Paris pour faire une pointe sèche de ma tête.
Il me parle d'un article fait sur moi, par un littérateur de ses amis:
article intraduisible en français, parce que la langue hollandaise
est beaucoup plus riche que la langue française, et ayant cinq ou six
expressions pour rendre une chose, qui n'en a qu'une chez nous--et cet
article, au dire de Zilken serait un débordement d'épithètes, ressemblant
à une éruption volcanique.
Dîner, ce soir, rue de Berri, avec Carraby. D'épais sourcils, de ces
arcades sourcilières profondes, comme il y en a dans les bustes antiques,
avec au fond, des yeux d'un gris d'aigle: les beaux traits d'un prélat
romain.
* * * * *
_Mercredi 10 avril_.--Ce que mon banquet m'a coûté, ce qu'il m'a rapporté
d'aumônes à faire, ce qu'il m'a valu de _carottes_ de la part de mendiants
de toute sorte, de mendiants d'une ingéniosité, comme celui d'hier.
«Monsieur, me dit Pélagie, il y a en bas quelqu'un qui a une communication
très importante à vous faire, de la part de M. Bing.» Je me trouve en face
d'un quidam, qui me déclare avoir été employé chez M. Bing, et qui veut se
confesser à moi. Là, il s'interrompt, voyant la porte ouverte, et me
demande à être entendu par moi seul. La porte fermée, alors il me raconte
qu'il a été chargé d'un recouvrement, qu'il a mangé, et que là-dessus il a
été mis dehors. Et le voilà, faisant au romancier, qu'il sait que je suis,
un douloureux tableau, ma foi, pas mal fait, de l'état moral de l'individu,
qui a commis un acte indélicat, et qui ne peut se replacer qu'avec un
certificat, que l'homme qu'il a volé, est dans l'impossibilité de lui
donner, et n'ayant devant lui que le suicide, tirade qu'il termine, en
disant qu'il n'a pas mangé, depuis le matin. Un racontar si bien rédigé,
qu'il me fait douter complètement de l'indélicatesse de ce faux voleur, et
qui semble un truc très original, pour attendrir un romancier psychologue,
et lui attraper une pièce de cent sous.
* * * * *
_Jeudi 11 avril_.--Une gouvernante anglaise, appartenant à la religion
catholique, a quitté la maison Daudet, lorsqu'elle a appris que l'auteur
de LOURDES, y était reçu.
* * * * *
_Samedi 13 avril_.--Je dîne avec M. Georges Bousquet qui a écrit: LE JAPON
DE NOS JOURS, et, qui, dans le cours de droit qu'il a fait là-bas, a
constaté la reconnaissance, que tout Japonais apporte à celui qui lui
apprend quelque chose. «Oh _sénsei_ (le maître)!» répète avec tendresse,
l'étudiant.
M. Bousquet, raconte qu'il a été un moment tellement séduit par le Japon,
qu'il avait écrit à sa famille de quitter la France, de lui amener une
demoiselle dont il était épris, et qu'ils vivraient tous là, comme dans
le Paradis.
* * * * *
_Mercredi 17 avril_.--Ce soir, dans un coin de salon, Yriarte me racontait
cette anecdote sur Balzac. Le vieil Hertfort, le prisonnier de l'Empire,
lit, sous Louis-Philippe, LA FILLE AUX YEUX D'OR, croit reconnaître, dans
le type qui a servi à Balzac, une fille qui avait passé dans ses orgies,
en un des endroits, où il avait été interné, et demande à Jules Lacroix de
le faire dîner avec l'auteur, à la Maison d'Or, où il l'invite. Le jour
convenu, Lacroix arrive tout seul, disant qu'il lui a été impossible de le
rencontrer. Mauvaise humeur d 'Hertfort, qui force Lacroix à s'excuser,
sur ce qu'il est très difficile de rencontrer Balzac, affirmant que Hugo
et ses amis ne correspondent avec lui, que par lettres. Hertfort toutefois,
avec le despotisme de ses caprices, s'entête à le voir, et enfin il est
convenu, qu'il aura une entrevue avec le romancier, à une première de la
Porte-Saint-Martin. Mais là encore, Lacroix arrive seul, dit que dans le
moment, Balzac est menacé de Clichy, qu'il n'ose sortir que le soir, et
que ces soirs, il les donne à sa maîtresse, à ses amis. Alors Hertfort de
s'écrier:
--Clichy... Clichy... qu'est-ce qu'il doit?
