LE BRACELET

_A Alexandre Boutique_.

Bien que marié à une jeune et charmante femme, Paul Holger, le maître

verrier des Islettes, ne manquait jamais, chaque fois que ses affaires

l'appelaient à Paris, c'est-à-dire tous les quatre ou cinq mois, d'aller

offrir ses hommages à Mme Léa de Mortagne, une mûre et hospitalière

habitante de la rue de Moscou. Et chaque fois, en reconnaissance du bon

accueil qui lui était fait, il avait soin de laisser à la noble dame

quelque gentil souvenir, pendants d'oreilles, boutons de diamant, bague

ou médaillon.

Mme de Mortagne se montrait d'autant plus sensible à ces gracieusetés

qu'elle raffolait de tous les bijoux et professait pour tout ce qui est

lucre et bénéfice en général un culte incomparablement plus ardent que

celui qu'elle rendait à la vertu. Elle était même célèbre dans son monde

par sa rapacité, si célèbre que plusieurs de ses bonnes amies, la

voyant presque chaque soir rôder aux alentours de la petite Bourse,

prétendaient qu'elle était de race juive et le soutenaient avec

obstination. Il n'en était rien. Léa avait été solennellement baptisée,

trente-huit ans auparavant, dans l'église de Mortagne, sa ville natale,

et s'appelait de son vrai nom Mélanie Cochenard.

A différentes reprises, Léa avait remarqué, dans la vitrine d'un

bijoutier du boulevard des Italiens, un bracelet en or mat garni de

trois superbes saphirs sertis de brillants, et peu à peu elle s'était

laissé fasciner par ce bijou, s'en était entichée.

Comment l'avoir?

--Lorsque Paul viendra, rumina-t-elle, il faudra que je tâche de me

faire payer ça!

Paul Holger arriva, et Léa n'eut rien de plus pressé que de l'amener

devant la montre du bijoutier et de le convier à partager son

admiration.

--Très beau, en effet! D'un goût, d'une élégance!...

--Et les saphirs, quel éclat! Vois, le joli bleu! Un bleu pas trop

foncé, à la fois limpide et velouté...

--Un bleu magnifique! Oh! certes! s'écria Paul. Seulement...

--Oui, c'est le prix!

Une microscopique étiquette, fichée dans l'écrin où reposait le bijou,

portait le chiffre 3,200, et Paul Holger ne mettait guère d'habitude

plus de douze ou quinze cents francs à ses témoignages de reconnaissance

envers Mme de Mortagne. On était donc loin de compte.

--Nous pourrions toujours entrer, insinua Léa, examiner de près... Il

est ravissant! Vois donc, quels feux! Nous causerions avec le commis ou

le patron. Quelquefois les prix annoncés ne sont pas exacts. Peut-être

aussi consentirait-on à un rabais.

--Soit, entrons, dit Paul.

Le prix marqué était toujours un prix fixe. Impossible de rien rabattre:

l'usage de la maison s'y opposait. Cependant, pour être agréable à

madame, ne pas refuser une affaire, et à titre tout à fait exceptionnel,

on laisserait le bracelet à trois mille francs, chiffre rond.

C'était encore bien plus que ne voulait payer Paul.

--Nous verrons... Nous réfléchirons... murmura-t-il en faisant mine de

s'en aller.

--Mais monsieur pourrait voir d'autres bracelets... Nous en avons

d'autres, très avantageux.. des modèles tout nouveaux... Combien

monsieur pensait-il mettre? Dans quels prix?...

--Je ne pensais pas dépasser dix-huit cents, deux mille francs.

--J'ai quelque chose qui plairait sûrement...

--Mais c'est ce bracelet que nous désirions et non un autre. Du moment

que vous ne pouvez pas...

Le marchandage se prolongea encore quelques instants; puis, devant

l'obstination du négociant et persuadés de l'inutilité de leurs efforts,

Paul et sa compagne se retirèrent.

* * * * *

Deux heures plus tard, Léa réapparaissait dans le magasin.

