exemplaire: LE TRÈFLE NOIR.
Edmond de Goncourt, peint à l'huile par Carrière (1892), sur un exemplaire
de: GERMINIE LACERTEUX, de l'édition in-4º, tirée à trois exemplaires,
aux frais du bibliophile Gallimard, un admirable portrait, où se voit,
dans le fond, le médaillon de bronze de Jules, et dans lequel, Carrière a
merveilleusement exprimé la vie fiévreuse des yeux de l'auteur.
Mme Daudet, peinte à l'huile par Tissot (1890), sur un exemplaire d':
ENFANTS ET MÈRES, un portrait délicatement touché.
La princesse Mathilde, peinte à l'aquarelle par Doucet (1890), sur un
exemplaire de la rare brochure: HISTOIRE D'UN CHIEN, un portrait rendant,
dans une aquarelle charmante, le gras et bon sourire de la princesse.
* * * * *
_Lundi 17 décembre_.--Une conversation à voix basse entre deux garçons de
café, chez Riche:
--Des chevaliers d'industrie, je te dis!
--Oui, des chevaliers d'industrie... mais mes meilleurs clients... les
consommateurs aux plus gros pourboires...
Une spirituelle femme énumérant les bienheureux _flirt_, qui se produisent
autour d'une jeune et jolie femme, en vedette dans le monde chic, lors de
sa pose dans un salon, sur un canapé, disait: «Il y a le _flirteur_ de
droite, qui a dans le côté la rondeur de hanche; le _flirteur_ de gauche,
qui a une boucle de ses cheveux sur la figure; le _flirteur_ debout de
devant, qui a la vue de sa gorge... et tour à tour de ses seins sautant
par-dessus le corset; enfin les _flirteurs_ de second plan, qui ont la
télégraphie engageante de ses bras et de ses mains.»
* * * * *
_Mardi 18 décembre_.--Exposition de Joseph Chéret, l'héritier direct
de Clodion, avec son petit monde de Cupidons, au sourire railleur de
Cupidons-Gavroches, et de nymphes fluides, plus séduisantes encore sur
la panse d'un vase, dans le demi-relief, dans la demi-rondeur de formes,
émergeant de l'enveloppement de la glaise.
Une figure charmante: le corps d'une petite fille, assise sur le rebord
d'une corbeille, et qui dans un mouvement de retournement en arrière,
s'appuie des deux bras à l'anse.
* * * * *
_Mercredi 19 décembre_.--On sonne. C'est le ménage Zola venant me
remercier de l'accueil que leur fait Béhaine, et ne s'interrompant pas
l'un et l'autre, dans l'effusion de leurs louanges, sur la bonne grâce
et la bravoure de l'ambassadeur.
Du reste tout le monde français a été d'une amabilité extrême. Guillaume,
le directeur de l'École de Rome, de retour depuis trois jours de Paris,
avant le départ de Zola, voulait improviser un dîner. Hébert lui a fait
les honneurs de la Chapelle Sixtine, et à la demande de Zola, de voir de
sa peinture, lui a dit: «Après la visite de la Chapelle Sixtine, on ne
voit pas de l'Hébert; vous la verrez, ma peinture, à Paris, où il n'y a
pas une concurrence si redoutable.»
* * * * *
_Vendredi 28 décembre_.--Mon Dieu, qu'il est vivant, qu'il est bruyant,
qu'il est assourdissant ce Mistral! Il fait à lui seul le bruit de
dix Septentrionaux. Mais au fond, il est amusant avec sa parole
spirituellement exubérante. C'est aujourd'hui dans sa bouche, et avec
la mimique de sa physionomie et de tout son corps, l'histoire d'Adolphe
Dumas le poète boiteux, destiné à devenir tailleur, le métier de tous les
boiteux de là-bas. Or, dans l'auberge de rouliers tenue par ses parents,
tombait, un jour, une troupe de comédiens nomades, et il arrivait qu'à la
suite de la représentation dans la grande salle de l'auberge, la fille
de l'auberge, une belle fille, séduite par les paillettes du comédien,
qui faisait le prince Charmant, décampait avec lui à Marseille, d'où,
subitement désenchantée de l'homme, elle se rendait à Paris. Là, en
descendant de diligence, elle trouvait, pour ainsi dire, dans la rue, un
vieil Anglais, que son histoire intéressait, et qui la mettait quelque
temps dans un couvent, pour la dégrossir, puis l'épousait. Aussitôt
qu'elle était épousée, elle faisait venir l'apprenti tailleur, pour lequel
elle avait une grande affection, lui faisait faire ses études, de rapides
études, au bout desquelles il devenait l'homme de lettres, Adolphe Dumas,
en relation avec Lamartine, qui par lui, prenait connaissance de MIREILLE,
et écrivait l'article qui faisait Mistral célèbre. Alors--c'est bien de
ce temps catholico-romantique--pour remercier Dieu de l'article, Adolphe
Dumas faisait communier, en sa compagnie, et celle de deux autres
littérateurs, Mistral à Notre-Dame, après qu'on s'était confessé au
Père Félix: communion suivie d'un gueuleton, où l'on se grisait fortement.
