Sur une petite étagère de bois de fer se trouve l'assemblage d'originaux

objets d'art: un petit bronze, formé d'une feuille de nénuphar, toute

recroquevillée, et après laquelle monte un crabe: un bronze d'une patine

sombrement mordorée, admirable;--une petite caisse, dont les lamelles,

formant des jours d'un dessin géométriquement différent, sont plaquées du

plus beau bois jaune satiné, et sur lesquelles des chrysanthèmes de nacre

se détachent d'un feuillage en ivoire colorié;--une feuille de lotus,

qu'enguirlande la liane de sa tige fleurie de deux boutons: un morceau de

bambou qui a l'air d'une cire, signé de l'artiste chinois Ou-Sipang;--un

plateau en fer battu, assoupli en la large feuille d'une plante aquatique,

mangée par les insectes, et sur laquelle se promène un petit crabe en

cuivre rouge, au milieu de gouttes d'eau, fac-similées en argent;--une

boîte à gâteaux, dont l'ornementation est laquée sur bois naturel, et dont

le couvercle représente le guerrier, dessiné par Hokousaï, en tête de

son album intitulé: _Yehon Sakigaké_ (LES HÉROS ILLUSTRES), le guerrier

écrivant sur un arbre l'avis qui doit amener la délivrance de son

maître;--une écritoire dans un marbre rouge (appelé là-bas _crête-de-coq_),

sur un pied de bois noir, aux stries des vagues de la mer, et au couvercle

surmonté d'un vieil ivoire laqué, représentant le dragon des typhons;--une

boîte à papier, où se voient des bestiaux en corne, paissant sous un

soleil couchant, fait d'un morceau de corail, un pâturage de fleurettes

d'or;--un crabe en bronze, d'une exécution si troublante de vérité, que

j'étais tenté de le croire surmoulé, si le naturaliste Pouchet ne m'avait

affirmé qu'il n'en était rien, se basant sur l'absence de certains organes

de la génération. Ce bronze, qui est moderne, est signé: Schô-Kwa-Ken.

Au-dessus de la petite étagère qui contient ces bibelots, est suspendu

un foukousa, qui est un véritable spécimen de coloration picturale

franchement japonaise: un vase de sparterie roussâtre qui renferme des

chrysanthèmes blancs, légèrement orangés, se détachant de feuilles vert

pâle, sur un fond écru.

Comme pendant, en face, au-dessus d'un divan pour les apartés des causeurs,

recouvert d'une robe de femme chinoise, entre des rangées d'assiettes

_coquille d'oeuf_, un kakémono brodé, où une gigantesque pivoine s'enlève,

du milieu de glycines blanches, avec un relief énorme.

Mais la pièce orientale d'une grande valeur, qui décore cette pièce, c'est,

au-dessus de la cheminée portant un _chibatchi_ en bronze, damasquiné

d'argent, entre deux cornets où sont incisées des grues et des tortues:

c'est un tapis persan du XVIe siècle, ayant cet adorable velouté du

velours ras, et tissé dans l'harmonie de deux couleurs de vieille mousse

et de vieil or, qui en forment le fond, et sur lequel zigzaguent, ainsi

que des vols aigus d'oiseaux de mer, des arabesques bleues.

La fenêtre qui, dans le _démansardage_ des chambres formant le GRENIER,

a pris la profondeur de ces fenêtres du moyen âge, où de chaque côté se

trouve un petit banc de pierre, est devenue, en cette baie retraitée, qui

a du jour jusqu'à la nuit, le lieu d'étalage des gravures et des dessins

aimés.

