originale, en homme du métier, du bâtiment, déclarant qu'il n'y a que les
époques ignorantes et pas éclectiques, pour produire de bonnes choses, des
choses passionnées, tandis que dans les époques _connaisseuses_ de tout,
il y a une indifférence pour tout.
* * * * *
_Samedi 22 juin_.--Au fond, sous sa forme légère et badinante, il y a
autant de philosophie dans la tirade parlée de Beaumarchais, que dans la
tirade livresque du Scandinave Ibsen.
* * * * *
_Jeudi 27 juin_.--Dîner avec Rodenbach, chez Voisin. Il me dit avoir été
élevé dans une école de jésuites, dont on avait voulu le renvoyer, pour
avoir écrit, tout jeunet, quelque chose sur l'amour, puis être venu à
dix-neuf ans à Paris, où, pauvre petit garçon de lettres, très admirateur
de Leconte de Lisle, il avait eu à subir ses brutalités.
Puis, il me raconte avoir assisté à un traité entre Verlaine et l'éditeur
Vanier, où l'éditeur ne voulait donner que vingt-cinq francs, de quelques
pièces de poésie qu'il venait d'écrire, et dit que Verlaine tenait à avoir
trente francs. Et cela se terminait par Verlaine, tenant d'une main son
reçu, et ne le lâchant, que lorsqu'il tenait, dans l'autre main, un
napoléon et deux pièces de cent sous, s'écriant: «Un sale Badinguet et
deux pièces suisses!»
Et comme Rodenbach le complimentait de sa victoire: «Non, non,
s'écriait-il, je n'aurais jamais cédé, j'aurais eu une scène!» faisant
allusion à l'autorité de la femme, avec laquelle il vivait.
* * * * *
_Samedi 6 juillet_.--À la gare Saint-Lazare, je trouve Léon Daudet, de
Régnier, et aussitôt en route pour Carrières-sous-Poissy.
Nous voici en cette maison de Mirbeau, recouverte d'un treillage vert
tendre, en cette maison aux larges terrasses, et trouée de nombreuses
fenêtres, en cette maison inondée de jour et de soleil.
Maintenant dans le jardin, dans le petit parc, des plantes venues de chez
tous les horticulteurs de l'Angleterre, de la Hollande, de la France, des
plantes admirables, des plantes amusant la vue par leurs ramifications
artistes, par leurs nuances rares, et surtout des iris du Japon, aux
fleurs grandes comme des fleurs de magnolia, et aux colorations brisées
et fondues des plus beaux flambés. Et c'est un plaisir de voir Mirbeau,
parlant de ces plantes, avoir dans le vide, des caresses de la main, comme
s'il en tenait une.
Une longue promenade dans cinq hectares de plantes, puis la visite aux
poules exotiques, dans leur installation princière, avec leurs loges
grillagées, au beau sable, d'où s'élèvent quelques arbustes,--et
renfermant ces poules cochinchinoises, ces poules toutes noires avec
leurs houppes blanches, et les petits combattants britanniques, et ces
poules, dans l'embarras des plumes de leurs pattes, courant avec la gêne
des gens, dont la culotte serait tombée sur les pieds.
Arrivent pour dîner Pol Neveux, Arthur Meyer, Rodin; et à dîner, et
le soir, une conversation amusante qui peint, qui juge, qui calomnie
peut-être pas mal de gens.
À onze heures, dans la petite voiture de la maison, Mme Mirbeau, comme
cocher, me ramène au chemin de fer, pendant que les valides nous
accompagnent à pied.
En chemin de fer, Rodin, que je trouve vraiment changé, et très
mélancolieux de son état d'affaissement, de la fatigue qu'il éprouve
à travailler dans le moment, se plaint, presque douloureusement, des
contrariétés que, dans le métier de peintre et de sculpteur, infligent aux
artistes, les commissions d'art, qui, au lieu d'être des aides de leur
travail, par les sollicitations, les démarches, les courses, leur font
perdre un temps, que lui aimerait mieux employer à faire de l'eau-forte.
* * * * *
_Mercredi 17 juillet_.--Je reviens de Saint-Gratien, avec l'oculiste
Landolt, qui cause ironiquement du confort, si vanté des grands hôtels
d'Amérique. Ce sont ces deux fameux robinets d'eau froide et d'eau chaude,
dans une cuvette d'un coin de la chambre, qu'on est dans l'impossibilité
de déplacer, et qui est de la plus grande incommodité, pour se laver;
et c'est cet éclairage au gaz, placé au milieu de la pièce, qui ne vous
permet pas de lire au lit, près duquel il n'y a ni bougeoir, ni allumettes;
et c'est le service des domestiques, qui ne brossent jamais les habits.
