[Illustration]
En fille avisée et bien élevée, Mlle Desrigny estima convenable, avant
d'aquiescer à cette proposition, de compléter les renseignements que lui
avait fournis Mme de Saint-Elme, et elle pensa qu'elle ne pouvait mieux
s'adresser pour cela qu'à M. le curé de Kernorven.
Sauf certain paragraphe, la réponse qui lui parvint était entièrement
rassurante. M. Adrien Bastide jouissait dans tout le canton d'une
excellente réputation; il était sobre, rangé, plein d'exactitude et
de courtoisie dans l'exercice de ses fonctions, d'une probité et d'une
moralité au-dessus de tout soupçon. Il sortait peu, principalement
depuis le décès de sa mère, survenu l'an passé, ne voyait pour ainsi
dire personne en dehors de ses heures de bureau, et occupait ses loisirs
à jardiner et à pêcher à la ligne.
«Le seul reproche que je me permettrai de formuler contre lui, ajoutait
le consciencieux pasteur, c'est qu'il ne témoigne pas assez de zèle dans
l'accomplissement de ses devoirs religieux. M. B. n'assiste guère à la
sainte messe que trois ou quatre fois l'an, aux grandes fêtes, et je ne
l'ai jamais vu s'approcher des sacrements.»
Cette restrictive considération n'alarma pas Hermance outre mesure.
«Baste! une fois mariés, je le convertirai!» songea-t-elle sans doute;
et elle manda à M. Adrien Bastide qu'elle agréait volontiers son offre,
que cette idée de correspondre ensemble, en attendant leur entrevue
prochaine, de s'étudier d'abord à distance et se révéler l'un à l'autre,
lui paraissait très judicieuse et d'autant plus acceptable qu'ils
n'étaient plus des enfants, qu'ils se trouvaient tous les deux en pleine
maturité d'âge et de raison.
Un commerce de lettres, de plus en plus actif, se noua donc entre eux.
Ils se contèrent, avec des détails chaque jour plus abondants et plus
intimes, ce qu'ils avaient fait jusqu'ici, quelles avaient été leur
enfance et leur jeunesse, quels leurs rêves d'avenir, et comment
et pourquoi tous deux avaient eu recours à l'entremise de Mme de
Saint-Elme.
Le même motif les y avait poussés: le manque de relations, l'isolement
où ils vivaient l'un et l'autre.
Une entière confiance, un charmant abandon, s'établit ainsi entre eux
par degrés. Bientôt Adrien fit emplette d'une bague qu'il adressa à
Hermance comme gage de fiançailles; Hermance alors de lui broder bien
vite un élégant porte-cigares pour le jour de sa fête, le 5 mars.
L'entrevue des deux soupirants ne devait plus d'ailleurs être longtemps
retardée. Adrien Bastide avait annoncé son intention de profiter de
la semaine de Pâques pour solliciter un congé auprès de son directeur
départemental et se rendre à Châtillon.
Bref, l'affaire était en si bonne voie, les choses s'emmanchaient si
bien, que Mlle Desrigny s'avisa qu'il était temps de prévenir deux amis
de son père, M. Maucourt, le pharmacien, et M. le capitaine en retraite
Larsonnier, afin qu'ils voulussent bien lui servir de témoins; et si,
après réflexion, elle différa cette démarche, ce fut simplement par
excès de réserve. Que risquait-elle d'attendre quelques jours encore,
jusqu'à l'arrivée de son fiancé?--Son fiancé! Ah! comme ce mot lui était
doux à prononcer, faisait délicieusement battre son coeur!--De la sorte,
elle n'irait pas seule chez ces messieurs; son Adrien l'accompagnerait;
et quelle joie de l'avoir à son bras, quel triomphe et quelle ivresse de
l'exhiber!
* * * * *
Enfin le grand jour se leva. C'était le matin même du dimanche de
Pâques qu'Adrien Bastide devait débarquer à Châtillon, et Hermance était
avertie qu'il se présenterait chez elle aussitôt après, sur les deux
heures de l'après-midi.
