CHAPITRE LXIV.

Établissement à Paris.--Continuation de mes études dramatiques.--Amitié

de Regnault de Saint-Jean-d'Angely.--Discussion sur les différentes

sortes de courage.

Après le départ de D. L***, je commençai à m'occuper sérieusement de mes

études dramatiques. Mon maître de prononciation venait tous les matins,

et je manquais rarement d'aller au théâtre les jours où la tragédie

composait le répertoire.

M. Lecouteulx de Canteleu me rapprocha de Monvel, qui parut plus content

de mes connaissances en littérature que de mes dispositions pour la

scène. Il m'accordait cependant des moyens et de la sensibilité. Il me

fit étudier avec lui le rôle d'Héloïse dans _Fénélon_. Je n'oublierai

jamais l'accent paternel et presque céleste qui lui échappait dans la

scène où Héloïse tombe aux pieds du prélat en s'écriant:

Pontife du Très-Haut...

Et où Fénélon répond:

Mon enfant, levez-vous;

Ce n'est que devant Dieu qu'on doit être à genoux.

C'est dans la loge de Monvel que je me suis habillée le jour de mon

début. Ah! que n'ai-je emprunté, avec mon costume, ce talent, sûr des

suffrages de Melpomène!

Le moment de mes études et de mes illusions dramatiques durait encore,

quand je me rappelai mon mobilier de Chaillot. Je louai, pour m'en faire

honneur, un appartement magnifique, et j'en vins dès lors à tenir maison

splendide et coûteuse. Possédée de toutes les folies, pouvais-je

échapper à celle de la dépense et du désordre? Je ne m'en aperçus qu'à

l'épuisement de toutes mes ressources; car on dirait que dans la vie la

réflexion n'arrive que comme un dernier malheur.

Ayant appris par Joufre, qui me rendait assez fréquemment visite, que

Regnaud de Saint-Jean-d'Angely était de retour à Paris, j'écrivis à ce

dernier pour lui rappeler la promesse qu'il m'avait faite, et lui

témoigner le prix que j'attachais à son intérêt. À onze heures, le

billet avait été remis; à trois heures, Regnaud vint lui-même m'apporter

la réponse: et la conversation s'engagea avec tout le charme de

l'intimité. «Après le plaisir que me cause votre billet tout aimable, me

dit-il, rien ne pouvait m'en faire autant que de vous trouver

débarrassée de votre _grand monsieur_. D'où vous vient cette fâcheuse

connaissance?--Elle est ancienne, car elle date de mon passage à Lyon, à

mon retour de Milan.--Oui, c'est cela même, en 1797. Je ne me trompais

pas, mais vous m'effrayez.--Et pourquoi? qu'est-il donc?--Ce qu'il est?

Je ne saurais trop le dire; mais il ne mérite d'approcher sous aucun

titre d'une femme telle que vous. Mais laissons cela, puisqu'il est

parti. Aussi bien, je ne suis point ici pour le compte des autres; j'ai

assez à faire en tâchant moi-même de ne point déplaire.--Votre franchise

donne de la valeur à la moindre de vos bonnes grâces, et je sens pour

vous une amitié trop sincère pour ne pas la garantir durable.»

Ce n'étaient point les vaines paroles d'une galanterie banale ou d'une

froide politesse. L'attachement de Regnaud eut de la suite, et une suite

féconde en conseils et en services de tous genres. Quand je quittai

Paris, ce fut son ardente protection qui me valut l'existence heureuse

et brillante dont j'ai joui auprès de la princesse Élisa; et pourtant il

y avait près de six ans que je ne l'avais vu, lorsque son souvenir

songea d'une manière si délicate à une absente. Que d'amis, qu'on a

quelquefois importunés la veille, n'ont pas le lendemain une mémoire

aussi bonne! J'aime à rappeler ce qu'il fit pour moi, et je dirai plus

loin avec une égale et douce franchise que, plus tard, j'eus le bonheur

d'acquitter tant de services par les preuves de mon dévouement, à une

époque où il n'y avait plus, en me rapprochant de lui, que des dangers à

prévoir et des peines à partager.

Depuis cette première visite, Regnaud vint me voir régulièrement chaque

jour. Il assistait à mes leçons de déclamation, et me faisait réciter

les vers, en m'obligeant d'avoir de petits cailloux dans la bouche.

«Vous avez beau me citer Démosthène, lui disais-je quelquefois avec

résistance, je n'ai pas besoin d'en faire autant que lui.--Eh bien!

répondait Regnaud, à ce prix seulement les succès.»

Mais tout en me recommandant l'étude et le travail, bien souvent mon

conseiller me les faisait négliger et interrompre. Il m'entraînait à

Meudon, à Saint-Cloud, à Versailles. En vérité, les courses étaient plus

fréquentes que les répétitions. Quand Regnaud avait quelque discours à

composer ou quelque projet à proposer au gouvernement, il me priait de

me rendre chez lui; et là, au premier moment de liberté, il me lisait

ses discours, paraissant attacher du prix à mon approbation, et moi en

trouvant beaucoup à la lui témoigner. Un jour qu'il me récitait un

morceau sur le rétablissement des cimetières, et que je laissais

échapper toute la vivacité d'une admiration passionnée comme tout ce que

j'éprouve, il me dit avec l'accent de l'ame: «Saint-Elme! qu'on serait

heureux de n'avoir que vingt-cinq ans, et d'être l'objet de votre

tendresse exclusive!»