Sur la paroi de gauche, sont exposés: LE CHAT MALADE de Watteau, cette

spirituelle eau-forte de Liotard, avec seulement quelques _rentraitures_

de burin: eau-forte mettant en scène l'«Alarme d'Iris» et contre l'opulent

sein de la grasse fillette, la tête rebiffée de Minet, auquel un médecin

ridicule du théâtre italien tâte le pouls;--les deux bandes du SPECTACLE

DES TUILERIES, ces deux eaux-fortes où Gabriel de Saint-Aubin montre toute

sa science du dessin, dans la représentation microscopique des promeneurs

et des promeneuses de la grande allée, en 1762;--le SUNSET IN TIPPERARY

(le Coucher du Soleil en Irlande), l'estampe que je regarde comme une des

plus remarquables eaux-fortes modernes, et où Seymour Haden, qui retrouva

le noir velouté de Rembrandt, a pour ainsi dire, imprimé, sur une feuille

de papier, la mélancolie du crépuscule.

Sur la paroi de droite, sont trois eaux-fortes de mon frère: le portrait

de Raynal, d'après le La Tour de la collection Eudoxe Marcille, une de ces

eaux-fortes que mon frère griffait en deux heures, et qui, un moment, lui

avaient donné l'idée de graver toutes les préparations de

Saint-Quentin;--LA LECTURE de Fragonard, d'après le bistre du Musée du

Louvre;--une tête d'homme de Gavarni, d'après un croquis, dessiné avec un

cure-dent, où le trait avachi du dessin est rendu par des pâtés d'un noir

sans _éclatements_.

Dans la grande pièce, sur les deux battants de la porte d'entrée, deux

vues de la nuit éclairée par la lune: l'un de ces kakémonos, signé Yôsaï,

n'est qu'un reflet de l'astre dans une eau obscurée, au-dessus de laquelle

pendent quelques brindilles lancéolées; l'autre, signé Buntchô, représente,

sur un ciel éteint, une pleine lune, sur laquelle montent des tiges de

graminées aux fleurs bleuâtres et rougeâtres, dans les vagues et délavées

couleurs, que fait la lumière lunaire.

De petits corps de bibliothèques, de la hauteur d'un mètre et demi, sont

adossés au mur: l'un contient, sauf quelques brochurettes, toute l'oeuvre

de Balzac en éditions originales, cartonnées sur brochure. Plusieurs de

ces volumes portent des envois d'auteur. L'exemplaire des MARTYRS IGNORÉS,

provenant de la vente Dutacq, est l'épreuve corrigée de ce: _Fragment du

Phédon d'aujourd'hui_. Il se trouve une autre épreuve de: _La Femme comme

il faut_, l'article publié dans LES FRANÇAIS PEINTS PAR EUX-MÊMES, avec le

bon à tirer _de B_, terminé par un paraphe en tortil de serpent.

Les trois autres corps de bibliothèque renferment des éditions originales

de Hugo, de Musset, de Stendhal, mêlées à des éditions originales de

contemporains, imprimées sur des papiers de luxe, et contenant une page

du manuscrit donné à l'impression. Ainsi les volumes de Daudet, de Zola;

ainsi le volume de Renan: SOUVENIRS D'ENFANCE; ainsi le volume de MADAME

BOVARY, renfermant une page du pénible manuscrit, toute biffée, toute

raturée, toute surchargée de renvois: page donnée par Mme Commanville;

ainsi le MARIAGE DE LOTI, contenant la page manuscrite de la dernière

lettre de la désolée Rarahu; ainsi l'édition des DIABOLIQUES, de Barbey

d'Aurevilly, illustrée d'une page de sa mâle écriture en encre rouge, au

bas de laquelle il a jeté une flèche, encore tout imprégnée de poudre

d'or,--et au milieu lieu de tous ces imprimés, dévoilant un petit morceau

de l'écriture des auteurs, le livre de MA JEUNESSE, de Michelet, contenant,

à défaut d'une page du manuscrit, un devoir du temps de son adolescence,

sur Marius, en marge duquel, le grand historien a écrit: «_M. Villemain

m'encouragea vivement, et je pris confiance_.»

Un cinquième corps de bibliothèque réunit presque tout entier l'oeuvre de

Gavarni, qui compte, dans cette collection, près de six cents épreuves

avant la lettre. Il est surmonté d'une vitrine, où sont exposés cinq

volumes reliés par de grands relieurs.

