_Mercredi 20 février_.--Donc, je vais être nommé officier de la Légion

d'honneur. Au fond, je me demande, si ça me fait un très véritable plaisir,

et je n'en sais vraiment rien. Quand ma pensée va à cette nomination,

elle ne s'y arrête pas, comme elle s'arrête aux événements de votre vie

qui, vous donnent de la sincère joie, et passe de suite à autre chose.

Oui, je le déclare, ça me ferait un bonheur plus profond, d'avoir une de

mes deux pièces, jouée par des acteurs de talent.

En relisant le _Gaulois_, que je n'ai fait que parcourir ce matin, je

tombe sur un écho, où il est dit que le banquet pourrait bien être remis,

à cause de la mort de Vacquerie, faisant partie du comité. J'espère bien

que ce ne sera pas. Cette vie de chaque jour, entre l'éreintement et

l'apothéose, me met dans un état nerveux, que j'ai hâte de voir finir,

et qui me permettra de me mettre tranquillement à la correction de mon

huitième volume du JOURNAL, et à la composition de mon livre sur Hokousaï.

Ce soir, rue de Berri, j'ai la surprise de me rencontrer avec des orateurs

de mon banquet, avec Hérédia qui doit parler à la place de Coppée,

bronchité, de Régnier qui parlera au nom de la jeunesse. Et là-dessus,

l'on m'apprend que Poincaré a la grippe, et l'on me demande, si le banquet

doit avoir lieu après-demain, sur le doute émis par le _Gaulois_, et

répété par plusieurs journaux. Je n'en sais rien, mais je commence à avoir

du banquet par-dessus la tête, avec le désir irrité d'en finir, le désir

d'en finir le plus vite possible.

* * * * *

_Jeudi 24 février_.--Cette vie d'émotion ne vous donne pas une souffrance

mais une anxiété physique, dont le sommeil et les digestions se ressentent.

J'entre chez Daudet, ce soir, en lui disant:

--Je vous suis bien reconnaissant d'avoir fait annoncer dans le _Figaro_,

qu'en dépit de tout, le banquet aura lieu.

--Vous n'avez donc pas vu Geffroy, fait Daudet, m'interrompant. Eh bien

tout est renversé... Il y a eu ce matin un article dans le _Rappel_...

Par là-dessus, j'ai reçu une lettre de Catulle Mendès, qui trouvait le

banquetage pas convenable, ce jour-là... une lettre de Claretie qui se

défendait d'y assister... Enfin Clemenceau, flanqué de Geffroy, est venu

demander, avec force éloquence, la remise... Ma foi, j'ai tenu bon jusqu'à

trois heures,... mais passé trois heures, j'ai eu peur de vous faire

_étriper_, et j'ai fait annoncer, que sur votre demande, le banquet était

remis. Alors Geffroy a couru chez Frantz Jourdain, qui n'y était pas, et

qui ne devait rentrer qu'à sept heures, et a fait envoyer par sa femme,

une dépêche au Grand-Hôtel.

Diable, voilà un banquet qui joue de malheur, et je trouve au fond la

remise faite sur des exigences, vraiment exagérées. Comment! sur la mort

d'un monsieur avec lequel je ne me suis rencontré qu'une fois dans ma vie,

à un dîner donné par l'_Écho de Paris_, mon banquet ne peut pas avoir lieu,

le lendemain de sa mort! Mais en ce temps d'_influenza_, qui dit qu'il ne

peut pas mourir un second membre du comité; d'ici à la semaine prochaine.

Ah! si ça avait été un réactionnaire au lieu d'un républicain!

