Nouvelles courses dans le Tyrol.--Scène d'espionnage.--Madame Pâris.--Le
général Delzons.--Courtes entrevues avec Ney.--Souvenirs du général
Championnet.
Dans la maison où je logeais à Inspruck, il y avait une dame Murhauzen,
avec laquelle je parcourais le pays. Son fils paraissait avoir grand
peur des soldats français; mais cela était une frayeur de convention.
Enfin le jeune Murhauzen était un espion du cabinet autrichien. Avec un
peu de réflexion j'aurais dû le deviner; mais son air triste me trompa,
parce que je trouvais naturelle cette antipathie pour l'étranger. Mais
lorsque je découvris cela, il fallut toute la bonté de mon coeur pour ne
pas tout déclarer à l'autorité, et faire arrêter sur-le-champ les
coupables. Grâce à mon silence ils ne furent arrêtés que long-temps
après. Mais voici l'histoire de ce curieux espionnage dressé dans les
montagnes du Tyrol.
Un pavillon de la maison où je logeais à Inspruck avec la famille
Murhauzen était occupé par une femme que j'appellerai Pâris, parce
qu'elle était cousine du garde du corps qui donna si intrépidement la
mort à Lepelletier de Saint-Fargeau, pour son vote contre l'infortuné
Louis XVI. On la disait fort affligée d'une perte récente. En allant la
voir avec le désir de la consoler, j'avoue que je fus assez mal prévenue
par l'appareil fastueux de son deuil, l'élégance de son désespoir et les
grimaces de sa douleur. Madame Pâris ne savait pas qu'elle allait
débiter son roman devant un témoin de certaines circonstances dont elle
allait maladroitement s'étayer. Madame Pâris était jolie; en la voyant
et en l'entendant, on la reconnaissait bien pour une femme de
l'aristocratie; elle avait de fort bonnes manières et peu d'instruction.
Si elle avait su pleurer, madame Pâris m'eût facilement trompée; mais je
ne pus jamais croire à la douleur de ses yeux noirs, dont l'expression
n'était pas l'attendrissement.
Madame Pâris prétendait avoir suivi son mari à l'armée de Condé. À la
prise de Kehl, un chef de bataillon de l'armée républicaine l'avait
sauvée et conduite au général Joubert, qui la rendit à son père. Le
général Moreau avait fait exprès pour elle un voyage à Paris. Pénétrée
de tant de loyauté, elle avait trop loué devant son père ceux qu'il
haïssait comme ennemis de son parti, et l'avait quitté (ce qui était
pousser bien loin la reconnaissance). Après avoir perdu son mari
idolâtré, elle avait quitté les rangs des royalistes pour ceux des
républicains dans l'ardent désir de retrouver sa patrie, et de mourir
obscure aux lieux qui l'avaient vue naître.
Je la laissai dire sans l'interrompre, attendant qu'elle en vînt à ce
qu'elle voulait de moi; elle y vint: il s'agissait de lui donner mon
passe-port, où l'on arrangerait le signalement, ou bien de lui en
procurer un pour se rendre, en France. Regardant alors la veuve et ses
complices, je lui démontrai avec une désespérante exactitude tous les
mensonges de sa narration. «Vous prétendez avoir été sauvée aux environs
de Kehl par le général Joubert: il n'y était pas. C'était le général
Férino qui se battait contre l'armée de Condé, lorsque le prince Charles
fut repoussé vers Ettinger. Quant à Moreau, il était à l'armée de
Sambre-et-Meuse; il ne fit aucune démarche à Paris en faveur d'une veuve
d'émigré. Il en sauva plus d'un sur le champ de bataille, et je le sus;
mais jamais il n'a été question du roman que vous venez de me débiter.»
Après cet éclat, je vis la bassesse dans toute sa nudité. Il faut dire
ici que par prudence Ney avait voulu que je passasse pour la soeur d'un
des sous-officiers qui me remettait ses lettres. Cette circonstance
laissait de l'espoir à des gens qui ne connaissaient pas le soldat
français, et ce courage qui résiste à l'or comme aux boulets. Madame
Pâris crut devoir tout risquer.
«--J'ai, me dit-elle, une mission pour la France, qui sera payée au
poids de l'or en cas de succès. Il faut un passe-port et quelques moyens
de liaison avec des généraux français.» Murhauzen ajouta que mon
dévouement me vaudrait une haute protection. Rien ne me fut pénible
comme le visage heureux de ce jeune homme, si jeune jouant la trahison.
