LE PÈRE DE MADAME

_A Frantz Jourdain_.

Surtout, Annette, ayez bien soin de mon père!

C'est ce que ne manquait jamais de dire Mme de Lautry à sa domestique,

chaque fois que celle-ci sortait, poussant devant elle la petite voiture

où le pauvre M. Buvignières gisait impotent et inconscient.

Ancien haut fonctionnaire, inspecteur des Finances en retraite,

commandeur de la Légion d'honneur et décoré d'une multitude d'ordres

exotiques, M. Buvignières, aux abords de ses soixante-dix ans, avait été

frappé de paralysie. Il était veuf et n'avait qu'un enfant, une fille,

veuve elle-même depuis peu, et qui s'empressa de le recueillir chez elle

et de l'entourer de sa plus tendre sollicitude. Mère d'un garçonnet de

six ou sept ans et d'une petite fille qui atteignait à peine ses vingt

mois, Mme de Lautry partageait ainsi son affection et tous les trésors

de son excellent coeur entre ses bébés et son infortuné père.

Elle habitait, à Passy, un modeste et paisible pavillon de la rue du

Ranelagh, et chaque après-midi, quand le temps le permettait et qu'elle

en avait le loisir, elle s'en allait, accompagnée de ses enfants et de

sa femme de chambre qui voiturait M. Buvignières, faire une promenade

dans le bois de Boulogne, aux alentours de la Muette. Lorsque Mme de

Lautry se trouvait retenue par quelque visite à rendre ou à recevoir,

empêchée par quelque urgente course, Annette partait seule, avec le

malade dans sa chaise roulante, et alors:

--Surtout, ayez bien soin de mon père! Vous entendez, Annette?

--Madame peut être sans inquiétude!

En effet, quel danger pouvait-il y avoir? Les voitures étaient rares

dans ces parages, et c'était sitôt fait de gagner le Bois, d'arriver à

une contre-allée ou de s'engager dans un des petits chemins interdits

aux cavaliers!

Or, il advint qu'une après-midi de juin, Annette qui, ce jour-là, était

seule avec son malade, fit la rencontre d'une de ses payses, de la

grosse Élisa, son ancienne camarade de première communion à Saint-Bonnet

de Bourges, devenue, par le hasard des temps, bonne comme elle chez des

bourgeois de Passy. Deux militaires, deux superbes _train-glots_, tout

luisants et battants neufs, escortaient Élisa, et, comme eux aussi

étaient originaires de la ville de Jacques Coeur, voilà nos quatre

Berrichons bientôt rassemblés côte à côte sur un banc, le long d'une

pelouse avoisinant la porte de la Muette, et dégoisant à coeur joie et

à bouche que veux-tu de tous leurs souvenirs du pays natal. Près de ce

banc, en bordure de la pelouse, se dressait un épais bouquet de bois

devant lequel Annette avait eu soin de placer la petite voiture, de

façon que le malade fût abrité le mieux possible contre le soleil et

contre le vent. Il n'y avait du reste aucune indiscrétion à redouter de

sa part, puisqu'il n'articulait que des sons incompréhensibles, semblait

ne plus entendre, ne rien voir presque, ne s'intéresser à rien et ne

vivre que pour manger, mais avec quel appétit!

L'entretien était si intéressant, si passionnant, qu'il se prolongea

toute une grande heure. Quand enfin Annette se décida à prendre congé

de ses pays pour regagner la maison et tourna la tête... ô stupeur!

miséricorde divine! le père de madame avait disparu. Plus de voiture,

plus rien!

Annette n'en croyait pas ses yeux. Elle se mit en quête, courut d'un

côté, d'un autre, revint sur ses pas, rebroussa chemin de nouveau,

arrêtant les passants, les interrogeant, tout anxieuse, haletante,

éperdue...

Non, on n'avait pas vu de malade... Non, pas de petite voiture!...

Il fallait rentrer pourtant! Et comment oser?... Que répondre à madame?