«Une rechute religieuse comme ça, moi aussi m'est arrivée, s'écrie Daudet.
C'était dans les premiers temps que j'écrivais au _Figaro_, vers mes
dix-sept ans. Je ne sais ce qui m'avait pris, mais voici qu'un jour, je
vais trouver le Père Félix, et je lui demande de me confesser, et de me
donner l'absolution. Il s'y refusa, m'imposant de lire avant, quatre gros
volumes de ses conférences. Ma foi, les volumes étaient bien reliés et,
les jours suivants, mon accès religieux étant un peu passé, et ayant faim,
je vendais les quatre volumes du Père Félix, ce qui me donnait à manger,
deux ou trois jours.
«... Mais, ce n'est pas tout ce que me rapporta, le Père Félix. En
1860--eh, Mistral je me rendais justement chez toi!--à Lyon, je me trouve
à court d'argent, j'offre à un journal un article sur mes contemporains,
et je lui apporte un article, où, dans un portrait du Père Félix, je
racontais ma mauvaise action. Ce portrait du Père Félix était accompagné
d'un portrait de Rigolboche.
«Quand j'allai toucher mon article, je fus payé, mais le rédacteur me dit
que je ferais bien de quitter Lyon, parce que des gens, ayant l'air de
méchants garçons, indignés de cet amalgame du Père Félix avec Rigolboche,
étaient venus demander mon adresse.»
Et dans le bruit des conversations, j'entends vaguement la fin de la
monographie d'Adolphe Dumas, continuée par Mistral: Adolphe Dumas, ne
cessant de répéter, en faisant allusion à la pauvre auberge de son père:
--Et cependant j'avais un grand-père qui portait des bas de soie!
--Quel était donc ton grand-père? lui demandait enfin, un jour, Mistral.
--Le capitaine Perrin, répondait avec fierté Adolphe Dumas.
Or, le capitaine Perrin aurait été ruiné, au dire de Mistral, par une
fourniture d'ail de 300 000 francs à l'armée des Pyrénées-Orientales, qui
lui fut payée en assignats, au moment, où les assignats n'avaient plus
aucune valeur.
ANNÉE 1895
_Mercredi 2 janvier_.--Ce soir, une femme agitant un éventail en plumes
blanches, que je lui ai donné, me disait cette phrase gentille, et comme
seules les femmes savent en trouver: «Pour moi, les choses que vous me
donnez, et que je pose sur une commode, ou que j'accroche au mur, ne me
sont de rien, je n'aime que les choses qui me suivent, que je porte avec
moi, que mes doigts peuvent toucher, comme cet éventail.»
* * * * *
_Dimanche 6 janvier_.--Carrière, qui était à la parade de la dégradation
militaire de Dreyfus, perdu dans la foule, parlant de la PATRIE EN DANGER,
me disait que moi, qui avais si bien rendu le mouvement fiévreux de la
rue, pendant la Révolution, il aurait voulu que je fusse là, et que bien
certainement, j'aurais tiré quelque chose du frisson de cette populace.
Il ne voyait rien de ce qui se passait, et avait seulement l'écho de
l'émotion populaire par des gamins, montés sur des arbres.
Et voici Hennique et Geffroy, les deux décorés du _Grenier_, auxquels tout
le monde fait fête.
* * * * *
_Lundi 7 janvier_.--Dîner chez Rodenbach avec les Besnard, les Frantz
Jourdain, Mallarmé, Rosny.
Ce Mallarmé a vraiment une parole séductrice, avec de l'esprit qui n'est
jamais méchant, mais soutenu d'une pointe de malice.
On a parlé de l'article de Strindberg sur l'infériorité de la femme,
d'après l'étude de ses sens, ce qui est incontestable sous le rapport du
goût et de l'odorat, et à propos de cette infériorité, je rappelais une
observation d'un livre de médecine, où il est affirmé que le squelette
d'homme a une personnalité, que n'ont pas les squelettes de femmes, qu'on
dirait fabriqués à la grosse.