C'est un exemplaire de MANETTE SALOMON, décoré, sur les plats de la

couverture, de deux émaux de Claudius Popelin, représentant la Manette,

sur la table à modèle, vue de face, vue de dos.

C'est une réunion de tous les articles écrits sur la mort de mon frère,

avec, en tête, les lettres d'affectueuse condoléance de Michelet, de

Victor Hugo, de George Sand, de Renan, de Flaubert, de Taine, de Banville,

de Seymour-Haden, etc., portant, sur un des plats de la reliure, le profil

de mon frère, précieusement dessiné par Popelin, dans l'or de l'émail noir.

C'est une HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE, dont la reliure de Lortic, est

composée d'un semis de fleurs-de-lis d'or, au milieu duquel est encastrée

une médaille d'argent, frappée pour son mariage, où se lit: _Maria Antonia

Gallia Delphina_, médaille de la plus grande rareté.

C'est un exemplaire des MAITRESSES DE LOUIS XV, la dernière reliure de

Capé, faite en imitation des riches reliures à arabesques fleuronnées du

siècle dernier.

Tous ces livres portant notre E.J. ciselé sur la tranche, qui est l'_ex

libris_ original, que nous avions inventé, pour les livres sortis de notre

collaboration.

C'est: la FEMME AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE, un exemplaire de l'édition

illustrée chez Didot, avec la reproduction des tableaux, dessins, estampes

du temps, où du sanguin maroquin du Levant, se détache un Amour en ivoire,

jouant des cymbales: un Amour d'un gras merveilleux, n'ayant pas la

sécheresse des ivoires modernes.

C'est enfin: l'ART du DIX-HUITIÈME SIÈCLE, un exemplaire de la première

édition, publiée en fascicules, et dont mon frère grava les eaux-fortes,

un exemplaire dans une reliure exécutée par Marius Michel, sur mon idée,

avec l'enlacement d'un lierre aux feuilles en fer de lance, et d'une

branchette pourpre de _momichi_ de mon jardin: reliure entaillée dans le

cuir, coloriée dans la couleur des feuillages reproduits, et où, d'un

rinceau formé de l'enchevêtrement des deux plantes, l'artiste relieur a

contourné un grand G.

Au-dessus sont suspendus deux compotiers de Saxe, aux élégantes gaufrures

de la pâte blanche, aux fleurs peintes en camaïeu bleu, et entre les deux

compotiers, un plat ovale de Louisbourg, au bord délicatement ajouré, et

au milieu duquel éclate une tulipe violette.

Puis encore au-dessus, des médaillons de Nini, ces gracieuses et coquettes

demi rondes bosses des grandes dames du XVIIIe siècle, dans le relief

amusant des fanfreluches de leurs toilettes, et où se trouve le médaillon

de SUZANNE JARENTE DE LA REYNIÈRE (1769), qui est son chef-d'oeuvre, par la

fine découpure du profil, le tortillage envolé des boucles de cheveux,

la ciselure du tuyautage d'une guimpe, cachant l'entre-deux des seins de

la femme décolletée. Et au milieu des Nini, une tête de femme, au nez

retroussé, au ruban courant dans la frisure des cheveux, et se détachant

en blanc sur le fond bleu, papier de sucre des Wedgwood, passe pour un

portrait de Mme Roland, et encore, grand comme une pièce de cent sous, en

biscuit pâte tendre de Sèvres, un médaillon de Marie-Antoinette, dont la

finesse du modelage peut lutter avec le travail des camées antiques.

Entre ces médaillons est suspendu le bistre original de Fragonard, dont

la plaisante composition a été vulgarisée par l'aquatinte de Charpentier,

sous le titre: LA CULBUTE. Un jeune paysan, dans sa précipitation à

embrasser son amoureuse, culbute le chevalet du peintre, devant lequel

elle est en train de poser.

