Querelle avec Regnaud.--Madame Regnaud.--MM. Arnault et Vigée.--M***,
défenseur des _courtes mémoires_.
Un matin, ma voiture sortait de la cour du ministre des relations
extérieures. Soudain elle s'arrête, la portière s'ouvre, Regnaud monte,
se place près de moi, et me fait subir un interrogatoire auquel j'aurais
répondu sans hésitation, s'il n'y eût mêlé le soupçon de je ne sais
quelles vues politiques, qui m'embarrassa d'autant plus que j'avais été
plus éloignée d'en concevoir l'idée.
«D'où vient donc madame? me demanda Regnaud avec aigreur.--Vous le savez
fort bien, monsieur, puisque vous voyez sortir ma voiture.--Ah! madame
visite les ministres.» Et comme je ne répondais pas, il ajouta avec plus
d'irritation: «Vos prétentions sont hautes; on voit pourquoi vous faites
si grand bruit de votre désintéressement et de votre délicatesse; mais
ne croyez pas que madame Gran, que vous cherchez à supplanter, puisse y
croire.
«--Mais, monsieur, quelle extravagance!
«--Oh! reprit Regnaud, je conçois l'empressement; c'est un si beau rôle
que celui de maîtresse d'un ministre!
«--Je ne suis ni la sienne ni la vôtre, monsieur; vos paroles et vos
manières me paraissent donc fort étranges.
«--Eh! que diable allez-vous faire là?
«--Mais il me semble que l'honneur d'être reçue avec bienveillance par
un des premiers fonctionnaires de votre gouvernement, que le plaisir de
causer avec un homme aussi spirituel que M. de Talleyrand, excuse
suffisamment ma visite.
«--Vous ne m'aviez pas montré ce côté ambitieux de votre caractère; cela
me donne beaucoup à penser; vous pourriez bien n'être pas trop éloignée
de l'intrigue. Vous vous êtes trouvée avec Ouvrard; il a grand besoin de
la protection des ministres, et il sait tout le parti qu'on peut tirer
de celle d'une jolie femme.»
En ce moment la voiture s'arrêta à la porte de Véry. C'était Regnaud qui
avait ordonné de nous y conduire.
«Je ne descendrai point ici avec vous, monsieur; vos premiers reproches
ne m'ont paru que ridicules, mais votre dernière offense, mais vos
derniers soupçons me révoltent. Sachez qu'un homme ne me maltraitera
jamais deux fois.
«--Vous maltraiter! mais je ne vous ai pas touchée.
«--L'excuse est singulière; n'est-ce qu'en battant les gens qu'on les
maltraite?
«--Ah, ma chère, si j'en avais le droit, vous auriez aujourd'hui couru
de grands risques.»
Je ris beaucoup de la menace, et comme en riant j'étais désarmée, je
consentis à descendre et à entrer dans un cabinet qui avait vue sur la
rue. Un remarquable équipage vint à passer.
«C'est Ouvrard me dit Regnaud. Est-il vrai que vous ne le voyez pas?
«--Non, je vous jure; mais je le connais aussi bien que le public qui le
juge. Son ancien cuisinier est maintenant le mien. Les éloges d'un
domestique renvoyé sont des recommandations bien rares et bien
décisives. Il faut, certes, qu'Ouvrard ait plus de talens qu'on ne lui
en accorde pour être arrivé de si bas à la fortune!
«--Oh! parbleu, dans les fournitures on n'a pas besoin d'esprit; il faut
de l'activité et du hasard.
Tout en parlant, Regnaud jouait avec une boîte sur laquelle était un
charmant portrait de femme. On ne pouvait imaginer rien de plus gracieux
que l'air naïf qui brillait dans ses traits. Le cou, un peu au delà des
proportions, ne semblait avoir ce léger défaut que pour donner un charme
particulier à cette tête divine. «Quoi! m'écriai-je, est-ce que cette
tête d'Hébé serait celle de votre femme?»
Regnaud se mit à rire de mon étonnement. «Vous la plaignez, me dit-il,
je parie.
«--Certainement, car je n'ai pu oublier vos principes.