Je lui avais appris, non sans quelques restrictions pourtant, les

événemens qui m'avaient amenée en France. Il n'ignorait ni mes liaisons

avec Moreau, ni mon enthousiasme pour Ney. Regnaud, sincèrement partisan

de Bonaparte, ne pouvait se défendre d'une sorte de répugnance pour

Moreau, ce qui amenait plus d'une dispute entre nous. Un jour que, par

une lettre de Ney, j'avais appris de nouveaux triomphes de l'un et de

l'autre, je dis à Regnaud: «Eh bien! que pensez-vous maintenant de mon

admiration?--Je la partage. Jamais je n'ai contesté à Moreau les talens

de grand capitaine. Sa vraie place est à la tête des armées, mais non

point à la tête du gouvernement.--Mon Dieu! ne dirait-on pas qu'il est

si difficile de gouverner!--Ceci est une boutade, ma chère, et n'est

point un raisonnement; il faut plus que du courage, il faut plus que des

vertus pour conduire un peuple qui sort d'une crise, d'une fièvre dont

les accès ne font que de se ralentir.--Si vous parlez ainsi de l'épée,

c'est que vous ne vous en êtes jamais servi.--J'avoue que j'aurais fait

un mauvais soldat.--Un Français ne devrait pas penser ainsi.--En vérité,

on vous prendrait pour une Jeanne d'Arc. Votre jeunesse, familiarisée

avec l'école de peloton, ne conçoit donc pas d'autre gloire que celle

des armes?--J'avoue que celle-là doit être la première, car elle est la

plus pénible. Songez donc à tout ce que le soldat expose: souvent

mutilé, reste de lui-même, tous ses services sont positifs, et ses

récompenses ne sont presque qu'imaginaires.--Malgré cela, je persiste à

proclamer qu'il y a d'autres gloires que celle des armes, qu'il y a

d'autres courages que ceux de la guerre, et comme je ne veux pas rester

sous le coup de vos derniers reproches, je tiens à vous prouver que

quoiqu'on n'ait jamais été soldat, quoiqu'on ne veuille pas le devenir,

on a aussi son héroïsme. Dans les proscriptions, j'ai su ne jamais

trembler, et également ne jamais trahir. J'ai vu la mort, et de

sang-froid. Lors de mon voyage à Malte, je fis la traversée sur un frêle

bateau. La mer, furieuse, réduisait nos matelots italiens au désespoir

et aux seules invocations de leur madone. Moi seul, enveloppé de mon

manteau comme d'un linceul, je voyais passer sans effroi la lame des

flots sur nos têtes, et mon esprit, loin du danger, ne se berçait dans

ce fatal moment que des images de la patrie et des plus doux souvenirs

de la jeunesse.

«--J'avoue, dis-je à Regnaud, que je ne me sentirais pas la force de

rester ainsi impassible devant la mort.--Vous voyez donc, mon amie,

qu'il y a plusieurs espèces de courage; et celui de braver les

bourreaux, d'affronter les factions, et celui de tous ces héros des

troubles civils, qui se dévouent pour un frère, pour un père, pour un

ami?--Oh! celui-là je sens que je pourrais l'avoir. Dans les

révolutions, l'échafaud est quelquefois un des derniers asiles de

l'honneur, où les femmes savent se précipiter aussi, plutôt que de se

séparer de tout ce qu'elles aiment.--Saint-Elme, reprit vivement

Regnaud, si vous portez cette chaleur d'ame au théâtre, je vous réponds

d'un triomphe. Ma jeune amie, vous êtes une singulière feuille à ajouter

au grand livre du coeur humain.»

La haute opinion que j'avais de Regnaud, de ses talens, de son esprit,

me faisait trouver un incroyable plaisir à ses éloges. Aussi peu de

temps lui suffit pour prendre beaucoup d'empire sur moi; il n'eut

pourtant jamais mon entière confidence. Je n'ai jamais éprouvé qu'auprès

de Moreau et de Ney le besoin de tout dire, et la docilité de tout

entendre. Je ne parle point de ma confiance pour D. L***; cela n'était

qu'un mélange de surprise et de faiblesse, résultat de toutes les

adroites complaisances dont j'étais enlacée. Les louanges de Regnaud

m'étaient agréables, mais je ne sentais pas qu'elles me fussent

nécessaires, et je n'éprouvais pas avec lui ce charme de l'intimité qui

rend heureux de tout dire. C'est ainsi que je lui avais laissé ignorer

que je connaissais M. de Talleyrand, et que j'allais même assez souvent

chez ce ministre. Regnaud l'apprit par hasard, ce qui donna lieu à une

scène originale dont je faillis me fâcher sérieusement, et dont je finis

par rire. Au chapitre suivant les détails de ce petit épisode de colère

et de raccommodement.

Mémoires d'une contemporaine. Tome 3 Souvenirs d'une femme sur les principaux personnages de la République, du Consulat, de l'Empire, etc... · 第 9 / 40 题