Le bistre de Fragonard est dominé par une sensuelle académie de femme

couchée, vue de dos, une jambe allongée, l'autre retirée sous elle. Ce

Boucher est bien le Boucher français, et fait contraste avec deux autres,

qui font connaître, l'un un Boucher italien, l'autre un Boucher flamand.

Le premier, à l'élégance d'un corps du Primatice, montre la femme les bras

croisés au-dessus de la tête, et hanchant, appuyée à un cippe, où tourne

une ronde d'Amours; le second, c'est le plein d'un corps vu de dos, bien

en chair, capitonné de fossettes, et qu'on pourrait prendre pour une étude

de Rubens.

Et j'ai oublié deux dessins français, couronnant deux corps de

bibliothèque:

L'un de Fragonard, une de ces solides gouaches jouant l'huile, où dans la

tourmente blafarde d'un ciel orageux, éclate le coup de pistolet d'une

jupe rouge de paysanne.

L'autre, un dessin aux deux crayons, n'est qu'une contre-épreuve de

Watteau, mais ils méritent vraiment d'être encadrés,--ces doubles du

dessin original, un rien atténués dans les valeurs,--quand ils sont du

grand maître français, et ne payait-on pas dans le siècle dernier, à la

vente de Mariette, des mille francs, des contre-épreuves de Bouchardon?

Cette contre-épreuve, qui vient de la vente Peltier, représente une

femme vue de dos, retroussant d'une main par derrière sa jupe aux plis de

rocaille, à côté d'une amie allongée sur le rebord d'une terrasse, où elle

s'appuie de la main gauche, tandis qu'elle fait un appel de la main droite,

à la cantonade.

Sur la tablette supérieure des bibliothèques, sont posés de petits

bronzes japonais, dont les anses sont ingénieusement imaginées, d'après la

figuration de crevettes arc-boutées contre le col; de _tay_, les poissons

aimés par les gourmets de là-bas, en la remonte d'une cascade; de

petits rameaux de courges avec les gourdes, au milieu de leurs feuilles

trilobées. Il est un de ces vases, à la patine du vieil acajou, décoré du

feuillage fleuri d'une tige de cognassier, comme tombée du vase. Un autre

de ces petits bronzes est formé du découpage à jour de branchettes de

cerisier s'entre-croisant; un autre, c'est l'imitation d'une bouteille

d'osier treillissée; un autre, l'imitation d'une nasse, après laquelle

montent des grenouilles.

Enfin, un bronze extraordinaire, comme fonte à cire perdue, et qui n'a

plus rien de l'aspect dur et cassant du métal: une petite jardinière, où

des flots de la mer qui font la décoration du fond, jaillit d'un côté la

tête d'un dragon, de l'autre sa queue, un dragon aux barbillons dorés. Ce

bronze porte: _Fait par Tautchôsai Jukakou pour Shogakousai_.

Et ce bronze repose sur un pied admirable, un morceau de bois plié à la

façon d'une serviette, avec l'incrustation d'une grecque en argent sur

les rebords, et, sur le plat, des poésies également incrustées en argent.

En fait d'objets chinois ou japonais, il y a encore sur les murs, deux

panneaux de Coromandel, ces riches panneaux de paravents, à intailles

coloriées, où des fleurs et des poissons ressortent si bien du noir glacé

de la laque;--un bas-relief composé d'un bâton de commandement, en jade,

posé sur un pied de bois de fer, admirablement sculpté;--une plaque de

porcelaine ayant dû servir à la décoration d'un lit d'un grand personnage,

une plaque de porcelaine de la famille verte, où les peintures de la

porcelaine arrivent à la profondeur intense des colorations d'émaux,

enchâssés dans le cuivre;--une grande sébile en bois (destinée à contenir

des gâteaux secs), où un quartier de lune, fait d'une plaque d'argent,

brille au milieu des aiguilles du noir branchage verticillé d'un sapin.

La cheminée porte, entre deux flambeaux d'émail de Saxe, une petite

pendule du XVIIIe siècle, et se trouve surmontée d'une glace dans un cadre

en bois doré du plus riche contournement, terminé par un coeur flamboyant,

traversé de deux flèches enguirlandées de fleurettes.

