CHAPITRE LXXV.

Départ de Milan.--Voyage dans le Tyrol.--Épisodes de ce voyage.

Je quittai Milan vers la fin de juin 1805; je m'arrêtai quelques jours à

Vérone, et passai de là dans le Tyrol, la vie tranquille et sédentaire

m'étant impossible. Je sentais le besoin de me rapprocher du théâtre de

notre gloire, pour laquelle se préparait une nouvelle campagne, qui

devait avoir aussi ses lauriers pour l'objet de mes voyages. Mon désir

de revoir Ney n'était pas cette fois sans l'hésitation de quelques

remords. J'avais beau me répéter que n'étant liée avec lui que d'une

amitié fraternelle, je n'avais rien à me reprocher; je n'en passai pas

moins quelques mois avant d'aller le rejoindre!

Je pris à Vérone un domestique italien; j'achetai deux magnifiques

chevaux, je m'habillai en homme; et réduisant mon attirail à un simple

porte-manteau, j'entrepris la visite du Tyrol comme on ferait une

promenade à Vincennes. À Vérone, un pont sépare seul l'Autriche des

États cisalpins. La bourse bien garnie, c'est de là que je recommençai

mes caravanes guerrières. Dès la première dînée, l'inexactitude des

comptes me fit mal augurer de mon élégant domestique: je le congédiai,

sentant le besoin, dans une contrée si sauvage, de ne pas ajouter encore

à mes dangers. Je le remplaçai par deux bons guides, qui parlaient

l'italien et l'allemand. J'aurais voulu passer ma vie à courir de la

sorte. Chemin faisant, je me faisais raconter les exploits de ces

admirables chasseurs de chamois, dont quelques uns ne dépareraient point

l'histoire des héros. Les Français étaient venus jusqu'à Melwald, et mes

guides n'eurent garde de me laisser ignorer les prodiges de valeur de

leurs compatriotes. Au récit naïf de cette bravoure ignorée, je faisais

des voeux pour qu'un peuple si franc et si noble échappât aux désastres

d'une invasion nouvelle. Oui, je l'avoue, au milieu de ce pays, j'avais

quelque regret à nos triomphes, dont il eût été la victime. J'obtins des

détails curieux sur une montagne digne de la réputation du Saint-Bernard

ou du Mont-Blanc; et, comme aucune folie ne devait m'être interdite, je

résolus d'y aller en pélerinage, et courus grand risque d'y terminer le

pélerinage de ma vie.

Je cheminais au milieu de mes rêveries et des rochers. À chaque pas

quelques ruisseaux se mêlent aux inégalités du terrain et aux accidens

d'une nature sauvage. Souvent les fentes des rochers sont couronnées de

fruits et de légumes qui y croissent; mais le seul chasseur de chamois

ose semer et recueillir dans des lieux où la mort est si voisine de la

vie. Des ceps de vignes se courbent en arcades; des fleurs grimpent en

festons autour d'arbres vieux et agrestes; enfin, c'est un spectacle

vraiment romantique que celui du Tyrol. Je croyais retrouver les champs

de Vallombrosa, les champs de mon enfance; et, bercée mollement par le

charme des souvenirs et la magie des émotions, je laisse tomber la bride

sur le cou de mon cheval, qui, effrayé, se jette de côté et me fait

rouler sur le courant d'un précipice. J'étais perdue, si mon brave

tyrolien, rapide comme la pensée, ne se fût élancé sur le fragment

chancelant d'un rocher. Tout cela fut un éclair, et je n'eus même peur

que par réflexion. Mon brave tyrolien en eut plus que moi; et sa joie de

m'avoir sauvé la vie fut aussi vive que bruyante.

Je ne voulus pas, dans le premier moment, diminuer la joie de ce brave

homme par l'expression de la douleur que j'avais éprouvée; mais quand il

s'agit de remonter à cheval, il me fut impossible de poser la main sur

la selle: j'avais l'épaule démise, et déjà elle enflait

considérablement. Mon pauvre guide cherchait à me rassurer en me disant

qu'au prochain village nous trouverions un paysan célèbre par des cures

miraculeuses, et qu'il irait le chercher. Rien n'était moins fait pour

me tranquilliser, car je sais que pour ces sortes de cures la foi est

indispensable, et j'en manque totalement en médecine. J'avais donc

encore, outre mon mal, le mal de la peur.

Mon guide me conduisit cependant à une maison fort propre, où bientôt je

fus entourée de toute une famille empressée à me prodiguer tous les

soins. L'homme aux miracles ne tarda point à paraître; son aspect

m'inspira plus de confiance que l'histoire de ses guérisons; et dès

qu'il m'eut adressé quelques explications sur son art ou plutôt sur son

expérience, en fort bon Toscan, je lui livrai mon bras avec une espèce

de sécurité fort résignée. J'étais habillée en homme, je voyageais

seule, il fallait bien que j'eusse la vanité d'un courage un peu viril.

Le brave homme voulut bien l'admirer; et, quand au bout de dix jours,

entièrement guérie, ne souffrant plus, je lui offris vingt louis, il en

prit deux. Il avait cependant une nombreuse famille et une fille veuve

avec cinq enfans en bas âge. Je voulus me faire conduire auprès de cette

femme intéressante, et je me trouvai heureuse de lui laisser des marques

de ma reconnaissance pour son père si désintéressé.

Les femmes du Tyrol sont fort belles; mais elles se coiffent de manière

à s'enlaidir. Qu'on se figure de jolies têtes, couvertes d'un grand

chapeau à trois cornes rabattu par derrière. La jeune veuve était

heureusement dépourvue, quand je la vis, de cet ornement national.