--Mais une grosse somme, répond Lacroix, peut-être 40 000 francs,
peut-être 50 000 francs... peut-être plus.
--Eh bien qu'il vienne, je lui paierai ses dettes.
En dépit de cette promesse, Hertfort ne put jamais décider Balzac, à
entrer en relations avec lui.
* * * * *
_Jeudi 18 avril_.--Ce soir, je fais la connaissance, chez Daudet, de
Georges Lefèvre, un homme de lettres, à la vie accidentée, qui pendant
quelque temps faisant en Afrique le commerce des plumes d'autruche, à la
suite d'une querelle avec les autorités anglaises, est passé chez les
Zoulous, l'avant-veille de la mort du prince impérial, et qui, averti par
le courrier qui portait les dépêches, est arrivé sur les lieux, quatre
heures après sa mort.
Le prince, avec huit hommes dont il avait le commandement, venait de
passer la nuit dans un endroit, où le matin les Zoulous, se glissant à
travers les roseaux, le surprirent au moment où il avait commandé à ses
hommes de prendre le galop, et où, sautant sur son cheval, une zagaïe
lui entrait derrière l'épaule, et le traversait de part en part. Quand
Lefèvre arriva, le prince était par terre, zagaïé, et dépouillé de tous
ses vêtements. Ce qui avait contribué à sa mort, dit Lefèvre, c'est qu'au
milieu de ces hommes en costume sombre, et ayant l'air un peu de pompiers,
avec son uniforme rouge et sa culotte blanche, il avait l'air d'un général
anglais.
Georges Lefèvre nous cite plusieurs légendes des Zoulous, et entre autres
celle de l'éléphant, considéré comme le représentant de la force, de la
bonté, de l'intelligence.
Cette légende nous montre l'éléphant, quand il entre dans un fleuve,
posant le pied légèrement pour ne pas écraser le sable, écartant doucement
les branches pour ne pas les briser, et sauvant une gazelle d'un serpent
qui la guette, sans faire peur au serpent.
Or un jour, l'éléphant veut s'assurer de la gratitude de la nature et des
animaux à son égard, et il trouve que l'eau se fait fraîche, et le sable
chaud à ses pieds, que les branches s'écartent docilement de son passage,
que les animaux l'entourent respectueusement, quand il se sent mordu au
pied par un crocodile. Il le prend avec sa trompe et, au moment de le
tuer, la gratitude de l'eau, du sable, des branches d'arbres, le sauve,
et l'éléphant le rejette à l'eau.
* * * * *
_Lundi 22 avril_.--Je fais aujourd'hui les deux expositions de Guys:
l'exposition de la rue Laffitte, l'exposition de Petit.
La critique de l'heure présente veut en faire un grand monsieur: non, Guys
est un dessinateur rondouillard, et le plus sale enlumineur de la terre.
Guys n'a vraiment qu'une valeur, c'est d'être le peintre de la basse
putain, dans le raccrochage du trottoir. Il a rendu la provocation animale
de son visage, sous ce front mangé par d'écrasants bandeaux, la lascivité
de la taille sans corset, le roulis des hanches dans la marche, le
rétroussage ballonnant de la jupe, la tombée des mains dans les poches
du petit tablier, l'attache dénouée du chapeau au chignon, l'excitation
de son dos et de ses bras nus dans l'avachissement de l'étoffe qui
l'habille--et cela dans les eaux verdâtres d'une aquarelle de Morgue.