Il raconte, qu'ayant été appelé pour examiner les yeux d'un Américain très
riche, qui occupait tout le premier d'un hôtel, et demandant une lampe,
l'Américain lui avait dit que bien certainement, il n'en trouverait pas,
et qu'il n'était pas bien sûr s'il pourrait se procurer des bougies.
Nous causons des yeux de Maupassant, qu'il dit avoir été de très bons yeux,
mais semblables à deux chevaux, qu'on ne pourrait mener et conduire
ensemble--et que le mal était derrière les yeux.
* * * * *
_Jeudi 18 juillet_.--Ce soir, à sept heures et demie, un ciel ressemblant
à ces papiers marbrés, que font les Anglais, au fond doucement bleuâtre,
et dont des filets de nuages roses divisent l'infini en grands morceaux
polyédriques, et là-dessous une perspective de maisons noires, se
détachant d'une chaussée pâle. Un effet vraiment original.
* * * * *
_Dimanche 21 juillet_.--Aujourd'hui, l'enterrement du jeune Charpentier,
ce garçon de vingt ans.
Les heures, où l'on va à un enterrement, où on le suit, me semblent des
heures, où l'activité de votre esprit est engourdie par du néant.
En voiture, Mme Daudet s'élève, avec des paroles colères, contre ce
_militariat_ universel, qui est le tourment de la pensée de toutes les
mères, envoyant leur malédiction à Bismarck.
À l'église, le pauvre père, dont les arrangements avec Fasquelle, me
disait Zola, avaient été faits en vue de la continuation de la dynastie
des Charpentier, dans l'affaissement de sa douleur, a l'aspect d'un
vieillard.
* * * * *
_Mardi 23 juillet_.--Dîner donné à la Maison d'Or, par l'_Écho de Paris_,
pour les décorations d'Anatole France et de Paul Margueritte.
J'ai la surprise de l'aimable toast d'Anatole France, qui veut bien se
dire fier, de tenir sa décoration du ministre qui m'a décoré.
* * * * *
_Dimanche 28 juillet_.--Hayashi vient déjeuner.
Je lui demande qu'est-ce qui l'a poussé à apprendre le français au
Japon, et ce qui l'a amené à venir en France. Il me répond que c'est la
popularité, au Japon, de l'histoire de Napoléon. Et cette connaissance
de l'histoire de l'Empereur, lui est arrivée par des livres en langue
hollandaise, que son père avait apprise de son maître, un médecin
hollandais.
* * * * *
_Lundi 5 août_.--Sur de tristes détails donnés sur les démêlés de Nadar
avec son fils, et sur sa ruine, visite avec les Daudet à l'Ermitage.
Nadar nous parle du besoin qu'il a de vendre l'Ermitage, de la vente qu'il
a manqué d'en faire aux hôpitaux de Paris, nous dit qu'il est décidé à
fonder une maison de photographie à Marseille.
Lorsqu'il nous remet en voiture, un moment, arrêté à la portière, il
s'ouvre sur le chagrin que lui cause la brouille avec son fils: «Quant à
moi, fait-il, il ne me parle plus, ne me salue plus... Dans ma jeunesse,
j'étais violent, prêt à frapper, et cependant lui--il lève le doigt en
l'air, et le laisse retomber--je ne lui ai jamais même fait cela... je ne
l'ai jamais puni!» Et sur l'invitation, que les Daudet lui font d'amener,
un jour, sa pauvre paralysée de femme à dîner, ses yeux se mouillent,
comme de reconnaissance.
* * * * *
_Jeudi 8 août_.--On cause ce matin des livres d'éducation à l'usage des
enfants, maintenant écrits pour des grands garçons, pour des grandes
filles, et tout à fait incompréhensibles pour de jeunes cervelles.
Là-dessus Mme Daudet dit--et elle est dans le vrai--que cela vient de ce
que, lorsqu'un républicain rouge ou un juif a fabriqué un de ces petits
traités, le gouvernement veut, aussitôt, lui faire cadeau de la vente
d'une dizaine de mille d'exemplaires.