La coquette petite maison de la rue des Remparts avait été nettoyée de
fond en comble, à l'occasion de cet événement, le corridor lavé à grande
eau, le parquet du salon énergiquement ciré et frotté, transformé en
miroir, les allées du jardin minutieusement désherbées, et ratissées et
peignées comme l'arène d'un cirque.
--J'attends quelqu'un, Toinette!
--Mademoiselle me l'a déjà assez dit! Ce n'est pas pour le lui
reprocher!...
--Vous aurez soin de ne pas faire languir à la porte, comme cela vous
arrive souvent...
--Oh! peut-on...
--... et d'introduire aussitôt ce... cette personne dans le salon,
acheva Hermance.
--Bien sûr, mademoiselle! Où voudriez-vous?... N'ayez crainte: je
m'embusque dans le corridor, et, au premier coup de sonnette...
Il retentit, ce coup de sonnette. Hermance, assise devant la cheminée
du salon, tenait un livre à la main, par contenance, et tremblait,
tremblait...
La porte s'ouvrit; le bel homme, le tambour-major à longue barbe
apparut, mais traînant la patte, armé d'une forte canne ressemblant à
une béquille; il boitait, le bon géant.
--Mademoiselle Desrigny? fit-il.
--C'est moi, monsieur...? monsieur Bastide? balbutia la petite bossue,
en laissant échapper son livre.
--Vous?... Mais... Mademoiselle Hermance Desrigny?... qui m'écriviez?...
--Oui...
Et ils demeuraient plantés l'un devant l'autre, lui boiteux, elle avec
sa bosse, tous deux ébaubis, interdits, bouche bée, et se considéraient
stupidement.
--Mais, mademoiselle, vous ne m'aviez pas... vous auriez dû me...
m'avouer que...
--Comment, monsieur!
--Il fallait me... Non, mademoiselle, non, ce n'est pas ainsi que
l'on... Si j'avais su...
--Si vous... vous m'aviez dit, monsieur...
Et Hermance, les joues empourprées, tremblait de plus en plus, se
sentait près de défaillir.
--Oui, j'aurais dû... c'est vrai, mademoiselle! Mais vous, vous aussi...
--Monsieur, je ne... Moi? Oh!... Non... Adieu, monsieur!...
Et la pauvre petite bossue, toute confuse, désorientée, affolée, les
yeux remplis de larmes, et sur le point d'éclater en sanglots, s'enfuit
brusquement, abandonnant la place à son visiteur,--son ex-fiancé.
Le bon géant boiteux patienta quelques instants, trois ou quatre
minutes; puis--que faire?--il ouvrit la porte du salon, celle du
corridor ensuite, et s'en retourna clopin-clopant vers l'hôtel où il
était descendu, l'hôtel du Cygne.
Sur son chemin, il rencontra la pittoresque promenade des Quinconces,
qui se déroule au pied d'un contrefort des Vosges, surplombe la rivière,
et commande une immense et agreste vallée.
Un pâle soleil évoluait dans l'azur sans nuage, et, malgré la saison
peu avancée, l'air avait tiédi déjà, et l'on pressentait l'éveil des
bourgeons et l'éclosion du renouveau.
Sous les arbres des Quinconces, de nombreux promeneurs vaguaient par
couples ou par groupes, à petits pas, douillettement, paresseusement, et
savouraient de leur mieux cette première belle journée.
Adrien Bastide s'assit à l'écart, sur un des lourds bancs de pierre,
et, les yeux machinalement fixés au loin, le regard perdu dans les
sinuosités de la vallée ou les brumes de l'horizon, se prit à méditer
sur son aventure, sa mésaventure plutôt, et s'abandonna à toutes les
réflexions qu'elle lui suggérait.
Bossue! Elle était bossue, cette demoiselle Hermance Desrigny, et elle
ne lui en avait rien dit! Ah! ce n'était pas de jeu, cela, c'était de la
fourberie, une indigne tricherie! Et Mme de Saint-Elme, la «maternelle»
directrice de l'Institut matrimonial de France, est-ce qu'elle n'aurait
pas dû mieux connaître ses enfants, et les avertir?... Voilà ce que
c'est que de s'adresser à ces charlatans et ces filous!