Le fond de la pièce, en regard de la baie ouvrant sur l'autre chambre, est

comme une chapelle à la mémoire de l'ami Gavarni, renfermant une réunion

de ses plus beaux dessins. Là, est son VIRELOQUE, exécuté avec ce procédé

d'un fusain fixé, lavé à grandes eaux colorées, et largement relevé de

gouache: procédé donnant à une aquarelle, la solidité d'une peinture à

l'huile.

Ce dessin capital a, comme pendant: _My Husband_, une composition de deux

débardeurs, enlevée avec le même procédé, et au moins avec la même vigueur.

À côté de ces deux aquarelles, puissamment gouachées, une aquarelle de la

plus grande limpidité, et du lavage le plus transparent, où une vieille

portière dit à une autre:

_Ce qu'y a de monde à Paris qui n'attendent pas que les arrondissements

soient prêts, pour filer dans le 13e.--Ça fait frémir!_

Puis un costume de théâtre pour _Mlle Julienne_, un costume aquarellé

d'une femme de la campagne, avec l'indication en marge: _chapeau de

paille_, _ruban de chapeau_, _bonnet de batiste_, _manches de batiste_.

Et voici, à la mine de plomb, mélangée de sanguine, l'étude de ce roux

cruel, appuyé au-dessus d'un canapé, où dans la lithographie terminée,

est couchée une femme, lithographie baptisée: L'OISEAU DE PASSAGE: type

d'après lequel Dumény s'est grimé pour le rôle de Jupillon, dans GERMINIE

LACERTEUX.

Ce sont encore, l'un à côté de l'autre, deux dessins: l'un, une

_Débardeuse_, gravée dans LA MODE, d'un précis et d'un fini d'exécution,

où se sent encore le dessinateur mécanicien; l'autre, un lavis de la

dernière année de la vie de l'artiste, montrant un de ces androgynes

femelles, au retrait de travers de la tête dans les épaules d'une vieille

tortue, lavis barboté, poché, à la façon des plus grands maîtres.

La _Débardeuse_ encadrée a été tirée de l'album des dessins de Gavarni

du journal LA MODE (soixante-quinze dessins) offert par Girardin à la

princesse Mathilde, et à moi donné par la princesse, un jour, qu'elle me

faisait l'honneur de déjeuner chez moi, et donné si gentiment, ainsi que

je l'ai déjà raconté dans mon JOURNAL. Une fois la princesse m'avait dit,

connaissant toute mon admiration pour Gavarni: «Vous savez, Goncourt, les

dessins de LA MODE, je vous les laisse dans mon testament.» Eh bien! le

matin du déjeuner, elle arrivait, l'album dans les bras, et me le mettait

dans les mains, avec cette phrase: «Décidément, je me porte trop bien, je

vous ferais trop attendre!»

Maintenant dans cette pièce, comme dans l'autre, les deux fenêtres, en

leurs rentrants, forment de petits cabinets d'exposition, en pleine

lumière.

L'un est tout rempli d'aquarelles de mon frère, exécutées en 1849, 1850,

1851, pendant nos années vagabondantes.

Voici, une vue de la curieuse maison, en bois sculpté, de Mâcon, voici,

une vue à la porte Bab-Azoum d'Alger, avec son ciel de lapis; voici, une

vue du matin au bord de la mer, à Sainte-Adresse; voici, une vue de Bruges,

qui ressemble bien à un Bonington; voici enfin une vue de la sale et

pourrie rue de la Vieille-Lanterne, que mon frère a été prendre, le

lendemain du jour, où Gérard de Nerval s'était pendu, au troisième barreau

de cette grille d'une sorte d'égout.

L'autre fenêtre a un panneau couvert de trois impressions japonaises.

La première d'Outamaro, donne à voir Yama Ouwa, cette sorte de Geneviève

de Brabant hirsute, allaitant dans la forêt son jeune nourrisson, au teint

d'acajou, qui sera un jour le terrible guerrier Sakata-No-Kintoki.

