GAVROCHE AU MONTENEGRO

Depuis le commencement de la guerre jusqu'à la prise toute récente de

Scutari, le Monténégro nous a fourni bien des images héroïques. Celle

que nous reproduisons ici témoigne que le vaillant petit peuple a

parfois l'humeur plaisante, et que l'impertinent Gavroche y exerce ses

jeunes malices... C'était à Cettigne, le lendemain de la chute de la

citadelle turque. L'allégresse publique s'exprime toujours plus

librement que la joie officielle: il lui fallut, pour être satisfaite,

qu'un âne, revêtu d'étoffes de deuil et portant en évidence un

«faire-part» de _la Neue Freie Presse_--le grand journal de Vienne--fût

promené dans les rues de la ville. Espièglerie bien innocente, sans

doute, qui n'éveillera point les susceptibilités du puissant voisin, et

que notre confrère autrichien aura l'esprit de ne pas grossir en

incident diplomatique... Quelques jours après, le roi Nicolas était

contraint de remettre à l'Europe Scutari à peine conquise: les

événements avaient fait prendre à la _Neue Freie Presse_ sa revanche.

[Illustration: Comment, au lendemain de la prise de Scutari, s'est

exprimée à Cettigne la malice populaire à l'égard de la presse

autrichienne._--Phot. Voukotitch._]

[Illustration: Un chemin dans la forêt de Terre-Neuve qui alimente en

papier le _Times_, le _Daily Mail_, le _Daily Mirror_ et soixante

publications diverses d'Angleterre.]

LE NAPOLÉON DU JOURNALISME

UNE GRANDIOSE ENTREPRISE: LA PAPETERIE

DE GRAND-FALLS

Il y a six ans, l'homme que ses compatriotes appellent pittoresquement

le «Napoléon du journalisme», lord Northcliffe, directeur du _Times_,

fondateur des deux journaux aux plus grands tirages d'Angleterre, le

_Daily Mail_ et le _Daily Mirror_, et d'une soixantaine d'autres

publications, s'avisa un beau matin que ses journaux consommaient

annuellement une quantité de papier dont le prix d'achat se chiffrait

par millions de francs, que l'épuisement des sources de matière

première, la pulpe des forêts norvégiennes, augmenterait rapidement ce

tribut formidable, et qu'il trouverait profit et sécurité à fabriquer

lui-même son papier, audacieux projet dont l'exécution coûterait une

bagatelle: trente-huit millions de francs!

L'Anglo-Newfoundland Development Company venait au monde, dotée d'un

apanage princier: 5.500 kilomètres carrés couverts de forêts vierges où

abondaient les essences propres à la fabrication de la pulpe à papier,

et que traversaient des chapelets de lacs et de rivières qui en

faciliteraient singulièrement l'exploitation. Terre-Neuve, cette vaste

solitude dont l'intérieur était encore en partie inexploré, allait

devenir la rivale des pays Scandinaves, et réclamer sa place sur le

marché mondial du papier.

L'immense domaine était admirablement choisi pour servir d'emplacement à

une usine qui serait avant longtemps la plus grande fabrique de pulpe et

de papier du monde. Bondissant de cascades en cascades, le fleuve des

Exploits offrait une mine inépuisable de «houille blanche», et ce fut

par la mise en valeur de ce réservoir de forces naturelles que débuta la

grandiose entreprise: une digue de 466 mètres de long, haute de 8

mètres, épaisse également de 8 mètres à la base, barra bientôt le lit du

fleuve, constituant au-dessus des premières cascades un immense bassin

capable d'alimenter en toutes saisons deux conduites gigantesques, deux

formidables tubes d'acier de 717 mètres de longueur et 5 mètres de

diamètre.

Quatre ans après la prise de possession de ces forêts vierges, lord

Northcliffe pouvait inaugurer, en présence du gouverneur de Terre-Neuve,

cette merveille de l'industrie qu'est Grand-Falls, avec ses machines qui

dévorent chaque jour _cinquante mille arbres_ pour les transformer en

pâte à papier. En même temps que l'usine colossale, une ville avait

surgi du sol, ville d'ingénieurs et d'ouvriers qui comptait dès sa

naissance trois mille âmes, cinq églises, deux écoles, un hôpital, un

théâtre, une maison commune, un hôtel et un club. Et, miracle

d'activité, une voie ferrée, longue de 33 kilomètres, la reliait déjà à

Botwood, le port maritime le plus rapproché, où des quais attendaient

les navires qui viendraient bientôt charger leurs premières cargaisons

de pulpe et de papier.

Sans exposer ici la technique de ce dernier-né de la grande industrie

qu'est la fabrique de la pulpe de bois, contentons-nous de commenter

notre série de photographies qui reconstitue pittoresquement la

transformation du sapin en papier à journaux, telle qu'elle se déroule,

d'un bout de l'année à l'autre, dans le domaine de Terre-Neuve.