Mais lui-même, est-ce qu'il n'avait pas sa... son infirmité? Il s'était
bien gardé d'en parler cependant! Il avait donc voulu tricher, lui
aussi? Non, ce n'était pas tout à fait ce motif. Il n'avait pas osé.
C'était une sorte de... de honte, qui l'avait retenu. Mais pourquoi
Mlle Desrigny n'aurait-elle pas obéi aux mêmes scrupules que lui? Oui,
c'était sans doute aussi la timidité, la honte, qui l'avait empêchée...
--A moins que... à moins qu'elle n'ignorât son état, sa bosse? Il y
en a, des bossus, qui ne se doutent pas de leur conformation, qui, par
conséquent, ne peuvent jamais avouer... Ah! n'importe! Bossue! Elle que,
d'après son portrait, j'avais crue si séduisante! une perfection!
Non, ça ne se fait pas! J'ai beau boiter, moi... Si elle n'était que
boiteuse, passe encore! Mais bossue! bossue!
* * * * *
Adrien Bastide avait eu le malheur d'être élevé par une mère tellement
idolâtre de lui qu'elle l'avait toujours gardé sous sa coupe, tenu
accroché à ses jupes,--jalouse de toutes les femmes qui pouvaient
approcher de ce _fieu_ chéri et le ravir à sa folle tendresse.
Quand, à l'âge de vingt-deux ans, par suite d'une griève chute de
cheval, il perdit le libre usage de sa jambe gauche, cette incomparable
maman, au milieu de ses larmes et de son désespoir, fut presque tentée
de se réjouir. Oui! Au moins son Adrien ne la quitterait plus, se
trouverait rivé près d'elle... Oh! elle avait bien l'intention de le
marier, certainement! Elle saurait bien, tôt ou tard, lui découvrir
une avenante petite femme, bien douce, bien docile, grassement dotée
surtout. C'était son devoir de mère, et elle n'y faillirait point,
bien sûr! En attendant les mois et les années s'écoulaient, et elle
ne découvrait rien. Elle mourut sans avoir mis la main sur cette perle
fine.
Cependant Adrien se voyait monter en graine et songeait qu'il était
temps, grand temps de se décider, de faire choix d'une compagne qui
remplaçât cette chère et inappréciable maman. Mais où choisir? De quel
côté se tourner? Sa timidité naturelle, encore développée et aggravée
par l'éducation qu'il avait reçue; l'appréhension, le trouble, la
douloureuse gêne que sa claudication lui causait, l'empêchaient de
chercher autour de lui; et une réclame de journal lui ayant révélé
l'existence de Mme de Sainte-Elme et du providentiel et patriotique
établissement qu'elle avait créé, il s'enhardit,--il est si aisé d'être
brave à distance et plume en main!--et demanda à prendre rang dans la
brillante et éblouissante phalange du _Voile nuptial_:--coût cinquante
francs d'insertion, plus vingt francs d'abonnement.
Lorsqu'il reçut avis du désir exprimé par Hermance, avec communication
de son portrait, et apprit qu'elle figurait dans le susdit livre d'or
sous le numéro 19,724: «Orpheline, 29 ans, physiq. agréab., bien élevée,
disting. musicien. 40,000 fr., habitant province, jolie maison avec
jardin et cours d'eau, épous. monsieur honor. de préférence empl.
d'administr.» il fut à son tour immédiatement séduit, d'abord par la
délicate et ravissante expression de sa physionomie, ainsi qu'il s'était
hâté de le lui mander; puis, il faut bien le dire aussi, par les 40,000
francs et par cette «jolie maison avec jardin et cours d'eau», où ses
goûts d'horticulteur et de pêcheur à la ligne trouveraient à s'exercer
librement, sans dérangement, à son aise et à ses heures.
Et de même qu'Hermance avait consulté M. le curé de Kernorven, il jugea
prudent de se renseigner, lui aussi, d'écrire à son collègue, à M. le
receveur d'enregistrement de Châtillon-sur-Meurthe. Celui-ci comprit,
sans doute, qu'il s'agissait d'un prêt à faire, ou d'une hypothèque à
prendre sur la jolie maison avec jardin; et il fournit sans retard
les attestations les plus circonstanciées et les plus favorables sur
l'honorabilité et la solvabilité de Mlle Desrigny (Hermance).
