CHAPITRE LXVI.

Deux ministres, Lucien Bonaparte et Chaptal.--Mon début au

Théâtre-Français.--Ma chute.

J'ai un peu interverti l'ordre des événemens; il faut le reprendre avec

une exactitude toute historique.

Ce fut Joufre, que je voyais habituellement, qui me présenta à Lucien,

chargé, en sa qualité de ministre de l'intérieur, des théâtres. Il me

reçut avec bienveillance, et bientôt même avec familiarité. Malgré ses

attentions, je ne le voyais qu'avec une sorte de défiance, reste des

opinions que Moreau m'avait communiquées sur toute la famille Bonaparte.

Je voyais bien que Lucien était un homme d'esprit, mais je lui trouvais

une physionomie hautaine et déplaisante, même quand il voulait plaire.

J'allais souvent le soir au ministère chez Joufre. On faisait de la

musique, on courait dans le jardin, on jouait à colin-maillard. Il y

avait quelquefois six femmes, et toujours Lucien seul et son confident.

Je trouvais ces parties beaucoup plus bizarres qu'agréables, et m'en

dispensais aussi souvent que cela pouvait s'accorder avec le prix qu'on

devait au moins paraître attacher à ces invitations. Un matin j'écris à

Joufre qu'une indisposition m'empêchait de me rendre au ministère; ma

lettre revint, car le ministre et son confident étaient déjà sur la

route d'Espagne, et M. Chaptal nommé à la place de ce dernier.

Le protecteur à bas, adieu les protégés. Cet adage eut tort, car la

nouvelle excellence, au lieu de couper court à la bienveillance de son

prédécesseur, voulut la continuer; il fixa l'époque de mon début, et me

fit donner une fort honnête gratification pour les frais de mon costume.

Avant même d'être installé au palais ministériel, M. Chaptal voulut bien

m'inviter à une soirée chez lui, rue des Jeûneurs, pour m'y faire

entendre. Lafond y était, et me donna les répliques. Qu'on juge de

l'admiration d'un salon, provoquée par les vifs applaudissemens d'un

nouveau ministre.

Dans l'intervalle de mon début, j'avais continué, malgré les réprimandes

de Regnaud, à rendre de temps en temps visite à M. de Talleyrand. Un

jour, en montant en voiture à la porte de ce ministre, je fus accostée

par M. Mathieu de Montmorenci, qui m'accabla des regrets qu'il avait

éprouvés de ne pas me voir depuis long-temps. «--Mais, monsieur, lui

dis-je, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.--Et quand on a vu

madame Moreau, est-il possible de l'oublier?» Je crus que le meilleur

moyen d'arrêter tant de politesse était de désabuser mon interlocuteur

sur le titre qu'il me donnait. L'effet ne répondit pas entièrement à mon

attente, et me fit juger au contraire que la femme d'un général de la

république était un personnage important, même aux yeux d'un émigré. Du

moment qu'à cette haute qualité j'eus substitué le titre plus modeste

d'élève du Théâtre-Français, M. de Montmorenci, trouvant le marchepied

de la voiture beaucoup trop respectueux, le franchit sans façon et vint

se placer à mes côtés. «--Où monsieur veut-il qu'on le descende? lui

demandai-je assez vivement.--Mais, chez vous, j'espère, ma belle dame.»

Je répondis, à cette manière de brusquer la connaissance, avec une

franchise de refus qui ne fâcha pas trop M. de Montmorenci, lequel était

bien le meilleur homme du monde, et il m'en donna la preuve. Oubliant

cette singulière blessure faite à son amour-propre, il vint à mon début.

Je le vis, dans une baignoire d'avant-scène, prendre un vif intérêt à

mon succès, applaudir, et quand l'orage éclata, protester contre la

malveillance avec une chaleur chevaleresque.

Une scène bien singulière, un rêve bien épouvantable, devint presque un

événement dans ma vie, par les émotions inexprimables qu'elle me causa.

Il m'oppresse encore au milieu de ces récits, il me poursuit comme une

terreur dont mon esprit a besoin de se soulager.

J'étais dans un de ces momens de mortelle tristesse où l'on sent le

besoin de la solitude, de la solitude qui ajoute pourtant encore tant de

dangers à toutes les situations de l'ame. Je classais mes papiers de

famille, quand tout à coup, au milieu d'eux, j'aperçois un portrait de

mon mari. Je m'arrêtai comme atterrée. Ma tête tomba sur ma poitrine, et

je sentis un soupir qui frappait mon oreille. Je me lève, jetant les

yeux de toutes parts. Debout près de mon lit, il me semble voir une

ombre glisser dans les draperies. Ma figure pâle et mourante, réfléchie

dans la glace, ajoute à ma frayeur. Je tombai à genoux, mêlant à des

sanglots étouffés des cris épouvantables de souvenir et de remords... Un

peu plus calme, je cherche à remettre en ordre mes papiers; au même

moment des lettres de mon mari m'échappent, et son portrait se brise à

mes pieds: je vois de nouveau l'ombre se mouvoir et disparaître à la

même place. J'étends la main, je rencontre une chair glacée du froid de

la mort, et j'entends murmurer: Adieu, Elzelina!