* * * * *

_Vendredi 22 février_.--Je reçois un livre, demandé sur un catalogue

à prix marqués de Mathias, et qui a pour titre: DÉTAILS SUR QUELQUES

ÉTABLISSEMENTS DE LA VILLE DE PARIS _demandés par la Reine de Hongrie à

M. Lenoir, lieutenant de police, 1780_. Et je trouve dans ce volume, qu'en

1780, il y a encore des hôpitaux, où cinq ou six individus sont confondus

dans le même lit, et que l'hôpital de la Charité, un hôpital de cent vingt

lits, qui vient d'être fondé, est un hôpital dans lequel la journée d'un

bien soigné, et seul dans son lit, coûte un peu moins de dix-sept sous.

Curieuse, vraiment l'occupation que met dans la pensée de Paris, un

banquet. Le cousin _Marin_ qui vient me voir me dit, que ç'a été hier

le sujet de la conversation du Cercle de la rue Royale, toute la soirée.

Ce soir, le sculpteur Lenoir se présente chez moi, avec deux journaux à la

main, dont l'un dit que le banquet a lieu, dont l'autre dit qu'il n'a pas

lieu, et demande à Pélagie, quel est le journal qui dit vrai, et je pense,

un peu anxieusement, aux gens, qui vont avoir le nez cassé, à la porte du

Grand-Hôtel.

* * * * *

_Dimanche 24 février_.--Daudet, aussitôt arrivé, me parle de l'importance

qu'a prise le banquet, du bruit qu'il fait, des articles qu'il inspire, de

la volte-face de la critique, devant la remise demandée par moi, disant

que j'aurais publié un chef-d'oeuvre, qu'il n'aurait pas amené la centième

partie de ce tapage, et constatant avec moi, l'imbécillité des choses

productrices du succès, à Paris.

Entre Hérédia, qui nous donne quelques échantillons de son discours à

l'Académie, écrit dans une prose condensée, où il réduit à sa vraie taille,

le petit père Thiers. De là, l'indignation des gens du Palais-Mazarin,

qui lui demandent la suppression d'une phrase d'un hautain mépris, pour

ledit homme politique. Et aux politiciens de circonstance, aux Thiers, il

oppose Lamartine, un politique aux grandes vues, aux envolées de la pensée

à travers l'avenir, et qui fut un prophète miraculeux de tout ce qui est

advenu depuis sa mort, dans notre vieille société.

Je dîne ce soir avec Léon et Lucien, revenus en soixante-douze heures

de Stockholm, pour le banquet: tous deux émerveillés de ces paysages

hyperboréens, et Léon tout à fait mordu par la _folie des neiges_, et

un moment, ayant eu la tentation de pousser jusqu'au cap Nord.

* * * * *

_Jeudi 28 février_.--Je reçois ce matin une lettre d'une inconnue qui

m'émeut vraiment. S'associant aux hommages qui vont me fêter demain,

elle me conte, qu'un certain jour, elle a fui une maison, dans laquelle

avaient sombré toutes ses espérances de jeune fille, toutes ses confiances

de femme, maison dont elle n'avait emporté que nos chers livres, qui lui

avaient donné de grandes joies littéraires. Elle ajoute, qu'habitant Paris

depuis des années, elle n'a jamais songé à voir le survivant des deux

frères, mais que bien des fois elle a été s'agenouiller sur la tombe du

mort, et que vendredi, tout en se réjouissant des honneurs qui me seront

rendus, et tout en me plaignant de les recevoir tout seul, elle retournera

au cimetière.

Ce soir, je trouve Daudet préoccupé; enfin au bout de quelque temps, il

s'ouvre, se déboutonne. Il est encore sous le coup de la nouvelle, que

Coppée est très malade d'une pneumonie, est «au plus bas», aurait dit

le concierge hier. Et le cher ami avait peur d'une nouvelle remise du

banquet. Heureusement que les nouvelles d'aujourd'hui sont bonnes. Je ne

puis toutefois m'empêcher de lui dire: «Sauf pour votre mort, plus de

remise, ou je renonce au banquet!»

Là-dessus, Toudouze me peint le hourvari produit dans la maison de Frantz

Jourdain, par la remise du banquet, vendredi dernier. Ce jour-là, plus de

cent coups de sonnette chez lui, et les bonnes n'ayant pas littéralement

le temps de manger.