«Hélas! me disait-elle à chaque mot de consolation que je lui exprimais,

je n'ai pas même le triste et dernier bonheur de pleurer sur la tombe de

mon mari, d'y placer l'image révérée de sa patronne. Vous allez en

Italie, fuyez les Français: partout ils portent la mort.» Je me gardai

bien de lui répondre que ma vie, mon bonheur, étaient dans leur camp et

tous mes voeux pour leur gloire. Je quittai ces bonnes gens comblée de

bénédictions, heureuse de leur laisser un peu de cet or, qui ne vaut que

par les bienfaits qu'il permet.

Nous étions à un quart de lieue du couvent des moines de Wiltare,

lorsqu'un chasseur aborda mon guide, et lui dit en allemand: «Nous

allons encore nous battre: les Français vont marcher sur Inspruck. Mon

frère arrive de Hall; j'aime mon pays, mais je suis si las des

tracasseries sur la chasse, que pour rien je m'enrôlerais avec eux.

«--Et moi, pour moins que cela, reprit mon guide en faisant un geste

d'exécution, je vous planterais ce plomb dans le crâne... Un chasseur

tyrolien trahir son pays!»

Je ne parvins qu'avec peine à leur faire entendre raison à tous deux;

j'en vins à bout néanmoins avec une franchise égale à la leur.

Je m'installai dans une auberge, et de là je continuai à parcourir le

pays. Dans une de mes courses, je fis la rencontre d'un Français que

j'avais vu à Milan, où il était attaché à M...; il me dit qu'il

voyageait pour son plaisir; la connaissance fut bientôt faite. J'étais

charmée d'avoir un compagnon de route, et L..., quoique d'un extérieur

assez peu prévenant, avait assez d'esprit pour rendre la société

agréable. Nous quittâmes Botzen pour aller à Leit, où nous nous amusâmes

beaucoup de l'air imposant et mystique de notre hôte, qui, en nous

servant un quartier de chevreuil, nous racontait très gravement les plus

étranges choses sur un roc du pays, d'où un ange avait fait descendre

l'empereur Maximilien, pendant une chasse. En nous exaltant son vilain

taudis, il nous parlait d'Inspruck comme d'un cloaque, et il n'avait pas

tort. Mais quand je vis cette ville, pouvais-je ne pas la trouver belle,

malgré sa laideur? elle retentissait des cris de victoire de nos braves,

et leurs drapeaux y flottaient mêlés à des drapeaux enlevés à l'ennemi!

La bonne ville d'Inspruck eut bientôt l'air d'une ville française, où se

faisait le recrutement. Avec un peu de jargon allemand, je trouvai dans

cette même ville à me loger très agréablement à côté du célèbre

minéralogiste Schasser, dont je visitais le cabinet avec un peu

d'érudition empruntée, qui me faisait fort bien accueillir. Me faufilant

à travers des haies, j'aperçus Ney au milieu d'un brillant état-major.

Son rapide sourire, sans gestes, sans parole, exprima tout ce qu'il

sentait. Je reçus, en entrant, deux lignes où il me demandait si je ne

me lasserais pas de ma vie errante, si j'étais de fer, pour préférer

tant de fatigues aux plaisirs du repos. Je répondis par ces vers d'un

vieux poème italien que je m'occupais à traduire:

Je préfère toujours, en suivant un héros,

La fatigue aux plaisirs et la gloire au repos.

Je le vis un moment le soir; il me fit raconter ma chute et ma guérison

miraculeuse; Y croyez-vous? me dit-il.

«--Mais je crois aux miracles que je vois.

«--S'il en est ainsi, votre homme est précieux; je m'en vais l'attacher

à l'armée.

«--Il vous fera volontiers grâce de cet honneur: les Tyroliens aiment

trop leurs montagnes.

«--Et nous aussi: c'est pour cela que nous en avons délogé les

Autrichiens.»

Quand je lui parlai du Français que j'avais rencontré dans les

montagnes, il m'adressa les plus minutieuses questions.

«N'auriez-vous pas remarqué qu'il se soit mis en rapport avec les gens

du pays?

«--Cela lui eût été difficile, car il ne sait pas un mot d'italien, et

encore moins d'allemand.

«--Lui avez-vous dit que vous me connaissiez?

«Comment pouvais-je confier à un étranger ce que vous m'avez priée de

taire même à l'amitié?

«--Vous savez, ma pauvre amie, quoique vous ne recueilliez que

d'incroyables fatigues de votre attachement pour moi, combien il

m'importe qu'on l'ignore.

«--Pour revenir à mon compagnon de voyage, je vais m'en débarrasser,

puisqu'il vous paraît suspect.

«--Je crois que c'est un espion.

«--Bah! il serait venu ainsi se jeter dans la gueule du loup?

«--Il ne vous parlait pas de l'armée, de l'Empereur?» Me voyant résolue

à retourner en France avant la fin de la campagne, Ney m'engagea du

moins à m'établir dans une ville; je le promis et n'en fis rien: il me

retrouva partout en chevalière errante.

Je fus pendant mon séjour dans ces contrées, et avec toute ma finesse

moitié italienne, moitié française, mise en défaut par deux Allemands

qui étaient pourtant bien de leur nation, et qui n'en avaient que plus

beau jeu avec moi. L'esprit, qui donne des lumières, donne aussi une

certaine confiance qui vous rend plus souvent dupes que les sots. J'en

fis l'expérience avec mes Allemands, et c'est ce que l'on va voir dans

le chapitre qui suit.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 20 / 40 题