où l'on prétend que le lavage est incomplet chez les dévotes, et où la
maîtresse de la maison, connaissant à fond Saint-Denis, Écouen, Picpus,
déclare que le bidet y est inconnu. Elle est appuyée, en son dire, par
une amie affirmant avoir eu chez elle des ouvrières, auxquelles le
confesseur interdisait l'usage dudit meuble. Sur quoi, une jeune et
élégante catholique, s'écrie: «Mais, mon Dieu! c'est possible, vous savez
qu'il y a dans le clergé, des inintelligents... Puis, il y a des prêtres
qui ont l'horreur de la femme, et de tout ce qui en fait, comme ils disent,
un _être de concupiscence_... Vous avez connu cet abbé, qui se vantait de
n'avoir jamais parlé à la femme, qui le servait... C'était comme ce vieux
prêtre de campagne, qu'ont connu mes parents, qui ne rencontrait jamais
une femme, sans dire presque tout haut: «Passe, _peste_!»
* * * * *
_Jeudi 17 octobre_.--Mariage de Régnier avec Mlle Hérédia.
Une église pleine de monde, comme pour le mariage d'un personnage
officiel. À ce sujet le jeune Houssaye dit intelligemment que «dans
l'effondrement des hommes politiques,» c'est nous, les littérateurs et
peintres, qui sommes en vedette, qui sommes tout!» ajoutant, que c'est
au fond la fin d'un pays.
* * * * *
_Dimanche 20 octobre_.--Aujourd'hui, Paul Margueritte, accompagné de son
frère, est venu prendre congé de moi, avant de partir pour le Midi. Il va
à Nice, cette fois, et espère, dans ce dernier hivernage, clôturer la
série de ses hivers, loin de Paris, qu'il a la tentation de réhabiter,
depuis qu'il est mieux portant.
* * * * *
_Mardi 29 octobre_.--De tous les livres du passé, LE NEVEU DE RAMEAU est
le livre le plus moderne, le livre semblant écrit par une cervelle et une
plume d'aujourd'hui.
* * * * *
_Mercredi 30 octobre_.--Je dîne, rue de Berri, avec un Russe qui me parle
de Tolstoï, avec lequel sa famille était liée.
Il me dit que c'est un fou, dont les variations d'opinions sont
extraordinaires, et me raconte qu'un jour, trouvant un numéro de la REVUE
DES DEUX MONDES, chez sa belle-mère il s'écriait: «C'est une mauvaise
lecture, cette revue... il ne faut pas que votre fille la lise!» À quelque
temps de là, demandant à la même femme, si sa fille avait lu ANNA KARENINE,
et celle-ci répondant, que ce n'était pas une lecture pour une jeune
fille, il lui soutenait qu'une jeune fille devait être instruite de tout,
pour se conduire dans la vie.
Un autre jour, toujours au dire de ce Russe, Tolstoï, après une longue
_anathémisation_ de l'eau-de-vie, ayant retenu à déjeuner le monsieur
avec lequel il causait, il lui faisait servir de l'eau-de-vie. Sur quoi,
l'autre lui rappelant sa conversation d'une heure avant, Tolstoï lui
disait «qu'il n'avait pas de mission pour empêcher le mal». Alors pourquoi
cette prédication?
* * * * *
_Lundi 4 novembre_.--J'ai reçu, cet automne, une lettre d'Angleterre, d'un
enthousiaste de LA MAISON D'UN ARTISTE, contenant, dans une enveloppe, une
certaine poudre rapportée du Japon, par un parent de l'auteur de la lettre,
qui était médecin. La traduction de la lettre m'apprenait que cette
poudre, vendue très cher là-bas par les prêtres, était de la poudre qui,
prise avant de mourir, empêchait la rigidité du cadavre après la mort. Le
pourquoi de l'emploi de cette poudre, que toutefois je ne supposais pas
offerte pour mon usage, m'intriguait, quand aujourd'hui, Hayashi me donne
l'explication de ladite poudre, appelée au Japon: _dosha_.