* * * * *
_Jeudi 25 avril_.--Une mère me parlait, ce soir, du côté inamusable à
la maison, des jeunes filles de maintenant, chez lesquelles toutes les
jouissances sont épuisées à seize ans, et qui n'ont plus le bonheur d'une
tasse de chocolat, apportée dans leur lit, d'un spectacle, d'un bal blanc.
* * * * *
_Lundi 29 avril_.--On me cite un prince romain, atteint d'une singulière
folie. Il fait attacher à tous ses pantalons, des poches de toile
goudronnée, qu'il remplit d'eau, et aussitôt qu'il vous a donné la main,
il la plonge dans une de ses poches, et noie le microbe, que vous pouvez
lui avoir apporté.
Je causais, ce soir, avec une femme qui a une véritable passion du linge,
et qui me parlait en artiste de l'oreiller, et de sa garniture à longs
plis en festons découpés, qu'elle trouvait l'oreiller de la malade,
ayant quelque coquetterie. Elle faisait la remarque que le drap de coton
conserve quelque chose de l'être, qui a couché dedans, une émanation, que
ne garde pas la toile.
Puis elle constatait l'évolution de la toilette de la femme, disant que
la camisole, les jarretières, le bonnet de nuit, avaient été remplacés,
depuis sa naissance, par la chemise de nuit, les attaches des bas au
corset, une coiffure différente de celle du jour.
* * * * *
_Mardi 30 avril_.--Le goût de l'Empire s'impose à tout, aux chaises même
de jardin, de _la Ménagère_.
* * * * *
_Dimanche 5 mai_.--Dans l'après-midi, apparaît Villedeuil, ayant à la main,
sa grande fille de douze ans, toujours souriante, Villedeuil que je n'ai
pas vu depuis des mois. Il s'excuse de n'avoir pas assisté à mon banquet,
étant alors au lit, et il me conte qu'on lui a ouvert deux fois le ventre,
et quoique l'opération, au dire du chirurgien, ait parfaitement réussi, il
attend qu'il soit tout à fait vaillant, pour recommencer. Et comme je lui
demande, un moment après, s'il a toujours aussi peu besoin de sommeil
qu'autrefois, il laisse échapper qu'il dort moins que jamais, parce que,
lorsqu'il se réveille, il pense à l'opération qui l'attend, et est dans
l'impossibilité de se rendormir. Alors il saute à bas de son lit, et
cherche l'oubli de cette opération, dans le travail, la lecture, la mise
de sa pensée, dans quelque chose qui la distrait de son idée fixe.
Puis il cause assez curieusement de la restriction de la dépense chez les
gens riches, de la disparition des beaux équipages au bois de Boulogne,
qui n'a plus que la voiture de la reine d'Espagne, des loyers de 6 000
francs payés par des millionnaires, etc. etc.,--et cela, dit-il, non par
avarice, mais par absence de goût de dépense, et il affirme qu'il est
besoin d'une cour, dans un pays, pour être le stimulant des grandes
dépenses et des folies de luxe.
* * * * *
_Mardi 7 mai_.--Il vient de mourir, ces temps-ci, une sainte laïque, Mlle
Nicole, qui était parvenue à se faire admettre à la Salpêtrière, pour
soigner sa mère, et qui, après la mort de cette mère, cherchant l'emploi
de son doux coeur aimant, avait pris la tâche de faire lire les petites
idiotes, par l'ingéniosité de ses inventions, par la tendresse de ses
imaginations.
* * * * *
_Vendredi 10 mai_.--Oh! le bleu qui habille les femmes cette année, le
bleu qui met sur elles la note dure, que le bleu de Prusse apporte dans la
peinture, et n'ayant rien de la nuance céleste dont on le baptise,--et
qu'a le bleuet, dans l'ensoleillement de midi!
