Chandon, me parlait de la grandeur des affaires de cette maison, où
arrivait un Anglais, fameux dégustateur de vin de Champagne, qui, après
avoir goûté un certain nombre de cuvées de vin de Champagne, s'arrêtait
à une, disant:
--Combien avez-vous de cette cuvée?
Je n'ose dire le chiffre de peur de me tromper.
--À combien? répondait l'Anglais.
--Dix francs.
--Je prends!
Et sans plus de paroles, ni de marchandages, était conclu l'achat de
milliers de bouteilles, contre un certain nombre de cent mille francs.
_Marin_ me disait, que la qualité du Vin de Champagne, était due à la
nature de la montagne de Reims: un terrain à la couche de terre très mince,
et au-dessous de laquelle se trouve de la craie, mais un terrain tout
plein de pyrites sulfureuses. Le curieux, c'est que les Chandon, avec une
composition de même nature, que celle de la montagne (pyrites sulfureuses
et fumier), n'ont pu, à un kilomètre de là, propager la vigne donnant le
vrai champagne.
Sur cette montagne de Reims il y aurait des hectares de vignes valant
100 000 francs, et dont la culture coûte 4 000 francs, par an.
* * * * *
_Lundi 1er octobre_.--Retour à Paris. Je ne connais pas d'ennui pareil à
celui du chemin de fer, un ennui si démoralisant, qu'il est impossible
de penser sérieusement à une chose, et que ce n'est dans le secouement de
votre cervelle, qu'une succession de choses fugaces et bêtes.
* * * * *
_Jeudi 4 octobre_.--Meunier m'apporte aujourd'hui des reliures, aux
_gardes_ faites avec des soieries anciennes, ramassées par moi, à droite,
à gauche. C'est vraiment une ornementation de livres très charmante, et
une collection de volumes ainsi agrémentés, a encore le mérite d'être un
album d'échantillons de robes du dix-huitième siècle.
* * * * *
_Mercredi 10 octobre_.--Aujourd'hui, à Saint-Gratien. M. d'Ocagne conte
spirituellement le dîner Louis XI, organisé par Loti, à Rochefort, et où
il a assisté avec sa femme, en compagnie d'une trentaine de personnes. Il
nous peint le côté amoureux de travestissement chez l'écrivain, dont la
vie est un perpétuel carnaval, avec sa chambre bretonne, où il s'habille
en Breton, avec sa chambre turque, où il s'habille en Turc, avec sa
chambre japonaise, où il s'habille en Japonais.
Pour ce repas, il avait fait venir un cuisinier de Paris, et tous les
jours, pendant un mois, à l'effet de le faire rétrograder dans la cuisine,
d'il y a quatre siècles, il lui avait fait cuisiner un plat, d'après le
VIANDIER de Taillevent. À ce repas, on devait parler le vieux français,
des CONTES DROLATIQUES de Balzac, à défaut de l'autre, et on mangea avec
ses doigts, sur des assiettes faites d'une miche de pain, coupée par
moitié. Deux choses, dans cette restauration de la mangeaille archaïque,
empoisonnèrent le bonheur de l'amphitryon: le _speach_ de Mme Adam, qui ne
fut pas dans le français demandé, et une malheureuse invitée, qui commit
l'anachronisme de dîner, dans une cotte de peluche.
Enfin la couleur locale fut poussée à ce point, qu'un fou armé de sa
marotte, sortit, à un moment, d'un pâté, et qu'à la fin, on jeta les
assiettes du repas à d'authentiques mendiants de la Charente-Inférieure,
que Loti avait fait costumer, en mendiants du XVe siècle.
* * * * *
_Vendredi 12 octobre_.--Cette mode de la femme, de n'avoir plus autour de
la figure, le liséré blanc du linge, met de la pauvreté dans sa personne.
Elle m'apparaît la femme d'aujourd'hui, ainsi que les misérables danseuses
des bals de barrières d'autrefois, à deux sous la contredanse.
* * * * *
_Lundi 15 octobre_.--Trochu causant de la vérité dans l'histoire, disait à
M. Villard: «C'est moi qui ai été chargé, le soir de la bataille d'Isly,
de relever le nombre des morts. Il y avait vingt-six morts français, et ce
sont ces vingt-six morts, qui ont fait tout le tintamarre de la presse, et
le duché du maréchal.»
Il ajoutait que, passant un jour à Mazagran, il avait voulu se rendre
compte par lui-même, de la vérité. Or, les Français étaient derrière les
murailles d'un Fort, avaient des provisions et des munitions pour trois
mois, et se trouvaient en présence d'ennemis mal armés, qui n'avaient ni
canons, ni échelles. À Mazagran, il y eut deux tués dans la fusillade, et
un troisième, qui mourut des suites de ses blessures.