Là-bas, on met en bière les morts, comme ils sont venus au monde, dans le
ramassement, où on les empote au Pérou, dans une jarre.
* * * * *
_Jeudi 7 novembre_.--On parle chez Daudet, de cette maison Callias, de
cette maison des Batignolles, où toute la littérature a passé, de cette
maison, dont il y aurait à faire une originale monographie. Georges
Lefèvre, qui a beaucoup fréquenté la maison, conte qu'il y avait dans la
cuisine, à toute heure du soir, une provision inépuisable d'oeufs et de
beurre, qui permettait aux retardataires du dîner, dont beaucoup n'avaient
pas déjeuné le matin, et quelques-uns pas dîné la veille, de se faire deux
oeufs sur le plat.
Et la conversation sur ce monde, amène Daudet à rappeler la blague de
Castagnary, disant un jour plaisamment à Vallès: «Je te joue contre ce que
tu voudras, dix-sept mots de ton répertoire, comme: travailleur, miséreux,
pognon, etc., etc., que tu ne pourras plus employer... et tu sais, si tu
perds, tu n'est plus fichu d'écrire!»
* * * * *
_Dimanche 10 novembre_.--Réouverture du _Grenier_. Jean Lorrain, Primoli,
Rodenbach, Raffaëlli, Roger Marx, Descaves, Toudouze, Daudet et sa femme.
Lorrain est en train de parler en physiologiste, de la narine, retroussée,
respirante, aphrodisiaque de Lina Munte, dans la pièce d'Otway, quand
Primoli entre, nous jetant: «Je viens d'assister à une chose... oh
mais!... qui a été tout à fait émotionnante pour moi... Vous savez, ou
vous ne savez pas, qu'il y avait une légende, en Italie, sur le bateau de
Tibère, attaché à la rive, le bateau de fleurs, où il prenait le frais...
oui, une légende, qui le disait au fond du lac de Nemi... Les archéologues
s'étaient moqués de la légende... En dépit d'eux, il y avait eu cependant
quelques tentatives pour vérifier la légende, mais sans succès. Or, tout
récemment, un antiquaire de Rome a été trouver le prince Orsini, le
possesseur du lac, et fit un arrangement avec lui, par lequel il aurait
le tiers, et le prince les deux tiers des objets qu'on trouverait.
L'arrangement accepté, voici un plongeur, sous son scaphandre, au fond
du lac, un plongeur qui reste sous l'eau cinq heures, s'il vous plaît...
J'avais été convoqué, et j'ai pu le photographier, au moment où il sortait
de l'eau, avec des objets détachés du bateau. L'effet de cet homme au
scaphandre, avec cet appareil sur la figure, ressemblant à un masque
antique: ç'a été comme une apparition dans une vision, dans le rêve d'un
buveur d'opium... et cet homme vous parlant la tête au-dessus de l'eau,
de ce bateau au fond de l'eau, grand comme un navire de ligne, avec un
revêtement entier d'émail à l'extérieur, et à l'intérieur de plaques de
marbre vert, de marbre rouge... J'ai vu, une fois, le plongeur rapporter
une tête de lion avec un anneau dans la gueule--l'attache des barques qui
s'accotaient au navire... mais la merveille, jusqu'à ce jour retrouvée,
est une tête de Méduse.»
* * * * *
_Jeudi 14 novembre_.--Ce soir, chez Daudet, Larroumet cause curieusement
du Maroc, qui est comme le dernier asile du vieil islamisme, et où les
supplices auraient une qualité de férocité, dégotant ceux de la Chine.
Il parle de cinq incisions faites au rasoir dans la main d'un supplicié:
incisions dans lesquelles on fait entrer les cinq doigts, dont les ongles
repoussant et entrant dans la chair, font mourir l'homme du tétanos, au
bout de quinze jours, quand il ne se casse pas avant la tête contre un
mur.
