LE JUSTICIER

_A Francisque Sarcey_.

Un collier, diamants et saphirs, quatorze mille francs; deux paires de

pendants d'oreilles, sept mille cinq cents; nous disons...

--Oui, monsieur le commissaire.

--Ce qui, ajouté à la valeur approximative des huit bracelets, des

broches, des bagues, etc., forme un total de cinquante-quatre mille six

cents francs.

--Plus l'argent!

--Ah! il vous a pris de l'argent aussi?

--Tout ce qui se trouvait avec mes bijoux dans mon armoire à glace. Il a

tout raflé, monsieur! Quelle calamité! Ah! Seigneur! Et moi, bonne bête,

qui étais à cent lieues de me douter... Un homme si chic!

--Pardon, reprit le commissaire, en voyant que la déposition allait se

perdre en de veines jérémiades. Pardon, madame, quelle somme vous a-t-il

dérobée?

--J'avais quatre mille francs en billets de banque dans un coffret, sept

ou huit cents francs en or... Environ cinq mille en tout.

--Total général: cinquante-neuf mille six cents; disons, en nombre rond:

soixante mille. C'est assez coquet!

--C'est indigne, abominable! rugit la plaignante, plantureuse

quadragénaire aux traits fatigués et flétris, mais à l'oeil vif encore

et tout à fait dépourvu de timidité. A qui se fier maintenant? Un type

qui avait l'air...

--Si chic, avons-nous dit! Et comment le connaissiez-vous, ce type; où

l'aviez-vous rencontré?

--Au Moulin-Rouge, monsieur le commissaire. Une fois déjà, il y a huit

jours... oui, c'est cela, huit jours..., il m'avait abordée, m'avait

dit tout de go et très poliment: «C'est à madame de Mortagne que j'ai

l'honneur...», ce qui n'avait pas laissé de m'interloquer. Je ne l'avais

jamais tant vu, lui! Comment savait il mon nom? Il ne voulut pas me

l'expliquer et me quitta au bout d'un instant. Voilà qu'hier soir, il

vient à moi de nouveau...

--Au Moulin-Rouge, toujours?

--Oui..., s'informe de ma santé, m'avoue qi'il m'attendait avec une

anxieuse impatience, se montre très empressé, très galant, finit par

m'inviter à souper... J'accepte. Nous voilà installés en tête-à-tête

chez Matte, dans un cabinet de l'entresol... Un gentil petit souper au

Champagne frappé, des huîtres, un perdreau, des écrevisses...

Pardi! pour ce que ça lui coûtait! Je dois même vous dire que... oh!

certainement, il avait déjà dressé son plan! Il me versait des rasades!

J'étais légèrement... paf, en me levant de table...

--Ah! ah!

--Et je ne serais même pas surprise qu'il m'eût fait boire quelque

narcotique... Oui, je me sentais tout alourdie, toute drôle... Comme de

juste, il me ramène chez moi. «Je te préviens, ma petite chatte, qu'il

me dit comme ça, que je serai forcé de partir d'assez bonne heure:

j'ai mes occupations.--Ça ne fait rien, monte tout de même! Ma bonne

t'éveillera à l'heure que tu voudras,» que je lui réponds, moi, toujours

naïve, confiante... Fallait bien me montrer gentille avec lui, puisqu'il

était gentil pour moi, et la main large, vous savez... vingt-cinq louis.

--Un gaillard qui ne lésine pas en affaires, quoi! Ça travaille en

grand!

--Voilà qu'en me réveillant à onze heures, après avoir dormi d'un

sommeil de plomb, je ne le vois plus là... Je me rappelle alors ce qu'il

m'a dit, qu'il était obligé de se rendre à sa besogne... Je me lève

un instant après, et je découvre... Ah! le gredin! M'être ainsi laissé

jouer! L'avoir moi-même attiré!

Toujours soucieux d'empêcher l'entretien de dévier et dégénérer en

stériles regrets et malédictions superflues, le commissaire reprit:

--Quel âge peut-il avoir, cet individu?

--Trente-cinq ans... Quarante au plus.

--Ce n'est pas un étranger? Il vous a bien semblé appartenir au monde

parisien?

--Oh! sans nul doute! Il connaît son Paris comme vous et moi, monsieur

le commissaire...

Flatté de ce rapprochement, le magistrat esquissa un léger sourire et un

imperceptible salut.

--Il m'a parlé de théâtre, poursuivit Mme de Mortagne, de pièces

nouvelles, d'actrices en vogue, des courses, de tous les endroits où

l'on s'amuse...

--Mais sur lui, sur sa vie privée, lui est-il échappé quelques

particularités?

--Non... rien..., bégaya la donzelle.

--Il n'a prononcé aucun nom... aucun nom de femmes de votre

connaissance, par exemple? Cela pourrait nous mettre sur la voie...

--Non, fit-elle, j'ai beau chercher... Il ne doit même pas avoir

beaucoup de relations de femmes; il ne m'en a cité aucune, à part les

actrices... Il m'a seulement interrogée à propos d'un M. d'Hastry... Oh!

un simple mot!

--Qu'est-ce que ce M. d'Hastry?

--Un charmant garçon qui s'est tué après de grosses pertes à la Bourse.

--Mais à propos de quoi ce filou vous a-t-il parlé de ce M. d'Hastry?

Comment ce nom est-il venu dans votre conversation?

--Nous causions des désespérés, des gens qui se décident à en finir avec

l'existence. Il me cita alors l'exemple de M. René d'Hastry. «Peut-être

vous rappelez-vous cette affaire, vous avez dû la lire dans les

journaux?» ajouta-t-il. Je crois bien que je me la rappelais! Je lui

répondis que j'avais beaucoup connu M. d'Hastry. «Et vous, vous le

connaissiez aussi?--J'ai eu occasion de le voir», me répondit-il. Voilà

tout.

