Retour à Paris.--Le général Gardanne.--Départ pour l'Allemagne.--Mon
compagnon de voyage.
Après la paix de Presbourg, qui était venue suspendre les exploits de
Ney, je revins à Paris, où je pris un petit appartement dans le faubourg
Saint-Germain, n'allant jamais au spectacle, vivant fort retirée, ne
recevant personne, et heureuse, car je voyais Ney quelquefois. Son
projet était de me faire obtenir une place, pour les langues étrangères,
dans un des grands établissemens d'éducation élevés par la munificence
de Napoléon. J'avais beau lui montrer que mes campagnes n'étaient pas
des titres, ou plutôt étaient de singuliers titres à de pareilles
places, il insistait, et je ne le contrariais pas, parce que j'espérais
peu. Au commencement de 1806, il m'annonça qu'il était de nouveau appelé
à l'armée; que la campagne serait longue et rude; puis, me regardant
gaiement: «La ferez-vous, celle-là?--Belle question! vous me défendriez
de la faire, que je la ferais encore; au moins si vous êtes blessé,
trois cents lieues ne nous sépareront pas.
«--Écoutez, mon amie, je vous laisse vivement recommandée à un ami qui,
dans quelques jours, dirigera votre départ.» Je fus un peu étonnée quand
je sus que l'ami auquel Ney devait me recommander était le général
Gardanne, que j'avais vu en Italie, dont Moreau appréciait la bravoure,
mais dont le ton plus que brusque m'avait toujours choquée, leste quand
il voulait plaire, rude quand on ne lui plaisait pas.
Ney me dit en riant: «Mais, malgré ses manières, il est gouverneur des
pages de l'Empereur.
«--Tout de bon?
«--Je vous le jure.
«--Voilà des élèves à brillante école!
«--On ne veut pas faire des petits abbés de ces jeunes gens, mais de
braves et solides militaires. Voyez-vous, ma chère, vous parlez du
Gardanne général républicain, et moi je parle du Gardanne de cour; vous
reconnaîtrez vous-même la différence. Nous avons tous un peu subi la
métamorphose. Moi-même, n'ai-je pas le ton plus doux? Nous sommes tous,
tant bien que mal, déguisés en courtisans; cela est bien bizarre,
n'est-ce pas?
«--Non, tout est bien, parce que tout sied à la valeur française.
«--Du reste, soyez tranquille; Gardanne est un ami, il vous recevra
bien; il vous a vue avec Moreau, et la reconnaissance sera piquante.
Parlez-lui du passage du Mincio, qu'il traversa avec cent grenadiers
ayant de l'eau jusqu'au menton, et de sa bonne fortune après la bataille
d'Arcole.
«--Mais vous n'étiez pas là.
«--N'importe, j'ai tout su de la personne elle-même: une fort jolie
Piémontaise, ma foi! parente du comte de la Roquette, de Turin.»
Ney partit, et les heures commencèrent à me paraître des semaines.
J'écrivis au général Gardanne; il me répondit, en me priant de passer au
château le lendemain. Il occupait un entresol du pavillon Marsan.
J'attendis quelques minutes, et Gardanne parut. Je le trouvai bien
vieilli et bien changé: c'était vraiment un prodige, une politesse de
l'_oeil de boeuf_. Apparemment que je ne lui parus pas aussi changée, ce
qui amena une discussion assez singulière, et un échange de propos
galans qui me firent craindre d'accepter son égide pour le voyage; et en
effet mes mesures furent prises autrement. Je chargeai mes connaissances
de m'indiquer un officier avec lequel je pusse partager les frais et les
inconvéniens du voyage. La personne qu'on m'indiqua et qui vint me voir
tomba à l'instant même d'accord sur les conditions. C'était un officier
de hussards, depuis général de brigade. Déry, c'était son nom, me
prévint qu'aux frontières nous ne pourrions continuer la route dans la
même calèche, _les femmes à la suite_ étant proscrites; mais il me
promit d'arranger tout pour le mieux.