Mais un supplice d'une imagination diabolique, est celui-ci: on endort un
homme avec du chloroforme, puis on lui ouvre le ventre, et on le remplit
de cailloux, et on le recoud. Alors ses tortureurs ont la jouissance de
l'étonnement de l'homme à son réveil, et son ignorance amusante des
horribles douleurs qu'il éprouve.
* * * * *
_Mercredi 20 novembre_.--La princesse et Primoli ont été aujourd'hui à
Marly, voir Dumas qui est malade. Le jour de l'érection de la statue
d'Augier, déjà un peu souffrant, il a tenu à y assister, pour mettre à
néant la légende de son antagonisme, avec l'auteur du MARIAGE D'OLYMPE. À
son retour, pris de douleurs cérébrales, il avait la malheureuse idée de
s'entourer la tête de linge imbibé d'eau froide, à la suite de quoi il lui
venait une névralgie, lui amenant un enflement de la tête, avec des taches
de sang à la peau, et des rages de dents et des lancinements des tempes, à
se jeter par la fenêtre.
À l'entrée de la princesse, dans la chambre où l'avait précédé Primoli,
qui avait été frappé de son changement, de son affaissement, se reprenant,
se raidissant, Dumas s'écriait: «Ah! vous êtes d'une famille qui ne craint
pas d'entrer dans la chambre d'un pestiféré!» Puis la princesse, lui
disant qu'elle lui enverrait Dieulafoy, il jetait sur une note enfantine:
«Et je serai obligé de faire ce qu'il m'ordonnera?»
Mais bientôt, retombant dans le noir, où l'avait trouvé Primoli, comme la
princesse lui faisait compliment de l'arrangement de sa maison, du confort
qu'y avait apporté sa femme, il murmurait tristement, faisant allusion à
son mariage: «Je ne l'aurais pas fait, si j'avais cru que c'était pour un
temps si court!»
* * * * *
_Jeudi 21 novembre_.--Le notaire d'un de mes amis, lui disait ces jours-ci,
qu'en présence des lois financières qui se préparaient, la plus grande
partie des gens qui avaient de l'argent, le plaçaient à l'étranger, et
qu'il regardait de son devoir d'avertir ses clients de l'effroi du capital
français, devant l'avenir que lui préparait le gouvernement.
* * * * *
_Mercredi 27 novembre_.--Tout le temps du dîner, on parle du mieux, de la
résurrection de Dumas, de mots brutalement spirituels, prononcés par lui,
dans son retour à la vie.
Après dîner, Coppée, Porto-Riche et moi, nous causions dans le hall, de
la pièce de Bornier, quand Primoli vient à nous et nous dit: «Dumas est
mort... la princesse vient de recevoir une dépêche!».
* * * * *
_Vendredi 29 novembre_.--C'est positif, en fouillant mes souvenirs, je
ne trouve chez moi, pendant toute ma jeunesse, aucun désir de devenir
une personnalité de premier plan, je n'avais que l'ambition d'une vie
indépendante, où je m'occuperais paresseusement d'art et de littérature,
mais en amateur, et non, ainsi que cela a été, en forçat de la gloire.
* * * * *
_Samedi 30 novembre_.--CENTENAIRE DE LA LITHOGRAPHIE. Exposition
curieuse pour les origines de l'Art. On y voit le «Mercure dessiné pour
l'imprimerie lithographique de la rue Saint-Sébastien, nº23» qui doit être
considérée comme la première lithographie artistique française. Une «jeune
fille lisant», de Denon, dans le travail naïf de la pierre, se montre
comme la jeune Parisienne de 1810, sous son air ingénu, sous sa coiffure
vieillotte, sous son costume provincial. Une curieuse planche: «La galerie
de bois du Palais-Royal» avec la boutique du vieux libraire Dentu. Et
voici dans «la Famille Pajou» les types, et la mode presque rustique, de
la bourgeoisie jeune et vieille de la fin de l'Empire. Henriquel-Dupont
fait revivre l'assassin Louvel, à l'homicide enfoncement des yeux.