* * * * *
_Dimanche 24 octobre_.--Sur la mouche, à six heures et demie du soir.
Un ciel gros bleu, traversé de nuages, qui ressemblent à des fumées noires
d'industries; dans le haut du ciel, la lumière électrique de la Tour
Eiffel, avec son rayonnement de crucifix lumineux. À droite, à gauche, de
temps en temps, des squelettes d'arbres, n'ayant plus qu'un bouquet de
feuilles obscurées à leur sommet, et des bâtisses, dont la nuit est comme
lavée d'encre de Chine. Soudain, sur la courbe d'un pont, le passage au
galop d'une voiture, pareil au sillage d'une étoile filante. L'eau du
fleuve, toute remuante, toute vagueuse, et où les lueurs d'émeraude et les
lueurs de rubis des bateaux, semblent mettre les ondes bigarrées d'une
étoffe zinzolin.
* * * * *
_Mardi 23 octobre_.--Bracquemond, auquel j'ai écrit pour avoir quelques
renseignements, au sujet de ce reflet d'une femme nue dans une glace,
que je veux tenter d'avoir dans la représentation de mon premier acte,
de MANETTE SALOMON, vient me voir, et après qu'il m'a donné quelques
explications sur le truc du _reflet fantôme_ au théâtre, cause avec
moi des lithographies de Daumier, et m'apprend qu'il a des épreuves
magnifiques du _Ventre législatif_, et de la _Rue Transnonain_, payées
deux sous pièce, et trouvées par lui sur le trottoir, en compagnie d'une
trentaine aussi belles: car il n'a pas choisi. Et ce mépris, à certains
moments, de la valeur de l'objet, me faisait raconter par lui que, chez
son maître Guichard, il avait eu entre les mains, de petits personnages,
découpés dans un vrai tableau de Watteau, avec un trou dans la tête, où
passait une ficelle, et qui devaient avoir servi de marionnettes, dans un
théâtre d'enfants. Et il croit bien que ces découpures venaient de chez
le docteur Chomel, que fréquentait Corot, et qui lui avait donné deux
merveilleuses petites études que les enfants s'étaient amusés à crever,
en les tapant contre l'angle d'une table.
* * * * *
_Mercredi 24 octobre_.--Ce matin, Roger Marx vient m'annoncer qu'une
rue de Nancy a été baptisée, non _rue Edmond de Goncourt_ mais _rue des
Goncourt_, ainsi que je l'avais demandé. Puis il m'annonce gentiment, que
mes amis veulent me donner un banquet, où chaque souscripteur recevra une
médaille du profil, qu'a modelé, cet été, le sculpteur Charpentier.
J'entends la voix de Zola en bas. Il vient me demander une lettre de
recommandation pour de Béhaine. Il me dit qu'il veut avoir son conseil,
et si, oui ou non, il doit faire sa demande d'audience au pape. Il ajoute
que, comme ancien libéral, le cérémonial de l'audience l'embête, et qu'il
désire au fond être refusé, mais qu'il se trouve engagé vis-à-vis de
lui-même, par l'annonce qu'il en a faite. Et cependant, il aurait une
grande curiosité de la figure du Saint-Père, et de la succession de
chambres papales, pour y arriver.
Alors une diversion. Il parle de Lourdes, se plaignant que la campagne
catholique faite contre son livre, qui serait une bonne chose pour un
livre tiré à 30 000, est très préjudiciable à un livre, tiré à 120 000,
parce qu'elle lui enlève les 80 000 acheteurs, qui pouvaient faire monter
son livre, à 200 000. Là-dessus revenant au pape, il m'assure que le pape
est un peu l'esclave des pères de Lourdes, parce qu'il reçoit près de
300 000 francs d'eux, et que cette dépendance de Sa Sainteté, sera
peut-être une des causes du refus de son audience.
En s'en allant, il veut bien me dire que, ces derniers jours, il vient de
relire MADAME GERVAISAIS, et qu'il s'étonne, que le livre n'ait point eu
un très grand succès.
Visite du docteur Michaut, qui vient de faire une petite promenade, à
Haïti. Il me parle de la mort de ce pays, depuis l'abandon des Français,
me signale les ruines des édifices, des routes, de tout, et l'absence
d'une industrie quelconque, affirmant que la race nègre est incapable de
civilisation.