* * * * *
_Mercredi 9 janvier_.--Ce soir, rue de Berri, on cause du décolletage des
femmes, et comme je disais que la gorge de la femme honnête devrait être
la chose la plus secrète pour les autres, autres que le mari, d'Ocagne
nous raconte la présentation d'un Chinois qu'il a faite chez About, ce
Chinois s'étant obstinément arrêté à la porte du salon, il avait été
obligé d'aller le rechercher et de le forcer à entrer. Et, comme en
sortant, il lui demandait la raison de son hésitation à pénétrer dans le
salon, il lui répondait que devant ces femmes qui avaient leurs gorges à
l'air, il avait cru à une mystification et qu'au lieu de l'avoir conduit
dans un intérieur familial de lettré, d'Ocagne l'avait mené dans un bateau
de fleurs.
* * * * *
_Dimanche 13 janvier_.--On se demande, s'il existe encore des bohèmes de
l'intensité de ceux du temps de Murger? On ne le croit pas. Cependant
Rodenbach affirme, qu'il y a encore dans notre partie, des crevards de
faim sans pudeur, semblables aux chiens des environs des casernes, et
qui viennent, aux heures réglementaires, partager le repas d'hôpital de
Verlaine.
Léon Daudet, qui dans ce moment pour combattre les tristesses de sa vie,
se plonge plus avant dans le travail, et a écrit toute la journée, nous
demande à nous lire, après dîner, un commencement d'article sur la Pitié
et la Douleur, qui me fait m'écrier: «C'est curieux, n'est-ce pas, c'est
le catholicisme qui a apporté dans le monde la pitié à l'endroit des
_miséreux_ et, il a fallu dix-huit siècles, pour que cette pitié eût son
développement en littérature,--développement qui commence avec Dickens et
continue--«avec vous!» me crie-t-on.
* * * * *
_Mercredi 16 janvier_.--Démission du Président... Ça ne dure pas
longtemps les présidences... Vraiment le fichu régime que ce
parlementarisme, où les parlementaires ressemblent à de grands
enfants, pris, de temps en temps, du désir de casser leurs joujoux.
Le docteur Michaut me disait, que peu de temps après notre Exposition,
dans une causerie à Francfort avec un Allemand, celui-ci vantant cette
exposition, s'étonnait, comme nous nous étions vitement relevés, depuis
la dernière guerre, ajoutant toutefois qu'avant la guerre, il avait cru à
notre irrémédiable décadence, par le développement des cafés-concerts et
les inepties qu'on y débitait, et que malheureusement pour nous, il avait
remarqué une progression énorme de ces cafés-concerts.
On me contait, ce soir, à propos de l'infecte collection de M. Thiers,
prenant deux salles du Louvre, que Tauzia, qui avait été très hostile à
cette désastreuse occupation de notre grand Musée, lors de l'ouverture de
la salle où est le fameux service, avait lancé la phrase: «Messieurs, la
salle à manger!» phrase qui avait manqué de lui faire perdre sa place.
* * * * *
_Lundi 21 janvier_.--Oh, la jeunesse des lettres! je la trouve bien
pressée de jouir du succès, bien avide d'argent, bien incapable de
travailler de longs mois, dans la retraite, le silence, la maigre
rétribution de son labeur: ce qu'a fait notre génération. J'ai bien peur,
que les rares fabricateurs de livres de ce jeune monde, soient mangés par
le journalisme: où se payent de gros dividendes, avec le tintamarre de la
gloire.
* * * * *
_Samedi 26 janvier_.--M. Maurice Talmeyr, dans un éreintement de mon
JOURNAL, m'accuse de travailler à faire oublier la place, que mon frère a
dans notre oeuvre. C'est juste au moment, où je viens d'obtenir, avec une
certaine peine, qu'une rue de Nancy, devant s'appeler: _Rue Edmond de
Goncourt_ s'appelle _Rue des Goncourt_.