--Il y a combien de temps que ce M. d'Hastry s'est tué?

--C'est l'année dernière; il y a dix-huit mois.

--En quels termes étiez-vous avec lui?

--C'était un de mes amis», répliqua, sans broncher, Mme de Mortagne.

--C'est à Paris qu'il s'est tué?

--Oui, monsieur, chez lui, 75, rue Tronchet.

--Quelle était sa profession?

--J'ignore exactement s'il en avait une... Il s'occupait d'affaires de

Bourse. Peut-être était-il associé avec un agent de change...

--Bien, madame, ça suffit. Si j'ai besoin d'autres renseignements, je

vous ferai mander.

--Ah! monsieur le commissaire, dites-moi que vous le retrouverez, ce

misérable, que je rentrerai en possession de tout ce qu'il m'a emporté!

Vous avez bon espoir, n'est-ce pas?...

* * * * *

Quelques heures plus tard, M. Desrousseaux, notre commissaire de police,

apprenait par le concierge du numéro 75 de la rue Tronchet que M. René

d'Hastry,--qui s'était effectivement donné la mort dans cette maison

l'année précédente,--avait laissé une veuve et trois enfants, et que

cette dame, ruinée après le suicide de son mari... une petite dame bien

courageuse, bien méritante... avait déménagé et habitait maintenant tout

en haut du faubourg Saint-Honoré, au numéro 297.

Le soir même, M. Desrousseaux, accompagné de son secrétaire, se

transportait à cette adresse et trouvait dans une mansarde du sixième

étage une jeune femme, frêle et maladive, et trois petits enfants, dans

un dénûment complet.

Il déclina sa qualité, et, tout en s'excusant auprès de Mme d'Hastry de

raviver sa douleur, lui posa quelques questions au sujet de son mari et

des personnes avec qui il avait été jadis en rapport.

Mais presque aussitôt la jeune veuve l'interrompit.

--Oh! monsieur!... Je devine ce qui vous amène... J'ai reçu une lettre

tantôt, une lettre si étrange...

--Quelle lettre? Quoi donc? repartit M. Desrousseaux, qui, lui, ne se

doutait de rien et ne comprenait pas.

--... Avec de l'argent dedans, des billets de banque... Tenez, veuillez

lire, dit-elle en lui présentant la lettre tout ouverte.

«Madame,--lut M. Desrousseaux,--Quelqu'un qui se reconnaît pour le

débiteur de M. d'Hastry d'une somme de soixante mille francs, mais à

qui il n'est pas permis de se nommer, prend l'engagement de vous servir

chaque année la rente de cette somme. Dès que, sans rompre son incognito

ni se compromettre, il pourra déposer ce capital entre vos mains ou

le placer quelque part en votre nom, il s'empressera de le faire. Vous

trouverez ci-inclus 1,500 francs, montant des deux premiers trimestres

échus.

«Veuillez agréer, madame, etc...»

--Et rien ne vous fait présumer quel peut être ce débiteur? Vous n'avez

aucun soupçon? demanda le commissaire.

--Aucun, monsieur, absolument... Depuis deux heures que j'ai reçu cette

lettre, je me creuse la tête...

--Je vous demande encore une fois pardon, madame, pour la question

que je vais vous adresser... J'y suis obligé... M. d'Hastry ne

connaissait-il pas une dame... ou demoiselle Cochenard, dite Léa de

Mortagne?

A ce nom, Mme d'Hastry fit un brusque haut-le-corps, son visage

s'empourpra:

--Monsieur!... C'est cette femme... balbutia-t-elle, qui est cause...

cause de sa mort... de tout mon malheur!...

Cette fois, le commissaire commençait à voir clair.

--N'ayez crainte, madame, reprit-il comme pour répondre d'avance à une

interrogation de Mme d'Hastry. La lettre que vous avez reçue n'émane pas

de cette femme, je vous le certifie!

--Ah! bien, monsieur! soupira Mme d'Hastry. D'après votre question,

j'avais peur, en effet...

--Non, madame, non, rassurez-vous pleinement. Mme de Mortagne n'est pas

de celles qui restituent, non!

* * * * *

En quittant Mme d'Hastry, M. Desrousseaux se rendit rue de Moscou, chez

Léa de Mortagne.

Dès que celle-ci l'aperçut, elle poussa un cri de joie.

--Ah! monsieur le commissaire! J'ai quelque chose! Je tiens un fil qui

peut nous guider! Voici la lettre que je viens de recevoir...

Et, à son tour, elle tendit à M. Desrousseaux une lettre dépliée, dont

l'écriture,--notre commissaire s'en aperçut sur-le-champ,--était la même

que celle de la lettre adressée à Mme d'Hastry.

* * * * *

«Ma toute belle,--écrivait ce même correspondant,--Il ne suffit point

de ne pas avoir oublié René d'Hastry; il faut tâcher, non de réparer,

hélas! mais de soulager le mal que vous avez fait. C'est vous qui, en

moins de deux ans, avez ruiné ce pauvre garçon; c'est à cause de vous

qu'il s'est tué. Eh bien! j'ai pensé qu'il n'était pas équitable que sa

veuve et ses trois enfants fussent plongés dans la plus profonde misère,

tandis que vous, l'auteur de ce désastre, prospériez plus que jamais. Je

me suis dit qu'il fallait vous contraindre à restituer un peu--le plus

possible!--des dépouilles de René d'Hastry, et comme vous avez dû le

constater ce matin, j'y ai réussi.

«Que le bien que cet argent va faire à vos victimes vous indemnise de

votre perte, ma charmante, et soit un adoucissement à votre douleur!

Histoire d'un baiser · 第 12 / 18 题