[Illustration: Le train spécial et la voie ferrée reliant la papeterie
de Grand-Falls à Botwood, son port maritime.]
[Illustration: Amas de balles de pulpe attendant, à Botwood, leur
embarquement pour l'Europe,]
La pulpe, qui présente alors la consistance et la couleur d'une bouillie
d'avoine, est déversée sur une immense feuille de tôle percée d'une
multitude de petits trous qui retiennent les fibres échappées au
broyage. Elle passe par différents tamis, qui achèvent de l'épurer,
avant de s'acheminer vers les presses, par l'intermédiaire d'une large
bande de feutres sans fin. Dès qu'elle a passé entre les deux premiers
rouleaux elle perd sa fluidité, prend la consistance d'une épaisse
feuille de buvard, et forme bientôt une bande continue, large de 2
mètres environ. Des couteaux la découpent à la longueur voulue; on plie
la bande ainsi obtenue comme on ferait d'un drap, et, après avoir
intercalé des paillassons en fils métalliques, on soumet une certaine
quantité de pâte à l'action d'une presse hydraulique. La pression, qui
est de 300 tonnes, expulse assez d'eau pour que la matière prenne la
consistance désirée, et, empaquetée par balles, elle est prête pour
l'exportation. Chargée sur le train qui pénètre au coeur même de
l'usine, elle est convoyée à Botwood, d'où l'un des deux navires
attachés à l'entreprise la transporte en Angleterre, à Gravesend, où les
Imperial Paper Mills, papeterie modèle fondée, elle aussi, par lord
Northcliffe, la transforment en papier, à raison de 1.000 tonnes par
semaine.
A Grand-Falls même, une partie de la pulpe est employée directement à la
fabrication du papier à journaux. Après une série d'opérations qu'il
serait trop long de décrire ici, la pâte, finement broyée et
convenablement épurée, présente l'aspect et la consistance de l'eau de
savon; en réalité, la matière fibreuse est diluée dans une eau abondante
qu'il s'agit d'éliminer rapidement afin d'obtenir la cohésion des
éléments solides tenus en suspension. La transformation du _liquide_ en
_solide_ s'opère instantanément au bas d'un plan incliné constitué par
une toile métallique, et de l'eau, absorbée à travers les mailles, se
dégage une feuille de papier continue, large de 4 mètres, qui se
précipite à travers un labyrinthe de rouleaux compresseurs et de
cylindres sécheurs à la vitesse de 190 mètres par minute pour s'enrouler
finalement sur des mandrins et former d'énormes bobines qui dévideront
leurs 8.500 mètres de papier sous les presses de l'imprimeur.
Devenu son propre fournisseur de papier avec le fonctionnement des
usines de Grand-Falls et de Gravesend, lord Northcliffe a complété son
oeuvre: l'une de ses sociétés, l'Amalgamated Press, qui dépensait à elle
seule 350.000 francs par an pour son encre d'imprimerie, a fondé une
compagnie filiale qui se consacre exclusivement à la fabrication de ce
produit.
*
* *
Les faits et les chiffres que nous avons cités au cours de cette rapide
étude suffiraient à montrer qu'il n'existe pas dans le monde une
entreprise comparable à celle dont le «Napoléon du journalisme» régit
les destinées. L'Amérique elle-même, hantée comme elle l'est de la manie
du colossal, n'a rien produit d'approchant, dans le domaine du
journalisme. Avec ses _soixante_ journaux qui représentent un capital de
plus de _deux cent cinquante millions de francs_, qui distribuent chaque
semaine _vingt-cinq millions d'exemplaires_, et qui emploient une armée
de plus de _vingt mille personnes_, lord Northcliffe s'est fait dans le
monde, au point de vue industriel, une place unique.
En étudiant son oeuvre gigantesque sous un autre angle, nous sommes
amené à constater que personne ne saurait lui être comparé, dans le
monde entier, au point de vue de l'influence. Inspirateur des plus
puissants journaux de langue anglaise, son influence s'exerce dans tous
les domaines de l'intelligence; elle façonne, dirige et domine l'opinion
publique au delà même des frontières du Royaume-Uni. Nous autres,
Français, ne pouvons qu'acclamer cette formidable influence: ami
personnel du roi Edouard, lord Northcliffe fut, après le regretté
souverain, le plus puissant facteur de l'entente cordiale, et ce furent
encore ses journaux qui dénoncèrent avec le plus d'énergie et
d'opiniâtreté le péril national que constituaient pour l'Angleterre les
ambitions et les armements de l'Allemagne. Si les peuples de langue
anglaise sont devenus francophiles, c'est à lui que nous sommes, en
grande partie, redevables de cette heureuse métamorphose.
