Deux ministres, Lucien Bonaparte et Chaptal.--Mon début au
Théâtre-Français.--Ma chute.
J'ai un peu interverti l'ordre des événemens; il faut le reprendre avec
une exactitude toute historique.
Ce fut Joufre, que je voyais habituellement, qui me présenta à Lucien,
chargé, en sa qualité de ministre de l'intérieur, des théâtres. Il me
reçut avec bienveillance, et bientôt même avec familiarité. Malgré ses
attentions, je ne le voyais qu'avec une sorte de défiance, reste des
opinions que Moreau m'avait communiquées sur toute la famille Bonaparte.
Je voyais bien que Lucien était un homme d'esprit, mais je lui trouvais
une physionomie hautaine et déplaisante, même quand il voulait plaire.
J'allais souvent le soir au ministère chez Joufre. On faisait de la
musique, on courait dans le jardin, on jouait à colin-maillard. Il y
avait quelquefois six femmes, et toujours Lucien seul et son confident.
Je trouvais ces parties beaucoup plus bizarres qu'agréables, et m'en
dispensais aussi souvent que cela pouvait s'accorder avec le prix qu'on
devait au moins paraître attacher à ces invitations. Un matin j'écris à
Joufre qu'une indisposition m'empêchait de me rendre au ministère; ma
lettre revint, car le ministre et son confident étaient déjà sur la
route d'Espagne, et M. Chaptal nommé à la place de ce dernier.
Le protecteur à bas, adieu les protégés. Cet adage eut tort, car la
nouvelle excellence, au lieu de couper court à la bienveillance de son
prédécesseur, voulut la continuer; il fixa l'époque de mon début, et me
fit donner une fort honnête gratification pour les frais de mon costume.
Avant même d'être installé au palais ministériel, M. Chaptal voulut bien
m'inviter à une soirée chez lui, rue des Jeûneurs, pour m'y faire
entendre. Lafond y était, et me donna les répliques. Qu'on juge de
l'admiration d'un salon, provoquée par les vifs applaudissemens d'un
nouveau ministre.
Dans l'intervalle de mon début, j'avais continué, malgré les réprimandes
de Regnaud, à rendre de temps en temps visite à M. de Talleyrand. Un
jour, en montant en voiture à la porte de ce ministre, je fus accostée
par M. Mathieu de Montmorenci, qui m'accabla des regrets qu'il avait
éprouvés de ne pas me voir depuis long-temps. «--Mais, monsieur, lui
dis-je, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.--Et quand on a vu
madame Moreau, est-il possible de l'oublier?» Je crus que le meilleur
moyen d'arrêter tant de politesse était de désabuser mon interlocuteur
sur le titre qu'il me donnait. L'effet ne répondit pas entièrement à mon
attente, et me fit juger au contraire que la femme d'un général de la
république était un personnage important, même aux yeux d'un émigré. Du
moment qu'à cette haute qualité j'eus substitué le titre plus modeste
d'élève du Théâtre-Français, M. de Montmorenci, trouvant le marchepied
de la voiture beaucoup trop respectueux, le franchit sans façon et vint
se placer à mes côtés. «--Où monsieur veut-il qu'on le descende? lui
demandai-je assez vivement.--Mais, chez vous, j'espère, ma belle dame.»
Je répondis, à cette manière de brusquer la connaissance, avec une
franchise de refus qui ne fâcha pas trop M. de Montmorenci, lequel était
bien le meilleur homme du monde, et il m'en donna la preuve. Oubliant
cette singulière blessure faite à son amour-propre, il vint à mon début.
Je le vis, dans une baignoire d'avant-scène, prendre un vif intérêt à
mon succès, applaudir, et quand l'orage éclata, protester contre la
malveillance avec une chaleur chevaleresque.
Une scène bien singulière, un rêve bien épouvantable, devint presque un
événement dans ma vie, par les émotions inexprimables qu'elle me causa.
Il m'oppresse encore au milieu de ces récits, il me poursuit comme une
terreur dont mon esprit a besoin de se soulager.
J'étais dans un de ces momens de mortelle tristesse où l'on sent le
besoin de la solitude, de la solitude qui ajoute pourtant encore tant de
dangers à toutes les situations de l'ame. Je classais mes papiers de
famille, quand tout à coup, au milieu d'eux, j'aperçois un portrait de
mon mari. Je m'arrêtai comme atterrée. Ma tête tomba sur ma poitrine, et
je sentis un soupir qui frappait mon oreille. Je me lève, jetant les
yeux de toutes parts. Debout près de mon lit, il me semble voir une
ombre glisser dans les draperies. Ma figure pâle et mourante, réfléchie
dans la glace, ajoute à ma frayeur. Je tombai à genoux, mêlant à des
sanglots étouffés des cris épouvantables de souvenir et de remords... Un
peu plus calme, je cherche à remettre en ordre mes papiers; au même
moment des lettres de mon mari m'échappent, et son portrait se brise à
mes pieds: je vois de nouveau l'ombre se mouvoir et disparaître à la
même place. J'étends la main, je rencontre une chair glacée du froid de
la mort, et j'entends murmurer: Adieu, Elzelina!
