant de

braves. Il m'indiqua adroitement un moyen sûr de faire connaître où

j'étais à celui que cherchait ma constance; mais je ne voulus point

l'employer: j'avais promis le mystère, et je voulus y être fidèle au

risque de mille dangers, de mille fatigues; au risque d'être mal jugée

et compromise.

Je ne parle point de la route, déjà attristée par les commencemens de

l'hiver; je dis seulement à Déry que la saison m'effrayait pour nos

pauvres soldats; que le froid serait excessif. «Bah! me répondait-il

avec toute la gaieté des camps, ils n'ont pas _le temps d'avoir froid_.»

Hélas! l'hiver n'a que trop prouvé plus tard qu'il était un ennemi, et

le seul qui pour nos armées serait invincible. Il a fallu tous les

élémens conjurés pour que notre France fût abattue. Et alors, que de

noms chers à mon coeur sont entrés dans l'histoire! Ce brave Déry, lui

aussi, fut moissonné à la fleur de l'âge, dans la fatale campagne de

Russie, terrible représaille de nos triomphes, plus terrible signal de

nos malheurs!

Je ne sais si je me trompe, mais les peuples ne recommenceront plus rien

de pareil aux grandes destinées que nous avons vues finir! D'autres

gloires pourront naître, mais jamais la gloire des armes ne retrouvera

ces marches rapides du Tage à la Neva, cette course dans toutes les

capitales devenues comme des casernes françaises. Est-il une épopée à la

hauteur d'une telle histoire?

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 22 / 40 题