* * * * *
_Lundi 13 mai_.--Un mot drolatique d'un trottin, qui, dans l'ovation de
la foule, faite à l'amiral Avellan, au Cercle militaire, au milieu des
acclamations et des vivats, répétait douloureusement: «Avec tout ça, il
y a quelqu'un qui me pince les fesses!»
Vilmorin n'aurait plus maintenant ses jardins pépiniéristes de plantes
et de fleurs, dans le midi de la France, où l'abri des roseaux pendant
l'hiver n'est plus suffisant; il aurait été obligé de les transporter en
Égypte.
* * * * *
_Samedi 18 mai_.--Hayashi, qui est venu dîner chez moi, me dit que la
nourriture au Japon a été de tout temps, même depuis l'introduction des
boucheries, du poisson seulement, avec un rien de gibier l'été. Et parmi
les poissons, il me parle de l'un d'eux, le _Kouzou_, poisson peu estimé,
mais qui se vend très cher, le premier jour de son arrivée: ce jour-là,
les Japonais mettant une vanité à en manger.
* * * * *
_Dimanche 19 mai_.--Georges Lecomte cause de son voyage en Andalousie,
où l'Andalous fait l'oeil à la femme, et la pince et la pelote sur la voie
publique. Il dit qu'il a été obligé de donner un coup de poing à un de
ces chaleureux, qui s'était assis trop près de sa femme, pendant qu'il
était entré chez un marchand de tabac, et il raconte qu'il a rencontré
à Gibraltar des Anglaises qui se sont plaintes de n'avoir pu rester à
Séville, à cause des attouchements _cochonnes_ des hommes.
* * * * *
_Mercredi 22 mai_.--Voici des mots de cette grosse Mme Aubernon, qui
semblent vraiment originaires du XVIIIe siècle:
«Ce qui fait la quiétude de ma vie... c'est d'avoir aboli le souvenir.»
«Oui, je regrette souvent ma mère... mais très peu à la fois.»
* * * * *
_Samedi 25 mai_.--Exposition de la Révolution et de l'Empire.
Des héros au crânes étroits de crétins; des meubles aux formes droites
sur des pieds maigres, des intérieurs de famille avec des petits enfants,
travestis en vétérans de famille impériale; mais au milieu de cela, des
nippes remuantes et des défroques plus mémoratives, que tous les imprimés.
Oui des chapeaux, qui ont le roux de la poudre des batailles historiques:
le chapeau d'Austerlitz, le chapeau de Waterloo, et à côté de ces feutres
légendaires, ce chapeau de paille, ce vieux panama, tout gondolé, au
cordonnet noir, que le grand Empereur portait à Sainte-Hélène. Et tout
près du chapeau de l'exil, cette veste de piqué blanc, aux taches jaunes,
qui semblent sorties du foie du Prométhée de l'île africaine. Enfin ce lit
sur lequel il est mort, ce lit qui a la grandeur d'un lit de garçonnet, ce
lit en fer, monté sur des roulettes, avec son petit dais en forme de tente
militaire, sa soie verte passée, son mince matelas, son traversin, son
gros oreiller:--ce lit, entre les rideaux duquel, il y a eu peut-être,
dans l'insomnie, la plus grande souffrance morale de notre siècle.
En sortant de là, entré à l'Exposition des fleurs.
Des orchidées, des _lilia_, je crois, qui ont l'air de fleurs de chair,
avec la petite tache de sang d'une fraise: des fleurs étranges qui sont
comme un passage de la flore à de l'animalité angélique.
En sortant de dîner, Pierre Gavarni me dit, faire,--et faire
tranquillement comme tout ça qu'il fait--un tableau de Jeanne d'Arc, sous
les murs d'Orléans, le soir de la bataille. Et il va me chercher un petit
modèle en cire de sa Jeanne équestre: une Jeanne d'Arc nue, sur un cheval
qu'il s'est efforcé de représenter le plus moyenageux qu'il est possible,
et dans des proportions tout à fait mathématiques. Et son intention est
de peindre sa Jeanne d'Arc au bord de la Loire, sur un cheval blanc,
éclairée par le soleil couchant: une Jeanne d'Arc ayant le caractère d'un
bas-relief. Aussi a-t-il fait pour ce tableau, nombre de chevaux blancs
dans le soleil.