* * * * *

_Vendredi 1er mars_.--Une attention charmante de Mme Rodenbach. Elle m'a

envoyé, ce matin, un gros bouquet de roses, apporté par son blond bébé,

sur les bras de sa bonne, avec ce gentil billet du père: «Constantin

Rodenbach apporte à M. de Goncourt le respect et l'admiration du siècle

prochain, dont ils seront tous les deux.»

Le bébé parti, j'ouvre la _Libre Parole_, et je suis agréablement surpris

d'y trouver un article, pareil à ceux du temps, où j'étais en communauté

de coeur avec Drumont, et où il s'associe avec ceux qui me fêteront.

Alors les heures qui n'en finissent pas d'une journée, au bout de laquelle

il y a une chose émotionnante, et l'impossibilité de rester chez soi, et le

besoin de se promener au dehors, avec des yeux qui ne voient pas, et sur

des jambes, qui ne savent où aller.

Une queue interminable, et une entrée si mal organisée, qu'au bout de

quarante minutes sur l'escalier, Scholl perd courage et abandonne le

banquet. Enfin, en dépit d'un garçon qui se refuse à me laisser entrer,

j'ai pu me faufiler dans le salon du haut, tandis que Daudet est allé

s'asseoir en bas, à la salle du banquet.

De chaudes, de nerveuses poignées de main m'accueillent, et l'une de ces

mains est la main de Lafontaine, me tendant un petit bouquet de violettes,

entouré d'une carte de sa femme, sur laquelle est écrit:

_Henriette Maréchal, le rôle joué en 1865_.

L'on descend pour dîner, et descendant l'un des derniers, du haut de

l'escalier tournant, je suis frappé du bel et grandiose aspect de cette

salle à manger, ayant la hauteur de deux étages, avec son éclairage

_a giorno_, avec l'heureuse disposition de ses tables de trois cent dix

couverts, et dans le bruissement d'aimable et joyeuse humeur des convives,

s'installant.

J'ai Daudet à ma gauche et le ministre à ma droite, le ministre encore

grippé, qui me dit gentiment avoir refusé de dîner la veille, chez le

Président de la République, voulant se réserver pour mon banquet.

Le dîner est au dessert, Frantz Jourdain se lève, et lit des dépêches de

la Belgique, de la Hollande, des dépêches des _goncourtistes_ Cameroni

et Vittorio Pica d'Italie, des dépêches d'Allemagne, parmi lesquelles se

trouvent ces deux lignes de Georges Brandès:

_«Tous les écrivains scandinaves seront avec moi, aujourd'hui, quand je

crie: Gloire au maître initiateur!»_

Au milieu de ces dépêches, l'hommage d'un fleuriste de Harlem, me

demandant à baptiser de mon nom, une jacinthe nouvelle.

Et encore, des lettres et des dépêches d'amis littéraires de la France,

qui n'ont pu assister au banquet: des lettres et des dépêches de Sully

Prudhomme, de Claretie, de Philippe Gille, de Déroulède, de Margueritte,

de Henri Lavedan, de Theuriet, de Larroumet, de Marcel Prévost, de Laurent

Tailhade, de Curel, de Puvis de Chavannes, d'Alfred Stevens, de Helleu,

d'Alfred Bruneau, de Gallé de Nancy, de Colombey, de Mévisto.

Alors le ministre prend la parole, et prononce un discours, comme jamais

il n'en a été prononcé par un ministre décorant un homme de lettres, se

défendant d'être là, comme ministre, et me demandant presque humblement de

la part du gouvernement, la faveur de me laisser décorer.

Et ici, en laissant ma personne de côté, il est bon de constater que

jusqu'ici, les hommes du gouvernement ont donné de très haut, la croix

aux hommes de lettres et aux artistes, et que c'est la première fois,

qu'ils ont l'air de s'honorer de la croix donnée par eux, à l'un de nous.

