Saint-Elme et Ambroisine.--Nouvelles tentatives pour me faire trahir la
confiance de Moreau.--Scène sans résultat avec D. L***.
Les détails qui vont suivre me sont tout à la fois pénibles et doux. Ils
me reportent à mon enfance, temps de bonheur, contraste avec ma présente
infortune, fécond en souvenirs puissans, malgré les années, et parmi
lesquels celui que je vais retracer occupe une place de prédilection.
Mon père revenait un soir d'une promenade à trois ou quatre milles de
Florence, route délicieuse, qui semble un parc magnifique. Laissant
flotter la bride sur le cou de son cheval, mon père s'entretenait avec
son fidèle domestique. Tout à coup les chevaux s'arrêtent; Carlo jette
un cri d'effroi, et montre à son maître un homme étendu sur la terre
tout ensanglantée. Voler au secours du blessé, rappeler les sens du
malheureux, baigner et panser sa blessure, le porter et le soutenir à
cheval, tout cela, inspiré par le coeur, fut l'affaire d'un instant.
Le mouvement et l'air ranimèrent l'inconnu, qui paraissait avoir vingt
ans à peine. Son premier regard, ses premiers mots, exprimèrent
l'attendrissement et la reconnaissance d'un homme bien né. Arrivé avec
ce précieux et sanglant fardeau à Val-Ombrosa, mon père envoya chercher
un chirurgien. La blessure n'était pas mortelle, mais elle réclamait les
soins les plus prompts et les plus délicats. La victime trouva auprès de
mes excellens parens tous ceux d'une hospitalité généreuse, et bientôt
d'une tendre amitié. Voici comme il leur raconta les hasards qui
l'avaient conduit chez eux.
«Issu d'une famille noble et pauvre du midi de la France, Saint-Elme
avait été destiné à l'état ecclésiastique, pour lequel il n'avait aucun
goût. La vue de la belle Ambroisine, fille de grande naissance, décida
seule de ses penchans et de sa destinée. Des convenances de famille
avaient déjà disposé de la main d'Ambroisine, mais elle disposa de son
coeur, et avec un abandon qui commanda bientôt la fuite. Ambroisine avait
seize ans; Saint-Elme n'en comptait pas dix-neuf. Elle écrivit à son
amant que, munie de ses diamans et d'une somme considérable, elle se
rendrait avec un domestique fidèle à un lieu qu'elle lui désignait, et
où elle arriverait à cheval à minuit; là elle congédierait son
domestique, et ils partiraient tous deux pour Toulon, d'où ils se
rendraient par mer à Livourne. Ambroisine avait une tante mariée dans
cette ville, et se croyait sûre d'être bien reçue.
Rendu au lieu indiqué, Saint-Elme n'y vit arriver que le domestique de
sa jeune amie. Celui-ci lui apprit qu'au moment de monter à cheval,
Ambroisine avait été surprise. Saint-Elme ordonna à Henri de retourner
sur-le-champ vers le château, de tâcher d'y pénétrer pour remettre un
billet et savoir les événemens; il lui recommanda de venir ensuite le
rejoindre à Aubagne, village entre Marseille et Toulon. Quinze jours se
passèrent dans de mortelles angoisses. Henri revint enfin; il apportait
de tristes nouvelles. Victime à jamais perdue, Ambroisine écrivait à son
Alfred de fuir, d'échapper aux poursuites, aux vengeances d'une famille
puissante et implacable; au nom de l'amour, elle le conjurait d'échapper
à tant de persécutions; au nom de l'amour encore, elle le suppliait
d'accepter cet or, ces bijoux, sa propriété personnelle, libre héritage
d'une vieille parente. La dernière prière de l'infortunée était que son
Alfred se rendît chez la tante près de laquelle le bonheur lui avait été
promis, mais qui pourrait du moins servir de lien à leurs souvenirs et
leurs pensées.
«Saint-Elme, dans sa religieuse obéissance, s'embarqua pour Livourne
avec Henri. Mais cet Henri, jusqu'alors si fidèle, allait, par la
cupidité, descendre jusqu'à l'assassinat. Arrivé à Livourne, Saint-Elme
apprit que la tante d'Ambroisine avait quitté cette ville pour se rendre
d'abord à Bologne, puis à Milan, mais on croyait qu'elle pouvait être
encore à Florence. Sans s'arrêter, Saint-Elme se remit en route. Il
était à cheval. Son domestique le suivait avec la pensée d'un crime.