La seconde d'Harunobou, planche un peu fantastique, montre dans une nuit,

où volent de gros flocons de neige, un jeune amoureux qui joue de la flûte,

dans le voisinage de sa belle.

La troisième d'Hokousaï: un très fin sourimono, représente, par un jour du

Jour de l'An de là-bas, une longuette petite femme, portant sous le bras

une cassette contenant un cadeau, en une marche méditative, dans une robe

aux délicates colorations, comme diluées dans un bain d'eau: un sourimono

encadré dans une étoffe, où brillent sur un fond d'or, des fleurettes

blanches, sortant d'un feuillage de turquoise. En tête, est imprimée cette

ligne d'une poésie: _Le vent du printemps, qui a passé sur les fleurs des

pruniers, parfume ses cheveux, semblables à des brindilles de saule_.

Dans l'autre panneau sont trois dessins de Gabriel de Saint-Aubin, de

Watteau, de Chardin.

De Gabriel de Saint-Aubin, c'est le dessin de la vignette de L'INTÉRÊT

PERSONNEL, gravé par son frère Augustin, une vignette qui peut tenir

bien certainement à côté d'un dessin de Meissonier.

De Watteau, ce maître de la main, et cet admirable interprète de sa

nervosité, c'est une feuille de cinq mains de femmes, dans différents

mouvements, et desquelles, l'artiste, seulement avec de la mine de

plomb, et de la sanguine pourprée qui est à lui seul, a fait de la

chair peinte.

De Chardin, sabré à la pierre d'Italie avec des rehauts de craie, sur un

papier chamois, un croquis de vieille femme tenant un chat sur ses genoux.

Et ce dessin est curieux, non seulement, parce que les dessins vraiment

authentiques du peintre sont de la plus grande rareté, mais encore parce

que ce dessin, est la première idée du grand portrait en pied, que j'ai

vu, il y a une trentaine d'années, chez la baronne de Conantre, le seul

portrait à l'huile de tous les portraits qui lui ont été attribués, que je

reconnais pour un vrai Chardin, et qui a été peint par le maître, dans la

manière chaude de ses ALIMENTS DE LA CONVALESCENCE, du Musée de Vienne.

Dans la grande pièce, la teinte uniforme des murs et du plafond est rompue,

çà et là, par des broderies chinoises et japonaises. Au-dessus de la baie,

est tendue une bande de drap blanc, sur laquelle sont brodés, en soie

bleue et violette, jouant le camaïeu, des chrysanthèmes entre des iris et

des fleurs de cognassiers.

En face, et se faisant vis-à-vis, est une autre broderie chinoise sur fond

blanc, où une étagère en bois de fer, et des consoles en laque de Pékin,

portent des fleurs et des grenades.

Entre les deux fenêtres, s'étale la tapisserie d'une décoration théâtrale,

un grand morceau d'étoffe rouge, que recouvrent entièrement de larges

feuilles de nénuphar et des gerbes de joncs, massivement brodées en or, et

où, dans ce rouge et cet or, luit le blanc d'une tige de chrysanthème, le

bleuâtre d'une grappe de glycine.

Et le plafond s'éclaire sous un grand foukousa, du rose d'un soleil

couchant à Tokio, dans lequel s'élancent des bambous verts, au vert tendre

d'une pousse arborescente dans le mois de mai, et coupés par un nuage, où

volent de blanches grues.

Mais la curiosité grande des deux pièces, c'est la réunion, dans

une vitrine, des portraits des littérateurs amis, des habitués du

_Grenier_, peints ou dessinés sur le livre le mieux aimé par moi, et dont

l'exemplaire est presque toujours en papier extraordinaire, et renfermant

une page du manuscrit autographe de l'auteur.

Alphonse Daudet, peint à l'huile par Carrière (1890), sur un exemplaire

de: SAPHO.