Ah! mon Dieu! mon Dieu!

Dans son saisissement et son affolement, la pauvre fille en vint à se

dire que M. Buvignières était peut-être reparti tout seul, qu'il avait

pu marcher, oui, tout d'un coup, comme ça, par miracle; qu'il s'en était

retourné de lui-même, sans la prévenir, à la dérobée, sans doute pour

lui jouer une farce, ramenant sa roulotte avec lui, et qu'elle allait le

retrouver à la maison...

Hélas! non, il n'y était pas! Et l'on peut juger avec quelle désolation

et quelle indignation Mme de Lautry accueillit les aveux de sa

domestique.

--Malheureuse! Je vous le disais bien de faire attention! Je vous

le recommandais bien chaque fois! Est-ce vrai? Et vous me répliquiez

toujours qu'il n'y avait rien à craindre, aucun danger... Vous voyez,

n'est-ce pas? Vous voyez!

* * * * *

Des jours et des semaines s'écoulèrent: malgré les déclarations faites

à la police, les démarches de toute sorte et les recherches sans nombre,

M. Buvignières demeurait introuvable.

Mme de Lautry, dont la foi était des plus vives, la piété ardente et

profonde, avait fini par ne plus rien attendre du secours des hommes

et s'en remettre entièrement à Dieu. Elle ne cessait de le prier,

d'implorer sa miséricorde et sa clémence, pour qu'il protégeât

l'infortuné vieillard et le lui rendît... s'il était encore de ce monde!

Un jour qu'elle était allée voir une de ses amies de pension, sa

plus intime amie, Berthe Lefillol, perchée dans le haut du boulevard

Saint-Michel, et qu'elle s'en revenait le long de la grille du

Luxembourg, en compagnie de son petit garçon et de Mlle Suzanne,

qu'Annette portait dans ses bras, elle fut accostée par une vieille

femme, une mendiante, qui psalmodiait plaintivement:

--N'oubliez pas un pauv' paralytique, si vous plaît!

Elle fouilla dans sa poche, en tira une pièce de menue monnaie; mais à

l'instant où elle la glissait dans la main de la mendiante, Annette jeta

un cri.

--Oh! madame! madame!

Le regard de Mme de Lautry suivit celui de sa bonne... Là, à deux pas

d'elle, contre le mur de soubassement de la grille, M. Buvignières

était installé dans une petite voiture,--pas celle qu'il avait rue du

Ranelagh, une autre moins élégante et moins cossue, plus fatiguée et

défraîchie, mais proprette cependant. Oh! c'était bien lui! Sans

le moindre doute! Du premier coup il était reconnaissable, quoique

paraissant mieux portant, moins sanguin. Il n'y avait que sa rosette de

la Légion d'honneur, qu'on avait prudemment enlevée.

--Mon père! Mon père! Toi! s'exclamait Mme de Lautry.

Et une sorte d'épanouissement, de vague sourire, comme un rayon d'intime

joie et de suprême allégresse, illumina la face du paralytique, toujours

immobile, muet, affalé.

--Comment ce malade est-il là, madame? Où l'avez-vous trouvé? Comment

osez-vous le...

Mais la mendiante, jugeant ces questions trop indiscrètes et la

situation quelque peu gênante, s'était empressée de gagner le large.

--Annette, passez-moi Suzanne, et prenez cette voiture!... Ramenez

monsieur!...

* * * * *

Eh bien! ce retour ne profita pas, ainsi qu'on aurait pu le croire, à M.

Buvignières.

La mendiante, la vieille mère Pellegrin, qui, durant près de dix ans,

avait soigné deux paralytiques, son mari d'abord, puis un beau-frère de

celui-ci, et avait vécu d'eux et bien vécu, copieusement exploité avec

ces infirmes la charité publique, s'entendait comme personne à les

traiter et à les gouverner.