«Eh bien! belle dame, me dit madame Pâris, en me tendant la main,
êtes-vous _des nôtres_?»
Je lui déclarai, en reculant, mon indignation contre de tels moyens de
fortune, et ma résolution de les en faire repentir s'ils ne quittaient
Inspruck dans les vingt-quatre heures.
«Je saurai bien me faire protéger,» répondit madame Pâris.
«--Et moi me faire croire en dépit de vos protections, parce que ceux à
qui je parlerai de vos menées savent que j'en suis incapable.
«--Vous faites bien l'importante, pour la parente d'un sous-officier qui
suit l'armée!
«--Eh bien! vous qui êtes si distinguée par les manières et si peu par
les sentimens, partez cette nuit même, ou demain vous êtes arrêtée.»
Murhauzen me saisit par la main, et, me voyant si intraitable, descendit
aux supplications pour m'engager à tout le moins au silence.
«Pas au delà de deux fois vingt-quatre heures,» fut ma réponse.
Lorsque le lendemain je me préparais à changer de logement, la femme qui
vint me servir mon thé m'annonça que la famille Murhauzen était partie
depuis quatre heures du matin avec la dame française du pavillon.
Je me décidai à prendre un nouveau logement; mais ne pouvant prévenir
Ney de ce qui m'était arrivé que le soir, je fus aise de ce retard par
la crainte que, si je l'eusse vu de suite, mon secret ne me pesât, et
par l'espoir, que quand je parlerais, les coupables du moins auraient eu
le temps nécessaire de pourvoir à leur sûreté.
Quand je vis Ney, j'eus un moment d'inquiétude sur la manière dont il
recevrait ma tardive confidence. Qu'elle fut heureuse, ma surprise,
lorsque je l'entendis, au lieu de me blâmer, m'approuver avec éloges, en
me recommandant le secret! «Ils sont loin, me dit-il; j'en suis bien
aise. Je ne les crois pas dangereux; mais le fussent-ils, j'aime mieux
qu'ils soient arrêtés ailleurs qu'ici, et je préfère surtout ne jamais
vous devoir de pareils avertissemens.» Il me rappela ma rencontre avec
H*** à Belsona, en ajoutant: «C'est de la même clique. Il y a autour de
l'armée une fourmilière d'intrigans et d'espions, comme au temps des
représentans du peuple. C'était alors pour nous dénoncer; maintenant
c'est pour épier nos sentimens à l'égard de Napoléon. Eh! mon Dieu,
est-ce que le soldat s'inquiète des hommes? il ne voit que son pays, et
il y est fidèle et partout et sous tous les régimes.» Je m'enivrais au
son de ces nobles paroles. Que Ney était beau quand il parlait de gloire
et de patrie!
Ney m'annonça qu'il me ferait partir le lendemain, me défendant de me
lier avec qui que ce fût pendant les séjours que je ferais durant la
campagne. Il me donna une lettre pour le général Godinot[3], son ami,
homme aimable et bon, que je ne vis qu'à Ulm, après avoir perdu la
lettre qui me recommandait à lui.
Il ne m'arriva rien de bien extraordinaire dans cette campagne. Ce fut
une vie de fatigues que le délire de la gloire et de la passion pouvait
seul faire supporter, mais que je soutenais par un courage qui n'avait
que la courte mais bien douce récompense d'une surprise et d'un regard.
J'avais abattu mes cheveux; le soleil avait bruni mon teint; mon air
enfin avait pris quelque chose de si viril, que Ney me disait souvent:
«Si vous ne parliez pas, je défierais qu'on vous reconnût pour ce que
vous êtes, surtout à cheval.» J'en fis l'expérience, et d'une manière
curieuse, dans cette campagne, à la défense de Cattaro, où commandait le
général Delzons[4], avec qui j'avais eu des relations d'amitié. Me
voyant, au moment d'un repas militaire, _payer l'eau-de-vie_ à tout le
groupe qui entourait la cantinière, vrai modèle de celle qu'a chantée
notre Béranger, il demanda: Quel est ce jeune homme, _ce petit
homme-là_? Général, répondit l'Hébé militaire, _c'est un Parisien qui
veut se faire apprenti soldat; il paie largement sa bien-venue, mais il
ne boit pas_. En effet, ni l'exemple ni la fatigue n'influèrent sur mes
habitudes, et je n'eus jamais recours à cette ressource de forces
factices.