Soudain un coup part, et Saint-Elme tombe baigné dans son sang à la
place même où mon père l'avait recueilli.
«Le malheureux ne possédait plus au monde que ses vêtemens et ses
papiers. La compassion pour ses malheurs devint une réelle amitié dans
ma famille. Doué d'une figure charmante, à peine rétabli, il revint à
cette gaieté française qui fait supporter les peines. On m'avait éloigné
du malade, mais on ne put m'arracher du convalescent; j'aimais à lui
servir de guide dans le parc, à m'asseoir près de lui, écoutant avec
ravissement tout ce qu'il me racontait de sa patrie.
«La tante d'Ambroisine répondit à la lettre de mon père par une lettre
flatteuse pour Saint-Elme. Elle le pressait vivement de venir la
joindre. Le désir d'obéir à la volonté d'Ambroisine, l'espoir de
recevoir de ses nouvelles, et de lui en donner, déterminèrent Saint-Elme
à nous quitter. Que ses adieux furent touchans et empreints d'une sainte
reconnaissance! Je lui donnai des larmes bien abondantes et bien amères,
à ce compagnon de mes jeux, à ce premier ami de mon enfance. Il avait
promis de revenir... Pauvre jeune homme! à peine arrivé à Rome avec la
tante d'Ambroisine, il succomba à une fièvre de quelques jours. À cette
fatale nouvelle, mes regrets et ma douleur furent au-dessus de mon âge.
Le souvenir de Saint-Elme ne s'est jamais effacé.» J'aurais écarté
cependant son nom de mes mémoires, dans la crainte d'affliger Ambroisine
et sa tante. Mais j'ai su que la première avait suivi un nouvel époux
loin de la France, et que la seconde a cessé de vivre en 1804. J'ai donc
cru pouvoir expliquer ici comment, lorsqu'il m'a semblé nécessaire de ne
plus porter le nom de ma famille, l'idée me vint d'en prendre un tout
français, celui d'un être bon et cher, adopté en quelque sorte par ma
famille comme un fils. Je ne saurais dire tout ce que je trouvais de
doux et de consolant dans mon isolement à me mettre ainsi sous la
protection de celui que mon père, que ma vertueuse mère, avaient
tendrement aimé.
C'est en quittant Chaillot que j'avais pris ce nom de Saint-Elme. Je
n'en ai jamais pris d'autres depuis, si ce n'est dans mes lettres à ma
famille. D. L*** n'ignorait pas que, depuis ma rupture avec le général,
je n'avais jamais souffert qu'on m'appelât madame Moreau. Ma colère
avait été grande de m'être vue présentée comme telle; mais j'avais mis
un grand art à cacher à D. L*** mes impressions, au point de paraître
très empressée le lendemain de me rendre au déjeuner, sorte de complot
dirigé, avec un air d'insouciance, contre moi par la belle dame de D.
L***.
Nous partîmes ensemble, en apparence aussi bons amis qu'à l'ordinaire.
Comme je ne nommerai aucun des personnages que je vis ce jour-là, bien
libre je serai dans les expressions de mon mépris sur les gens assez
lâches pour trafiquer de délation, assez malheureux même pour ne pas
s'étonner que les autres répugnent à un métier qui donne de l'or.
C'était à Moreau qu'on en voulait. Je m'en aperçus bientôt et
clairement. On lui supposait le projet de s'emparer du gouvernement, et
l'on voulait en obtenir de moi l'aveu. Les attaques de l'ennemi furent
d'abord indirectes; mais allant plus droit au fait, on me dit: «Mais
vous n'êtes pas entièrement brouillée avec le général; vous l'avez revu;
la confiance survit à l'amour; il vous écrit?--C'est donc monsieur,
répliquai-je en désignant D. L*** avec indignation, qui se charge de
vous instruire des confidences de l'amitié! Je vous remercie, messieurs,
de m'en révéler ainsi les dangers. Quant à Moreau, ce que j'ai dit, ce
que je pourrais dire encore ne ferait que tourner à sa gloire. La
calomnie en serait avec lui pour ses frais, et à cet égard je suis sans
inquiétude.