Zola, peint à l'huile par Raffaëlli (1891), sur un exemplaire de:

L'ASSOMMOIR, un Zola un peu matérialisé.

Banville, peint à l'huile par Rochegrosse (1890), sur un exemplaire de:

MES SOUVENIRS, un portrait d'une ressemblance à crier.

Coppée, peint, à l'huile par Laphaël Collin (1894), sur un exemplaire de:

TOUTE UNE JEUNESSE, un portrait élégiaque, où rien ne se voit sur la

physionomie, de la rieuse gouaillerie du causeur.

Huysmans, peint aux crayons à l'huile par Raffaëlli (1890), sur un

exemplaire de: A REBOURS, un portrait enlevé dans un beau et coloré relief,

et donnant la constriction de corps du nerveux auteur.

Octave Mirbeau, dessiné à la plume par Rodin (1894), sur un exemplaire de:

SÉBASTIEN ROCH, deux profils et une tête de face, dont la construction est

d'un puissant manieur de glaise.

Rosny (l'aîné), peint, dans un lavis à l'encre de Chine, par Mittis (1894),

sur un exemplaire du: BILATÉRAL.

Paul Margueritte, peint, à l'huile, par Bouchor (1891), sur un exemplaire

de: TOUS QUATRE.

Rodenbach, peint à l'huile par Stevens (1891), sur un exemplaire du:

RÈGNE DU SILENCE, un portrait donnant l'aspect spirituellement animé de

la physionomie du poète.

Gustave Geffroy, peint à l'huile par Carrière (1890), sur un exemplaire

des: NOTES D'UN JOURNALISTE, un portrait qui est un chef-d'oeuvre.

Hennique, peint à l'huile par Jeanniot (1890), sur un exemplaire de:

UN CARACTÈRE, un portrait d'une ressemblance charmante dans une habile

peinture.

Descaves, peint à l'huile par Courboin (1890), sur un exemplaire des:

SOUS-OFFS.

Hervieu, peint à l'aquarelle par Jacques Blanche (1890), sur un exemplaire

de: PEINTS PAR EUX-MÊMES, un portrait donnant la douce expression

mélancolieuse de ses yeux.

Hermant, peint dans un croquis légèrement aquarellé de Forain, sur un

exemplaire du: CAVALIER MISEREY, un croquis amusant, donnant au jeune

auteur, avec ses moustaches relevées, ses cheveux ébouriffés, l'apparence

d'un petit chat en colère.

Ajalbert, peint à l'huile par Carrière (1894), sur un exemplaire de:

EN AMOUR.

Frantz Jourdain, peint, dans un lavis d'encre de Chine, par Besnard (1890),

sur un exemplaire de: A LA CÔTE, un lavis dont la pochade sort de dessous

le pinceau d'un maître.

Rod, peint à l'huile par Rheiner, un peintre suisse (1892), sur un

exemplaire de: LA COURSE À LA MORT.

Jean Lorrain, peint à l'huile par de la Gandara, (1894), sur un exemplaire

des: BUVEURS D'ÂMES.

Gustave Toudouze, peint à l'huile par son frère Edouard Toudouze (1890),

sur un exemplaire de: PÉRI EN MER.

Burty, peint à l'huile par Chéret, sur un exemplaire de: PAS DE LENDEMAIN,

un portrait d'un très brillant coloris.

Claudius Popelin, peint à l'aquarelle par son fils, (1889), sur un

exemplaire de: UN LIVRE DE SONNETS, une aquarelle de la plus habile

facture.

Bracquemond, peint à l'aquarelle par lui-même (1890), sur un exemplaire:

DU DESSIN ET DE LA COULEUR, un portrait où l'habitant de Sèvres s'est

représenté, sous un aspect un peu rustique.

Robert de Montesquiou, peint à l'huile par de la Gandara (1893), sur

un exemplaire du beau livre des: CHAUVES-SOURIS, portrait rendant la

silhouette et le port de tête du poète.

Journal des Goncourt (Troisième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 14 / 24 段