La chance, qui suffit parfois à expliquer le succès, n'a joué qu'un rôle
médiocre dans cette étonnante carrière; lord Northcliffe, prototype du
_self-made man_, l'a édifiée pierre à pierre, en donnant comme assises à
sa géniale conception du journalisme moderne ces deux qualités que l'on
retrouve toujours chez les grands hommes: l'endurance mentale, l'art de
découvrir et de retenir de bons lieutenants. Parvenu, comme il l'est, au
faîte de la puissance et de la fortune, il ne manque jamais, chaque
matin--qu'il soit à Londres ou à Paris--de se faire lire d'un bout à
l'autre ses journaux quotidiens, le _Times_, le _Daily Mail_, le _Daily
Mirror_, etc., et de dicter ses critiques, ses éloges et ses conseils.
Quant à sa connaissance des hommes, à ce flair merveilleux qui lui
permet de déterrer le talent où qu'il se trouve caché, nous ne citerons
qu'un trait.
[Illustration: Lord Northcliffe _photographié spécialement pour_
L'Illustration.]
Visitant un jour les bureaux du _Daily Mail_, à Londres, mon attention
fut attirée par une espèce de tronc disposé dans le vestibule d'entrée.
Une affiche invitait tous les collaborateurs de la maison (rédacteurs,
employés, ouvriers) à soumettre à la direction, sous forme de notes
qu'ils déposeraient dans cette boîte, toute idée qui leur paraîtrait
neuve et pratique; le dépouillement avait lieu chaque semaine, et les
signataires des cinq lettres les plus intéressantes recevaient chacun
une prime d'une guinée (26 francs). Ce fut grâce à cette boîte magique
que d'humbles reporters se signalèrent à l'attention du _Chief_,--u
patron, dirions-nous. Et qui ne s'efforcerait de mériter cette
attention, en une maison où des rédacteurs peuvent ambitionner des
appointements annuels de plus de 5.000 livres sterling, soit plus de
125.000 francs! Lord Northcliffe ne se contente pas de découvrir des
hommes: il sait les retenir.
*
* *
Ferons-nous remarquer en terminant que ce grand ami de la France est
_presque_ une personnalité française? Son édition, continentale du
_Daily Mail_, dirigée par le brillant penseur qu'est M. Ralph Lane, avec
l'active collaboration d'un jeune Irlandais de grand avenir, M. Cliff
Disney, est imprimée et publiée à Paris; et c'est dans une note
sincèrement francophile que sont rédigées ses informations avant de se
répandre parmi sa clientèle d'élite.
Lord Northcliffe séjourne souvent parmi nous, et peu de personnes
connaissent aussi bien que lui notre pays, qu'il a parcouru dans tous
les sens. Jamais il n'a laissé échapper une occasion de proclamer son
admiration pour le génie de notre race, de montrer ce que l'art et la
science doivent à la France, et d'affirmer sa confiance en nos
destinées.
En mars dernier, au lendemain du jour où l'Allemagne annonça
l'augmentation de son armée, un de nos amis, qui venait d'assister à une
conversation à laquelle avait pris part le directeur du _Times_, nous
rapporta un propos significatif. Comme on demandait à lord Northcliffe
quelle serait, selon lui, l'issue d'une guerre internationale, il
déclara, en faisant allusion à la puissance militaire de nos voisins de
l'Est:
--Je crois qu'une pareille guerre procurera au monde une surprise au
moins égale à celle que lui valut la guerre de 1870!
Et pour ajouter aussitôt, en souriant:
--Mais j'espère bien que la prompte riposte que la France a faite aux
provocations d'outre-Rhin en adoptant le «service de trois ans»
démontrera à ces bons commerçants allemands l'exactitude du principe que
Norman Angell a développé dans _la Grande Illusion_, à savoir que la
guerre est toujours une mauvaise affaire!
Mais nous voilà loin de notre sujet et de Terre-Neuve! Rebroussons
chemin pour constater qu'un avenir illimité attend l'entreprise
gigantesque qu'est la papeterie de Grand-Falls. La marche ascendante du
_Daily Mail_, du _Daily Mirror_, et des autres journaux qu'elle
alimente, rend déjà insuffisant son rendement mensuel de 5.000 tonnes de
papier et de 4.000 tonnes de pulpe de bois; et le jour approche où ce
monstre industriel exigera ses cent mille arbres par vingt-quatre
heures, au lieu des cinquante mille qui calment actuellement son appétit
de Gargantua!