J'ai appris plus tard, et de Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, que
l'épisode d'espionnage, que je viens de raconter dans ce chapitre, que
le salut que durent à Inspruck des misérables à ma généreuse négligence,
que toute cette affaire, enfin éventée par la police impériale, excita
quelque refroidissement dans la faveur dont Ney était à si juste titre
honoré pour ses grands talens et sa bravoure. Il continua à se couvrir
de gloire à Magdebourg, à Iéna, à Friedland, à Eylau; mais Regnaud, en
me parlant de cette affaire, m'avoua qu'il n'avait fallu rien moins que
tout cela pour sauver Ney d'une disgrâce complète. On avait cru que Ney
avait été d'accord pour laisser échapper Murhauzen; et, lorsque
j'attestai à Regnaud que je n'avais confié à Ney cette intrigue qu'après
la fuite des coupables, il s'emporta au point de me déclarer que le
devoir de Ney était de me faire arrêter et conduire à Paris pour cause
de non-révélation. On voit que Regnaud de Saint-Jean-d'Angely n'avait
pas dévié en fait de dévouement.
«Ney, lui dis-je, est un grand capitaine, et n'est point un fin
politique; il n'a jamais vu ni connu ce Murhauzen, pas plus que la dame
Pâris.» Aussi j'avoue que je fus saisie d'un effroi involontaire quand
il ajouta: «Comment se fait-il qu'on ait trouvé dans les papiers de cet
homme une lettre adressée au général Dallemagne, questeur du corps
législatif, où il était fortement question de la haute protection de Ney
pour une émigrée?» Dans cette affaire, comme dans celle d'Hervas, je fus
embarrassée, ainsi que cela arrive plus qu'on ne croit à l'innocence;
j'expliquai à Regnaud qu'il se pourrait qu'une lettre de moi au général
Dallemagne eût été égarée; qu'en effet j'avais long-temps entretenu,
quoique à de grands intervalles, avec cet officier une correspondance;
mais que je répondais qu'elle avait été exempte de toute réflexion
politique.
À propos de correspondance, j'ai omis d'en mentionner une qui fut assez
active entre moi et l'un des plus grands capitaines de la révolution,
dont le nom n'a point encore figuré dans ces Mémoires, parce que, à vrai
dire, le fait de cette correspondance, ne se rattachant point à une
passion, m'est resté comme un souvenir plus tranquille et en quelque
sorte moins pressé; il s'agit du général Championnet. Je l'avais connu
bien long-temps avant le 18 brumaire; il passait pour Jacobin; je ne me
suis jamais aperçue que d'une chose, c'est qu'il avait fort bon coeur, de
l'esprit naturel, une imagination brûlante, le goût effréné de la
lecture. Un peu de vanité flattée m'avait conduite à cette amitié assez
vive, qui ne fut jamais qu'épistolaire. Fils naturel d'un avocat
distingué, Championnet était fort plaisant quand il parlait de sa
naissance; en général, il contait d'une manière fort originale. Du
reste, de la plaisanterie passant à l'enthousiasme, il citait volontiers
Plutarque après un lazzi. Il avait eu une liaison à Dusseldorf. Rien
n'était amusant comme le tableau tracé par lui de cette liaison, et de
la rivalité qu'elle avait amenée entre lui et Suchet. Venant de battre
les Autrichiens à Fenestrelles, il m'écrivait: «_On a voulu me souffler
ma belle et ma gloire; mais le petit Championnet a prouvé qu'il sait
conserver les deux. Pourtant,_ chère _frère d'armes, je me lasse du
métier; car nous avons bien l'air de ne nous être tant épuisés qu'afin
seulement de devenir libres pour un nouvel esclavage._» Je reçus encore
quelques lettres de lui après la journée du 18 brumaire, sur laquelle il
s'exprimait avec beaucoup de noblesse et d'indignation. Quand je passais
auprès de Ney quelques momens un peu tranquilles, il était bien rare
qu'il ne me parlât point de Championnet, dont il estimait la fière
indépendance. Ce qui lui échappait dans ses effusions me fit long-temps
croire que lui aussi était plus républicain qu'il ne lui convenait
ensuite de le paraître.