J'ouvris ma porte, et Adélaïde, en me voyant, recula de surprise.
J'étais méconnaissable. «Oh! mon Dieu, madame, que vous paraissez
souffrir!--Non, ce n'est rien, lui dis-je. Mais allez prier le
propriétaire de descendre, je veux partir.--Partir?--Oui, habillez-vous.
Il faut d'ici à deux heures trouver un logement.--Mais, madame,
qu'est-il donc arrivé?--Rien.» Et mes lèvres tremblaient à ce mot.
J'avais hâte de sortir de ce logement, que ma tête peuplait de fantômes,
et l'on se doute bien que je ne fis nulle attention aux dépenses.
J'écrivis deux mots à Regnaud, qui était à la campagne; puis, meubles,
papiers, argent, bijoux, moi-même et ma femme de chambre, nous fûmes
installés rue Taitbout, en deux heures. Étrange circonstance! la maison
que je venais habiter était celle où j'avais eu le bonheur de sauver
Aurélie. Tout avait changé de face; mais ce fut dans le moment une
rencontre heureuse que celle de ces lieux où j'avais fait un peu de
bien! Ce souvenir me redonna un peu de pitié pour moi-même, sorte de
consolation qui d'ordinaire empêche le remords, tourment sans trêve et
sans relâche. Seule, je me disais: Là, du moins, je ne vins jamais
qu'avec des intentions pures; là, j'ai soutenu la faiblesse et relevé le
malheur; et, à ces douces idées, le calme remontait dans mon coeur et la
sérénité sur son visage. Adélaïde crut que le moment était arrivé pour
sa curiosité de faire quelques attaques. Mon silence ne fut guère moins
obstiné que l'événement ne devait lui paraître extraordinaire.
N'importe, je ne m'embarrassai point de la satisfaire. Regnaud
m'embarrassait davantage; mais quand il me parla de toutes les dépenses
de ma folie, j'en fus quitte pour essuyer ses reproches, que je
repoussais par le plaisir et le bien-être d'un appartement où du moins
mon sommeil était tranquille.
Au fond, dégagée des terreurs fantastiques qui avaient bouleversé ma
tête, je me livrai avec délices à mes préparatifs de début. Enfin, ce
jour d'essai, ce désiré jour d'épreuves fut fixé, et hâté même, contre
l'avis de Dugazon, malgré les conseils de Monvel et de mon maître de
prononciation. La flatterie bien intentionnée mais fatale de mes amis me
fit, par surcroît de dangers, choisir, le rôle de Didon, qui devait être
favorable à mes formes, parmi lesquelles on voulait bien déclarer,
surtout, les jambes d'une perfection de modèle. Les hommes, en général,
attachent trop de prix à ces avantages extérieurs au théâtre. Leur
première illusion n'existe elle-même qu'avec l'aide du talent, qui anime
tout. Quoi qu'il en soit, le costume fut dessiné, et j'en fus ravie; le
luxe en était complet, et ma bourse n'avait point été épargnée par ma
vanité. Je dois ajouter que, parmi les acteurs, la bienveillance était
extrême, et les préventions très favorables. Toutefois, lorsque mon
début eut été irrévocablement décidé, et par ordre du ministre, M.
Chaptal, je crus apercevoir je ne sais quoi de gêné, de plus froidement
poli, enfin une certaine réaction de manières dont on ne demande point
compte, parce qu'on ne veut pas laisser voir qu'on sent cette
différence. J'ignorais les usages de la comédie française: M. Maherault,
commissaire de la république, me prévint qu'il fallait faire des visites
à tous les chefs d'emploi. Je ne fus reçue que chez Talma, Monvel,
Dugazon, Dazincourt, Molé, mesdemoiselles Fleury et Mézeray. Le matin de
la première représentation justifia la vérité de ce qu'on m'avait dit
souvent, qu'on est bien plus intimidé par les acteurs que par le public.
Le tableau glacial de la répétition m'avait déjà désenchantée. J'étais
persuadée que je ne resterais pas au Théâtre-Français. Des débuts
brillans, voilà tout ce que j'ambitionnais alors, avec la certitude que
cela suffirait au sort que mes idées trouvaient seul digne d'envie,
_l'indépendance due à l'exercice du talent_.
