LES DÉBUTS DE BRIGODIN

_A Georges Haas_.

Depuis dix mois qu'il avait abandonné son emploi de garçon de magasin,

dans la maison de laines et tissus de Peulvier-Royon, une des meilleures

de la place de Reims, Isidore Brigodin ne s'était recasé nulle part. Non

pas qu'il lui fût échu quelque bon gros ou même bon petit héritage et

qu'il jugeât plus simple et plus agréable de manger ses rentes que de

besogner et trimer: Brigodin ne roulait pas sur l'or et l'argent, hélas

non! tant s'en faut! Mais il ne se sentait plus de goût au travail,

il était devenu paresseux, musard et flemmard au possible; et puis,

surtout, il avait une diabolique habitude, qui s'aggravait et empirait

de jour en jour, sans qu'il fît rien pour l'entraver et s'en délivrer,

au contraire! Il buvait comme une éponge. C'était même à cause de ce

terrible défaut qu'il était sorti, qu'il avait été congédié, pour mieux

dire, de la maison Peulvier-Royon.

Comment avait-il vécu durant ces dix mois? Quelques pièces de vingt sous

gagnées à porter de la gare à domicile ou réciproquement des colis de

voyageurs, de chétives aumônes soutirées de droite et de gauche, à des

étrangers principalement, sur le parvis de la cathédrale ou sous les

Loges, tel avait été le plus clair de ses revenus.

Un soir, lassé de coucher à la belle étoile et n'ayant rien mangé--ni

rien bu, misère!--depuis la veille au matin, il s'était avisé de lancer

une grêle de cailloux dans un réverbère voisin d'un poste de police, et,

grâce à ce bel exploit, avait réussi à se faire allouer sur-le-champ

un gîte au susdit poste, plus un demi-pain de munition et une cruche

d'eau,--pouah!!

Un autre soir, ayant encore le ventre déplorablement creux, il était

entré dans une auberge du faubourg de Laon, s'était fait servir un

copieux festin qu'il avait arrosé de trois bouteilles de vin du pays,

et, le quart d'heure de Rabelais venu, avait effrontément déclaré au

patron qu'il ne possédait pas un centime:

--Pas un rouge liard, mon bel ami, pas un radis, je vous le jure!

Vous pouvez me fouiller, si vous ne me croyez pas... et vous fouiller

surtout! Vous n'avez qu'à envoyer chercher les agents, ils me fourreront

au bloc!

Oui, Brigodin espérait obtenir encore le gîte après le souper; mais son

attente fut déçue. L'aubergiste, homme prudent et d'expérience, se

dit que s'il appelait la police à son aide, il lui faudrait aller le

lendemain faire sa déposition dans le bureau du commissaire et perdre

ainsi une matinée presque entière; qu'il serait obligé d'aller ensuite

renouveler cette déposition devant le tribunal, ce qui ferait encore

une matinée de perdue; et qu'il était bien plus économique de passer

les frais de ce repas au compte de profits et pertes. Il administra en

conséquence un vigoureux coup de pied dans le fond de culotte de maître

Brigodin, et invita ce «sacré filou» à aller se faire pendre ailleurs.

Restaient donc les becs de gaz à démolir et les réverbères à fracasser,

et c'était en effet l'expédient auquel Brigodin avait le plus

ordinairement recours pour mériter d'être logé à l'oeil et hébergé

gratis.

Il avait ainsi récolté, durant ces dix mois, et par périodes toujours

croissantes, un total de six mois de prison.

Le vol n'avait eu néanmoins aucune part dans ces multiples

condamnations; il n'y était question que de vagabondage, ivresse, tapage

nocturne, dégradation d'objets destinés à l'utilité publique,--des

peccadilles; mais notre triste sire était en trop beau chemin pour

s'arrêter là et ne pas ajouter bientôt à son casier judiciaire cette

indispensable mention.

La première tentative entreprise dans cette voie par Isidore Brigodin

ne fut cependant pas des plus heureuses, comme vous allez en juger, et

aurait bien dû lui servir de leçon,--de providentiel avertissement.

* * * * *

C'était durant, le rigoureux hiver de 1879-1880; le nombre des mendiants

et malandrins avait plus que doublé dans la ville et les faubourgs, et

justement le malchanceux Zidore venait de quitter ce qu'il nommait «sa

maison de campagne» et d'être rendu à la liberté, c'est-à-dire au froid

et à la faim, à la fainéantise, à l'ivrognerie, à tous les tourments et

à toutes les hontes de la misère.