* * * * *
_Dimanche 26 mai_.--Un jour, où je me trouve avoir soixante-treize ans.
J'ai la visite, ce matin, de deux Allemandes, les demoiselles Hirschner,
dont l'une est peintre, et l'autre femme de lettres, et qui aurait, sous
le pseudonyme d'Osipp Schubin, combattu en Allemagne pour ma gloire.
Ces deux femmes m'étonnent par la connaissance qu'elles ont de: MANETTE
SALOMON et de: LA MAISON D'UN ARTISTE.
La femme de lettres me dit avoir donné: LA MAISON D'UN ARTISTE au
petit-fils de Schiller, qui est peintre, et qui, pris de passion pour le
livre, s'en est fait le propagateur près de tous les artistes allemands;
la peintresse, elle, me conte qu'à l'arrivée de l'exemplaire, s'étant
jetée dessus, sa mère avait retiré d'entre ses mains, le volume ouvert à
la première page, en s'écriant: «Non, il ne sera pas lu par toi, toute
seule, moi, je veux le lire tout haut!»
On parle au _Grenier_ de Mme Segond-Weber, et Armand Charpentier raconte,
qu'il y a bien longtemps, il a été la chercher, pour la récitation d'un
morceau de poésie, dans une représentation d'amateurs. C'était rue de la
Roquette, dans une chambre au haut d'un escalier, comme il n'en a jamais
rencontré, un escalier où, de temps en temps, le manque de marches vous
forçait à vous suspendre à la rampe.
Il entrait dans une chambre, séparée en deux par un drap, et était
reçu d'un côté du drap par la mère, tandis que la fille, finissait de
s'habiller de l'autre côté. Et il arrivait ceci: c'est que la mère
témoignant tout haut au visiteur, l'ennui, qu'elle éprouvait de voir sa
fille, qui avait un brevet d'institutrice et la faculté de gagner sa vie,
courir les aventures, la fille criait de l'autre côté du drap: «Tu te
trompes, maman... un jour je ferai la fortune de la maison!»
* * * * *
_Mardi 28 mai_.--Aujourd'hui, Mme Segond-Weber m'est amenée par
Montesquiou, venant me demander de jouer LA FAUSTIN; je suis frappé de sa
beauté, de la fine ciselure de ses traits, de son pénétrant regard noir.
Daudet est arrivé hier d'Angleterre, tout plein de vie et d'entrain, et,
par ma foi, engraissé. Il conte les _écrasements_ qu'il a subis: ces
conversations où l'on est placé entre deux personnes, qui se renouvellent
toutes les cinq minutes: des conversations qui durent deux ou trois
heures.
Puis il saute à Stanley, qui a sa photographie sur son bureau, et où la
largeur de la mâchoire dépasse la largeur du haut du crâne. Parlant du
voyageur, avec un espèce de respect émotionné, il m'apprend qu'il a eu
avec lui une conversation sur les idées religieuses, où Stanley lui avait
avoué qu'il ne subsistait en lui, que sa prière d'enfant. Et alors cet
homme, qui parle très mal le français, en sorte qu'il parle anglais, quand
il s'anime, avait été de la plus grande éloquence, disant que cette prière
lui revenait aux lèvres, toutes les fois qu'il avait vu un danger sur la
mer, sur la terre, dans le ciel.