Ils avaient beau se fâcher ou implorer, beau geindre ou vociférer, elle

ne se laissait pas imposer ni attendrir, elle tenait bon et ferme: pas

de vin pur, pas de viandes noires, pas de salaisons, aucun excitant,

rien que de l'eau rougie et des légumes, du végétalisme.

Il est probable que Mme de Lautry, dans sa filiale tendresse, se montra

moins prudente. Elle se fit une fête sans doute d'indemniser son père

des jeûnes et privations qu'il avait endurées. Tant il y a que, dès le

lendemain de sa rentrée au bercail, M. Buvignières commença à perdre

sa bonne mine et ce regard dont la vivacité et l'éclat attestaient

certainement des réapparitions de l'intelligence. Il semblait toujours

fatigué à présent, toujours alourdi et ensommeillé; il avait comme peine

à soulever les paupières, et, lorsqu'il regardait, c'était d'un oeil

terne et fixe, atone et vitreux, inconscient, sans expression, sans vie.

Annette remarqua vite ce changement et crut devoir le signaler à sa

maîtresse.

--Voyez donc, madame, comme monsieur a le teint rouge, empourpré,

tout le visage congestionné... Et puis il dort tout le temps... Ça

m'inquiète, madame, je vous assure.

--Mais moi également, ma fille. Oui, je me suis bien aperçue aussi de

ces somnolences continuelles et de cette congestion... Je suis passée

hier chez le docteur Vallier pour lui en parler et le prier de venir le

plus tôt possible; je l'attends ce matin...

--Écoutez, madame, ce n'est pas pour vous commander, mais... à la place

de madame, j'aurais plus de confiance dans la femme... vous savez, cette

vieille femme, la mendiante qui avait emporté monsieur. Oui, elle doit

certainement posséder quelque secret pour ravigoter ces malades-là!

--Annette! A quoi pensez-vous!

--Que madame veuille seulement se rappeler comment était monsieur quand

nous l'avons repris, comme il avait l'air éveillé et florissant... et

comparer!

--C'est vrai... Il n'y a pas à nier..., balbutia Mme de Lautry.

--Eh bien! si j'étais que de madame, je tâcherais de la retrouver, cette

sorcière-là, et--je ne lui rendrais pas monsieur, non!--mais je lui

demanderais comment elle faisait pour le si bien soigner.

On n'eut pas le temps d'entreprendre cette recherche et tenter cette

expérience: ce jour-là même, un quart d'heure après le départ du docteur

Vallier, M. Buvignières était frappé d'une nouvelle attaque et enlevé

par une mort foudroyante.

* * * * *

LA

JARRETIÈRE DE LA MARIÉE

_A Auguste Aubry_.

Roger De Vigneules vit arriver chez lui, ce matin-là, son principal

créancier, le père Salomé, encore plus revêche et plus intraitable que

de coutume.

--Non, monsieur le comte, je ne veux plus attendre! Assez comme ça! Vous

vous moquez de moi, c'est clair comme le jour! Eh bien, je n'aime pas

qu'on se moque de moi!

--Je vous assure bien, monsieur Salomé, que telle n'a jamais été mon

intention, jamais!

--Allons donc! Enfin j'ai besoin d'argent: vous ne pouvez pas m'en

donner, n'est-ce pas?

--Je ne le puis pas, effectivement.--Alors d'ici même je m'en vais chez

l'huissier! Je m'en vais vous poursuivre, faire vendre... Il faut en

finir, à la fin des fins!

--Faites! conclut Roger en étouffant un bâillement et d'un ton qui ne

laissait aucun doute sur la complète inefficacité de cette menace.

--Je vous avais cependant proposé un moyen..., un moyen bien simple

de vous libérer, reprit le vieux Salomé, agacé et démonté par

l'imperturbable calme de son interlocuteur... Oui, si vous m'aviez

écouté...

--Quoi donc?

--Vous seriez marié!

--Grand merci! J'aime mieux vous devoir!