Du reste impossible de mettre plus de louange délicate, et d'amitié

respectueusement affectueuse dans ce discours de vrai lettré, qui, je

l'avoue, m'a fait les yeux humides, un moment.

Je ne puis résister au désir de donner un morceau de ce discours:

... «Le temps est passé des théories de commande, des esthétiques

obligatoires et des littératures d'État. Dans une démocratie qui vit de

liberté, et que féconde la variété des inspirations individuelles, le

gouvernement n'a rien à édicter, rien à diriger, rien à entraver; il n'a

qu'à remplir, s'il le peut, et comme il le peut, un rôle discret d'amateur

clairvoyant, respectueux des talents sincères, des belles passions et des

volontés généreuses.

«Or, de talent plus fier que le vôtre, de passions plus ardentes que

celles que vous avez nourries, de volonté plus souveraine que celle que

vous avez appliquée aux recherches d'art et au travail de style, il me

paraît difficile d'en découvrir; et c'est vraiment, par excellence, une

vie d'écrivain, que cette vie si droite et si pleine, que vous aviez

commencée à deux, côte à côte, dans la joie de vos coeurs jumeaux, et que

vous avez reprise, avec une vaillance inébranlable, dans la mélancolie de

la solitude.

«Vous n'avez vécu que pour les choses de l'intelligence; et, non content

de chercher dans l'observation de notre coin de nature et d'humanité,

matière à remplir vos études et à satisfaire la curiosité de vos goûts,

vous avez élargi l'horizon contemporain, vous avez ressuscité le charme

d'un siècle disparu, vous avez rapproché de nous la fantaisie et le

mystère des arts lointains.

«Vous n'avez eu de plus chère ambition que de savoir et de voir; vous

n'avez connu de plus exquises jouissances que celles des idées, des

lignes et des couleurs; et les sensations que vous avez aimées, vous les

avez voulu rendre avec l'effort de signes nouveaux, et le frémissement

de notations personnelles. Vous avez assoupli votre langue aux exigences

complexes de la peinture des réalités observées, aux nécessités

changeantes des traductions d'une âme, au caprice même des impressions

les plus fugitives. Vous avez mis dans votre style les jeux de la lumière,

les frissons du plein air, la coloration et la vie du monde extérieur;

vous y avez mis aussi les secousses intérieures, les émotions subtiles,

les troubles secrets du monde moral; et désireux de retenir dans votre

phrase, un peu de ce qui luit ou de ce qui vibre, de ce qui aime ou de ce

qui souffre, vous avez demandé à la richesse et à la diversité des formes,

l'art d'exprimer fidèlement la multiplicité infinie de la nature.

«Le gouvernement se devait à lui-même, mon cher maître, de s'incliner

devant votre existence et devant votre oeuvre; et, si indifférent que vous

soyez aux attestations officielles, il a pensé que vous ne refuseriez pas

une distinction, que vous n'avez jamais sollicitée, que pour d'autres.

M. le Président de la République a bien voulu, sur ma proposition, vous

conférer le grade d'officier de la Légion d'honneur, et vous accepterez

que je vous en remette cordialement, les insignes.»

Et l'émotion que j'ai ressentie, a été partagée par l'assemblée, dont les

applaudissements ont été frénétiques.

«Non, m'ont dit des gens qui avaient assisté à nombre de banquets, non,

nous n'avons jamais été témoins d'une si entière adhésion du coeur des

assistants.»

Puis, ç'a été un toast d'Hérédia, fêtant mes noces d'or avec la

littérature.

