Débuts de mademoiselle Volnais.--Conversation dramatique.--Lettre du
général Ney.--Desseins perfides de. D. L***.
Pendant une absence que fit D. L***, je reçus une lettre de Joufre. Il
me demandait un rendez-vous pour me rendre compte de l'affaire dont je
l'avais chargé. Quand je le vis, il me proposa d'aller avec lui à
Versailles, voir débuter mademoiselle Volnais dans le rôle de Zaïre.
L'indulgence avec laquelle le public accueillit le talent de cette
actrice, qui se bornait à une jolie figure, me fit prendre quelque
courage, et concevoir l'espérance de n'être pas plus mal traitée. Le
genre d'agrémens dont mademoiselle Volnais était parée ne me
paraissaient pas de ceux qui brillent au théâtre. Fort jeune, elle avait
déjà cet embonpoint, attribut de la _fatale trentaine_, qu'il sert alors
fort utilement par la dissimulation de quelques rides naissantes, mais
qui enlèvent à l'extrême jeunesse la vivacité de sa physionomie.
Joufre, persuadé que le premier hommage à la beauté d'une femme doit
commencer par la critique de celle des autres, se répandait en malignes
observations sur la débutante. Sa figure était jolie, mais plutôt à la
manière d'une grisette que d'une reine; c'étaient enfin des traits de
comptoir et de la grâce d'arrière-boutique. Joufre avait beau provoquer
ma malice, tout son esprit venait expirer contre mon silence, que je
rompis moi-même pour défendre mademoiselle Volnais avec chaleur. «Vous
êtes singulière, en vérité, madame, avec votre plaidoyer; c'est un excès
d'indulgence qu'en pareil cas on n'aura point pour vous, je vous en
avertis.»
Il se trompait; à l'époque de mes débuts, la bienveillance me vint au
contraire du côté des actrices jeunes ou jolies. Toutes m'encouragèrent
d'abord, toutes me plaignirent ensuite avec un intérêt qui donnait un
démenti à cette disposition envieuse dont on veut faire à tort la
maladie spéciale de notre sexe. «Savez-vous, dis-je à Joufre, quelle est
mon idée? Je veux débuter ici. Le Théâtre-Français me semble trop
imposant.--Quelle ambition! C'est un beau succès, vraiment, d'être
applaudie à Versailles par de vieux rentiers; voyez donc quel
public!--Mais je crois que tous _les publics_ se ressemblent. Je m'en
tiens à la modestie; je débuterai à Versailles.--Je m'y opposerai de
tout mon pouvoir. Je veux vous faire connaître à une femme bien
spirituelle, dont les conseils, dont le crédit...--J'éviterai désormais
les nouvelles connaissances, car j'aurais l'air, dans ma position, d'une
solliciteuse.--Mais c'est à la soeur du premier consul, à madame
Bacciochi, que je veux vous présenter.--C'est possible; mais cela ne me
donnera pas du talent, et ne m'ôtera point mon accent. Ce ne sont pas
des protections qu'il me faut, mais de l'étude et de la patience.»
Joufre fut un peu mécontent de mon refus: je m'en inquiétai peu, et plût
au ciel que j'eusse toujours résisté à ses instances! mais par lui, et
presque sans mon aveu, je me trouvai placée sous la protection de
Lucien, à cette époque déjà ministre de l'intérieur. Ce fut lui qui me
fit recevoir élève chez Dugazon, puis au Théâtre-Français, dont M.
Maherault était commissaire.
Lorsque j'arrivai chez moi, ce jour là, il était une heure après minuit.
Je fus fort surprise de trouver D. L*** qui m'attendait. «Comment! vous
ici! lui dis-je. Je vous croyais à la campagne. Sans me répondre, il me
présente une lettre. Je l'ouvre précipitamment, et la vue de la
signature seule, fait battre mon coeur avec tant de violence, que je
m'évanouis presque. C'était la réponse du général Ney à la seconde
lettre que je lui avais écrite, et que D. L*** s'était chargé de faire
parvenir. Cette réponse était venue sous une enveloppe portant le timbre
de l'armée; D. L*** lui en avait substitué une autre, pour me faire
croire à ses relations avec Ney. Je ne m'en aperçus pas, j'étais trop
heureuse, et dans ma joie de cette réponse, je ne vis pas même qu'elle
était plus polie que tendre. Ney me parlait de sa prochaine arrivée à
Paris; mais le sort des combats en décida autrement. La seconde campagne
d'Italie s'ouvrit; puis vint celle du Rhin; mais quelques lettres,
quoique rares, suffirent à un sentiment capable de tout, même de
patience. Moreau, qui m'avait pardonné, ne pouvait se défendre d'une
involontaire hostilité contre Ney, et dans une circonstance remarquable,
il lui adressa des reproches assez vifs sur son dévouement à Bonaparte,
reproches auxquels Ney fit cette noble réponse: _J'ai toujours servir la
France que j'aime; je l'ai servie sous la République, sous le
Directoire, sous le Consulat; je l'ai servie sous vous, général, et je
la servirai sous lui, parce que c'est à mon pays que je me dévoue, et
non pas à l'homme qu'il choisit pour le gouverner_.