* * * * *
_Jeudi 31 janvier_.--À la fin de la soirée, arrive Helleu, qui a passé
toute la journée à peindre par ce froid, les statues de Versailles,
à demi ensevelies sous la neige, parlant de la beauté de spectacle et
du caractère de ce monde polaire. Et sur la passion de la peinture de
Bracquemond fils, d'après des vitraux, il me confesse avoir ce goût, et
avoir travaillé à Chartres, à Reims, et à Notre-Dame, à Notre-Dame, qu'il
a habitée la matinée, presque deux années, visitant tous les coins et les
recoins des tours, au milieu de ces anges suspendus dans le ciel, ayant
comme des mouvements de corps, pour se retenir et ne pas tomber en bas. Et
il nous parle d'une fête, où peignant au milieu des chants, des roulements
de l'orgue, du son des cloches en branle, il donnait des coups de pinceau
sur la toile, à la façon d'un chef d'orchestre, complètement affolé.
* * * * *
_Vendredi 1er février_.--Je reçois, ce matin, une aimable lettre de
M. Rigaud Kair, capitaine au long cours, me témoignant son regret de ne
pouvoir assister à mon banquet, sous la menace de reprendre la mer, au
premier jour, et m'offrant «en remerciement de sa respectueuse gratitude
pour les joies intellectuelles, que mes oeuvres, compagnes fidèles de tous
ses voyages, lui ont procurées», m'offrant un dessin de Pouthier,
l'Anatole de MANETTE SALOMON. Et le dessin est curieux, et je me rappelle
que Pouthier m'en parla beaucoup dans le temps. C'est un dessin dédié à
Eugène Sue, et qui porte au revers la note suivante: _Portrait de Mlle ***
qui a servi pour la création de la Mayeux, dans les MYSTÈRES DE PARIS_.
Et M. Rigaud Kair ajoute, qu'il ne serait pas impossible, que lorsque je
me suis trouvé à Croisset, j'aie aperçu un trois-mâts, saluant trois fois,
avec son pavillon amené bas, très bas, comme on salue un souverain,
l'excellent maître Gustave Flaubert, que cette petite manoeuvre étonna
d'abord, puis ravit ensuite.
Déjeuner chez les Dorian, pour les fiançailles d'Ajalbert avec la jolie
Mlle Dora Dorian.
En rentrant, je sonne. On tarde à m'ouvrir. Je m'impatiente, et ressonne
à casser la sonnette. Apparaît la tête effarée de Blanche, qui me crie:
«Le feu est à la maison!» En effet, à la suite d'un feu de cheminée dans
mon cabinet de travail, le feu vient de prendre dans un petit cabinet
au-dessus, et Pélagie et sa fille et sa mère, courent affolées par la
maison, jetant dans le chéneau des paquets de choses enflammées. Les
fumistes arrivent et bouchent avec du mortier la cheminée, mais le feu
n'est pas éteint, et devant la vapeur de gaz carbonique, qui remplit
tout le haut de la maison, ils préviennent les femmes de dormir avec
précaution: une jeune mariée ayant été, ces jours-ci, asphyxiée dans ces
conditions à Auteuil. Ce qui fait que mon monde ne dort, la nuit, que d'un
oeil, se relevant de temps en temps, pour aller tâter le mur, et sentir
s'il se refroidit.
Ah! une vilaine soirée, cette soirée dans l'émotion de l'incendie, et
cependant j'ai fait tout de même dans cette soirée, les trente lignes sur
les pointes-sèches d'Helleu, qu'il m'a demandées pour une exposition à
Londres, et qu'il doit venir chercher dimanche.
«Février 1895.
«Mon cher Helleu,
«Vous me faites l'honneur de me demander de présenter en quelques lignes
au public, votre oeuvre. Je le fais avec grand plaisir, ne me cachant pas
cependant la difficulté grande, à bien parler de vos pointes-sèches, à la
fois si légères et si colorées, vos pointes-sèches d'une égratignure sur
le cuivre, si artiste.
«Votre oeuvre, c'est d'après le cher modèle, qui prête la vie élégante de
son corps à toutes vos compositions, une sorte de monographie de la femme,
dans toutes les attitudes intimes de son chez-soi--dans le renversement
las de sa tête, sur un fauteuil; dans son agenouillement devant le feu
d'une cheminée, avec le retournement de son visage contre le chambranle,
et la fuite contournée du bas de son corps; dans une rêverie, qui lui fait
prendre dans la main la cheville d'une jambe croisée sur l'autre; dans
une lecture, avec le défrisement d'une boucle de cheveux le long de sa
joue, quelque chose d'interrogateur au bout du nez, une bouche un rien
entr'ouverte, où il y a comme l'épellement heureux de ce qu'elle lit; dans
le sommeil, où de l'enfoncement dans l'oreiller, émerge la vague ligne de
deux épaules, et un profil perdu, au petit nez retroussé, à l'oeil fermé
par de noirs cils courbes.