--C'est ça! Toute la vie! Quand je vous disais que vous vous gaussiez de

moi!

--Marié! Marié par vous! Moi! Vous n'y songez pas, monsieur Salomé!

--Je vous demande bien pardon, j'y songe, monsieur le comte. Ou plutôt,

j'y songeais! Et permettez-moi d'ajouter que vous pourriez l'être plus

mal que par moi, marié! Oui, ne vous en déplaise! J'avais justement si

bien votre affaire!

--Votre petite paysanne? Votre vigneronne de la Champagne? Encore!

--Oui, monsieur le comte, encore! Ma petite vigneronne, comme vous

dites! Une jeune personne tout à fait digne de vous... Six cent mille

francs de dot, plus un million à la mort du père, sans compter le

reste, les oncles, les tantes... Avec cela, belle à ravir, gracieuse

et distinguée comme une petite reine; instruite, mais sans exagération;

excellente musicienne... Elle sort du couvent, et son rêve serait

d'habiter Paris et de s'entendre appeler Mme la comtesse...

--Voyez-vous ça!

--Quelle aubaine! Nous serions illico, vous tiré d'embarras, moi payé,

et il vous resterait une perle, monsieur le comte, une véritable perle!

Je ne lui connais qu'un défaut, un seul...

--Vous devez vous tromper, monsieur Salomé. Elle est absolument intacte

et parfaite, votre perle, interrompit Roger, toujours avec son ironique

placidité.

--Non, malheureusement! Elle... elle boite.

--Vous avez dit?

--Elle boite, cette jeune personne. Elle est atteinte de...

claudication. Oh! très légèrement! C'est à peine visible!

--Ah çà, vous plaisantez? C'est vous qui vous moquez de moi, monsieur

Salomé!

--Pas le moins du monde! Je ne dois rien vous cacher, monsieur le comte.

Je vous ai fait voir les avantages de l'affaire, le beau côté de la

médaille; à présent, je vous en dévoile le revers, car il y a un revers,

il y en, a toujours un...

--Au dire même de M. de la Palisse!

* * * * *

Cependant M. Justius Salomé insista si vigoureusement cette fois, se

montra si éloquent et si persuasif, que Roger de Vigneules, malgré son

scepticisme et son indifférence, consentit à se laisser conduire à une

partie de chasse au château de Blerzy-lez-Reims, chez M. Martelot, le

grand fabricant de vin de Champagne, et à entrevoir Mlle Clotilde, la

jeune «vigneronne». Il en revint tout surpris et enthousiasmé.

--Mais il a raison, ce diable de Salomé! Elle est charmante, ravissante,

cette petite! On la prendrait sans dot, et six cent mille francs, plus

le million du papa, les espérances... Tiens, tiens, mais!... Ce ne

serait pas si bête...

Son infirmité? Mais elle n'avait rien de pénible pour autrui, rien de

désagréable...

--Au contraire! était même presque tenté d'ajouter Roger. Elle lui donne

presque un attrait de plus, un surcroît de grâce, comme à Mlle de la

Vallière!

Bref, Clotilde lui plut si fort qu'il n'hésita pas à continuer ses

démarches et bientôt à solliciter sa main.

Si Roger avait été séduit par la beauté, les charmes physiques et la dot

de Mlle Martelot, celle-ci, de son côté, n'était pas demeurée insensible

aux qualités du jeune comte, à ses élégantes manières, son cachet

aristocratique et son chic parisien, surtout au prestige de son nom et

de son titre. Aussi fut-il agréé d'emblée.

--Puisque vous vous convenez, mes enfants, et que la chose est décidée,

le mieux est d'en terminer tout de suite, déclara le brave M. Martelot.

Nous approchons de Pâques... Le mariage pourrait avoir lieu dans la

semaine de la Quasimodo.