Le vieil Isabey a une série de délicates et romantiques femmes, en
l'envolement aérien d'un voile dans les cheveux. Gigoux se révèle dans
quelques portraits, entre autres, dans un portrait de Delacroix, comme un
lithographe de premier ordre, et Achille Devéria, parmi de nombreux
portraits, offre à nos regards deux très curieux et très remarquables
portraits de Mérimée et de Dumas père. Et ce sont des Delacroix et des
Raffet, des Raffet, où se trouve une épreuve d'un tirage exceptionnel,
avec une poésie de Dumas père l'encadrant.
* * * * *
_Mercredi 4 décembre_.--De la salle à manger de la rue de Berri, dont la
baie ressemble à un petit théâtre, Primoli nous régale dans le hall, de
projections d'après ses instantanés. C'est vraiment très intéressant cet
agrandissement, qui, de ces images d'un pouce de hauteur, fait des décors,
qui vous donnent l'illusion de la grandeur des hommes, des animaux, des
arbres, des constructions. Et vraiment Primoli a un certain talent, ainsi
que disent les peintres, pour _piger le motif_--un motif faisant tableau.
* * * * *
_Lundi 9 décembre_.--Le fils de Bleichröder, le banquier allemand, protégé
par Bismarck, a été refusé en mariage par une jeune fille sans fortune,
et comme la mère de la jeune fille lui demandait de réfléchir, et lui
disait que la différence de religion n'avait pas l'importance qu'elle lui
attribuait, la jeune fille répondait à sa mère: «Les juifs, ce n'est pas
une religion, c'est une race!»
* * * * *
_Mercredi 11 décembre_.--Ces jours-ci, des interviews, où je suis obligé
d'affirmer ma non-ambition de l'Académie.
Ce soir Gyp, qui vient de passer deux mois au lit, Gyp, à l'élégance
ondulante du corps, dans un fourreau de satin blanc, cause avec moi de sa
maladie, sur une note comique, disant qu'elle entendait le médecin dire,
derrière un paravent, à sa garde: «Voilà une petite dame qui est en train
de se laisser couler!» Et s'élevant presque contre son mari, contre ses
enfants qui l'ont fait opérer, malgré elle, dans la perte de connaissance
du chloroforme, elle laisse percer le regret de ne pas s'en être allée, et
d'avoir à recommencer une autre fois:--la souffrance l'ayant abandonnée,
et se trouvant dans cet espèce d'état, doucement vague, qui précède
l'évanouissement.
* * * * *
_Mercredi 18 décembre_.--Visite de Bracquemond, en train de se livrer à
des impressions artistiques d'étoffes, m'annonçant que la gravure est
complètement tuée par la photographie: mort qu'il prédisait dans deux
articles, publiés par lui en 1886, mais qu'il croyait être plus tardive,
et ne pas le toucher.
* * * * *
_Jeudi 26 décembre_.--Je reçois une curieuse lettre du docteur Barié. Il
me remercie d'un client belge, que je lui ai donné, et qui s'est présenté
à lui, en lui disant: «Je crois avoir une maladie de coeur, je voulais
consulter un médecin de Paris, mais je ne savais lequel, quand j'ai lu le
dernier volume du JOURNAL DES GONCOURT, où j'ai vu que vous aviez donné
vos soins à M. Edmond de Goncourt. Là dessus, je me suis décidé à
m'adresser à vous: me voilà... examinez-moi!»
* * * * *
_Vendredi 27 décembre_.--Dans ce volume, le dernier volume imprimé de
mon vivant, je ne veux pas finir le JOURNAL DES GONCOURT, sans faire
l'historique de notre collaboration, sans en raconter les origines, en
décrire les phases, indiquer dans ce travail commun, année par année,
tantôt la prédominance de l'aîné sur le cadet, tantôt la prédominance du
cadet sur l'aîné:
Tout d'abord, deux tempéraments absolument divers: mon frère, une nature
gaie, verveuse, expansive; moi, une nature mélancolique, songeuse,
concentrée--et fait curieux, deux cervelles recevant du contact du monde
extérieur, des impressions identiques.