Qu'il me soit permis de raconter encore un petit épisode de mon début,
bien futile en apparence, mais qui prouve à quel point tout ce qui
m'entourait s'était aveuglé sur mon succès. Au moment où la toilette de
l'infortunée Didon se déroulait sous mes yeux, détachant un à un ces
ornemens de mon prochain supplice, j'aperçus un foulard qui cachait
quelque chose qu'Adélaïde venait de glisser furtivement. Je l'interroge;
elle hésite à répondre. «Madame ne doit savoir que
là-bas.--Pourquoi?--C'est une surprise.--Adélaïde, des cadeaux avant le
succès! cela est de mauvais augure.--Que faire, madame? c'est une robe
délicieuse!--Insupportable fille, qui l'a envoyée?--Eh bien! madame,
c'est M. Regnaud. Comme il est certain que madame aura un grand succès,
et qu'elle sera _redemandée_.
«--J'y suis: c'est un beau négligé pour venir faire la révérence au
public. Va, ma pauvre Adélaïde, si la reine de Carthage est destinée à
l'honneur inespéré d'un triomphe, je ne ferai pas tant de façons, et je
viendrai tout simplement sous le royal costume avec lequel j'aurai
obtenu des applaudissemens.»
Le quart d'heure fatal du jugement s'approchait. La veille, j'avais prié
mes amis de ne pas se présenter à ma loge avant la pièce; mais Regnaud
et Joufre ne tinrent compte de la consigne. Ils furent ravis du costume:
tunique, écharpe, carquois, diadème, tout cela était admirable
d'exactitude. Ils m'en dirent tant, que ma vanité rassurée me fit
compter sans effroi les _trois coups_ du lever du rideau, et traverser
le foyer intérieur entre une haie de curieux pour me rendre au lieu
redoutable. Je ne répondais pas un mot aux mille propos qui circulaient
autour de moi, mais je n'en perdais pas un. Quand Lafon en vint aux
trois ou quatre vers qui précédaient celui de mon entrée en scène, je
crus sentir la terre manquer sous mes pieds.
J'entre enfin; une triple salve d'applaudissemens m'accueille, et, loin
de m'encourager, m'interdit. Je me disais: voilà pour le costume et la
part de l'indulgence; gare maintenant à l'accent et au jeu. Je débitai
d'un ton monotone et sourd ma réponse à Iarbe, et l'effet fut rendu plus
triste par le contraste de la déclamation ronflante de Lafon. La scène
me parut bien longue. Quoiqu'Énée soit un pauvre personnage, Damas y mit
tant de sensibilité qu'il m'électrisa à mon tour; et dans une scène avec
lui, j'obtins trois fois les honneurs d'un applaudissement unanime. Une
émotion succédait ainsi à l'autre, et mon coeur battait à rompre. Ce qui
m'accablait, c'était le poids de l'imprudence que je sentais que j'avais
commise. Des sifflets m'en avertirent plus cruellement encore dans une
scène avec madame Suin, confidente. Je prononçai moi-même ma propre
condamnation, pour cause de froideur et de monotonie. À la fin, mon
esprit se révolta contre l'injustice qui semblait me poursuivre, et une
espèce de hardiesse, fruit du désespoir, me fit retrouver une partie de
mes avantages dans les derniers actes. Chose étrange! ma tête, si
justement égarée, ne me fit commettre ni contre-sens ni faute d'une
syllabe; et je trouvai encore le secret des applaudissemens au milieu de
cette terrible imprécation:
Non, tu n'es point le sang des héros ni des dieux!
Enfin, mon supplice touchait à son terme, quand un nouvel incident vint
troubler mon imagination d'une nouvelle terreur. Au moment où je levai
le poignard pour me frapper (dramatiquement parlant), la figure de cet
Oudet vint se présenter à moi au milieu de l'orchestre; on trouva que je
mourais très bien, car je tombai réellement évanouie dans les bras de la
pauvre Élise, qui, beaucoup moins robuste que Didon, eût péri sous le
faix, si la prompte chute du rideau ne nous eût fait secourir toutes les
deux. Transportée dans ma loge, j'appris d'Adélaïde que tout le monde
s'empressait à me témoigner le plus vif intérêt. «Oh! madame, dit-elle,
c'est une horreur, une cabale.
«--Peut-être, répondis-je; mais au fond j'ai mal joué.
«--M. Regnaud ne disait pas cela, il a bien souffert; il voulait qu'on
n'achevât pas la pièce.
«--Belle équipée! Avec l'humiliation d'une chute, subir celle des
punitions justement infligées à qui manque au public.»
