CHAPITRE LXVII.

Une conspiration.--Fouché, ministre de la police.

Dans le grand nombre de mes connaissances se trouvait un M. Vill... Il

m'avait présenté un de ses amis, M. Hervas, riche banquier espagnol,

homme fort distingué, qui avait bien, au premier abord, quelque

apparence de morgue et de hauteur, mais qui gagnait singulièrement à

être connu. M. Hervas se plaisait dans ma société, parce qu'il me

trouvait instruite sans être pédante, assez au courant de la littérature

espagnole, genre de séduction qui ne pouvait être commun à beaucoup de

femmes. Jeune, doué de tous les dons extérieurs et de ceux de la

fortune, sa générosité fit bientôt croire à une liaison plus intime.

Cette présomption, qui n'était point fondée, car il n'y eut jamais entre

nous ni la pensée, ni les droits de l'amour, m'exposa à toutes les

jalousies d'une rivale.

Madame Arthur, femme assez jolie encore, quoique près de la maturité,

venait quelquefois chez moi sous les auspices de Joufre, et comme elle

avait de fort bonnes manières, elle était du nombre de ces personnes sur

lesquelles il y a bien quelque chose à dire, mais qui, grâces à

l'extérieur, ne déparent point un salon dans les grands jours. Comme

cette simple connaissance n'avait jamais été jusqu'à l'intimité, je fus

assez surprise de voir madame Arthur m'accabler de visites du matin

assez ennuyeuses. Ses assiduités avaient un but. Elle y arriva. Elle

avait connu Hervas, et elle me fit de sa vertu une description si

pompeuse, que je pensai de suite qu'elle l'avait immolée, et de la

magnificence du riche espagnol une peinture qui indiquait plus de

regrets que de principes. Mais je faisais trop d'honneur à ladite dame

en ne lui supposant que des remords de cupidité, elle avait aussi des

projets de vengeance. Opulent et généreux, Hervas, malgré mes refus, me

comblait journellement de ces riens brillans que le luxe invente et que

la mode renouvelle. Madame Arthur était chez moi au moment même, où

encore une fois le domestique d'Hervas apportait un nécessaire d'une

richesse et d'un travail admirables. Elle ne put maîtriser son dépit.

«Allez, madame, me dit-elle, on ne donne pas tant à la seule amitié.»

Blessée de l'impertinence, je répondis avec aigreur. «Tenez, reprit la

vilaine femme, les cadeaux aplanissent bien toutes les routes. Si vous

n'êtes pas la maîtresse d'Hervas, c'est qu'il a d'autres vues sur vous

en vous prodiguant d'aussi fastueux présens. Si j'avais voulu, j'avais

beau jeu avec lui, moi qui suis intime avec Rapp. Il ne s'agissait de

rien moins que de 50,000 francs.

«--Et vous avez refusé, madame! Il vous demandait donc l'impossible?

«--Je ne puis dire ces choses-là; mais ce que je puis déclarer, c'est

que, sans aimer ni Pierre ni Paul, on n'aime pas à être mêlé à de

pareilles affaires.»

Ma curiosité commençait à être vivement excitée; je brûlais de savoir

autant qu'on brûlait de m'instruire, mais la vengeance, l'envie et la

sottise n'ont jamais rien inventé de plus noir que l'action que cette

femme allait m'avouer.

«Hervas, me dit-elle enfin, est un ennemi du premier consul; son séjour

à Paris n'a pas d'autre but que le projet d'un empoisonnement contre sa

personne.

«--Vous êtes folle avec vos idées, et dangereuse avec vos confidences;

daignez, je vous prie, me les épargner.

«--Oh, mon Dieu! vous le prenez bien mal. Il n'en est pas moins vrai

qu'on m'a proposé les 50,000 fr. pour m'introduire...»

Malgré moi, je devenais pensive, et l'inexplicable inquiétude qui se

peignait dans mes traits donna à madame Arthur le courage et le plaisir

de continuer.

«On avait, ajouta-t-elle, pensé à des pastilles, mais le consul est

méfiant.

«--Écoutez, madame, vous ne sentez pas tout ce que vous dites; mais moi,

qui vous connais, je lis le mensonge dans votre refus.

«--Comment! vous me croyez capable d'un crime pour 50,000 fr.?»

Un oui était sur mes lèvres, quand Adélaïde arrêta cette rude réponse,

en annonçant une visite. Madame Arthur me quitta.