Or le jour, où, après avoir fait tous deux de la peinture, nous passions à
la littérature, mon frère, je l'avoue, était un styliste plus exercé, plus
maître de sa phrase, enfin plus écrivain que moi, qui alors, n'avais guère
l'avantage sur lui, que d'être un meilleur _voyant_ autour de nous, et
dans le commun des choses et des êtres, non encore mis en lumière, de ce
qui pouvait devenir de la matière à de la littérature, à des romans, à des
nouvelles, à des pièces de théâtre.
Et voici que nous débutions, mon frère sous l'influence de Jules Janin,
moi sous l'influence de Théophile Gautier, et l'on peut reconnaître dans
EN 18.. ces deux inspirations mal mariées, et donnant à notre premier
livre, le caractère d'une oeuvre à deux voix, à deux plumes.
Viennent après, les HOMMES DE LETTRES (reparus sous le titre de CHARLES
DEMAILLY), livre appartenant plus à mon frère qu'à moi, par l'esprit
mis dans le livre par lui, et ces brillants morceaux de bravoure, qu'il
recommencera plus tard dans MANETTE SALOMON--moi, ayant surtout travaillé
dans ce livre, à l'architecture et aux gros ouvrages de l'oeuvre.
Alors succédaient les biographies d'art et les livres historiques, écrits
un peu sous ma pression, et la tendance naturelle de mon esprit vers la
vérité du passé ou du présent: oeuvres, où il y avait peut-être un peu
plus d'appoint de moi, que de mon frère. Dans cette suite de travaux, se
faisait la fusion, l'amalgame de nos deux styles, qui s'unissaient dans la
facture d'un seul style, bien personnel, bien Goncourt...
Dans cette concurrence fraternelle à bien écrire, il était arrivé que mon
frère et moi, avions cherché à nous débarrasser de ce que nous devions à
nos aînés: mon frère à rejeter le papillotage du style de Janin, moi la
matérialité du style de Gautier. Et nous étions à la recherche, tout en
le voulant très moderne, à la recherche d'un style mâle, concret, concis,
à la carcasse latine, se rapprochant de la langue de Tacite, que nous
lisions alors beaucoup. Et surtout, il nous venait une horreur des grosses
colorations, auxquelles j'avais un peu trop sacrifié, et nous cherchions
dans la peinture des choses matérielles, à les spiritualiser par des
détails moraux.
Ainsi cette description du bois de Vincennes, dans: GERMINIE LACERTEUX.
... «D'étroits sentiers, à la terre piétinée, talée, durcie, pleins de
traces, se croisaient dans tous les sens. Dans l'intervalle de tous ces
petits chemins, il s'étendait par places, de l'herbe, mais une herbe
écrasée, desséchée et morte, éparpillée comme une litière jaune, et dont
les brins, couleur de paille, s'emmêlaient de tous côtés aux broussailles,
entre le vert triste des orties... Des arbres s'espaçaient tordus et mal
venus, de petits ormes au tronc gris, tachés d'une lèpre jaunâtre, des
chênes malingres mangés de chenilles, et n'ayant plus que la dentelle de
leurs feuilles... De volantes poussières de grandes routes enveloppaient
de gris les fonds... Tout avait la misère et la maigreur d'une végétation
foulée, la tristesse de la verdure de la barrière... Point de chants
d'oiseaux dans les branches, point de parcours d'insectes sur le sol
battu... Un bois à la façon de l'ancien bois de Boulogne, poudreux et
grillé, une promenade banale et violée, un de ces endroits d'ombre avare,
où le peuple va se ballader à la porte des capitales: parodies de forêts,
pleines de bouchons, où l'on trouve dans les taillis des côtes de melons
et des pendus!»
Maintenant il arrivait, peu à peu, dans cette fabrication de nos volumes,
que mon frère avait pris plus spécialement la direction du style, et moi
la direction de la création de l'oeuvre. Il lui était venu une paresse un
peu dédaigneuse à chercher, à retrouver, à inventer--tout en imaginant
un détail plus distingué que moi, quand il voulait s'en donner la peine.