Puis le discours attendu de Clemenceau, le discours éloquent, où il montre

le chevalier de Marie-Antoinette, arrivé par l'amour de la beauté, de la

vérité, à devenir l'apologiste d'une Germinie Lacerteuse, d'une fille

Élisa, qui devaient être des femmes de la tourbe qui accompagnaient la

reine à l'échafaud; discours se terminant par ces hautes paroles:

«Le paysan retourne le sol, l'ouvrier forge l'outil, le savant calcule,

le philosophe rêve. Les hommes se ruent en des chocs douloureux pour la

vie, pour l'ambition, la fortune ou la gloire. Mais le penseur solitaire

écrivant, agissant, fixe leur destinée. C'est lui qui éveille en eux les

sentiments engendreurs des idées, dont ils vivent, et qu'ils s'efforcent

de fixer en réalités sociales. C'est lui qui les pousse à l'action, aux

grandes réparations d'équité, de vérité...

«Avoir été pour un jour, pour une heure, l'ouvrier d'une telle oeuvre,

suffirait à la gloire d'une vie. Qu'à ce titre les Goncourt soient salués

par nous.»

... Puis c'est le discours de Céard, le discours attendri de Céard, sur le

vieux passé de nos relations littéraires.

Puis le délicat morceau littéraire de Henri de Régnier.

À Henri de Régnier succède Zola, qui avoue loyalement que sa littérature

nous doit quelque chose, et lui qui s'apprête à faire ROME, veut bien

rappeler: MADAME GERVAISAIS.

Après Zola, Daudet fait le discours de l'ami intime, un discours, tout

plein de tendresse.

... «On a bu à l'homme illustre, à Goncourt romancier, historien, auteur

dramatique, écrivain d'art. Moi je voudrais boire à mon ami, au compagnon

fidèle et tendre, qui m'a été bien bon, pendant des heures bien mauvaises.

Boire à un Goncourt intime, que nous sommes quelques-uns à connaître,

cordial et doux, indulgent et naïf, un naïf aux yeux aigus, incapable

d'une pensée basse, et même d'un mensonge dans la colère...»

Je me lève alors et dis:

«Messieurs et chers confrères de l'art et de la littérature,

«Je suis incapable de dire dix mots, devant dix personnes... Or, vous êtes

plus nombreux, messieurs! Je ne peux donc que vous remercier, en quelques

brèves paroles, de votre affectueuse sympathie, et vous dire, que cette

soirée que je vous dois, me paye de bien des duretés et des souffrances de

ma carrière littéraire.

«Merci encore une fois!»

On monte en haut, prendre le café et les liqueurs, et ce sont des

embrassades, des rappels à mon souvenir, de gens dont j'ai oublié le nom

et la figure, des présentations d'Italiens, de Russes, de Japonais, des

remerciements de Gungl, le fils de Lagier, pour les quelques lignes de mon

JOURNAL sur sa mère, des lamentations de Rodin, se plaignant de sa fatigue

et de son besoin de repos, la demande par Albert Carré d'un rendez-vous,

pour causer de MANETTE SALOMON, enfin l'accolade de ce grand toqué

de Darzens, qui m'a dédié un volume, dont il ne m'a jamais donné un

exemplaire. Moi, au milieu de cela, il me semble m'apercevoir dans une

glace, avec sur la figure un doux hébétement, quelque chose d'un bonheur

bouddhique.

Onze heures sonnent. Je me sens mourir de faim, n'ayant absolument rien

mangé. Je sais, que les frères Daudet doivent souper avec Barrès, et

le jeune ménage Hugo, mais j'ai la crainte d'apporter du froid avec ma

vieille tête, au milieu de ces turbulentes jeunesses. Puis j'espère un

restant de chocolat à la maison, où j'ai dit à mes femmes de s'en faire

pour elles, en m'attendant, mais quand j'arrive plus de chocolat, plus de

gâteaux, tout est mangé.

Je suis revenu, un superbe panier de fleurs à la main, un panier mis

devant moi, pendant le repas, et que, dans mon émotion, je n'avais pas

regardé attentivement, ayant pris seulement connaissance du billet de Mme

Mirbeau, qui me l'avait envoyé. À la maison quand j'y mets les doigts et

les yeux, je m'aperçois que c'est un tas de petits bouquets, destinés à

fleurir les boutonnières des membres du comité... Est-ce bête... est-ce

bête!