Je tombe, cet après-midi, dans une conversation de Daudet avec Finot, le
directeur de la _Revue des Revues_, dans une conversation sur l'agonie des
races, sur la mort d'un peuple, et sur le décès de sa langue, dont il ne
reste plus, comme l'a dit Chateaubriand, que les mots répétés par les
perroquets, sur la cime des arbres, et Finot parle de l'extinction d'une
peuplade en Russie, dont il ne reste plus qu'un individu, et sur lequel un
philologue a fait un gros volume.
Puis Finot saute à Tolstoï, et affirme qu'il est seulement le
vulgarisateur et le _développeur_ de beaucoup d'idées, appartenant à des
sectes: ainsi l'idée de la résistance au militariat, prêchée par un ancien
maçon, passé apôtre, et habillé de blanc, sur le besoin, que les théories
ont de parler, pour ainsi dire, physiquement à l'imagination des peuples.
* * * * *
_Vendredi 9 août_.--Le _Sanctus_ de Beethoven, chanté aujourd'hui, après
déjeuner, me donne une émotion nerveuse, qui me met des larmes dans les
yeux. Ces chants d'église balancent en moi, tout le douloureux de mon
passé, et moi, le sceptique, l'incrédule, sur lequel l'éloquence de la
chaire ne pourrait mordre, je sens que je serais _convertissable_ par du
plain-chant, ou de la musique qui en descend.
* * * * *
_Samedi 10 août_.--On disait aujourd'hui, que l'être préféré dans la
famille, et aimé d'une manière trop injuste, par une revanche de la
Providence, cet être, en dépit de toute la chaleur de la tendresse, sous
lequel il était couvé, avortait, ne réussissait pas.
* * * * *
_Mercredi 14 août_.--Mme Daudet parle d'une vieille tante, qui couchait
dans la chambre à côté d'elle, et qui, tous les soirs, racontait au
portrait de son mari, défunt depuis des années, toute sa journée.
* * * * *
_Jeudi 15 août_.--Il est vraiment amusant, intéressant, ce Montesquiou,
avec sa parole verveuse, son magasin d'anecdotes, son érudition des
cocasseries, tout cela mêlé au désir de plaire. Il nous parle de son
jardinier japonais, parlant le français par axiomes, axiomes choisis
dans l'idiome le plus moderne. Ainsi il s'est présenté à lui, avec cette
phrase: «Jamais canaille... c'est épatant!» Et il dit du jardin japonais,
à l'opposite du jardin français: «Jardin japonais, jamais d'agglomération!»
Puis, comme il est question de son volume futur sur les pierres précieuses,
et que Daudet dit superstitieusement, que la pierre précieuse est
dangereuse, _maléficiante_, Montesquiou conte, que lord Lytton, qui
avait un culte pour la comtesse Greffulhe, lui avait laissé une pierre
gravée, admirable. Mais sur cette pierre, il y avait des caractères
qui intriguaient la comtesse. Elle la faisait porter à un mage, qui
l'avertissait de se défaire au plus tôt de cette pierre, sous peine de
mort subite, ce qui était arrivé à lord Lytton. Là-dessus, la comtesse
montait en voiture, se faisait conduire au bord de la Seine, et jetait la
pierre à l'eau. C'est depuis ce temps, dit Montesquiou, en riant, que le
fleuve est si mauvais pour la santé parisienne.
* * * * *
_Mardi 20 août_.--Toute la soirée, passée à lire de la Desbordes-Valmore,
une vraie poétesse, qui a très souvent dans ses vers, de la langue de
vérité des prosateurs, et pas du _ronron_ vide des poètes ordinaires, et
souvent extraordinaires.
* * * * *
_Dimanche 25 août_.--Holmès vient dîner, aujourd'hui, à Champrosay.
Et presque aussitôt le dîner, elle se met à chanter. Et dans les morceaux
qu'elle chante, il y a une légende intitulée: _Saint-Amour_, vraiment
originale: une légende--c'est curieux--qui lui a été fournie par une
marchande de vins du Midi, rencontrée par hasard, chez un éditeur de
musique. Voici le libretto: l'Amour se trouve tout à fait dans la dèche;
des châtelaines du Midi, qui lui doivent beaucoup, s'adressent au
Saint-Père, pour qu'il soit canonisé, et elles obtiennent sa canonisation,
et une chapelle pour lui, dans l'église de Saint-Amour, où une ancienne
statue d'un petit amour, enguirlandé de chapelets, serait la figuration du
nouveau petit saint.
_Parolière_ et musicienne--ce qui est une faculté toute
particulière--Holmès disserte sur la qualité des vers, qu'il faut mettre
dans ce qu'elle fait: des vers, dit-elle, «légèrement à l'état de
squelette, et dont la chair est faite de sa musique».