Et la conversation va aux poisons, à la fabrication desquels les naturels
du pays excellent, entre autres d'un poison trouvé dans les cadavres des
cimetières, et qui ne laisse aucune trace. C'est d'Haïti, que viendrait
cette poudre blanche, que soufflent les voleurs dans une chambre, pour
engourdir les gens, et les voler en toute sécurité, comme l'a été Sarah
Bernhardt. Et voici ce qui était arrivé à un Européen, dont il avait fait
la connaissance. Cet Européen avait l'habitude de se coucher, un revolver
sur sa table de nuit, et de mettre ses papiers et son argent sous son
oreiller, et il avait vu son voleur s'emparer de son revolver, lui retirer
la tête de dessus son oreiller, et prendre son argent, cela sans pouvoir
crier, et sans pouvoir le dire, avant que huit ou dix heures se soient
passées.
* * * * *
_Jeudi 25 octobre_.--Une discussion picturale, dans laquelle, à propos de
la remarque faite par moi, que les peintres supérieurs attrapent rarement
cette ressemblance, que conquièrent des peintres très inférieurs,
Léon Daudet dit ingénieusement: «Oui, les premiers sont les hommes de
l'_objectivité_, les seconds les hommes de la _subjectivité_. Pour la
représentation parfaite, il faut des hommes d'une troisième catégorie,
qui réunissent les deux aptitudes.»
* * * * *
_Vendredi 26 octobre_.--Mon château en Espagne, serait d'avoir une
galerie, comme la salle de la gare Saint-Lazare, avec tout autour des
livres jusqu'au haut de la poitrine, puis avec des vitrines de bibelots,
allant au-dessus de la tête. Un balcon tournant le long des murs ferait
un premier étage, tapissé de dessins sur trois rangs, et un autre balcon
ferait un second étage, tout tendu jusqu'à la voûte, de tapisseries
claires du XVIIIe siècle. Et je voudrais travailler, faire de l'équitation,
manger, dormir là dedans, dont le bas serait, avec sa tiède température,
un jardin d'hiver, planté des plus jolis arbustes à feuilles persistantes,
enfermant au milieu, dans le vert de leurs feuilles, les _Quatre Parties
du Monde_ de Carpeaux, en belle pierre blanche.
* * * * *
_Lundi 29 octobre_.--Une femme, d'un certain âge, me parlait de trois
ou quatre jeunes mariées de sa connaissance, enragées d'être devenues
enceintes, tout aussitôt qu'elles avaient été mariées. Elles espéraient
des vacances de la maternité, au moins pendant quatre ou cinq ans. Et
cette femme ajoutait, que cet égoïsme-là n'existait pas chez la femme
d'autrefois.
* * * * *
_Mardi 30 octobre_.--Lecture de: LA FAUSTIN, à Porel.
Il parle de Réjane, proclame qu'elle a été admirable, alors que dans son
écroulement moral, elle l'a forcé, pour ne pas l'y laisser, de la suivre
dans sa tournée.
En wagon, il aurait été pris de l'envie de rejouer, pour gagner sa vie,
et il s'était mis à réciter les premiers vers du LÉGATAIRE UNIVERSEL,
qu'il avait joué autrefois, avec ses compagnons du chemin de fer, et
tous s'étaient trouvés arrêtés dans leurs répliques: lui seul avait été
jusqu'au bout... Enfin il s'écrie que tous les bonheurs s'étaient succédé
chez lui, depuis le jour, où il avait eu son fils.
La lecture terminée de: LA FAUSTIN, Porel me dit justement, que la pièce
ne peut pas être jouée par Réjane, qu'elle n'a pas la ligne du rôle, qu'il
faut une tragédienne, qu'elle ne servirait pas la pièce, et que même la
pièce nuirait à l'actrice, comme voulant usurper des rôles qui n'étaient
pas son affaire.
Ce soir dîner avec Ajalbert, Geffroy, Carrière, Clemenceau, en leur
restaurant près la Fontaine Gaillon.
Clemenceau, un causeur vibrant, coloré, à l'observation fine, aiguë.
Un moment il nous parle de l'abandon des enfants, et il nous peint une
mère forcée de se séparer de son petit, le regardant dans les bras qui
l'ont pris, le regardant sans pouvoir s'en aller, en continuant à bercer
le creux qu'il a laissé dans sa jupe, puis mouillant ce creux, de ses
larmes.
Il raconte, après une épisode d'une chasse de sa jeunesse, où en revenant,
il allait donner un coup d'oeil à un châtaignier, dont les châtaignes
étaient volées toutes les années, désireux de s'assurer si elles étaient
mûres. Ce châtaignier était dans un buisson de ronces d'une hauteur d'une
dizaine de pieds, «Il y a un homme là... tenez!» s'écriait tout à coup le
petit domestique qui l'accompagnait, et Clemenceau voyait en effet un
homme, couché sur le ventre, et qui, lorsqu'il l'appelait ne répondait pas,
se mettait à ramper à quatre pattes, en s'éloignant de lui, et dont il ne
savait la place, que par le remuement du haut des brindilles. Alors il se
lançait avec son domestique à sa poursuite, espérant le prendre en haut,
où il y avait un petit vide dans la ronce, mais là l'homme surgissant
soudain, piquait une tête dans le dévalement de la ronce de l'autre côté,
piquait une tête comme dans une rivière, sans que Clemenceau pût voir
sa figure... Des années se passaient. Il était nommé député. Un vieux
bonhomme, un jour, forçait sa porte, et venait lui demander sa protection
pour son fils détenu au bagne, et qui était le paysan qu'il avait
poursuivi. C'était un paysan qui avait tué sa maîtresse, et qui se cachait.