--Il vous serait égal, n'est-ce pas, dit-elle au bijoutier, de laisser

le bracelet à deux mille francs, du moment où la différence vous serait

préalablement payée? Tenez, la voici, voici mille francs, fit-elle en

lui remettant un billet de banque. La personne reviendra ce soir ou

demain.

--Dans ces conditions, madame, parfaitement! Ça va tout seul. Dès

qu'on se présentera, qu'on reparlera du prix, au lieu de maintenir mon

chiffre, je le baisserai peu à peu... Vous pouvez vous en rapporter à

moi, madame.

--J'y tiens, à ce bracelet, mais beaucoup, beaucoup! Je serais

désespérée de le laisser échapper!

--Le fait est qu'il est vraiment...

--Ravissant!

--N'ayez crainte, madame. Je vais le mettre de côté... Madame est

certaine qu'on reviendra bientôt?

--Ce soir même, demain au plus tard. Absolument certaine!

Effectivement, Léa y mit une telle insistance, tant d'adresse et

d'astuce, elle sut si bien manoeuvrer, que Paul Holger lui promit de

retourner chez le bijoutier et d'essayer de le rendre plus accommodant.

C'est tout ce qu'elle demandait.

La soirée était trop avancée pour que Paul remplît sur-le-champ sa

promesse.

--Le magasin doit être fermé à cette heure-ci... Mais demain matin, sans

faute, j'y passerai, ma chatte.

* * * * *

Le lendemain, la matinée s'écoula sans que Léa vît rien arriver. A

trois heures de l'après-midi, elle n'avait encore rien reçu.

Dévorée d'impatience, saisie peut-être bien aussi d'un commencement

d'inquiétude, d'une naissante panique, elle courut chez le bijoutier.

--Madame est au comble de ses voeux?

--On est venu?

--Ce matin même, oui, madame, et l'affaire a été conclue, ainsi que vous

le présumiez, moyennant deux mille francs.

Léa poussa un soupir d'allégement et de joie et regagna bien vite

sa demeure, convaincue que Paul, ou tout au moins le bracelet, l'y

attendait.

Personne. Rien.

L'impatience et l'anxiété la reprirent et l'aiguillonnèrent de plus

belle. Non, impossible d'y résister! C'était trop languir.

L'hôtel où Paul Holger descendait d'ordinaire était situé sur la place

de la Madeleine; c'était une espèce de maison de famille, _family

hotel_, fréquentée par de paisibles provinciaux et des étrangers

économes. Léa y était allée une fois déjà, et, avec sa mise simple,

sa toilette sérieuse et sombre, pouvait s'y présenter de nouveau sans

crainte de froisser Paul, sans inconvénient aucun.

--M. Holger? demanda-t-elle à la caissière ou gérante, une quadragénaire

haute en couleur, la mine délurée et joviale, qui était assise devant un

petit bureau d'acajou et en train de compulser des factures.

--M. Holger est parti, madame.

--A quelle heure pensez-vous qu'il rentre?

--Mais, madame, puisqu'il n'est plus ici...

--S'il est absent, sorti...

--Parti, madame. M. Holger a quitté Paris ce matin.

--Ce matin?

--Il a dû prendre un train vers midi.

--Et pour retourner chez lui, aux Islettes?

--Oui, madame, c'est cela même, aux Islettes.

--Êtes-vous sûre? fit Léa, qui se refusait encore à croire à une telle

catastrophe.

--C'est M. Holger qui me l'a annoncé de sa propre bouche, répliqua la

caissière. Pendant que le garçon lui descendait sa valise, il m'a même

montré un bracelet qu'il venait d'acheter, un très joli bracelet orné

de saphirs, m'a demandé comment je le trouvais. «Je me réjouis de la

surprise que je vais faire ce soir à ma femme! s'est-il écrié. Mme

Holger vient justement de me rendre père: ce sera son cadeau de

relevailles! Je l'avais déjà aperçu, ce bracelet, je le guignais. Et

puis pas cher, vous savez, pas cher du tout! Il y a des maris, a-t-il

ajouté avec son enjouement habituel, assez pervers pour offrir de

pareils présents aux petites dames; mais nous autres, naïfs provinciaux,

gens de moeurs simples et au coeur pur...»

Histoire d'un baiser · 第 9 / 18 题