Tout était donc pour le mieux, c'était parfait, et l'on pouvait sans
risque aller de l'avant.
Hélas! il n'y avait qu'un point d'omis dans l'annonce du _Voile
nuptial_, aussi bien que dans la lettre de Mme de Saint-Elme et dans
celle du collègue de Châtillon: c'est qu'elle était contrefaite, qu'elle
était bossue, cette orpheline.
Mais lui, est-ce qu'il ne différait pas aussi quelque peu du commun des
mortels, est-ce qu'il n'avait pas aussi sa tare? Et puis, elle semblait
si affectueuse, si prévenante, dévouée, remplie de généreux sentiments,
cette petite Hermance; elle lui écrivait de si gentilles lettres, si
cordiales, bien tournées, spirituelles... On devait être si heureux
dans la pimpante et proprette maison de la rue des Remparts, le jardin
paraissait si bien exposé, le petit cours d'eau si poissonneux!
En tous cas, il ne fallait pas tourner bride et détaler sans se revoir
et se mieux expliquer. Que diantre! on ne fait pas deux cents lieues
pour toucher barre simplement et rebrousser chemin au galop.
--Ce ne serait pas raisonnable! Maintenant que le premier moment de
surprise est passé, que la glace est rompue, il faut deviser un brin...
Hermance, pendant ce temps, était en train de se tenir un langage
analogue.
Ce n'était pas si facile d'agripper un mari; elle en savait quelque
chose avec ses vingt-neuf ans! Raison de plus pour ne pas laisser
s'envoler celui qu'elle avait trouvé, qu'elle était sur le point de
saisir.
Il était boiteux; mais enfin, elle, elle avait bien l'épaule un peu...
un peu pointue?
--Rien, songeait-elle avec tristesse et aussi avec toute apparence de
justesse, rien ne retient plus M. Bastide ici. Il va se hâter de partir,
et comme il n'y a que trois trains par jour pour Paris, deux dans la
matinée et un le soir, il n'attendra pas jusqu'à demain; c'est ce soir
même, par l'express de quatre heures, qu'il s'en ira... Je devrais bien
tout au moins tâcher de l'apercevoir, de me trouver sur le chemin de la
gare, comme par hasard...
Et vite, elle mit son chapeau, s'enveloppa de sa mante, et sortit. Mais,
à deux pas de chez elle,--il est vrai que la rue des Remparts conduisait
directement à la station,--elle se jeta dans le bon géant, le colosse
boiteux.
--Monsieur Adrien... Vous partez?
Et elle avait la mine si contrite, les yeux encore si rouges, si prêts
à se mouiller derechef... que le géant s'inclina vers elle, lui prit la
main timidement et respectueusement.
--Je vous demande pardon, mademoiselle Hermance... pardon de... de tout
à l'heure... Vous étiez si émue... Moi aussi... Mais je ne voudrais pas
m'en retourner comme ça... Me permettez-vous de rentrer avec vous? A
présent que nous nous connaissons, nous causerons plus posément...
* * * * *
Il y a deux heureux maintenant dans la petite maison de la rue des
Remparts.
Sur l'un des vantaux de la porte, est fixé un écusson en zinc verni
et de forme ovale, où se détache, en lettres noires cette inscription:
_Bureau de l'Enregistrement_. Quelques mois après son mariage, Adrien
Bastide a obtenu, en effet, de permuter avec son collègue de Châtillon.
Et ils sont heureux, les deux disgraciés, bien heureux, dans leur
paisible et gaie solitude.
Mais quelle drôle de noce que la leur! Cette naine et ce géant, ce
boiteux et cette boscotte! On s'en souviendra longtemps, de cette
cérémonie, à Châtillon-sur-Meurthe.
[Illustration: Et ils demeuraient plantés l'un devant l'autre, lui
boiteux, elle avec sa bosse... (Page 56.)]