Pendant ce court dialogue, on déshabillait la triste veuve de _Sichée_:
chaque ornement qui tombait me rappelait ma chute; mais, je dois
l'avouer, mon amour-propre souffrait moins de ces blessures que mon
imagination ne s'alarmait de la présence d'Oudet à la représentation, de
cet homme que je voyais déjà s'attacher à ma destinée comme une
épouvantable fatalité.
Je trouvai chez moi Regnaud et le neveu de l'amiral Gantheaume, furieux,
criant à la cabale. Le dernier avait failli avoir un duel, et, d'après
les circonstances, je supposai que cela avait dû être avec Oudet. «Il me
sifflait donc, cet étrange personnage que vous me signalez?
«Non, madame, sa colère avait encore je ne sais quel intérêt et quelle
bienveillance. Il lui échappait des exclamations d'attachement, avec des
cris de satisfaction de votre mésaventure. Il y avait là-dessous de la
rivalité, de la jalousie; il disait enfin que, par votre succès, vous
étiez perdue pour eux.
«--Pour eux? mais ils aiment donc en commandite, m'écriai-je, et par
association.
«--Vous riez, belle dame, mais ils ne riaient pas, mes hommes de
l'orchestre.
«--Oh! dit Regnaud, cet homme avait l'air fier, le ton tranchant et
familier; vous ne devez pas le voir.»
Je ne l'avais que trop vu, et mon effroi supposa dès lors des projets
d'autant plus inexplicables pour moi, que je savais que la galanterie
n'y entrait pour rien. Malgré tout, on soupa fort gaiement. Deux amis de
Regnaud arrivèrent encore. Tous m'engagèrent à continuer mes débuts par
les rôles de _Sémiramis_ et d'_Hermione_. Aucune flatterie, aucune
consolation ne fut épargnée à ma vanité; mais la leçon avait été si
forte, que cette fois, par extraordinaire, ce fut la raison qui eut
raison. Regnaud s'emporta, et son intérêt pour moi le rendit injuste.
«Je le sais, disait-il, c'est une cabale des comédiens.
«--Puisqu'ils ont mis le public de leur côté, c'est qu'ils avaient
raison.
«--Bah! c'est notre faute; nous avons mal mené nos affaires; ne quittez
pas la partie, et nous dresserons mieux nos batteries.
«--C'est-à-dire que vous ferez pour moi ce que vous trouvez si mal qu'on
ait fait contre. Grand merci; enlever les suffrages par son talent me
paraîtrait doux, mais les payer me paraît ignoble.»
On a dit que je m'étais obstinée à réclamer un second début, et que les
comédiens s'y opposèrent. J'ignore, moi, s'il en fut question; mais je
puis assurer que, m'eût-on assuré une part entière au Théâtre-Français,
j'aurais préféré la misère obscure de la province à une seconde épreuve
de la cruelle sévérité du public de Paris. Tels étaient à cet égard mes
sentimens, et l'expression en était aussi vive que publique. J'eus
plusieurs fois l'occasion de voir M. Chaptal, et il ne fut jamais le
moins du monde question entre nous de récidives dramatiques. Je priai
même tous ceux des artistes du Théâtre-Français que je continuai de
voir, de me croire bien résignée, bien consolée, bien résolue surtout à
rester sur cette première disgrâce.
M. de Talleyrand, au moment de ma tentative et de ma mésaventure
tragique, était fort malade; mon amour-propre tremblait de le revoir
depuis que j'étais détrônée, et cette conversation si piquante, cette
flatteuse intimité avec un homme si distingué, je craignais en quelque
sorte d'en jouir, malgré le désir que j'en éprouvais. Pour me donner le
courage de cette entrevue si redoutée, j'imaginai de la faire précéder
de mon portrait, modelé par Lemot, dans l'attitude de la Cléopâtre. Je
le portai moi-même au ministère dans une chambre voisine du jardin, et
laissai ce billet à l'huissier qui m'avait accompagnée.
«Didon fit des sottises pour le pieux Énée. La plus grande fut de
se tuer. Madame Cléopâtre se sauva par la piqûre d'un aspic de la
blessure qu'elle craignait pour son orgueil.
«Moi, chétive citoyenne, qui ai voulu, sous le royal bandeau de la
première, essayer le sceptre tragique, ne faites pas craindre les
dédains de César pour la seconde à celle qui s'offre à vous dans
l'attitude de la reine d'Égypte, et sous les traits de la bien
détrônée.
«DIDON SAINT-ELME.»
Par malheur pour le billet, M. de Talleyrand tomba plus malade, et j'eus
le regret de quitter Paris sans le voir. L'affaire qui précipita mon
départ me donna encore la crainte de lui avoir peut-être déplu, et j'en
maudis doublement la mémoire.