Répartis par campement, les bûcherons commencent par tailler un chemin à

travers la forêt entre la coupe et la nappe d'eau (lac ou rivière) la

plus rapprochée. Tous les arbres d'une certaine grosseur sont abattus et

dépouillés de leurs branches. L'abatage est conduit scientifiquement,

d'après des méthodes qui découlent des enseignements des meilleures

écoles forestières d'Europe: les troncs abattus sont immédiatement

remplacés par de jeunes plants, si bien que l'exploitation du domaine de

Grand-Falls, loin d'être une oeuvre de dévastation, a pour résultat

indirect d'embellir les forêts en y laissant pénétrer plus d'air et de

lumière et en favorisant ainsi la croissance des arbres épargnés. Dès

que la première neige de l'hiver a nivelé les chemins, des attelages de

chevaux traînent les troncs jusqu'à l'entrepôt fluvial. On les y entasse

par piles énormes, en attendant le printemps et le dégel. Puis, quand la

débâcle a rendu la vie aux torrents, on provoque l'écroulement de ces

piles, et c'est par milliers que le courant entraîne les arbres à

travers rapides et cascades jusque dans les eaux du fleuve des Exploits,

où ces milliers se comptent désormais par millions.

Les troncs forment alors une île flottante qu'il s'agit de conduire aux

abords du moulin, situé à une distance qui peut atteindre 100

kilomètres, en raison des innombrables boucles du fleuve. Une équipe de

vingt à vingt-cinq hommes, montée dans une grande pirogue appelée du nom

indien de _wanagan_, suit de près cette masse mouvante, la pousse et la

conduit comme des bergers font d'un troupeau; et c'est un spectacle

émotionnant et pittoresque que de voir ces rudes Terre-Neuviens,

chaussés de leurs hautes bottes aux semelles souples, bondir d'épave en

épave pour ramener dans le courant les troncs réfugiés au fond d'une

anse aux eaux tranquilles.

Parfois, l'heure tourne au tragique, quand les troncs d'avant-garde

s'accrochent aux arêtes d'une roche et résistent à la poussée des troncs

suivants. En un clin d'oeil une barricade, dont la hauteur et

l'épaisseur augmentent de seconde en seconde, se dresse en travers du

lit, dans un grondement formidable. Au péril de leur vie, les hommes se

précipitent à l'assaut de la barrière, s'efforcent, à coups de maillets,

de dégager les premiers troncs, et ont tout juste le temps de se garer

de la meurtrière avalanche, quand la palissade s'écroule enfin

par-dessus les rochers qui lui servaient de fondations.

Parvenus au terme de leur long voyage, les troncs viennent s'accumuler

par millions dans le bassin naturel de Rushy-Pond, situé à 4 kilomètres

de l'usine. Un assemblage de chaînes, appelé _boom_, arrête leur élan et

ne laisse passer que les quantités requises. Entraînés par le courant,

les arbres viennent s'échouer sur une plate-forme roulante qui les

convoie vers la scierie _(slasher)_ où des scies circulaires les

sectionnent en tronçons de 0 m. 80. Ceux-ci tombent sur un plan incliné

qui, par l'intermédiaire d'une chaîne sans fin, les dirige vers une

autre salle où des machines les dépouillent de leur écorce. Un triage

permet d'écarter les tronçons de mauvaise qualité, qu'un convoyeur

mécanique emporte vers les chaufferies; les autres sont dirigés vers la

salle de broyage où vingt-quatre machines les réduisent en pulpe, à

l'aide de meules de pierre qui font 200 tours par minute.

[Illustration: Après avoir été entraînés par les courants à travers un

immense labyrinthe de torrents, de rivières et de lacs, les millions de

troncs de sapin sont enfin arrêtés par un barrage à Rushy-Pond, aux

abords du gigantesque moulin qui va les transformer en pâte à papier.]

[Illustration: Le barrage laisse passer le nombre de troncs demandés par

la consommation, et qu'une plate-forme roulante achemine vers l'usine.]

[Illustration: Les troncs passent d'abord sur des scies circulaires qui

les divisent en tronçons réguliers; ceux-ci tombent dans une rigole où

un courant les entraîne.]

[Illustration: Délayée dans l'eau, la pulpe de bois passe par une série

de cuves où elle se transforme en une pâte de plus en plus fine.]

[Illustration: Elle est ensuite soumise à l'action de rouleaux sécheurs

et compresseurs et prend l'aspect et la consistance d'une large bande

sans fin.]

[Illustration: Chargées sur des wagonnets, ces bûches humides sont

déversées sans interruption sur un nouveau convoyeur qui les conduit à

la chambre de broyage.]

[Illustration: Là elles sont réparties à droite et à gauche, et soumises

à l'action de meules de pierre qui les broient et les réduisent en

pulpe.]

[Illustration: La «pâte» destinée à l'exportation est sectionnée avant

d'être placée sous des presses hydrauliques qui achèvent de la

débarrasser de toute humidité.]

[Illustration: A Crand-Falls même, une partie de la «pâte» est étirée et

transformée en papier à journaux.]

L'Illustration, No. 3664, 17 Mai 1913 · 第 12 / 40 题