--Parfaitement, mon cher beau-père. Les délais légaux seront expirés,

et votre avis, votre proposition, s'accorde pleinement, d'ailleurs, avec

mes plus vifs désirs: le plus tôt sera le mieux!

Le soir même de la cérémonie, comme tous les invités, au nombre d'une

trentaine, étaient rassemblés autour d'une longue table dressée, vu la

circonstance, dans le salon d'été du château, et qu'on venait, flûtes

en mains, de boire à la prospérité du nouveau couple, un petit-cousin de

Roger, Saturnin d'Hattonville, un jouvenceau de quinze ou seize ans,

se glissa mystérieusement sous la table pour aller, selon l'antique

coutume, dénouer et cueillir la jarretière de la mariée.

Mais soudain, en même temps que Clotilde se reculait en jetant un cri

strident, Saturnin surgit tout défait, blême, effaré.

--Oh! oh!... Mais c'est que... elle a une jambe de bois!

--Une jambe de bois? s'écria Roger en se levant d'un bond et en

considérant sa femme avec stupeur. Vous avez une...

Clotilde courba la tête et se plongea le visage dans les mains.

--Me tromper de la sorte! Oh!

--Mais je croyais que vous le saviez! Elle aussi le pensait! interrompit

M. Martelot. Nous n'avons voulu tromper personne! Comment donc!

--Une jambe de bois! Oh! oh!!... répétait Roger tout indigné et

consterné.

--Allons, calmez-vous, mon ami, reprit M. Martelot, calmez-vous! C'est

un petit malentendu...

--Un petit?... Par exemple! je vous trouve superbe!

--Voyons, Roger!... Pas de scandale, mon enfant!... Remettez-vous!

Voyons!... J'augmenterai la dot de cinquante mille francs, ajouta-t-il à

voix basse et en forçant son gendre à se rasseoir.

UNE PETITE CHARITÉ

S.V.P.

_A Albert Rousseau_.

C'est à la suite d'un échec matrimonial que Maurice Chantenay,

professeur d'histoire au collège de Saint-Aubin, sollicita son

changement de résidence et parvint, grâce à ses deux volumes sur les

colonies grecques et les colonies romaines, à se faufiler dans les

bureaux du ministère de l'instruction publique.

M. Baudelot, gros marchand de bois de Saint-Aubin, qui clamait sur tous

les tons et sur tous les toits qu'il donnait cent mille francs de dot

à sa petite-fille Renée,--cent mille francs comptant! recta! pas un

centime de moins!--avait trouvé ridicule, irrévérencieux et insultant

même qu'un simple licencié, gagnant tout au juste deux mille huit cents

francs et ne possédant d'autre avoir que son latin et ses diplômes, osât

se mettre sur les rangs, prétendre à un aussi brillant parti.

--Il a du toupet, vrai, ce petit pion!

Renée, qui était orpheline et avait été élevée par ses grands-parents,

avait dû se soumettre et rencogner ses larmes, car elle l'aimait, «ce

petit pion». Son unique réconfort avait été de s'épancher auprès de sa

grand'maman, tendre et excellente femme, mais à qui aucune manifestation

de volonté n'était permise, et qui, depuis longtemps, depuis le

lendemain même de son mariage, avait été assujettie et annihilée par son

maître et seigneur.

Arrivé à Paris, Maurice s'était installé avec sa mère dans un très

modeste appartement de la rue Notre-Dame-des-Champs, et avait repris là

sa vie studieuse. Plus que jamais il avait besoin d'occuper et surmener

son esprit, de le contraindre à oublier son rêve impossible. Et puis

qui sait? Il avait en tête, sur le chantier même déjà, un grand ouvrage

consacré à la géographie ancienne, et il lui tardait de mener cette

oeuvre à bonne fin. Peut-être, avec beaucoup de démarches, beaucoup

de remuements et de protections, réussirait-il à décrocher quelque

récompense académique; un mince rayon de gloire viendrait miroiter sur

son front: on verrait bien alors, là-bas, à Saint-Aubin, qu'il n'était

pas un âne, et peut-être alors le père Baudelot regretterait-il de

l'avoir repoussé, de l'avoir méconnu.