Chaque jour plus exaltée, je fus au moment de convertir en or tout ce
que je possédais, de prendre mes habits d'homme, et de courir à l'armée;
mais la reconnaissance arrêta l'amour: le souvenir de Moreau, de ses
dernières bontés, me fit craindre de le rendre témoin de cette marque
publique d'une préférence qui deviendrait pour lui une trop cruelle
injure. Je restai donc; mais je me livrai sans contrainte à tout le
délire de mon imagination, appelant de tous mes désirs un bonheur qui a
été égal à mes illusions, mais dont la courte durée m'a fait expier bien
cher l'enchantement.
Confident de toutes les vicissitudes d'un pareil amour, D. L*** devait
acquérir et avait acquis en effet sur moi un incroyable empire. Il en
avait usé quelquefois pour me faire consentir à aller dîner avec lui
dans ces maisons décorées du nom de société particulière, mais où l'on
ne trouve qu'une table d'hôte et des jeux tolérés. «Mon cher D. L***,
dis-je un jour, à propos d'une nouvelle instance, la pruderie n'est pas
mon défaut, mais je me sens gauche et déplacée au milieu de ce monde-là,
où je ne vois que dupes et intrigans dont l'existence repose sur une
carte.--Ce sont, reprit D. L***, d'injustes préventions qu'on vous a
données là.--Pensez-vous qu'il ne m'ait pas suffi de regarder et
d'écouter pour avoir mon opinion?--Vous en reviendrez quand vous aurez
vu la dame à laquelle je veux vous présenter.--Allons, puisque vous le
voulez, je veux bien encore consentir à un essai.»
On allait se mettre à table quand nous arrivâmes. D. L*** me présenta à
la maîtresse de la maison, à cette femme d'un ton parfait selon lui, et
que du premier coup d'oeil je rangeai dans la classe de toutes celles
qui, avec les prétentions de la bonne compagnie, tiennent tout
simplement un établissement où l'on dîne à tant par tête.
D. L*** eut l'audace de me nommer, en me présentant, madame Moreau.
Indignée de son effronterie, et encore en pareille maison, je dis d'un
ton ferme: «Je n'ai jamais été madame Moreau; mon nom français est
Saint-Elme.»
On se regarda; chacun me reconnut sans doute pour une _mauvaise tête_;
mais une parure de perles fines, un voile d'Angleterre, et un cachemire,
chose fort rare à cette époque, c'était plus qu'il n'en fallait pour
qu'on me pardonnât. La maîtresse de la maison s'épuisa pour moi en
prévenances et en petits soins. Je vis dans tout cela le dessein de
capter ma confiance, et, dès lors le but fut manqué.
Je ne tardai pas à m'apercevoir que j'étais l'objet de l'attention de
deux messieurs visiblement supérieurs aux autres. J'observai D. L***; il
ne leur parlait pas, et n'avait pas l'air de les connaître; mais je
surpris quelques regards d'intelligence. J'éprouvai alors une telle
horreur pour son vil caractère, que de ce moment je résolus de rompre
avec lui sans retour; mais pour la première fois je sus me contenir,
pour acquérir la preuve des vues odieuses que je lui supposais. La
maîtresse de la maison me parla d'un jardin charmant qu'elle avait,
disait-elle, au Gros-Caillou; elle m'invita à y venir déjeuner le
lendemain. Voilà encore du D. L***, me dis-je tout bas; mais voyons
jusqu'au bout; et j'acceptai l'invitation avec tous les airs de la
satisfaction.
L'attention des trois personnages que j'avais particulièrement observés,
et leurs politesses me disaient assez qu'ils voulaient de moi quelque
chose, et ce quelque chose je commençais à le deviner. Quoiqu'on ne
m'eût pas adressé une seule question relative à Moreau, j'avais entendu
deux fois son nom, puis les mots d'_invasion, de prise de la Hollande_;
tout cela confirmait mes soupçons et les éclairait. Voulant confondre D.
L***, je continuai à jouer fort bien l'ignorance, et D. L*** d'être
enchanté. Que je le trouvais hideux dans sa joie! Je voyais en lui un
délateur, un espion; que sais-je! tout ce qu'il y a de plus méprisable
et de plus vil au monde.
Il n'est pas jusqu'à ses services qui, éclairés de ce jour nouveau, ne
me le montrassent plus odieux. Je parvins cependant à maîtriser mon
indignation, et à le vaincre pour cette fois en ruse et en finesse. Il
ne se douta pas, en me quittant le soir, du lendemain que je lui
réservais. Mais avant de retracer cette scène, je dois dire d'abord par
quels motifs je choisis le nom de Saint-Elme, nom que j'ai toujours
porté depuis, et c'est ce que je ferai dans le chapitre suivant.