* * * * *

_Samedi 2 mars_.--Éreinté de mon ovation d'hier, je m'étais recouché dans

la journée, quand Frantz Jourdain est venu m'apporter le dessin monumental

de Willette, pour le menu du banquet d'hier, et qui a eu un si grand

succès. Le pauvre garçon me détaille tous les ennuis qu'il a eus pour le

classement des gens, et me conte les exigences de celui-ci, de celui-là.

* * * * *

_Dimanche 3 mars_.--C'est ce soir, l'aimable fête, que les Charpentier ont

la gentillesse de donner, en mon honneur.

Après dîner, sur ce divan, à gauche de la cheminée du cabinet de travail,

qui peut être appelé le coin Zola, de Daudet, de Goncourt, on cause de

l'éloquence d'hier, des discours de Poincaré, de Clemenceau.

À onze heures, Sarah Bernhardt accoudée sur le marbre de la cheminée

du grand salon, lit nonchalamment, avec sa voix d'or, à travers une

face-à-main, l'_Hommage à Edmond de Goncourt_ de Robert de Montesquiou:

Les paons blancs réveillés par la Faustin qui rêve,

Glissent en notre esprit avec moins de douceurs

Que la grâce de vos héroïnes sans trêve,

Maître: Marthe, Renée, et Manette et leurs soeurs,

...

Les paons blancs évoqués par la Faustin qui songe.

...

Et pendant que Sarah récite ces vers, il m'est donné de les suivre, dans

un exemplaire calligraphié par Montesquiou, et enluminé par Caruchet, où

sur le chamois du papier, de délicates plumes blanches de paons, peintes

d'une discrète manière à la gouache, semblent les élégants filigranes du

papier.

Je vais remercier Sarah, dans sa toilette d'idole, et sa séduction

indéfinissable de magicienne antique.

Là-dessus Montesquiou me présente aux belles dames du noble faubourg et

d'ailleurs, qu'il traîne à sa suite, à la duchesse de Rohan, à la comtesse

Potocka.

Et la soirée se termine par _la Soularde_ d'Yvette Guilbert, _la Soularde_,

où la diseuse de chansonnettes, se révèle comme une grande, une très

grande actrice tragique, vous mettant au coeur une constriction angoisseuse.

* * * * *

_Mercredi 6 mars_.--Georges Lecomte vient me chercher, pour le mariage

d'Ajalbert avec la petite Dora. En chemin, dans le landau de la noce, il

m'annonce son mariage, à lui. Il s'agit d'une jeune fille qu'il a aimée,

jeune homme, qui est devenue veuve, et pour laquelle son tendre sentiment

a persisté. Et il est dans le bonheur d'épouser une femme, qui ne le

forcera pas à mettre, tous les soirs, son habit noir, pour aller dans le

monde, et lui permettra de travailler: ce qui est au fond, ce qu'il aime

le mieux dans l'existence.

Et nous voilà chez les Ménard-Dorian, où s'organise le cortège, et bientôt

à la mairie, où a lieu le mariage, célébré par l'aphone Marmottan, et

où je me trouve à la place, que j'avais au mariage de Léon Daudet et de

Jeanne Hugo.

De retour, presque aussitôt un dîner de quarante-huit couverts, disposé

d'une manière charmante, dans deux pièces, où deux grandes tables,

fleuries de fleurs d'amandiers, forment un T, et où la table des vieux, a

pour tête la table des jeunes, au milieu de laquelle apparaît la mariée,

toute jolie avec son clair visage et son rire sonore,--tout le dîner,

égayé, animé, fouetté, par des violons tsiganes faisant rage, et dont

les chabraques rouges promènent leurs musiques nerveuses derrière le dos

des convives. Et un dîner très amusant, très cosmopolite, très parlant

à la curiosité de l'estomac: un potage bulgare aux olives, dont Mme

Ménard-Dorian a rapporté la recette de ses voyages, des boudins blancs

de brochets, truffés, des canards à la purée de fois gras, etc., etc.

