Une bonne mère.--Nouvel engagement dramatique.--Regnaud de
Saint-Jean-d'Angely.--Retour de D. L***.--Départ pour Lyon et
Marseille.--La chaîne des galériens.
J'avais cessé de m'occuper de la triste affaire qui m'avait révélé tout
l'odieux de la police, quand mon souvenir y fut ramené par un bien
triste événement. Adélaïde entra un matin tout effarée, en me disant:
«Madame Arthur est morte hier d'une colique d'entrailles.»
«Quoi! empoisonnée?
«--Non, madame; des suites d'une imprudence. On est venu déjà plusieurs
fois vous demander; et voilà en ce moment la mère qui veut absolument
vous entretenir.
«--Faites entrer.»
J'avoue que la fille m'était bien odieuse; mais ce souvenir de remords
qui, mourante, l'avait reportée vers moi, me réconciliait presque avec
elle. Sa mort avait été terrible; mon nom avait été mêlé à ses derniers
soupirs; elle m'avait appelée à son secours dans ses tourmens affreux.
Mon coeur ne se ferma point au récit d'une pareille agonie fait par une
mère. Cette vieille femme, sans éducation, d'une tournure et d'une mise
communes, ne m'en inspira que plus de pitié. «Ah! ma chère dame, me
disait-elle, je n'ai point partagé l'aisance de ma fille. J'étais
pauvre; je ne la voyais pas, mais je suis accourue à son lit de malade.
Elle avait besoin de votre pardon pour mieux mourir; madame je le lui ai
promis, et je viens vous le demander. Permettez que je fasse dire une
messe pour elle en votre nom.» Je lui remis de l'argent pour plusieurs,
et la bonne vieille me quitta en me bénissant.
Mon triste début au Théâtre-Français, tout infructueux qu'il eût été,
avait cependant donné quelque bonne opinion de moi à quelques directeurs
de province. Leurs propositions m'humilièrent d'abord. Je me trouvais
déchue; mais, désenchantée déjà, et sur mon indépendance, et sur
l'amitié de Regnaud, et sur les plaisirs de Paris, je me décidai à une
séparation courageuse, et je contractai un engagement avec un sieur
Beaussier, à cette époque directeur du grand théâtre de Marseille.
Regnaud, qui s'y était d'abord opposé, me voyant résolue, me donna des
lettres pour M. de Permon, commissaire général de police, et Thibaudeau,
préfet.
Au moment où j'emballais ses conseils et mes papiers, on vint m'apporter
un billet qui m'annonçait l'arrivée de D. L***. Les conseils de Regnaud
sur le compte de cet homme, mes soupçons, que dis-je! mes expériences,
tout céda devant le besoin des confidences pour un coeur malade. Au bout
d'une heure il était chez moi; il réveillait les espérances d'une grande
passion, et cette entrevue me rejetant loin de mes projets, je ne sentis
plus que les délires de mon amour pour Ney.
Je partis néanmoins. Je ne saurais exprimer tout ce qui me vint d'idées
tristes, de ressouvenirs amers, de regrets cuisans, quand je revis Lyon,
où quelques années plus tôt j'avais, sous un grand nom, recueilli tous
les plaisirs de la considération et de l'opulence. Rien n'égale en
amertume ces positions où deux époques différentes de la vie viennent,
en quelque sorte, se mettre en face, où quelque chose d'extraordinaire
vous force de vous souvenir, pour vous contraindre presque à ne plus
espérer.
Pour chasser un peu ces noires idées, inspirées par le pénible sentiment
de mon état et de mon isolement, je me décidai, en quittant Lyon, à
descendre en bateau le Rhône jusqu'à Avignon. Une scène terrible me fut
presque une consolation, et l'aspect d'un danger un oubli de mes
chagrins. Nous faillîmes être engloutis, et je fus assez heureuse pour
sauver de la mort une jeune fille charmante que le courant allait
entraîner. Mon ame reprit quelque force et quelque orgueil après cette
action, qui me valut les bénédictions de tous les voyageurs, et même
l'accolade rude, mais sincère, du rustique batelier. L'image de Ney
m'était comme apparue dans le critique moment; je me sentais fière de
m'élever jusqu'à lui par ce courage, et je me trouvais récompensée par
le seul espoir de lui écrire que j'avais traité la mort à sa manière, et
que je n'étais point indigne de l'homme le plus brave.
Le reste de la route devint un enchantement. L'intimité était parmi les
voyageurs, la folie circulait à la ronde, et, comme elle était aimable
et décente, des femmes la partageaient avec cette nuance de délicatesse
qui la double en l'épurant.