«Et si la femme, ainsi représentée dans son intérieur, sort de chez elle,
regardez-la, sur cette merveilleuse planche: «La femme devant les trois
crayons de Watteau, du Louvre», regardez-la, une main sur une ombrelle,
avec toute l'attention de sa séduisante et ondulante personne, penchée sur
les immortels dessins de la vente d'Imécourt.
«Non, je ne sais vraiment pas un autre mot pour les baptiser, ces
pointes-sèches, que de les appeler les _Instantanés_ de la grâce de la
femme.»
* * * * *
_Samedi 2 février_.--À une lettre de Huret, qui se met à ma disposition,
pour répondre directement ou indirectement à Talmeyr, dans le _Figaro_,
je réponds par ce billet:
«Cher monsieur, je vous remercie de votre offre. J'ai pour principe de ne
pas répondre. On m'accuserait d'avoir assassiné mon frère--ce qui arrivera
peut-être un jour--que je me tairais. Je laisse au temps à faire justice,
de ce qu'il y a de vrai ou de faux, de juste ou d'injuste, dans les
attaques dirigées contre ma littérature et ma personne.»
* * * * *
_Dimanche 3 février_.--Ce soir, on disait que la gauche poignée de main,
qui se donne _en tierce_, avec le coude retourné contre le corps, vient
des poignées de main, données par le prince de Galles, pendant un
rhumatisme qu'il avait à l'épaule. La mode du triste enfermement du
cou des femmes, viendrait également des fanfioles, avec lesquelles la
princesse de Galles cacherait des humeurs froides. Et ces modes, déjà
enterrées à Londres, seraient adoptées par nous, ainsi que les modes de
Paris, le sont par la province attardée.
* * * * *
_Jeudi 7 février_.--Willette, amené aujourd'hui par Geffroy, pour faire
le menu du banquet du 22 février, pendant qu'il fait un croquis de ma
personne, me dit «qu'il y a sur ma figure» de singuliers passages de
douceur et de dureté.
Après la lettre sincèrement louangeuse, écrite ce matin à Daudet sur LA
PETITE PAROISSE, je ne puis me retenir, ce soir, de lui dire que j'aurais
voulu, que son livre finît après la nuit de réconciliation, où revient
entre l'époux et l'épouse le souvenir _inchassable_ de l'adultère,
empêchant le rapprochement des chairs. Là-dessus, il me fait cette
confession: dans le principe, il avait eu l'idée--idée devant laquelle
il avait reculé ensuite--de faire la résurrection de l'amour, et la
ressoudure de la chair, en la griserie du crime, accompli par le mari sur
le jeune prince d'Olmutz, avec la complicité de la femme.
Mallarmé contait, ce soir, qu'il avait été mis dans un pensionnat à
Auteuil, un pensionnat tenu par un abbé, dans la propriété de dix-huit
hectares du baron Gros, par une grand'mère entichée d'aristocratie, et
désireuse de voir chez elle, le dimanche, des petits de la noblesse. Là,
sur son nom plébéien, il avait été reçu à coups de pied et de poing, par
ses nobles condisciples: ce qui lui avait donné le _toupet_ de déclarer,
que ce n'était pas son vrai nom, qu'il était le comte de Boulainvilliers.
Et quand cette grand'mère le faisait appeler, il restait très longtemps
dans le lointain du parc, avant de se rendre à l'appel, laissant son vrai
nom se perdre, s'évaporer, dans son retard à y répondre.
* * * * *
_Vendredi 8 février_.--À un dîner chez Fasquelle, je cause avec Zola de
son roman de ROME, dans les notes énormes duquel il s'avoue un peu perdu,
déclarant que pour ce livre, il ne se sent pas la bravoure de ses autres
bouquins. Puis dans le moment, lui, l'homme du travail de la matinée,
il se lève à onze heures, par suite de douleurs névralgiques, qui se
changent, à une heure du matin, en d'affreuses rages de dents. Et enfin,
par là-dessus, il a les préoccupations de trois procès: le procès en
diffamation, à propos de Lourdes, un procès avec le Brésil, je ne sais à
propos de quelle piraterie, un procès avec le _Gil Blas_, dont il n'a pas
encore touché un sol des 50 000 francs, qui lui sont dus pour son roman
de LOURDES.
Alors sa parole retourne à Rome, avouant que pendant qu'il était
là-bas, sa pensée appelait tout le temps la mort du pape, appelait le
spectacle d'un conclave, qu'il est en train de mettre en scène, avec
une documentation très à effet, très dramatique.