Un moment, elle nous entretient de Wagner, qu'elle a vu, toute jeunette,
et qui dans la visite qu'elle lui a faite, joua du piano d'une manière
assez peu satisfaisante, pour faire jouer ses créations par Richter, et
qui chantait faux, si faux, qu'en dépit de son admiration enthousiaste,
elle fut surprise.
Ce que sa conversation signale surtout de curieux: c'est l'engouement
de la France, dans le moment, pour les oeuvres étrangères. À l'heure
présente, on joue à l'Opéra, du Wagner, quatre fois par semaine, et il y
a soixante-cinq opéras français qui attendent, et qui ne seront peut-être
jamais joués.
* * * * *
_Lundi 26 août_.--Riesener, le peintre du temps de Louis-Philippe, le
petit-fils du célèbre ébéniste, était un gourmet, avec des aptitudes
de cuisinier très remarquables, et l'on conte, que le lendemain de
son mariage, sa joie d'avoir réussi à déjeuner la cuisson de poissons
quelconques, s'était témoignée par une danse, qui avait fait tomber du
plafond le lustre de l'appartement, au-dessous du sien.
* * * * *
_Vendredi 30 août_.--Déjeuner chez les Brisson, l'aimable et charmante
fille de Sarcey, ayant témoigné le désir de m'avoir avec les Daudet:
déjeuner, toutefois, où je me rends avec une certaine crainte de
rencontrer Sarcey, après les choses désagréables, que nous nous sommes
dites réciproquement.
Une habitation où s'est ruiné un sculpteur, et où il y a énormément de
bâtiments, quelques-uns joliment rustiques, sous leur couverte de vigne
vierge; un grand jardin un peu à l'abandon; et une jolie serre, où se
voient, en fait de fleurs, de vieilles poupées des petites filles.
On déjeune dans une salle à manger, en laquelle, à la suite d'un dîner
végétarien, a été peint un Sarcey énorme, dans une épouvantable peinture
décorative, le représentant au milieu de tous les légumes de la terre.
Flammarion, l'astronome, déjeune avec nous, et après déjeuner, se livre à
une célébration enthousiaste de l'aérostation, célébration qui me fait lui
dire, en riant:
--Auriez-vous passé votre lune de miel, en ballon?
--Ça a dû se faire... ça ne s'est pas fait... mais tenez, vraiment c'est
assez curieux... J'avais un ami, l'abbé Pioger, qui aussitôt que j'avais
fait un livre, le refaisait au point de vue clérical... ainsi LA PLURALITÉ
DES MONDES, refaite par lui à l'usage des écoles chrétiennes... et sans
trop me citer... Mais, il était mon ami... Quand j'ai dû me marier, il m'a
dit: «--Vous devriez vous marier à l'église?--Je ne sais pas... peut-être»,
lui ai-je répondu...Enfin, il me demande à me marier, quoiqu'il ne fût
pas prêtre de la paroisse.
--Soit, mais pas de billet de confession.
--C'est grave, j'en référerai à l'Archevêché! «Flammarion? eh bien, oui»,
lui répond l'archevêque.
Et quand il me rapporte la réponse, il me dit:--«Vous voyez, j'ai fait
tout ce que vous avez désiré... Eh bien, vous devez faire une ascension,
le jour de votre mariage, je voudrais bien en être.--C'est convenu, à une
heure à la mairie, puis le déjeuner, et rendez-vous à trois heures à la
Villette.»
Il me marie et me dit:
--N'est-ce pas, c'est toujours convenu?
--Non, Godard a eu un coup de sang, et l'ascension est remise.»
Et, au déjeuner, Mme Godard lui annonce, que ce sera seulement un retard
de quelques jours... Au bout d'une semaine, le départ est décidé... Je
passe chez l'abbé, l'avertir que c'est le lendemain, je ne le trouve pas,
on me dit qu'il est à sa campagne de Saint-Maur-la-Varenne. Je laisse un
mot, en lui disant de se trouver le lendemain, à la Villette, à six heures
juste... Il ne vient pas, il n'était pas rentré à Paris. Un ami, qui était
là, part à sa place... Mais voici le curieux: le vent nous pousse juste
sur la Varenne, et là un calme nous y arrête... Nous étions à huit cents
mètres... j'entends une voix, qui m'appelle par mon nom... nous étions
juste au-dessus du jardin de l'abbé... nous ne le voyons pas, mais nous
voyons très bien sa maison... Un moment l'idée de descendre et de le
reprendre, mon ami en ayant assez... mais le vent revient... Le lendemain,
nous étions à cinq heures à Spa.