«--Vous me jugez mal. Je suis très bon mari, et je vous le ferai dire
par ma femme quand vous voudrez.
«--Quelle folie! est-ce que j'ai l'honneur de la connaître?
«--Vous aurez cet honneur-là quand vous voudrez; venez jeudi matin, et
laissez-moi faire.»
Nous reprîmes ainsi le ton de la gaieté la plus agréable. Le soir, nous
allâmes au Vaudeville, et le hasard nous plaça justement dans la loge où
avait commencé notre connaissance; ce qui fournit à Regnaud l'occasion
d'un foule de choses gracieuses et tendres qu'il savait tourner à force
d'esprit, et qui rendit le reste de la soirée fort amical.
Le lendemain, j'étais à peine éveillée quand on vint, de la part de
Regnaud, me prier de me rendre chez lui, où il était retenu par de
nombreuses affaires. J'arrivai à l'heure fixée chez Regnaud; il vint au
devant de moi, et me fit comprendre que sa femme n'était pas loin. Il me
pria de l'attendre un peu. Je me levai, et feignis d'examiner les
tableaux. Arrivée près d'une porte entr'ouverte, je m'écriai: «Ah!
pardon, mademoiselle,» à l'aspect d'une figure charmante. Ma petite
méprise réussit. Madame Regnaud entra dans le salon, et me dit en
s'asseyant et avec un sourire: «Je ne suis pas la fille, mais la femme
de M. Regnaud.» Il y avait dans ses manières quelque chose de doux et de
séduisant, une sorte de lenteur molle et charmante, d'un tour et d'une
grâce tout extraordinaires.
«J'avais un bien vif désir de vous voir, reprit madame Regnaud; car mon
mari m'a bien parlé de vous.» Je l'accablai de complimens, qui étaient
tous sincères. Tout à coup nous entendîmes quelqu'un descendre: «Voilà
Regnaud; ne dites pas que nous nous sommes vues, et quand vous viendrez,
entrez chez moi par la petite porte sous le vestibule...»
À ces mots elle disparut, en posant son doigt sur sa jolie bouche.
Regnaud n'était pas seul. Il me demanda pardon, et surtout de ne pas
m'en aller encore. Voilà des livres qui aideront votre aimable patience.
Je vais me servir de votre voiture; puis s'approchant de l'appartement
de sa femme, il entr'ouvrit la porte, et dit à haute voix: «Adieu, ma
bonne amie, je vous laisse ici une dame qui me prête sa voiture.» En
sortant, Regnaud me répéta qu'il passerait chez moi avant dîner. Il
courut grand risque de ne m'y pas rencontrer, car sa femme et moi nous
causâmes avec de si intimes détails, que la matinée s'écoula comme un
songe.
«Que lui direz-vous de moi?» demanda madame Regnaud, d'un air gracieux,
quand je me retirai.
«--Qu'il est mille fois trop heureux d'avoir une si charmante femme.--Eh
bien! c'est ce que je lui dirai aussi à votre sujet, qu'il est mille
fois trop heureux d'avoir une si charmante amie.»
Je rentrais au moment même où Regnaud vint chez moi, comme il me l'avait
annoncé. «Que vous a dit ma femme?» fut son premier mot. «Ne vous
a-t-elle pas, ajouta-t-il, paru persuadée, comme tout le monde, que je
vous aime et que je suis aimé?
«--L'accueil que j'ai reçu me prouve le contraire. J'ose même croire
qu'à cet égard elle s'en rapporte plus à moi qu'à vous.
«--Au fait, comment la trouvez-vous?
«--Mille fois mieux que son portrait.
«--Oui, elle est bien.
«--Voilà bien un mot de mari.
«--Cela est vrai; mais depuis long-temps on a dit sur les maris tout ce
qu'on pouvait dire. Il en sera de même _in tutt' eternità_.
«--_Come? lei parla italiano_?
«--Et vous aussi, s'écria Regnaud enchanté, et vous ne le disiez pas!
«--Mais j'ai un accent à vaincre, et je ne veux que parler français.