Puis il est question d'Oscar Wilde, qui dans les derniers temps de sa
liberté, était dans l'impossibilité de coucher à Londres. Retourné à
son hôtel habituel, le propriétaire arrivait lui dire, que le marquis
Queensbury était en bas avec des boxeurs, que cela allait amener du
scandale, et qu'il fallait partir. Il se rendait dans un autre hôtel,
grimé, travesti, mais une heure ne s'était pas écoulée, que le maître
d'hôtel l'interpellant par son nom, lui jetait: «Vous êtes M. Oscar Wilde,
je vous prie de sortir!» Il allait encore frapper à la porte d'un autre
hôtel, dont la patronne refusait de le recevoir, en dépit de l'offre de
300 francs. Enfin il se décidait à se rendre chez son frère, un alcoolique
prédicant, auquel il demandait _la place par terre pour son corps_.
Il voulait bien le recevoir, mais en le prêchant toute la nuit.
Triste famille, où la belle-soeur d'Oscar, une pauvre créature, chez
laquelle l'indignation est morte, disait à Shérard, que tous les Wilde
étaient des fous.
* * * * *
_Samedi 1er juin_.--Dans un dîner avec Geffroy et Descaves, on parle du
talent, qu'a Rosny pour peindre le bonheur du manger, les joies d'un
estomac satisfait, le gaudissement physique d'un repas plantureux chez
un être.
* * * * *
_Lundi 3 juin_.--Ce soir, Mme Sichel me parlait de ses relations à
Honfleur, avec Mme Aupick, la mère de Baudelaire.
Elle me peignait cette femme, petite, délicate, mignonne, un rien
_boscote_, avec de grosses mains noueuses maladroites, pouvant tenir six
dominos et, par là-dessus, si aveugle, qu'elle était obligée de coudre
contre son nez.
Puis elle me décrivait sa maison, au bas de la côte de Grasse, choisie par
le général, autrefois ambassadeur à Constantinople, dans un endroit qui
lui rappelait la Corne d'Or, une maison à la chambre du général, tendue
avec de la toile, et ressemblant à une tente, et à l'écurie renfermant
deux carrosses d'apparat, dont la propriétaire avait été obligée de vendre
les chevaux, quand elle avait été réduite à vivre de sa pension de veuve:
carrosses, que les bonnes sortaient et promenaient, une heure, tous les
samedis, sur les pavés de la cour.
Il semblait à la jeune fille qu'était Mme Sichel, que la vieille femme
avait une haute idée de l'intelligence de son fils, mais qu'elle n'osait
le témoigner, par suite de l'autorité, qu'avait sur son esprit un vieil
ami, regardant son fils comme un chenapan, qui parlait toujours de venir
voir sa mère, ne venait jamais, et ne lui écrivait que pour lui demander
de l'argent.
Une révélation curieuse de cette causerie, c'est que la mère de Baudelaire,
qui mourait après son fils, mourut de la même maladie, mourut aphasique.
Ainsi tombe la légende, qui attribue à la vie de désordre de Baudelaire,
cette maladie qui ne fut chez lui, qu'un résultat de l'atavisme.
* * * * *
_Mercredi 5 juin_.--M. Paléologue, des Affaires étrangères, m'entretenait,
ce soir, de la Chine, des délicatesses de ce peuple, qui a pour nous le
dédain qu'on a pour les sauvages, de ce peuple, qui ne jette jamais un
papier, mais qui brûle tout ce qui est écrit sur du papier, comme une
émanation intime et sacrée de l'être.
Et il cause longuement de cette société, toute appuyée sur le passé, me
citant, à propos du Tonkin, la demande par la France, de la cession d'un
territoire, où toutes les paroles dites aux Chinois, pour prouver la
convenance de cette cession, avaient été vaines, quand on rappela, que ce
territoire avait été cédé autrefois par un ancien empereur. Alors aussitôt
la cession fut obtenue. Selon l'expression du causeur, un _déclenchement_
subit eut lieu dans l'esprit des plénipotentiaires chinois: il existait un
précédent.
* * * * *
_Lundi 10 juin_.--Au _senatorium_ de Lezyns, une Allemande disait à un
de mes jeunes amis: «Vous, messieurs les Français, vous aimez avec votre
cerveau, mais très peu avec le coeur.»