--Et votre femme?
--Elle ne voulait pas redescendre!
Cet intérieur des Brisson, un intérieur plaisant, aimable, où l'on sent du
vrai bonheur conjugal, et animé et égayé par les jeux de deux rondelettes
petites filles, dont la plus petite, âgée de trois ans, qui s'est
grisée avec le champagne d'une compote de fruits glacés, fait les plus
extravagants sauts de carpe, sur l'immense canapé tenant une partie du
salon.
* * * * *
_Samedi 7 septembre_.--Ah! le facile esprit de ces critiques, comme M.
Brunetière, qui ne trouve rien de mieux, pour vous désigner au mépris
public, que de vous appeler un romancier japonais, quand tous les romans
japonais sont des romans d'aventures, et que les romans de mon frère et de
moi, ont cherché, avant tout, à tuer l'aventure, dans le roman.
* * * * *
_Lundi 9 septembre_.--Je trouve, que la jeunesse littéraire actuelle,
avec son mépris des _grondantes colères de la chair_, et son culte de la
psychiatrie, de cette beauté, lui défendant de chanter la _brutale nature_
et le _sensuel amour_, a quelque chose de l'hypocrisie protestante.
* * * * *
_Mardi 17 septembre_.--Ce soir, à Jeand'Heurs, en revenant le long de la
rivière, au crépuscule, ce bord de l'eau, près duquel j'ai passé, et je
passe, matin et soir, dans tous les séjours que j'ai faits ici, et qui ne
m'avait rien rappelé, soudainement s'est fait reconnaître à moi, comme un
endroit, où tout enfant, dans un séjour à Bar-le-Duc, on m'avait mené
promener, on m'avait mené visiter le Jeand'Heurs, du temps du maréchal
Oudinot.
* * * * *
_Mercredi 18 septembre_.--La duchesse de Luynes disait à quelqu'un
admirant la richesse, le luxe des fleurs à Dampierre: «Mes jardiniers
remuent, dans l'année, 600 000 pots de fleurs!»
Il est question du vieux marquis d'Andlau, qui possédait dans le Perche,
l'ancienne propriété d'Helvétius, grossie et agrandie par deux générations
de propriétaires, et qui compte 42 fermes et 10 moulins. Les moulins,
c'est d'un rapport médiocre aujourd'hui, et encore quand on arrive à
les louer: eh bien, lorsqu'un moulin n'allait pas, et qu'un usinier se
présentait pour remplacer le meunier, le marquis se refusait à établir une
usine, disant que l'industrie amenait la corruption des moeurs dans les
campagnes.
Ce détail vous dit, que c'était un noble représentant de la propriété
d'autrefois, un représentant aux larges aumônes, à la bienfaisance active.
* * * * *
_Dimanche 22 septembre_.--Rattier parle d'un médecin de Châlons, nommé
Titon, qui l'a soigné, et qui est mort, il y a une dizaine d'années, en
laissant une grande réputation dans les départements de l'Est.
C'est peut-être l'unique médecin, qui a eu l'idée de demander à ses
malades, un journal, heure par heure, de leurs souffrances et de leurs
malaises du jour et de la nuit. Et pour moi, ce serait un renseignement
des plus sérieux pour un traitement. Il y a tant de diagnostiqueurs qui se
trompent, et dans la confiance absolue de leur diagnostic, n'écoutent rien,
dans une visite, de ce que leur racontent les malades.
L'histoire de ce Titon est curieuse. Petit paysan, il était pris en
affection par un vieux médecin du pays, sur l'intelligence de sa figure,
et ce médecin faisait les frais de ses études de médecine à Paris. Mais
lorsque celui-ci avait fini son internat, et était au moment de devenir
une illustration, dans la capitale, le vieux médecin lui disait: «J'ai
fait de vous un médecin, un médecin qui en sait plus que moi, un médecin
tout à fait supérieur: je l'ai fait, je dois vous l'avouer, pour que vous
donniez tous vos soins à ma fille, dont vous connaissez la santé maladive,
et qui ne peut continuer à vivre, que sous une surveillance tout à fait
aimante.» Et Titon épousait la fille du vieux médecin, et passait toute sa
vie à être l'intelligent garde-malade de sa femme, à laquelle il ne
survivait que six mois.