Après avoir dépensé, bu, en moins de quarante-huit heures et histoire de

rattraper le temps perdu, l'humble pécule qu'il avait gagné en tressant

de grossières corbeilles d'osier, les sept francs qui lui avaient

été remis à sa sortie de prison, il se trouvait dans le plus complet

dénûment et était venu s'affaler tout grelottant sur un banc des

Promenades.

Que faire? La faim, l'horrible conseillère, le tenaillait.

--Si je pouvais chaparder quelque chose? Mais où? Quoi?

Et bientôt il se rappela certaine chambre mansardée, située en face

de celle qu'il occupait l'an dernier, lorsqu'il travaillait chez

Peulvier-Royon: une simple mais proprette petite chambre louée à un

jeune homme, un employé de commerce, qui partait le matin et ne rentrait

qu'à la nuit, et avait coutume de toujours laisser sa fenêtre ouverte,

afin sans doute que l'odeur du tabac--c'était un fumeur enragé, ce

jeune homme--se dissipât plus aisément et que l'air s'épurât le mieux

possible, pendant son absence.

--Si j'y allais? Il doit avoir de l'argent, ce garçon-là, des économies

cachées dans ses tiroirs..., un petit saint-frusquin!

Et voilà Brigodin s'acheminant vers la rue de Mars, où il avait demeuré

naguère et où habitait très probablement encore cet employé. Il se

faufila dans le corridor de son ancienne maison et grimpa jusqu'au

sommet de l'escalier sans attirer l'attention, sans rencontrer personne.

Ce dernier palier était éclairé par une large lucarne donnant sur une

terrasse contiguë à une cour intérieure, la même cour où la chambre

de l'employé prenait jour. La fenêtre de cette chambre était grande

ouverte, ainsi que Brigodin l'avait conjecturé; selon toute apparence,

le locataire était donc toujours ce même jeune homme, émérite culotteur

de pipes, qu'il avait entrevu plus d'une fois jadis.

Le difficile était de se rendre du palier à ladite chambre. Il fallait

d'abord franchir la lucarne, puis descendre sur la terrasse, ce qui

exigeait un saut de deux mètres; de la terrasse, se laisser ensuite

glisser à trois mètres plus bas, sur un petit toit qui se trouvait

presque de plain-pied avec la mansarde en question.

Brigodin effectua sans encombre ce périlleux trajet.

Aussitôt entré dans la place, il s'empressa d'ouvrir les tiroirs de la

commode--la clef était à la serrure de l'un d'eux--et fouilla partout

rapidement, fiévreusement, pour découvrir la réserve, les «économies» du

locataire.

Rien dans la commode. Dans l'armoire à glace, rien non plus, sauf une

demi-douzaine de chemises, une boîte de faux cols, des chaussettes, et

une ou deux piles de mouchoirs, rangées sur les rayons. Dans les deux

étroits placards dissimulés de chaque côté de la cheminée, rien encore.

Dans le cabinet de toilette, où quelques vêtements étaient appendus,

rien, toujours pas de magot, pas de saint-frusquin.

--Je ne me doutais guère qu'il était si panné que ça! maugréa

mentalement Brigodin. Vrai, si j'avais su!... Moi qui me suis donné tant

de peine!...

Au moins fallait-il que cette peine ne fût pas totalement perdue. Et, à

défaut d'argent, il songea à se rabattre sur le linge et les vêtements,

à se faire un bon paquet qu'il emporterait... Mais comment l'emporter?

Comment remonter du toit sur la terrasse, puis de la terrasse jusqu'à la

lucarne du palier avec un tel fardeau?

--Pas moyen! Faut y renoncer! A moins que j'endosse cette défroque?...

C'est ça! Et je lui laisserai la mienne en échange!... Une bonne farce!

Il en fera une tête, quand il trouvera mes guenilles à la place de ses

meilleurs effets!... Ah! je voudrais le voir!...

Et vite, vite, de se déshabiller, tout en ratiocinant de la sorte, de

décrocher gilet, paletot, pantalon, pardessus... vite, vite, d'aveindre

chemises et chaussures.

* * * * *

Mais, juste au moment où Isidore Brigodin était quasiment nu et se

disposait à enfiler un pantalon de drap noir tout battant neuf, un pas

se fit entendre de l'autre côté de la cloison, dans un corridor sans

doute, une clef grinça dans la serrure.