Et Maurice, stimulé par cet espoir, alléché par ce gentil brin de

laurier, vivait confiné dans sa retraite, terré comme un bénédictin dans

ses livres et ses paperasses. Il ne sortait que pour aller à son

bureau, à dix heures du matin, et, dès que quatre heures avaient sonné,

reprenait ponctuellement la route du logis. Alors, une fois rentré,

aussitôt le dîner terminé en tête à tête avec sa mère, quelle bonne et

longue soirée, tout entière remplie par de passionnantes investigations

à travers les écrivains latins et leurs interprètes et glossateurs!

* * * * *

Pour se rendre à son ministère, Maurice Chantenay suivait invariablement

le même chemin: rue Saint-Placide, rue da Bac, rue de Varenne et rue de

Bellechasse; pour en revenir, les mêmes voies en sens inverse.

Or, il advint qu'un matin, à l'angle de la rue Saint-Placide et de la

rue de Vaugirard, un mendiant l'accosta.

--Un petit sou, m'sieu, si vous plaît!... si vous plaît, m'sieu!

Maurice se laissa toucher par l'air dolent et minable du pauvre hère, et

lui bailla une modique aumône.

Mais, à dater de ce jour-là, tous les matins, immanquablement, à l'heure

où il débouchait dans la rue Saint-Placide, notre bureaucrate était

certain de voir ce même mendiant surgir de son coin de porte, de son

embuscade habituelle, tomber sur lui, l'escorter en geignant, soupirant

et roulant des yeux désespérés: «M'sieu... je vous en prrrie!...

M'sieu... ayez pitié!... J'ai neuf enfants... Ma femme est à

l'hôpital... M'sieu!... M'sieu...je vous en prrrie!...» s'agripper

férocement à ses grègues, et ne le lâcher qu'après avoir empoché son

obole.

Maurice finissait par être impatienté de cette poursuite aussi

méthodique et inévitable qu'acharnée et implacable, et de cet impôt

forcé.

--Je ne suis plus libre à présent!... Plus moyen de passer mon chemin

tranquillement... Ah! non, non, il faut que je me débarrasse de ce

crampon!

Et, cette résolution prise, il modifia son itinéraire, de façon à éviter

l'embuscade susdite.

* * * * *

A quelque temps de là, comme il sortait de son bureau et venait de

s'engager dans la paisible rue de Varenne, il fut abordé par une vieille

femme, une pauvresse, qui vaguait d'un trottoir à l'autre, guignant les

passants bien mis et de physionomie paterne, ainsi que les équipages qui

s'arrêtaient devant les portes d'hôtel.

--Une petite charité, mon bon monsieur, s'il vous plaît!

Maurice eut l'air de ne pas entendre, ne broncha point et doubla le pas.

--Je vous en prie, monsieur! Une petite charité!... Je suis bien

malheureuse, mon bon monsieur... Ça vous portera bonheur!...

Il avait beau ne rien répondre, filer droit et presto, la pauvresse ne

le quittait pas, trottinait à ses côtés, en continuant de moduler ses

larmoyantes implorations.

--Une charité, monsieur!... Une petite charité!... Si peu que ce soit,

monsieur!... Je vous en sssupplie!... Je vous en ssssupplie!...

--Non, ma brave femme, non! répliqua durement Maurice agacé. Parce que,

si je vous donne aujourd'hui, il faudra vous donner encore demain et

tous les jours que Dieu fasse. Je ne pourrai plus passer dans cette

rue sans que vous me poursuiviez... Je ne donne jamais en rue. C'est

un parti pris chez moi. Je ne connais que le bureau de bienfaisance;

adressez-vous à votre mairie...