Peut-être déjà souffrant du foie, et buveur d'eau de Vichy, était-ce un
commencement de fatigue cérébrale? Du reste il avait eu, de tout temps,
une répugnance pour la trop nombreuse production, pour la _foison des
bouquins_, comme il disait. Et on l'entendait répéter: «Moi j'étais né
pour écrire, dans toute ma vie, un petit volume in-douze, dans le genre
de La Bruyère, et rien que ce petit in-douze!»
C'est donc uniquement, par tendresse pour moi, qu'il m'a apporté le
concours de son travail jusqu'au bout, jetant dans un soupir douloureux:
«Comment, encore un volume?... Mais vraiment n'en avons-nous pas fait
assez d'in-quarto, d'in-octavo, d'in-dix-huit!»--et parfois, pensant à
cette vie abominable de travail, que je lui ai imposée, j'ai comme des
remords, et la crainte d'avoir hâté sa fin.
Mais tout en se déchargeant sur moi de la composition de nos livres, mon
frère était resté un passionné de style, et j'ai raconté dans une lettre
à Zola, écrite au lendemain de sa mort, le soin amoureux qu'il mettait à
l'élaboration de la forme, à la ciselure des phrases, au choix des mots,
reprenant des morceaux écrits en commun, et qui nous avaient satisfaits
tout d'abord, les retravaillant des heures, des demi-journées, avec une
opiniâtreté presque colère, ici, changeant une épithète, là, faisant
entrer dans une période, un rythme, plus loin, refaçonnant un tour de
phrase, fatiguant, usant sa cervelle, à la poursuite de cette perfection,
si difficile, parfois impossible à la langue française, dans l'expression
des sensations modernes... et après ce labeur restant de longs moments,
brisé sur un canapé, silencieux, dans la fumée d'un cigare opiacé.
Et cet effort du style, jamais il ne s'y livra avec plus d'acharnement,
que dans le dernier roman qu'il devait écrire, dans MADAME GERVAISAIS, où
peut-être la maladie, qui était en train de le tuer, lui donnait, dans
certains fragments, je le croirais, comme l'ivresse religieuse d'un
ravissement.
* * * * *
_Lundi 30 décembre_.--Exposition Bing. Je ne fais pas le procès à
l'idée de l'exposition, je le fais seulement à l'exposition du jour,
d'aujourd'hui.
Quoi, ce pays qui a eu le coquet et rondissant mobilier de paresse du
XVIIIe siècle, est sous la menace de ce dur et anguleux mobilier, qui
semble fait pour les membres frustes d'une humanité des cavernes et des
lacustres. La France serait condamnée à des formes, comme couronnées dans
un concours du laid, à des coupes de baies, de fenêtres, de dressoirs,
empruntées aux hublots d'un navire, à des dossiers de canapés, de
fauteuils, de chaises, cherchant les rigides platitudes de feuilles de
tôle, et recouverts d'étoffes, où des oiseaux, couleur caca d'oie, volent
sur le bleu pisseux d'un savonnage, à des toilettes et autres meubles,
ayant une parenté avec les lavabos d'un dentiste, des environs de la
Morgue. Et le Parisien mangerait dans cette salle à manger, au milieu de
ces panneaux en faux acajou, agrémentés de ces arabesques en poudre d'or,
près de cette cheminée, jouant le chauffoir pour les serviettes d'un
établissement de bains; et le Parisien coucherait dans cette chambre à
coucher, entre ces deux chaises épouvantant le goût, dans ce lit, qui est
un matelas posé sur une pierre tombale!
Vraiment, est-ce que nous serions _dénationalisés_, conquis moralement par
une conquête pire, que la guerre, en ce temps où il n'y a plus de place
en France, que pour la littérature moscovite, scandinave, italienne, et
peut-être bientôt portugaise, en ce temps où il semble aussi n'y avoir
plus de place en France que pour le mobilier anglo-saxon ou hollandais.
Non, ça, le mobilier futur de la France, non! non!