Je vis Hervas le soir même. J'avoue qu'en l'abordant, l'imagination,

toute pleine encore de ce que je ne croyais pas, mais de ce qui

m'effrayait cependant, je fus gênée avec lui et réservée. Il m'en fit la

guerre, et son air inspirait tellement la franchise et la gaieté, que je

ne pus accorder les ombres d'un complot avec de pareils dehors, et que,

revenue moi-même à mon humeur, je ne crus pas même devoir l'étourdir des

calomnies d'une mégère.

Je me gardai bien encore d'en parler à Regnaud; je connaissais sa

susceptibilité en matière politique. Aussi quelle fut ma surprise de le

voir, huit ou dix jours après cette scène, arriver chez moi, à une heure

du matin, me demandant, sans préambule et presque du ton d'un juge,

quelles étaient mes relations avec Hervas. Il était pâle, agité... Son

air, ses interrogations brusques et inquiètes me donnèrent presque la

terreur d'une épouvantable vérité.

«Il serait donc vrai, s'écria-t-il; vous saviez et vous ne m'instruisiez

pas. Se peut-il? et si on l'eût assassiné, qu'auriez-vous eu à

répondre?»

L'exclamation me parut si inconvenante et si exagérée, que je pris,

comme malgré moi, le ton de la légèreté et de l'ironie. «_Devais-je le

garder_. Votre consul ne vaut pas tout le bruit que vous faites. Est-il

mort? oui ou non.

«--Comment, Saint-Elme!... mais vous me faites frémir.

«--Rassurez-vous; la vie m'est trop chère pour que je voulusse risquer

ma blanche peau pour la cruelle fantaisie de rendre un peu plus

sépulcral le teint de votre consul. Je ne suis pas assez ambitieuse pour

m'élever jusqu'au forfait politique. La lâcheté me révolta toujours, et

dans tous les cas, dans toutes les opinions, pour tous les partis,

l'assassinat me semble abominable, sans résultat et sans excuse.

«--Oh, mon amie! je vous reconnais. Votre langage me rassure. Tenez,

jugez de mon trouble; voilà ce qu'on m'écrit:

«L'intérêt qu'on prend à madame Saint-Elme décide l'_anonyme_ à vous

instruire des dangers où elle s'expose par sa liaison _intime_ avec un

étranger très suspect et ennemi juré du consul. On a averti cette dame,

et l'on s'attendait qu'elle aurait, par prudence, cessé de voir la

personne; loin de là, on voit que l'intimité augmente. Se pourrait-il

qu'elle fût gagnée! L'estime qu'on a pour vous, monsieur, détermine à

cet avis. Soyez sur vos gardes.»

«Oh! l'abominable femme que cette Arthur! m'écriai-je en posant le

billet sur la cheminée.

«--Mais, que vous a-t-elle dit?

«--Des mensonges, des absurdités.» Et je les lui contai toutes.

À cette époque, tout ce qui approchait Bonaparte poussait le dévouement

jusqu'au fanatisme. Le soupçon était un devoir, la délation une vertu.

Par suite de cette religion politique, Regnaud s'oublia au point de

m'ordonner de faire ma déclaration, et de me défendre de prévenir

Hervas, appelant bientôt mes refus de la complicité.

«--Ma complicité est tout simplement du bon sens. Est-il possible qu'un

homme d'honneur, riche, heureux, indépendant de votre gouvernement,

étranger à ses intérêts, veuille échanger les douceurs de l'opulence

contre les plaisirs d'une conspiration?

«--Oh, mais, Saint-Elme, comme vous le défendez!

«--Et vous avec quelle leste facilité vous faites des complots et des

coupables. Votre consul vous tourne la tête.

«--Je sais bien que vous ne l'aimez pas.

«--Mais, quels que soient mes sentimens, en tirerez-vous la conséquence

d'un crime?

«--Pourquoi ne m'avoir pas confié les propos de cette dame Arthur?

«--Belle question! parce que je les traitais ce qu'elles valent, et que

je sais qu'une ombre suffit pour éveiller des soupçons chez les

gouvernans, et entourer d'inquiétudes ceux qui, à tort même, leur sont

signalés; parce que j'ai voulu vous sauver des travers du zèle et des

excès du dévouement, et un galant homme des tracas de la haute

politique.

«--Saint-Elme, si vous avez la moindre amitié pour moi, vous allez

m'accompagner chez Fouché.

«--Pourquoi? pour déclarer que vous perdez la tête?

«--On ne badine pas en pareille matière. Votre devoir est de déclarer

les propos qu'on vous a tenus, sinon par attachement au consul, au moins

à cause de celui que je lui porte et que vous avez pour moi.

«--C'est-à-dire que, parce que je vous sais dévoué au consul, mon devoir

serait d'être infidèle à un ami qui aurait, avec la volonté de

conspirer, la maladresse de m'en instruire?

«--Nul doute.