«Vous devez l'être, en effet, madame, reprit celui qui m'avait déjà
adressé la parole: _le gouvernement protége ceux qui le servent comme
ceux qu'il emploie_. Gardez, m'écriai-je, cette protection pour monsieur
(en désignant D. L***), il la mérite par ses nobles services. Quant à
moi, je ne tomberai jamais assez bas pour avoir besoin des flétrissans
bénéfices du parjure. D. L***, dès ce moment toute relation cesse entre
nous. Je remplirai mes promesses, mais rien au delà; et, s'il vous reste
quelque chose dans l'ame, vous rougirez en vous rappelant ce qui vous
valait ma confiance, et ce qui vous la fit perdre.»
À ces mots, je voulus sortir, mais on m'entoura, on me reprocha mes trop
vives et trop promptes interprétations; ce qui m'était proposé était,
disait-on, la chose la plus simple, la moins capable de nuire au général
Moreau. Pendant qu'on cherchait à m'enlacer par de captieuses paroles,
D. L***; qui s'était éloigné un moment, m'annonça, d'un ton décidé, que
la voiture était en bas; que, forcé de partir la nuit pour une mission
du gouvernement, il fallait absolument qu'il m'accompagnât pour
s'expliquer avec moi. Pour éviter un éclat, je consentis à le laisser
monter dans ma voiture. Là, je l'accablai de tout ce que l'indignation
et le mépris peuvent inspirer d'énergique et d'amer. Sa froide
impassibilité m'arrachait des exclamations de plus en plus énergiques.
Quelle société! quelles gens! quelle femme! c'est un métier pire que la
prostitution... «Vous êtes confondu--Je l'avoue, madame, mais moins de
ce que j'entends que de l'éclat que vous avez fait. Il est, savez-vous,
fort heureux que votre jeunesse et votre beauté intéressent vivement
M***, sans quoi vous auriez à vous repentir.--Taisez-vous, je ne suis
pas plus facile à effrayer qu'à séduire.»
Arrivés à l'hôtel, D. L***, si calme tout à l'heure, parut tomber dans
une morne tristesse. Cet homme, que je n'avais jamais aimé, que je
méprisais dans le moment en pleine connaissance de cause, qui avait un
art si merveilleux de manier mon caractère, parut alors si cruellement
résigné à une séparation éternelle, que ma fierté s'abaissa, et que mon
ressentiment s'assoupit. Je lui dis de me suivre dans mon appartement.
Il ne s'aperçut que trop de ma faiblesse, et il reprit tout son courage.
Laissant de côté les scènes de la veille et du jour même, il ne me parla
que de celui qui occupait toutes mes pensées, me répétant qu'on
l'attendait à Paris, et me conjurant, si jamais je me décidais à aller
rejoindre le général Ney, de lui permettre de m'accompagner. «Comment se
fait-il, m'écriai-je, qu'avec une semblable idée vous ayez eu l'affreux
courage de me commettre comme vous l'avez fait? Cette démarche ne
m'eût-elle pas rendue indigne de l'amour de l'homme dont vous paraissez
posséder la confiance? «Ah! D. L***, que dois-je penser de vous? Sais-je
même si ce voyage dont vous me parliez n'est pas une de ces missions, un
de ces tristes emplois, pour lesquels les gouvernemens sont si généreux!
Que ne me persuadez-vous le contraire!... Mais non, cela est
impossible.»
Je me trompais. Rien n'était impossible à cet homme. Il me montra une
lettre pour un lieutenant de vaisseau, et sut me faire croire que son
voyage n'avait d'autre but que de rendre à ce marin un immense service.
Il ajouta: «Si j'étais chargé d'une mission secrète, je ne serais point
dans l'embarras qui me presse; j'aurais des fonds à ma disposition, et
au lieu de cela, puisqu'il faut vous l'avouer, je ne saurais comment
aller à Brest, si nous restions brouillés.
«J'aime cette franchise, m'écriai-je; elle me réconcilie avec vous. Si
de l'argent que je vous ai remis il vous reste quelque chose, gardez-le;
je vous prête en outre vingt-cinq louis; et si, arrivé à Brest, une
somme plus considérable vous devient nécessaire, écrivez-moi sans
hésiter.»
Quand je me rappelle aujourd'hui cette facilité d'entraînement pour un
homme qui n'avait ni mon amitié, ni mon estime, je suis tentée de croire
à tout ce qu'on rapporte des _sorts_ jetés par les magiciens. Mais la
_magie_ de D. L*** était tout simplement l'art de se rendre nécessaire à
une femme assez malheureuse pour avoir besoin de l'adresse d'un autre,
dans une position équivoque, qu'elle appelait son indépendance et sa
liberté.