Déry, dont la curiosité avait été vivement piquée par ma démarche
mystérieuse, fut cependant d'une discrétion parfaite. Bien éloigné de
cette banale galanterie, qui se croit obligée d'avoir des hommages pour
toutes les femmes, il se contentait de me montrer la plus cordiale
amitié. Quand nous descendions de calèche, il me laissait tranquillement
sauter à bas de la voiture, comme si j'eusse été un aide de camp. «Je
suis, me disait-il, bien peu galant avec vous; mais l'idolâtrie que j'ai
pour votre sexe me rend incapable de soins pour un pantalon, de
tendresse pour une cravate noire, de folie pour une casquette. Vous êtes
trop bien en homme pour être une femme dangereuse.
«--J'en crois votre franchise, et je suis de votre avis: une _femme
garçon_ est moins gênante, mais elle est moins jolie.
«--Vous allez trop loin; cet effet-là n'est pas général, il est chez moi
seulement personnel.
«--Malgré cela, je vous assure que ce n'est point là mon costume de
conquêtes, ce n'est que mon habit de campagne.
«--Mais ces campagnes, quel motif vous en a fait braver les fatigues et
supporter les tristes spectacles de la guerre?
«--Celui qui nous fait faire ce qu'à vous vous fait faire la gloire.
«--Vous allez rejoindre un amant?
«--Non, mais un ami qui le fut, qui ne doit plus l'être, et qui demeure
l'unique objet d'une admiration passionnée, le héros de mon imagination,
l'idole de mon coeur.
«--Heureux qui peut inspirer un sentiment si exalté et si exempt
d'égoïsme!»
J'avoue que je fus flattée de voir un peu Déry revenir de ses
préventions, sans aucune curiosité indiscrète; et je m'abandonnai au
plaisir de raconter ma vie militaire. Il la trouvait bien aventureuse et
bien étonnante. «Hélas! lui disais-je, elle ne sert peut-être qu'à faire
naître l'idée de quelques défauts, plutôt que celle des qualités
courageuses qu'elle a réclamées. Mon Dieu, un peu de repos vaudrait
mieux pour le monde; mais je ne regrette pas d'avoir fait comme j'ai
senti. Si j'avais encore le choix d'une destinée, je prendrais encore le
tumulte d'un sentiment passionné, même malheureux, de préférence à une
vie tranquille mais morte, sans exaltation et sans ressorts. Cet homme
qui m'inspire cet attachement qui vous semble extraordinaire viendrait à
me haïr demain, que son image resterait là gravée et suffirait aux
battemens de mon coeur.»
Déry avait deviné ce nom si cher qui m'occupait; il ne le prononça point
en signe d'intelligence; mais il prit plaisir à me vanter les exploits
de cette valeur qui chez Ney était presque fabuleuse, même parmi tant de
braves. Il m'indiqua adroitement un moyen sûr de faire connaître où
j'étais à celui que cherchait ma constance; mais je ne voulus point
l'employer: j'avais promis le mystère, et je voulus y être fidèle au
risque de mille dangers, de mille fatigues; au risque d'être mal jugée
et compromise.
Je ne parle point de la route, déjà attristée par les commencemens de
l'hiver; je dis seulement à Déry que la saison m'effrayait pour nos
pauvres soldats; que le froid serait excessif. «Bah! me répondait-il
avec toute la gaieté des camps, ils n'ont pas _le temps d'avoir froid_.»
Hélas! l'hiver n'a que trop prouvé plus tard qu'il était un ennemi, et
le seul qui pour nos armées serait invincible. Il a fallu tous les
élémens conjurés pour que notre France fût abattue. Et alors, que de
noms chers à mon coeur sont entrés dans l'histoire! Ce brave Déry, lui
aussi, fut moissonné à la fleur de l'âge, dans la fatale campagne de
Russie, terrible représaille de nos triomphes, plus terrible signal de
nos malheurs!
Je ne sais si je me trompe, mais les peuples ne recommenceront plus rien
de pareil aux grandes destinées que nous avons vues finir! D'autres
gloires pourront naître, mais jamais la gloire des armes ne retrouvera
ces marches rapides du Tage à la Neva, cette course dans toutes les
capitales devenues comme des casernes françaises. Est-il une épopée à la
hauteur d'une telle histoire?