Une soirée de femmes aimables, dont l'une veut bien me dire, qu'elle a été

épousée, comme une Renée Mauperin, tant elle était le type du livre.

Un amusant détail. Le coiffeur qui a coiffé la mariée, lui a demandé si

son mari était petit ou grand, et comme la mariée l'interrogeait sur ce

que ça pouvait lui faire, il lui disait que c'était pour la coiffer en vue

de sa taille, proportionnant l'échafaudage des cheveux de l'épouse à la

hauteur de l'époux.

* * * * *

_Jeudi 7 mars_.--Daudet me présente M. Finot; le directeur de la _Revue

des Revues_, un Polonais, qui me parle aimablement du succès de ma

littérature dans les pays slaves, dans ces contrées, où se forment des

réunions d'une trentaine de personnes, pour entendre la lecture d'un livre

nouveau, et il m'apprend, à mon grand étonnement, que CHARLES DEMAILLY est

le roman de tous mes romans, qui a eu le plus grand succès là-bas.

* * * * *

_Vendredi 8 mars_.--Albert Carré qui, sur l'article de Daudet, dans la

_Revue Encyclopédique_, m'a demandé un rendez-vous, à mon banquet, ce

matin, reçoit ma pièce de MANETTE SALOMON, pour le Vaudeville ou le

Gymnase, avec l'autorisation d'en faire l'annonce immédiate dans les

journaux.

* * * * *

_Dimanche 10 mars_.--Helleu, qui est arrivé de Londres hier, et qui repart

demain pour l'Angleterre, vient me remercier de la lettre-préface, que je

lui ai écrite pour son exposition. Il montre une joie, une joie enfantine,

de l'argent qui lui est tombé là-bas. Oui, il a vendu pour 14 000 francs

de pointes-sèches, disant qu'à sa première exposition, chez Durand-Ruel,

il en avait vendu pour 30 francs.

* * * * *

_Vendredi 15 mars_.--Lu: EN ROUTE. Un vrai plaisir dans ce livre, à la

dégustation d'une expression, d'une épithète, d'une image. La célébration

du plainchant, merveilleusement faite par l'écrivain catholique.

* * * * *

_Mercredi 20 mars_.--Un homme du monde disait très justement, que pour

être bien venu dans la société, il fallait chez l'homme, une moyenne

d'esprit, de coeur, d'honnêteté.

* * * * *

_Vendredi 22 mars_.--Dîner chez Zola qui reçoit, ce soir, de Béhaine.

À dîner, conversation sur le bonheur, que tous les convives déclarent

d'une voix unanime, ne pas exister, et Zola, qui là-dessus, est plus

affirmatif que nous tous, tombe, le soir, dans une tristesse noire, qui

le fait muet.

* * * * *

_Lundi 25 mars_.--Reprise de l'_influenza_. Avec le mal de tête, et la

lassitude douloureuse de cette maladie particulière, il me faut du courage,

pour travailler, tout l'après-midi, avec Hayashi, et arriver, à nous deux,

à la traduction laborieuse de ces préfaces japonaises d'Hokousaï, si

difficilement transportables dans notre langue.

Oh! les turgescences du front jaune d'Hayashi, dans l'enfantement de

cette traduction, et les _hâhâ_, dont il scande la lecture du texte, pour

s'entraîner au français, et sa tête amusamment crispée, sur un fond de

porte en blanc, où sont découpés de petits guerriers en bois jaunâtre,

provenant d'armoires de bonzeries, et qui semblent des bonshommes de pain

d'épice, héroïquement farouches.

* * * * *

Journal des Goncourt (Troisième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 16 / 24 段