En sortant de cette exposition, comme je ne pouvais m'empêcher de répéter
tout haut dans la rue: «Le délire... le délire de la laideur!» un jeune
homme s'approchant de moi, me dit: «Vous me parlez, monsieur?»
FIN DU NEUVIÈME ET DERNIER VOLUME.
* * * * *
TABLE ALPHABÉTIQUE DES NOMS CITÉS DANS LE TOME NEUVIÈME
A
About, 115, 299.
Adam (Mme), 255, 346, 347.
Adélaïde (Mme), 33.
Ajalbert, 42, 52, 53, 226, 262, 264, 287, 303, 326.
Albert, 160.
Alexis (Paul), 61, 77, 88, 89, 90, 91, 161, 162, 163.
Allard (Mme), 3.
Allard (Les), 149, 150.
Allorto, 147.
Annam (Le prince d'), 136.
Antoine, 6, 42, 52, 53, 93, 98, 100, 226.
Artois (Le comte d'), 117.
Arton, 108.
Asselineau, 145.
Aubernon (Mme), 338.
Audiger, 207, 208, 209, 210, 211, 213, 214.
Augier (Émile), 373.
Aupick (Mme), 343.
Aurévilly (Barbey d'), 46, 275.
Aussandon, 62.
Avellan (L'amiral), 167, 337.
B
Balzac, 255, 275, 332.
Banville (Théodore de), 118, 145, 276, 286.
Barbès, 160.
Baretta (Mlle), 198.
Barié, 111, 377.
Barrès (Maurice), 177, 323.
Baudelaire, 145, 343, 344.
Baudouin, 207.
Bauër (Henry), 104, 123, 164, 165, 167.
Beaubourg, 202.
Beaumarchais, 348.
Beaurepaire (Quesnay de), 197.
Beauvois (Maître), 227.
Beethoven, 171, 355.
Bégis (M.), 42.
Béhaine (Lefebvre de), 30, 35, 290, 328.
Bernhardt (Sarah), 163, 164, 165, 166, 167, 168, 172, 185, 189, 196, 325.
Bernhardt (Maurice), 170.
Berthelot (Mme), 64.
Bertin, 36.
Besnard, 288.
Besnard (Les), 298.
Bing (M.), 34, 52, 270, 330, 382.
Biot, 26.
Biron (La comtesse de), 193.
Bismarck, 352, 376.
Bisson, 130.
Blanc (Hippolyte), 25.
Blanche (Le dr), 48, 62, 81, 103, 113, 157.
Blanche (Jacques), 157, 287, 288.
Blanche, 193, 303.
Blanqui, 160.
Bleichröder, 376.
Bohme, 232.
Boisbaudran (Lecoq de), 310.
Bonaventure (Saint), 81.
Bonnet, 265.
Bonnetain, 191.
Bonington, 283.
Bontems, 206.
Bornier (Henry de), 127, 374.
Bouchardon, 279.
Boucher (François), 278, 279.
Bouchor (Joseph-Félix), 287.
Boucicaut, 27, 28.
Boulanger (Le général), 29.
Boulanger (Le peintre), 50.
Bousquet (Georges), 331.
Bracquemond, 115, 257, 288, 377.
Bracquemond fils, 301.
Braine (Le fils), 202.
Brandès (Georges), 318.
Brisson (Les), 358.
Brown-Séquard, 55.
Bruneau (Alfred), 318.
Bruneau (Le curé), 248.
Brunet (Le commandant), 27, 28.
Brunetière, 361.
Buhot, 80.
Bukowics, 239.
Bulher, 252.
Buntchô, 274.
Burguet, 9.
Burnouf, 199.
Burns (John), 248.
Burty, 288.
C
Caffieri, 55.
Callias (Les), 370.
Callou, 129.
Camargo, 124, 126.
Cameroni (Félice), 318.
Capé, 277.
Carlier, 201.
Carnot, 238.
Carpeaux, 227.
Carraby, avocat à la Cour, 330.
Carré (Albert), 323, 327.