Brigodin de se baisser aussitôt et se couler sous le lit. Et maintenant,

ne bougeons plus!

La porte s'était ouverte, puis refermée, et l'on allait et venait dans

la pièce.

--S'il me faut passer la nuit là, me voilà propre! se dit Brigodin, qui

sentait déjà le froid le pénétrer et lui ankyloser les membres.

On continuait à marcher tout contre lui; il entendait manoeuvrer

les tiroirs de la commode, grincer la porte de l'armoire et celle du

cabinet. Le froid le gagnait de plus en plus.

--Mon Dieu! mon Dieu! Pourvu que je n'aille pas éternuer!... Et s'_il_

aperçoit mes nippes sur son lit? S'il voit qu'on a dérangé...

Ah! malheur! Est-ce qu'il va demeurer là? Est-ce qu'il ne va pas

ressortir?...

Si! Il lui semble qu'on se rapproche de la porte... Oui! On l'ouvre...

On s'en va!

--Ah! enfin! quelle chance!

Maintenant plus de temps à perdre. Il s'agit de se rhabiller presto et

de filer grand'erre. Mais...

--... Où donc sont les vêtements? Le pantalon, la chemise, les bottines,

le paletot, que j'avais préparés?... Disparus! Et mes loques que j'avais

laissées là, sur le lit? Où les a-t-il fourrées?

Derechef, Brigodin explora l'armoire, la commode, le cabinet de

toilette... Toute la garde-robe avait été emportée! Tout le linge

enlevé!

Et ses pauvres frusques avaient été, elles aussi, comprises dans la

rafle!

--Oh! Mais ce n'est donc pas le locataire, l'employé de commerce qui

vient de venir? C'est un voleur, un confrère! Eh bien, merci! En v'là

un! Ah! je le retiens, c't animal-là! Si je le connaissais!...

Oui, c'était un deuxième larron--il y avait tant de misérables à

Reims cet hiver-là!--qui, n'ayant pas, comme Brigodin, la ressource de

s'introduire dans cette chambre par la fenêtre, y avait pénétré par

la porte, à l'aide d'un rossignol; et, pendant que son «confrère» se

morfondait sous le lit, avait fait main basse sur tout ce qu'il avait

trouvé, mis toute la pièce au pillage.

--Que devenir? Comment me carapater de là? ruminait Brigodin, transi et

glacé de la tête aux pieds. Je ne peux pourtant pas me sauver tout nu,

courir sur les toits comme un singe... Ah! miséricorde! En voilà une

déveine! Oh!!!

Se sauver tel quel, il n'était même plus temps. Un bruit de pas

retentissait et s'approchait, une voix jeune, pleine et tapageuse,

lançait ses éclats à tous les échos et claironnait des fragments d'une

romance alors en vogue:

Non, tu n'es plus ma Pâquerette,

Ma Pâquerette à l'oeil si doux!...

C'était le jeune homme, le vrai locataire cette fois, qui, leste et

joyeux, grimpait son escalier et réintégrait le logis.

Il cessa net sa chanson, comme bien on pense, et poussa un cri de

stupeur et d'effarement à l'aspect de cet individu planté au milieu de

sa chambre et dépouillé de tout voile.

--Eh! monsieur Barbier! monsieur Barbier! appela-t-il à tue-tête.

Isidore Brigodin le connaissait, ce M. Barbier: c'était le principal

locataire de la maison, un peintre en bâtiments qui sous-louait à des

jeunes gens les mansardes du dernier étage.

M. Barbier accourut, et ce fut lui--lorsque l'infortuné Brigodin eut

piteusement, tout tremblant de froid et claquant des dents, confessé sa

mésaventure--qui alla chercher dans sa défroque et parmi ses mises-bas

de quoi couvrir la nudité de notre apprenti cambrioleur et permettre de

le conduire au poste.

--En v'là d'une roide, tout d'même! clamait Isidore Brigodin chemin

faisant. C'est moi qu'est le volé... Oui, mossieu, tout aussi bien que

vous! et c'est moi qu'on pige! Enfin, je serai du moins logé et nourri

pour rien tout mon hiver! C'est toujours ça de gagné, n'est-ce pas, père

Barbier?

Histoire d'un baiser · 第 10 / 18 题