J'ouvris ma porte, et Adélaïde, en me voyant, recula de surprise.

J'étais méconnaissable. «Oh! mon Dieu, madame, que vous paraissez

souffrir!--Non, ce n'est rien, lui dis-je. Mais allez prier le

propriétaire de descendre, je veux partir.--Partir?--Oui, habillez-vous.

Il faut d'ici à deux heures trouver un logement.--Mais, madame,

qu'est-il donc arrivé?--Rien.» Et mes lèvres tremblaient à ce mot.

J'avais hâte de sortir de ce logement, que ma tête peuplait de fantômes,

et l'on se doute bien que je ne fis nulle attention aux dépenses.

J'écrivis deux mots à Regnaud, qui était à la campagne; puis, meubles,

papiers, argent, bijoux, moi-même et ma femme de chambre, nous fûmes

installés rue Taitbout, en deux heures. Étrange circonstance! la maison

que je venais habiter était celle où j'avais eu le bonheur de sauver

Aurélie. Tout avait changé de face; mais ce fut dans le moment une

rencontre heureuse que celle de ces lieux où j'avais fait un peu de

bien! Ce souvenir me redonna un peu de pitié pour moi-même, sorte de

consolation qui d'ordinaire empêche le remords, tourment sans trêve et

sans relâche. Seule, je me disais: Là, du moins, je ne vins jamais

qu'avec des intentions pures; là, j'ai soutenu la faiblesse et relevé le

malheur; et, à ces douces idées, le calme remontait dans mon coeur et la

sérénité sur son visage. Adélaïde crut que le moment était arrivé pour

sa curiosité de faire quelques attaques. Mon silence ne fut guère moins

obstiné que l'événement ne devait lui paraître extraordinaire.

N'importe, je ne m'embarrassai point de la satisfaire. Regnaud

m'embarrassait davantage; mais quand il me parla de toutes les dépenses

de ma folie, j'en fus quitte pour essuyer ses reproches, que je

repoussais par le plaisir et le bien-être d'un appartement où du moins

mon sommeil était tranquille.

Au fond, dégagée des terreurs fantastiques qui avaient bouleversé ma

tête, je me livrai avec délices à mes préparatifs de début. Enfin, ce

jour d'essai, ce désiré jour d'épreuves fut fixé, et hâté même, contre

l'avis de Dugazon, malgré les conseils de Monvel et de mon maître de

prononciation. La flatterie bien intentionnée mais fatale de mes amis me

fit, par surcroît de dangers, choisir, le rôle de Didon, qui devait être

favorable à mes formes, parmi lesquelles on voulait bien déclarer,

surtout, les jambes d'une perfection de modèle. Les hommes, en général,

attachent trop de prix à ces avantages extérieurs au théâtre. Leur

première illusion n'existe elle-même qu'avec l'aide du talent, qui anime

tout. Quoi qu'il en soit, le costume fut dessiné, et j'en fus ravie; le

luxe en était complet, et ma bourse n'avait point été épargnée par ma

vanité. Je dois ajouter que, parmi les acteurs, la bienveillance était

extrême, et les préventions très favorables. Toutefois, lorsque mon

début eut été irrévocablement décidé, et par ordre du ministre, M.

Chaptal, je crus apercevoir je ne sais quoi de gêné, de plus froidement

poli, enfin une certaine réaction de manières dont on ne demande point

compte, parce qu'on ne veut pas laisser voir qu'on sent cette

différence. J'ignorais les usages de la comédie française: M. Maherault,

commissaire de la république, me prévint qu'il fallait faire des visites

à tous les chefs d'emploi. Je ne fus reçue que chez Talma, Monvel,

Dugazon, Dazincourt, Molé, mesdemoiselles Fleury et Mézeray. Le matin de

la première représentation justifia la vérité de ce qu'on m'avait dit

souvent, qu'on est bien plus intimidé par les acteurs que par le public.

Le tableau glacial de la répétition m'avait déjà désenchantée. J'étais

persuadée que je ne resterais pas au Théâtre-Français. Des débuts

brillans, voilà tout ce que j'ambitionnais alors, avec la certitude que

cela suffirait au sort que mes idées trouvaient seul digne d'envie,

_l'indépendance due à l'exercice du talent_.