«Monsieur, croyez que si j'avais su que la dénonciation fût une des

conditions de l'amitié, j'aurais fui une intimité qui commande de tels

sacrifices.

«--Dieux! quelle tête, quand elle ne veut pas comprendre!

«--Je comprends tout, et voilà pourquoi je ne veux rien faire. Je vous

répète qu'Hervas ne m'a rien dit, pas plus qu'à cette furie qui a tout

inventé. Mais, lors même qu'il m'eût confié le dessein de faire sauter

le Luxembourg avec tous ses locataires politiques, j'aurais fait en

sorte que vous ne fussiez pas victime du complot; mais certes je ne vous

en eusse pas fait le confident. Vous voulez me conduire à la police pour

une dénonciation; j'aimerais mieux y être traînée pour un crime.

«--Saint-Elme, tenez-vous à mon amitié?

«--Il y a deux ans, elle me paraissait on ne peut plus précieuse.

«--Promettez-moi du moins de ne plus revoir Hervas, et de ne pas lui

écrire; car, sans doute, vous étiez en correspondance: et sur quoi!

«--Mais il me trouvait charmante, et il osait me le dire, et j'osais lui

répondre qu'il était fort poli.

«--Adieu, je vous quitte, mais il pourrait arriver que vous me vissiez

encore ce soir.

«--Je vous préviens que vous resterez à la porte, à moins que vous ne

soyez accompagné d'une de ces aimables formules: _De par la loi_. J'ai

mal à la tête, et si mauvaise que vous la jugiez, je veux la soigner;

car vous m'avez fatigué l'esprit, et j'ai besoin de sommeil.»

Il partit, et mon domestique entendit qu'il donnait l'ordre de le

conduire chez le ministre de la police. Je m'endormis fort tard et avec

peine, le coeur tout bouleversé de cette pénible soirée. Lorsque je

m'éveillai, on m'annonça que Regnaud s'était déjà présenté deux fois

pour voir si j'étais levée. On me parlait de lui quand il entra.

«Je viens vous chercher. Le ministre de la police prend les choses au

sérieux. Venez tout lui dire. C'est le plus court pour vous, et même le

plus sûr pour Hervas.»

Je m'enveloppai d'un schall et d'un voile, et je me décidai sans

proférer une parole. La cour de l'hôtel était remplie de gendarmes.

Regnaud me donna la main. Je ne saurais dire tout ce que j'éprouvais,

mais cela tenait de l'épouvante, car le ministre me parlait déjà que je

ne l'entendais pas encore. J'étais si émue, que je restais debout,

malgré l'invitation fort polie qu'on m'avait faite de prendre place, et

qu'on fut contraint de me renouveler.

«C'est une affaire fort étrange, me dit Fouché, que celle dont M.

Regnaud m'a fait part; voudriez-vous, madame, m'en déduire les plus

minutieuses circonstances? Ne craignez rien.»

Je vis de suite qu'on cherchait une accusation, et qu'on n'épargnait

rien pour la trouver, et pour me faire dire que c'était positivement à

moi qu'Hervas avait confié son projet.

«--Ce projet est une fable, une atroce calomnie. Je vois Hervas depuis

six mois. Jamais le nom du premier consul n'a été sur ses lèvres. Il ne

s'en occupe pas plus que moi.

«--Vous connaissez le consul depuis votre liaison avec Moreau?

«--Non, car il était en Égypte. Je ne pense en vérité à Bonaparte que

quand j'en entends parler.

«--C'est par sympathie avec Moreau?

«--La sympathie qui me liait à ce grand homme, citoyen ministre, avait

une source plus douce que les opinions politiques.»

Puis Fouché revenant à Hervas: «Vous savez pourtant qu'il a tenu le

propos en question?

«--Je suis sûre que c'est une calomnie.

«--Mai si Hervas ne vous a pas confié son projet, il a chargé madame

Arthur de vous le communiquer?

«--En un mot comme en mille, Hervas ne m'a rien dit, il n'a rien dit à

cette femme.»

Ici la sévère physionomie de Fouché s'enlaidit encore, et j'en reçus une

telle atteinte, que je me voyais déjà entourée de tous les réseaux de

cette terrible police, qui, bon gré mal gré, voulait une proie. Quelques

momens je sus contraindre tout ce que j'éprouvais, et me donner même un

air de sincérité et d'insouciance qui trompa les regards si exercés de

l'argus.

Mais Fouché avait dans la physionomie quelque chose d'invincible. On ne

pouvait le pénétrer, il vous pénétrait toujours. Je l'ai plusieurs fois

rencontré, et dans l'intimité comme dans la représentation, il

conservait le même empire. Je l'ai vu à La Haye, lors de sa courte

ambassade; je l'ai vu à Florence auprès de la princesse Élisa. Dans la

faveur comme dans la disgrâce, son impassibilité terrible ne se

démentait jamais.