* * * * *
_Mercredi 12 juin_.--Ce soir, causerie sur l'Angleterre qui me surprend,
m'étonne, par ce que mon interlocutrice me dit de neuf et d'inconnu,
sur la femme anglaise. La comtesse Puliga me peint, en sa complète
transformation, cet être domestique, ne voulant plus du mariage, ayant
assez de l'ancienne servitude conjugale, se refusant à être plus longtemps
la bonne d'un ivrogne, et fondant des clubs féminins, avec des tableaux
qui représentent une femme dans les flammes et une femme dans le ciel: la
première, la femme des siècles passés; la seconde, la femme des siècles
futurs, et avec cette épigraphe décochée aux hommes: _«Ils disent, qu'ils
disent!»_
Elle me parle d'un roman intitulé: SARAH GRAND, qui a abordé la question
sexuelle dans le mariage, et qui est beaucoup plus érotico-médical, que ne
le sont mes romans, et elle m'affirme que sur les théâtres de Londres, le
baiser, la caresse, le pelotage, vont plus loin, qu'on ne l'oserait sur un
théâtre, en France.
Enfin elle termine, en disant que toute l'hypocrisie, apportée là-bas par
la Réforme, l'Angleterre est en train de la rejeter, de la vomir.
* * * * *
_Jeudi 13 juin_.--Ce soir, Mme Adam, confessant sa _foi de charbonnier_
au surnaturel, conte les choses invraisemblables dont elle a été témoin,
disant qu'à dix-huit ans, ayant été consulter une sorcière pour le chien
perdu d'une amie, au moment de s'en aller, la sorcière l'avait presque
retenue de force, et lui avait prédit sa vie, mais tout, tout, depuis
le livre qu'elle allait écrire sur Proudhon, jusqu'à... Là, elle
s'interrompt. En sorte, que la malheureuse Mme Adam est emprisonnée dans
sa bonne aventure: ce qui fait dire à l'un de nous, qu'il y aurait à faire
une belle chose littéraire d'un homme ou d'une femme, dont toutes les
actions seraient sues d'avance, sans que cet homme ou cette femme puissent
se dérober à leur fatalité.
Mme Adam raconte encore, que son père n'avait pas voulu qu'on la baptisât,
et que sa mère l'avait fait baptiser, dans une promenade, par un curé
de sa connaissance, et, comme elle criait beaucoup, le curé avait dû la
calmer, en lui disant: «Si tu continues, je vais t'ouvrir la tête et j'y
mettrai le sel et l'huile, que voilà!»
* * * * *
_Lundi 17 juin_.--Sarcey me traite de «_névrosé_ qu'il faut plaindre!»
Si vraiment c'est lui, en littérature, qui représente la santé, je me
félicite de représenter la maladie.
* * * * *
_Mercredi 19 juin_.--Rue de Berri, le prince Louis Napoléon parle des
usages et des superstitions russes, nous apprenant que là, donner la main
gantée, donner la main, dans un entre-deux de porte, c'est regardé comme
une impolitesse.
Puis revenant au Caucase, où il a son commandement, il nous effraie de
la force musculaire des gens du pays, citant, un Tartare ayant pris à la
gorge un Arménien, et de ses trois doigts enfoncés dans la chair, lui
ayant arraché la gorge, au bout de laquelle était venue la langue.
* * * * *
_Jeudi 20 juin_.--Au cimetière... Dire qu'il y a vingt-cinq ans, un quart
de siècle déjà, que nous sommes séparés.
Au retour, je trouve le bateau plein, et pas un bout de banc pour
m'asseoir, quand un monsieur me fait une place à côté de lui. Sur mon
merci, il me répond, avec un aimable sourire: «C'est moi, qui vous
remercie de m'avoir ouvert les yeux, d'en avoir fait tomber les
écailles... j'étais tout à l'art ancien... c'est vous qui m'avez fait
aimer le XVIIIe siècle.»