Qu'il me soit permis de raconter encore un petit épisode de mon début,

bien futile en apparence, mais qui prouve à quel point tout ce qui

m'entourait s'était aveuglé sur mon succès. Au moment où la toilette de

l'infortunée Didon se déroulait sous mes yeux, détachant un à un ces

ornemens de mon prochain supplice, j'aperçus un foulard qui cachait

quelque chose qu'Adélaïde venait de glisser furtivement. Je l'interroge;

elle hésite à répondre. «Madame ne doit savoir que

là-bas.--Pourquoi?--C'est une surprise.--Adélaïde, des cadeaux avant le

succès! cela est de mauvais augure.--Que faire, madame? c'est une robe

délicieuse!--Insupportable fille, qui l'a envoyée?--Eh bien! madame,

c'est M. Regnaud. Comme il est certain que madame aura un grand succès,

et qu'elle sera _redemandée_.

«--J'y suis: c'est un beau négligé pour venir faire la révérence au

public. Va, ma pauvre Adélaïde, si la reine de Carthage est destinée à

l'honneur inespéré d'un triomphe, je ne ferai pas tant de façons, et je

viendrai tout simplement sous le royal costume avec lequel j'aurai

obtenu des applaudissemens.»

Le quart d'heure fatal du jugement s'approchait. La veille, j'avais prié

mes amis de ne pas se présenter à ma loge avant la pièce; mais Regnaud

et Joufre ne tinrent compte de la consigne. Ils furent ravis du costume:

tunique, écharpe, carquois, diadème, tout cela était admirable

d'exactitude. Ils m'en dirent tant, que ma vanité rassurée me fit

compter sans effroi les _trois coups_ du lever du rideau, et traverser

le foyer intérieur entre une haie de curieux pour me rendre au lieu

redoutable. Je ne répondais pas un mot aux mille propos qui circulaient

autour de moi, mais je n'en perdais pas un. Quand Lafon en vint aux

trois ou quatre vers qui précédaient celui de mon entrée en scène, je

crus sentir la terre manquer sous mes pieds.

J'entre enfin; une triple salve d'applaudissemens m'accueille, et, loin

de m'encourager, m'interdit. Je me disais: voilà pour le costume et la

part de l'indulgence; gare maintenant à l'accent et au jeu. Je débitai

d'un ton monotone et sourd ma réponse à Iarbe, et l'effet fut rendu plus

triste par le contraste de la déclamation ronflante de Lafon. La scène

me parut bien longue. Quoiqu'Énée soit un pauvre personnage, Damas y mit

tant de sensibilité qu'il m'électrisa à mon tour; et dans une scène avec

lui, j'obtins trois fois les honneurs d'un applaudissement unanime. Une

émotion succédait ainsi à l'autre, et mon coeur battait à rompre. Ce qui

m'accablait, c'était le poids de l'imprudence que je sentais que j'avais

commise. Des sifflets m'en avertirent plus cruellement encore dans une

scène avec madame Suin, confidente. Je prononçai moi-même ma propre

condamnation, pour cause de froideur et de monotonie. À la fin, mon

esprit se révolta contre l'injustice qui semblait me poursuivre, et une

espèce de hardiesse, fruit du désespoir, me fit retrouver une partie de

mes avantages dans les derniers actes. Chose étrange! ma tête, si

justement égarée, ne me fit commettre ni contre-sens ni faute d'une

syllabe; et je trouvai encore le secret des applaudissemens au milieu de

cette terrible imprécation:

Non, tu n'es point le sang des héros ni des dieux!

Enfin, mon supplice touchait à son terme, quand un nouvel incident vint

troubler mon imagination d'une nouvelle terreur. Au moment où je levai

le poignard pour me frapper (dramatiquement parlant), la figure de cet

Oudet vint se présenter à moi au milieu de l'orchestre; on trouva que je

mourais très bien, car je tombai réellement évanouie dans les bras de la

pauvre Élise, qui, beaucoup moins robuste que Didon, eût péri sous le

faix, si la prompte chute du rideau ne nous eût fait secourir toutes les

deux. Transportée dans ma loge, j'appris d'Adélaïde que tout le monde

s'empressait à me témoigner le plus vif intérêt. «Oh! madame, dit-elle,

c'est une horreur, une cabale.

«--Peut-être, répondis-je; mais au fond j'ai mal joué.

«--M. Regnaud ne disait pas cela, il a bien souffert; il voulait qu'on

n'achevât pas la pièce.

«--Belle équipée! Avec l'humiliation d'une chute, subir celle des

punitions justement infligées à qui manque au public.»