* * * * *
_Lundi 23 septembre_.--Un vieux braconnier d'ici disait: «Avant de mourir,
je voudrais avoir encore une belle _p'tiote_!»
* * * * *
_Jeudi 26 septembre_.--L'homme d'affaires français ne veut rien risquer,
tandis que l'homme d'affaires anglais, est bien plus aventureux. C'est
ainsi que les mines d'or, offertes il y a dix ans à des maisons française,
ont été refusées par toutes ces maisons. Et l'un des grands banquiers de
Paris, auquel mon cousin reprochait amicalement sa bêtise, lui répondait:
«Nous sommes tous des c... et ce qu'il y a de beau, c'est que dans toutes
les circonstances, c'est toujours comme cela!» Le curieux, c'est que le
premier rapport présenté à la maison Mirabaud, et dont M. Wendel, qui en a
eu connaissance, assure qu'il n'y avait pas un mot, dont la réalisation
ne soit arrivée, eh bien, ce rapport avait été refusé, peut-être un peu,
parce que l'auteur était catholique et surtout parce qu'il était revenu de
là-bas, avec la réputation de _se piquer le nez_.
Il y avait peut-être un peu de vrai dans ce dernier reproche, mais c'est
justement ce _piquage de nez_ qui faisait la valeur du rapport. Oui,
l'auteur du rapport avait passé, tout son temps, au Cap, dans les cercles,
les cafés, les lieux de plaisir, et n'avait fait qu'une apparition d'une
quinzaine, aux mines, mais, dans son séjour au Cap, de ses conversations
avec les ingénieurs des compagnies, les employés venant là, faire la
fête quelques jours, de ces confidences des uns et des autres, dans une
griserie générale, il avait soutiré tous les documents, dont il avait
besoin, et n'avait eu qu'à les contrôler, qu'à les vérifier aux mines.
* * * * *
_Mardi 1er octobre_.--L'eau, cette matière de miroir liquide, je ne me
rassasie jamais de la regarder, et je passe de longs moments, devant
cette cascade de Jeand'Heurs, où, le courant morne de la rivière fait
tout à coup une rampe de lumière, et où, la mousse verdâtre des rochers
se couronne d'un bouillonnement d'argent, d'où jaillissent en forme de
tridents de cristal, ces ruissellements de perle et diamant, se déversant
en bas dans la grande nappe d'eau tranquille, d'eau bleuâtre, sur laquelle
viennent mourir, en éclatant, les bulles du grand bouillonnement.
* * * * *
_Jeudi 3 octobre_.--Je disais dernièrement à quelqu'un: «Oui, dans mon
JOURNAL, j'ai voulu recueillir tout ce qui se perd de curieux dans la
conversation.»
* * * * *
_Samedi 5 octobre_.--J'ai l'intime conviction, et même les preuves, que
les femmes de quarante ans, qui n'ont ni mari ni amant, sont folles, par
moments, dans le secret de leur intérieur.
* * * * *
_Dimanche 6 octobre_.--Les honneurs rendus aux grands hommes--tout Pasteur
qu'ils peuvent être--deviennent, il me semble, un peu excessifs: ils
héritent peut-être trop, de ce qui appartenait à Dieu, autrefois.
* * * * *
_Samedi 12 octobre_.--Je suis en butte à une vraie persécution de la part
d'un banquier de Barcelone, nommé Daniel Grant. Il a commencé, dans une
première lettre, à m'inviter à une exposition à Barcelone, en mettant à
ma disposition un yacht, qui viendrait me prendre dans tel port, que je
désignerais. Dans une seconde lettre, il m'a fait spontanément, et sans
que rien au monde pût l'y engager, l'offre de 75 000 francs, _pour
arranger mes affaires ou celles de ma famille_; enfin dans une troisième,
il m'annonce l'envoi d'un encrier d'argent pesant 1 000 grammes, avec une
plume d'or. Est-ce un fou ou un mystificateur, le banquier de Barcelone?
Toutefois je me crois obligé de lui adresser cette lettre.
«Monsieur,
«À la lettre, où vous mettez à ma disposition la somme de 75 000 francs,
je n'ai pas répondu, parce qu'on n'accepte pas de l'argent d'un monsieur
qu'on ne connaît pas--et même d'un monsieur qu'on connaît.
«Aujourd'hui, que vous m'annoncez l'envoi d'un encrier d'argent, voté par
le casino de Barcelone, j'ai le regret de le refuser, craignant que ce
soit un cadeau, que je devrai à vous seul.
«Agréez...»
* * * * *