Qu'on juge de ce que pouvait produire, sur moi une première entrevue!

«Songez, ajouta bientôt Fouché, en se rapprochant de moi avec une

confiance toute caressante, qu'il y va d'un grand intérêt. Votre

obstination peut vous perdre, sans sauver votre instigateur.

«--Mais il n'y a pas plus d'instigateur que de crime!

«--Votre coeur s'exalte par le danger. Vous n'auriez pas tant de chaleur

s'il était innocent. Encore une fois, que votre esprit vous serve du

moins à vous sauver de la duperie de l'héroïsme.

«Il est prouvé qu'Hervas a tenu le propos: il faut choisir entre une

récompense sûre et une punition inévitable et terrible.

«Vous faites, monsieur, à la délation des voies bien larges; mais vos

récompenses sont des opprobres. Il y a des choses toutes simples que ne

veut jamais croire la finesse des politiques; elles leur éviteraient

pourtant des frais et des fautes. Je vous répète qu'il est impossible

qu'Hervas ait voulu jouer une brillante fortune contre un dangereux

complot. Si l'idée eût pu lui en venir, il m'eût plutôt choisie pour

confidente, moi, pour qui vous supposez qu'il éprouve une prédilection

si marquée, qu'une femme sans esprit, sans considération, avec laquelle

il n'a pu avoir qu'un de ces courts rapports de plaisir dont un homme

délicat rougit bientôt. Ce n'est point à de pareilles femmes que l'on

confie sa vie et son honneur.

«--Votre défense choquante m'éclaire: je vois que vous aimez Hervas: au

nom de cet attachement, avouez tout; ma propre indulgence est à ce prix.

«--Votre protection, votre indulgence, je les repousse; je respecte le

gouvernement, mais je ne le crains ni ne l'implore. Je suis innocente,

Hervas est innocent; je suis en votre pouvoir, faites de moi ce que vous

voudrez.

«--Nous allons vous garder jusqu'à plus ample informé.

«--Appelleriez-vous cela de la justice?

«--Si ce n'est justice, c'est prudence; et les gouvernemens n'en

sauraient trop avoir.»

Ici un jeune homme entra, et remit un papier au ministre au sombre

visage. «Je suis fâché, dit-il, d'user de rigueur envers vous; mais

madame Arthur vous accuse; elle déclare ne s'être adressée à vous que

par la confiance que lui inspirait votre amitié avec une personne

dévouée comme Regnaud au consul.

«--Ah! vous voilà donc convaincu que ce n'est pas à moi que la prétendue

confidence a été faite?

«--Si peu, qu'Hervas est arrêté, que ses papiers sont saisis, et les

vôtres aussi.

«--Si vous n'avez pas la cruelle satisfaction de trouver dans les miens

des listes de conspirations, vous y rencontrerez des pièces plus

pacifiques qui pourront servir de modèles à une instruction plus

amusante.»

Fouché _me regardait parler_, et l'étude de ma physionomie l'occupait

bien plus que mes paroles. Il ne m'en dit plus qu'une dernière: «Entrez

dans ce cabinet,» et il ferma lui-même la porte sur moi. Je me trouvai

ainsi provisoirement en prison dans un fort joli cabinet. Des livres

étaient épars çà et là. J'ouvris un volume, et je tombai sur des vers

latins, qui traitaient, je crois, de la vie rustique. Malgré tout ce que

je ressentais d'angoisses, j'avoue que je ne pus m'empêcher de remarquer

le contraste des goûts de l'homme privé et de l'homme d'état, l'alliance

de la poésie bucolique avec la police. Cette distraction, toute piquante

qu'elle fût, n'était pas suffisante pour me faire oublier mon état.

L'inquiétude et l'attente le rendaient affreux. J'étais si absorbée, que

je n'entendis pas ouvrir la porte, et il fallut que Regnaud, entré avec

le ministre, me tirât de mon accablement.

«Pourquoi donc cet air désolé et coupable? me dirent ces messieurs; on

sait que vous n'avez dit que la vérité; tout est éclairci.

«--C'est fort heureux. En attendant, voilà une journée bien agréable.»

Là-dessus le ministre nous congédia avec force excuses et politesses, et

même avec sourire.

Montée en voiture, je ne pus m'empêcher d'exprimer à Regnaud avec une

franchise un peu dure, qu'il était fort désobligeant d'avoir des amis si

fanatiquement dévoués _à la chose publique_.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 12 / 40 题