Pendant ce court dialogue, on déshabillait la triste veuve de _Sichée_:

chaque ornement qui tombait me rappelait ma chute; mais, je dois

l'avouer, mon amour-propre souffrait moins de ces blessures que mon

imagination ne s'alarmait de la présence d'Oudet à la représentation, de

cet homme que je voyais déjà s'attacher à ma destinée comme une

épouvantable fatalité.

Je trouvai chez moi Regnaud et le neveu de l'amiral Gantheaume, furieux,

criant à la cabale. Le dernier avait failli avoir un duel, et, d'après

les circonstances, je supposai que cela avait dû être avec Oudet. «Il me

sifflait donc, cet étrange personnage que vous me signalez?

«Non, madame, sa colère avait encore je ne sais quel intérêt et quelle

bienveillance. Il lui échappait des exclamations d'attachement, avec des

cris de satisfaction de votre mésaventure. Il y avait là-dessous de la

rivalité, de la jalousie; il disait enfin que, par votre succès, vous

étiez perdue pour eux.

«--Pour eux? mais ils aiment donc en commandite, m'écriai-je, et par

association.

«--Vous riez, belle dame, mais ils ne riaient pas, mes hommes de

l'orchestre.

«--Oh! dit Regnaud, cet homme avait l'air fier, le ton tranchant et

familier; vous ne devez pas le voir.»

Je ne l'avais que trop vu, et mon effroi supposa dès lors des projets

d'autant plus inexplicables pour moi, que je savais que la galanterie

n'y entrait pour rien. Malgré tout, on soupa fort gaiement. Deux amis de

Regnaud arrivèrent encore. Tous m'engagèrent à continuer mes débuts par

les rôles de _Sémiramis_ et d'_Hermione_. Aucune flatterie, aucune

consolation ne fut épargnée à ma vanité; mais la leçon avait été si

forte, que cette fois, par extraordinaire, ce fut la raison qui eut

raison. Regnaud s'emporta, et son intérêt pour moi le rendit injuste.

«Je le sais, disait-il, c'est une cabale des comédiens.

«--Puisqu'ils ont mis le public de leur côté, c'est qu'ils avaient

raison.

«--Bah! c'est notre faute; nous avons mal mené nos affaires; ne quittez

pas la partie, et nous dresserons mieux nos batteries.

«--C'est-à-dire que vous ferez pour moi ce que vous trouvez si mal qu'on

ait fait contre. Grand merci; enlever les suffrages par son talent me

paraîtrait doux, mais les payer me paraît ignoble.»

On a dit que je m'étais obstinée à réclamer un second début, et que les

comédiens s'y opposèrent. J'ignore, moi, s'il en fut question; mais je

puis assurer que, m'eût-on assuré une part entière au Théâtre-Français,

j'aurais préféré la misère obscure de la province à une seconde épreuve

de la cruelle sévérité du public de Paris. Tels étaient à cet égard mes

sentimens, et l'expression en était aussi vive que publique. J'eus

plusieurs fois l'occasion de voir M. Chaptal, et il ne fut jamais le

moins du monde question entre nous de récidives dramatiques. Je priai

même tous ceux des artistes du Théâtre-Français que je continuai de

voir, de me croire bien résignée, bien consolée, bien résolue surtout à

rester sur cette première disgrâce.

M. de Talleyrand, au moment de ma tentative et de ma mésaventure

tragique, était fort malade; mon amour-propre tremblait de le revoir

depuis que j'étais détrônée, et cette conversation si piquante, cette

flatteuse intimité avec un homme si distingué, je craignais en quelque

sorte d'en jouir, malgré le désir que j'en éprouvais. Pour me donner le

courage de cette entrevue si redoutée, j'imaginai de la faire précéder

de mon portrait, modelé par Lemot, dans l'attitude de la Cléopâtre. Je

le portai moi-même au ministère dans une chambre voisine du jardin, et

laissai ce billet à l'huissier qui m'avait accompagnée.

«Didon fit des sottises pour le pieux Énée. La plus grande fut de

se tuer. Madame Cléopâtre se sauva par la piqûre d'un aspic de la

blessure qu'elle craignait pour son orgueil.

«Moi, chétive citoyenne, qui ai voulu, sous le royal bandeau de la

première, essayer le sceptre tragique, ne faites pas craindre les

dédains de César pour la seconde à celle qui s'offre à vous dans

l'attitude de la reine d'Égypte, et sous les traits de la bien

détrônée.

«DIDON SAINT-ELME.»

Par malheur pour le billet, M. de Talleyrand tomba plus malade, et j'eus

le regret de quitter Paris sans le voir. L'affaire qui précipita mon

départ me donna encore la crainte de lui avoir peut-être déplu, et j'en

maudis doublement la mémoire.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 11 / 40 题