La diligence où nous étions montés roulait donc au milieu des joyeux
propos, quand une de nos dames, mettant à la portière sa jolie tête, la
retira soudain avec un cri d'horreur et d'effroi. Elle venait
d'apercevoir la chaîne des forçats, qu'une escorte de gendarmerie
conduisait au bagne de Toulon.
Quelle plume il faudrait pour le tableau de ces dernières misères de
l'humanité! mais à côté, quelle scène touchante que celle de cette pitié
soudaine et sublime, éprouvée par des femmes auxquelles la vertu fit
supporter le dégoût pour soulager le crime, peut-être trop puni. Un de
nos compagnons de voyage fit observer qu'il y avait dans cette horde
garottée sans doute de bien grands coupables. «Oh! m'écriai-je, ne
voyons que la misère, et non les actions qui l'ont méritée.» Aussitôt
les bourses furent tirées; mais la voiture allait plus vite que notre
pitié. «Peut-être, disait la petite dame, nous maudissent-ils pour
n'avoir rien jeté au bonnet quêteur.
«--Jeter un secours me paraît humiliant même pour des galériens,
m'écriai-je; il faut encore supposer un reste de délicatesse à ceux que
l'on soulage. _L'aumône se donne et ne se jette pas_.»
Nous avions les devans sur la troupe; arrivés au relais, tout le monde
descendit, et nous voilà tous refaisant à pied la route que nous avions
déjà faite; enfin nous nous trouvâmes en face des malheureux. Ils
étaient couchés et assis le long du chemin, couverts de poussière,
accablés de fatigue, s'entr'aidant à soutenir le fardeau de leurs
chaînes, accouplés comme des bêtes de somme, et convoitant, d'un oeil
hideusement avide, la cruche d'eau et le pain destinés à leur avare
nourriture.
Je ne sus d'abord que pleurer et frémir à l'aspect de tant de misères;
mais bientôt, l'humanité secondant notre courage: «Monsieur le gendarme,
dis-je au conducteur de la troupe, permettez-nous de répartir, entre ces
infortunés confiés à votre garde, le produit d'une collecte!»
Un cri de joie s'élève dans les airs à ce mot entendu de tous, et mêlé
d'un bruit de chaînes effroyable. Les gendarmes firent un cercle autour
de la troupe haletante. Puis, nous autres femmes parcourûmes les rangs,
distribuant des vivres et de l'argent, parlant à quelques uns des
condamnés. Hélas! j'eus là l'occasion de reconnaître qu'il faut bien
moins d'or pour combler d'immenses infortunes, que pour assouvir
d'inutiles et frivoles caprices. Soixante-seize malheureux furent
consolés pour la modique somme de 120 francs. Quelle futilité ne coûte
pas plus cher!
Au milieu de nos voyageuses, l'une me parut ajouter encore en cachette à
chacun de nos dons. Plus tard je reçus la confidence d'une pareille
générosité. La diligence se remit en chemin aux bruyantes acclamations
de la reconnaissance des condamnés, et même aux applaudissemens des
gendarmes commis à leur garde et attendris.
Au premier relais, la jeune dame dont j'avais remarqué la tendre
bienfaisance me prit à part, et me dit: «C'est un ami qu'en vous j'ai
rencontré, c'est un frère. Mon coeur a deviné le vôtre; soyons de moitié
dans les frais et le bonheur d'une bonne action. Ce galérien, ce
malheureux à qui vous m'avez vu plus particulièrement parler, m'a glissé
dans la main l'écrit que voici:
«Je suis coupable, mais encore plus malheureux. Je trace ces lignes
dans l'espoir que je rencontrerai quelque regard de commisération,
quelque accent de pitié dans un coeur généreux.
«Je suis fils unique de la veuve..., de la ville de... Arrivé
seul à Paris, je crus à l'amitié, et par elle et pour elle je fus
entraîné au crime. Qui que vous soyez, ayez pitié de ma mère; elle
a su ma condamnation; mais trompée sur le jour d'un épouvantable
départ, elle ne sera à Paris que dix jours après; elle y sera sans
ressources. Qui que vous soyez, pensez à cette mère. Mais
puissiez-vous être une femme au doux regard, à la voix
compatissante! Alors ma mère sera secourue, on l'aidera même à
venir dans des lieux de souffrance consoler son coupable et
malheureux fils, avant qu'il ne meure du supplice de toutes ses
peines.
«LOUIS-ÉDOUARD.»
«Je reste ici, dis-je à la jeune dame; j'y attendrai la _chaîne_. À son
passage, je parlerai au brigadier. Une lettre partira à l'instant même
pour la mère du malheureux, avec l'argent nécessaire à son voyage.» À
ces mots, la jeune dame tomba dans mes bras. «Je ne puis attendre, une
affaire m'appelle à Toulon; mais voici mon adresse, nous nous écrirons,
nous nous reverrons.»