--Mais, monsieur, je m'y suis adressée. On m'accorde trois livres de

pain par semaine. On ne peut faire plus, qu'ils m'ont dit, ces

messieurs du bureau... Pour lorsss, faut bien que j'aie recours aux âmes

charitables... Je suis bien malheureuse, allez, mon bon monsieur! Je

viens d'être malade...Voilà plus d'un mois que je ne sors pas... Je vous

promets, je vous laisserai tranquille quand vous passerez. Je n'abuserai

pas...

--Est-ce bien vrai?... Vous me le promettez?... Vous ne me relancerez

pas?...

--Non, monsieur, non, bien sûr!

--Eh bien, tenez!

Et il lui mit quelques gros sous dans la main.

--Merci bien, mon bon monsieur, merci bien! Ça vous portera bonheur.

Le lendemain, à la même heure, la pauvresse était encore au même

endroit, en train de faire sa chasse. En apercevant de loin un monsieur

en chapeau haut de forme et pardessus, elle courut à lui; mais, dès

qu'elle eut reconnu son bienfaiteur de la veille, elle s'arrêta net,

esquissa un timide salut et traversa la chaussée pour aller emboîter le

pas à une élégante dame accompagnée d'une nounou et de son bébé.

Les jours suivants, même jeu de la part de la mendiante, qui décidément

avait choisi la riche et aristocratique rue de Varenne pour champ

d'opérations: elle se dirigeait d'abord droit vers Maurice, puis, à

trois pas de lui, ayant constaté à qui elle allait s'adresser, elle

effectuait une discrète volte-face et partait jeter le grappin de

l'autre côté de la rue.

--Allons, tenez, lui dit Maurice un soir, après avoir fouillé dans sa

poche et en souriant malgré lui dans sa barbe, puisque vous êtes si

fidèle à votre parole...

--Je vous remercie bien, monsieur! Que le bon Dieu vous protège!

Et bientôt, peu à peu, ce fut l'employé qui, au lieu de laisser la

pauvresse venir au-devant de lui, prit l'habitude d'aller à elle et

de lui donner chaque jour un petit sou. Cet impôt, qu'il avait d'abord

esquivé et repoussé, parce qu'on voulait l'en frapper sans son aveu et

pour ainsi dire malgré lui, maintenant qu'on ne le lui réclamait plus,

qu'on ne cherchait plus à le lui extorquer ou le lui soutirer à force

d'insistance, d'importunité et d'astuce, il se faisait un devoir et

un plaisir de l'acquitter. Il se serait plutôt détourné de sa route à

présent, s'il l'eût fallu, pour rencontrer «sa» mendiante et lui verser

son minuscule tribut accoutumé.

--Merci bien, merci bien, mon bon monsieur! Le Seigneur tout-puissant

vous le rendra plus tard!...

* * * * *

Maurice avait fini par prendre intérêt à cette indigente, et un jour que

Mme Chantenay voulait se débarrasser de quelques défroques hors d'usage,

il songea à cette vieille femme et lui demanda de pousser jusque chez

lui.

--Venez de bonne heure, entre huit et neuf... Vous n'oublierez pas: nº

37, rue Notre-Dame-des-Champs, M. Chantenay?

--Et je monterai directement au troisième?

--Oui, cela vaudra mieux... C'est afin que la concierge ne sache

pas... Elle trouverait peut-être que ces vieux effets auraient dû lui

revenir...

--N'ayez crainte, je ne soufflerai mot... Et puis elle ne verra pas ce

que j'emporte.

Trois semaines environ après cette visite matinale, Maurice fut tout

étonné, à sa sortie du ministère, de ne pas voir sa mendiante dans les

parages habituels.

--Tiens! que se passe-t-il donc?

Le lendemain, elle ne s'y trouvait pas non plus.

--Elle a donc changé de quartier?... A moins qu'elle ne soit tombée

malade?...

Mais comment s'en assurer? Il ignorait son nom. Il savait seulement

qu'elle habitait dans la rue du Cherche-Midi, du côté du boulevard

Montparnasse.