«--À la bonne heure, mais de temps en temps une petite conversation
italienne, sans tirer à conséquence.
«--Ah! voilà les hommes toujours, tartufes! Sévérité pour autrui,
indulgence pour eux en cachette. Il n'en sera rien; avant que je ne
sache à quoi m'en tenir sur mon accent, vous n'entendrez pas sortir de
ma bouche un seul mot de la langue du Tasse et de l'Arioste, pas un mot
de celle de Schiller et de Wieland. Trop heureuse si je puis n'être
point indigne de servir d'interprète à la belle langue de Corneille, de
Racine et de Voltaire.
«--Vous êtes _universelle_, mais vous avez raison de préférer être
Française. Je veux vous amener deux juges de votre mérite, l'un poëte
déjà célèbre, l'autre qui le deviendra sans doute.
«--Oh! point de réunion savante, je vous en prie; j'y ferais triste
figure.
«--Je ne vous parle pas de savans, mais de deux poëtes aimables.»
Quelques jours après Regnaud me présenta M. Arnault, alors attaché au
ministère de l'intérieur, et M. Vigée. Leur jugement se ressentit sans
doute de leur complaisante amitié. L'un de ces messieurs, frappé de mes
dispositions, voulut bien m'aider de ses conseils, et plus tard me
soutenir de ses démarches.
Déjà j'avais obtenu mes entrées au Théâtre-Français. J'étais reçue
élève, et certaine d'un début; mais quelles difficultés plus réelles me
restaient! Pour les vaincre, il eût fallu travailler; mais moitié
distraction, moitié amour-propre, j'étudiais peu. Il est vrai que
j'avais la merveilleuse facilité de retenir les vers presque à la
lecture. Un jour quelqu'un, avec qui je parlais de cette facilité de
mémoire, me dit qu'on ne la possédait guère qu'aux dépens de l'esprit.
Je voulus réclamer, quoique avec modestie; mais mon interlocuteur tint
bon pour les courtes mémoires, et avec une chaleur que je me permis à la
fin d'appeler impolitesse.
Lors de mon début, ce singulier personnage me prouva qu'il ne mettait
pas en pratique ses propres idées, car il avait gardé mémoire et même
rancune de notre conversation. Puisse mon livre, où je ne le nomme pas,
lui tomber entre les mains! C'est ma seule vengeance.
La veille de mon grand jour de début, j'étais à payer un mémoire chez
une marchande de nouveautés, et je vis et j'entendis un coiffeur
s'excuser de ne pouvoir venir dans la maison, parce que M*** lui avait
donné des billets et de l'argent pour siffler une débutante au
Théâtre-Français. Je méprisai cela comme un propos, et j'eus raison;
mais je le négligeai même comme avertissement, et j'eus tort. Mes amis
m'en blâmèrent beaucoup après ma disgrâce. Moi, au contraire, je voulus
remercier le partisan des courtes mémoires, et le lendemain du jour
fatal, je lui fis tenir la lettre suivante, accompagnée de six billets
de parterre et d'une pièce de cinq francs.
«Vous avez voulu, monsieur, prouver, par votre exemple, la vérité
de votre axiome favori, qu'une bonne mémoire est toujours l'annonce
de peu d'esprit. La vôtre est excellente, à ce qu'il me paraît;
donc, comme disent les logiciens... Mais je vous laisse le soin de
tirer la conséquence qui sort de ce raisonnement.
«Vous vous êtes mis en frais afin de me faire siffler, ce qui était
bien inutile, car vous avez pu voir qu'il ne manquait pas de monde
pour cela. Si l'occasion s'en présentait, je ne manquerais pas de
reconnaître vos soins. En attendant, comme je ne vous ai point
accordé _le droit de rien dépenser pour moi_, vous me permettrez de
vous rembourser ce qu'il vous en a coûté dans une circonstance où
vous avez montré autant de générosité que de délicatesse.
«SAINT-ELME.
«_P. S._ Comme je présume que vous renverrez votre coiffeur, je
vous préviens qu'il est devenu le mien, et qu'il n'aura pas à se
repentir d'avoir, par son indiscrétion, encouru votre disgrâce.»