* * * * *
_Dimanche 10 février_.--Nous finissons le siècle, dans des années
méchantes, où la politique se fait à coups de dynamite, où les assassins
avant de tuer, s'amusent de la peur de l'assassiné, où la jeune critique
met la perspective du corbillard, pour l'éreinté dans ses articles, où
l'image même a la férocité du dessin de Forain.
Un jeune divorcé disait à un de mes amis: «Aujourd'hui, la généralité
des jeunes filles supérieures, regarde le mariage comme un essai, un essai
sans chance de durée: ces demoiselles ne se cachant pas de dire, que lors
de ce mariage, elles n'ont pas la connaissance des hommes, et que cette
première union, n'est qu'un apprentissage, une étude pratique de l'homme
dans le mari: apprentissage qui les met en état de faire un choix
judicieux, au _second tour_, au second mariage.»
Tout à la fin de la soirée, Daudet me jette de son fauteuil, où il écrit:
--Au dîner de Fasquelle de vendredi dernier, les Charpentier vous ont-ils
dit quelque chose?
--Non.
--Bien sûr, ils ne vous ont rien dit?
--Non, parole d'honneur!
Alors Daudet vient s'asseoir à côté de moi, et me parlant presque à
l'oreille:
--Je ne devrais pas vous dire ça, mais puisque Zola n'a pas gardé le
secret auprès de Mme Charpentier, malgré l'engagement que nous avons
pris de n'en parler à personne, je puis bien vous le dire. Eh bien, le
Président de la République, par suite d'un échange contre deux croix de
chevalier, a obtenu pour vous une croix d'officier, et Poincaré a demandé
à présider le banquet, pour vous la remettre. Je dois vous avouer, que
Zola s'est très bien conduit, a mis beaucoup de chaleur à l'obtention de
la chose, s'est proposé pour aller chez le ministre tout seul, mais je ne
l'ai pas voulu, nous y avons été ensemble.
Là-dessus un récit drolatique de la visite de Zola et de Daudet, au
ministère, Zola voulant porter le chapeau de Daudet pour qu'il pût
s'appuyer sur sa canne et sur son bras, et prononçant son _speach_,
les deux chapeaux à la main.
* * * * *
_Lundi 11 février_.--Frantz Jourdain me communique la lettre d'acceptation
de Rops, pour le comité du banquet, lettre chaudement sympathique, où je
lis:
«Il y a quelques jours, où je relevais mes anciens calepins de notes, de
ces notes qu'on s'adresse à soi-même, j'y retrouve ceci: Dans le travail,
lorsque par lâcheté, l'envie de faire du _chic_ vous prend, et que l'on se
sent glisser à la facilité et à la légèreté banale de l'exécution, penser
aux Goncourt, à la sincérité, à l'honnêteté, à la droiture de leur oeuvre.
Et voilà pourquoi Edmond de Goncourt a été mon maître, si indigne élève
que je fusse.»
* * * * *
_Dimanche 17 février_.--Frédéric Régamey m'apporte le dessin d'un portrait
qu'il avait fait de moi dans mon cabinet de travail, pour le _Matin_, un
dessin très artistement fait.
Il me parle d'une série d'hommes de la Bourse qu'il est en train de
_pourtraire_, qu'il ne dessine pas d'après nature, mais qu'il emporte dans
sa mémoire, de la Bourse, où il les étudie longtemps, les reprenant, les
réétudiant dans leur immeuble, jusqu'au jour, où il est content de leur
ressemblance, ainsi attrapée à vol d'oiseau.
Et à ce sujet, il m'apprend qu'il est un élève de Lecoq de Boisbaudran,
un original bonhomme, qui avait prêché le dessin de mémoire, disant que
dans le dessin d'après nature, il y avait le danger d'être empoigné par le
détail, et que l'on faisait moins synthétique, et allant jusqu'à soutenir,
que lorsqu'on travaillait d'après l'être vivant, on faisait moins nature
que de mémoire--bien entendu pour une mémoire exercée à ce genre de
travail,--par la fatigue du modèle, produisant chez lui une espèce
d'ankylose du mouvement. Je lui contais alors, qu'Eisen père avait
développé le talent de son fils, le merveilleux vignettiste du XVIIIe
siècle, en lui faisant faire chez lui, des copies de mémoire, des tableaux
de musées, devant lesquels il allait passer des heures, deux ou trois
jours de suite.
* * * * *