Elle paraissait avoir bien définitivement déserté son poste.

--Et sans rien dire?... aussi soudainement?... C'est drôle!

Il avait néanmoins presque oublié déjà cette pauvresse, quand un soir

il reçut une lettre signée du commissaire de police de son quartier, par

laquelle ce magistrat l'invitait à passer sans retard à son cabinet.

Il s'y présenta le lendemain matin, et aussitôt le commissaire donna

l'ordre de l'introduire.

--Vous êtes bien M. Chantenay?

--Lui-même, monsieur. Voici la lettre que vous m'avez expédiée. Voici

une quittance... des cartes...

--Vous avez connu une dame Tabourin, domiciliée rue du Cherche-Midi,

150?

--Tabourin? Non, monsieur, je ne connais personne de ce nom.

--Une vieille femme, une vieille mendiante, qui rôdait toujours par

ici...

--Ah! bien! bien! Elle s'appelle Tabourin? Je la rencontrais d'ordinaire

rue de Varenne...

--C'est ça! Et vous ne la rencontrez plus maintenant? Elle est décédée,

monsieur.

--Ah!

--Et elle vous a institué son héritier.

--Moi?

--Vous-même. J'ai dû avant-hier pénétrer chez elle. Le concierge était

venu m'informer qu'on la croyait morte dans sa chambre, qu'une odeur de

plus en plus fétide emplissait l'escalier, se répandait dans toute

la maison. J'ai fait ouvrir sa porte,--une porte de mansarde, de

soupente... un taudis sans nom... Elle gisait, à demi décomposée déjà,

sur la paillasse et les hardes qui lui servaient de lit. Il a fallu

enlever le corps immédiatement. Eh bien, monsieur, sous ces hardes, dans

ce tas de guenilles où couchait la mère Tabourin, j'ai découvert des

valeurs, des billets de banque, une fortune... Cent douze mille trois

cents francs, monsieur!

--Cent douze mille... Et c'est à moi qu'elle lègue...?

--A vous, oui, monsieur. Son testament, rédigé sur une demi-feuille de

papier à lettres, mais en bonne et due forme, était soigneusement placé

derrière un crucifix pendu au mur. Elle y déclare que, n'ayant plus ni

parents, ni alliés, personne au monde, elle nomme héritier de tout ce

qu'elle possède M. Chantenay fils, demeurant rue Notre-Dame-des-Champs,

nº 37, qui a toujours été très bon pour elle...

--Pauvre vieille!

--...Qui lui faisait l'aumône chaque jour, malgré la méfiance et la

terreur que lui inspirent les mendiants des rues...

--C'est vrai!

--«Mais je lui disais bien que ça lui porterait bonheur!» Ce testament,

du reste, est actuellement entre les mains de Me Hurteau de la

Hurteaudière, notaire, boulevard du Palais, qui est chargé de vous le

remettre et qui vous attend.

* * * * *

Un mois plus tard, Maurice Chantenay était l'époux de Renée Baudelot.

Le mariage avait été pompeusement et magnifiquement célébré à

Saint-Aubin:--le grand-père Baudelot n'entendait pas être accusé de

faire chichement les choses, lui qui donnait cent mille francs de dot

à sa petite-fille, cent mille francs comptants, là, recta, rubis sur

l'ongle!

La première visite des jeunes époux, en arrivant à Paris, fut, on

le devine, pour la tombe de la mère Tabourin. Pas de couronnes trop

grandes, pas de bouquets trop beaux pour elle. Ils lui ont acheté une

concession à perpétuité, et l'ex-guenilleuse pauvresse de la rue de

Varenne repose, comme une opulente douairière défunte, dans un caveau

particulier, sous une dalle de marbre blanc surmontée d'une croix

sculptée...

C'est le moins qu'ait pu faire pour elle son héritier improvisé.

Histoire d'un baiser · 第 11 / 18 题