Dans la rue, Clemenceau s'avoue tout à fait empoigné par la littérature,
déclare qu'il voudrait faire un roman et une pièce de théâtre, s'il ne lui
fallait pas, tous les jours, fabriquer un article pour la _Justice_, et
toutes les semaines, deux articles pour la _Dépêche_; enfin, s'écrie-t-il,
s'il lui arrivait d'avoir un jour libre sur deux, il écrirait ce roman, il
écrirait cette pièce.
* * * * *
_Jeudi 1er novembre_.--C'est affreux au cimetière, ces tombes effondrées,
dont il ne sort plus de la terre qu'un haut de croix, ainsi que ces
bâtiments coulés, dont seulement un bout de mât dépasse l'eau.
* * * * *
_Vendredi 2 novembre_.--Hier Frantz Jourdain, me parlant de son fils, me
disait que maintenant dans les ateliers, tout est changé dans la pose du
modèle, que ce ne sont plus les attitudes pondérées du _Soldat Laboureur_
ou de _Marius sur les ruines de Minturnes_, mais les académies tourmentées,
contorsionnées de Michel-Ange, de Rodin.
* * * * *
_Vendredi 9 novembre_.--J'achète un petit plat d'une fabrique moderne de
la Scandinavie, représentant un vol de mouettes, au-dessus de la mer.
Dans cette appropriation japonaise, la nature du pays perce, et rend,
pour ainsi dire, l'imitation originale. C'est comme fond, un blanc qui
vous donne la sensation de la neige, et là-dessus, des oiseaux bleuâtres,
ayant l'air de l'ombre portée de ces oiseaux, sur des glaciers.
* * * * *
_Dimanche 11 novembre_.--Ouverture du _Grenier_. Les Daudet, Primoli,
Lorrain, Rodenbach, Geffroy, Carrière, Ajalbert, De la Gandara,
Montesquiou.
Primoli cause de la Duse, l'actrice avec laquelle il vient de passer huit
jours, à Venise, la Duse, l'actrice italienne, dont on m'a parlé pour
jouer LA FAUSTIN à Londres ou en Allemagne, une femme à laquelle il dit
qu'il manque certaines choses, mais en dépit de cela, une très grande
artiste. Il la peint, comme une actrice d'une terrible indépendance
théâtrale, ne s'appliquant, que dans les actes qui parlent à son talent,
et dans les autres qui ne lui plaisent pas, mangeant du raisin, ou se
livrant à des distractions quelconques. Dans une pièce, où l'actrice avait
à dire d'une fille, qui s'était mal conduite, qu'elle n'avait plus de
fille, il la voyait soudain, sans souci du public, faire un signe de croix
à sa ceinture, et envoyer un baiser à la cantonade,--un baiser à sa vraie
fille, qu'elle adore.
Daudet nous lit, ce soir, de son Bonnet. Je me suis trompé. Je croyais que
son enthousiasme pour le livre, venait de son _provençalisme_, mais non:
ce Bonnet est un lyrique en prose, et c'est la première fois qu'on a la
poésie contenue dans le cerveau d'un paysan, mais d'un paysan, en un
endroit de France, où le soleil _ensoleille_ les cerveaux.
* * * * *
_Jeudi 22 novembre_.--Un intelligent, ce pauvre Magnard, mais un parfait
sceptique, ne croyant à aucun sentiment. À Daudet qui lui soutenait, un
jour, qu'il y avait de bonnes choses dans la vie, il lui jetait avec un
sourire méphistophélique: «Oui, l'amitié... Goncourt n'est-ce pas?»
* * * * *
_Jeudi 29 novembre_.--Exposition d'Ibels à la Bodinière. J'étais en train
d'écrire une note, quand je suis abordé par Ibels, qui me demande, si je
connais le mime Martinetti, et quand je lui ai répondu, que je l'avais vu
dans ROBERT MACAIRE: «Eh bien, me dit-il, Martinetti a été très frappé de
la silhouette naïve de votre soldat, et il sera heureux de jouer dans une
pantomime comme LA FILLE ÉLISA, où il aurait à mimer les amours et la mort
d'un troubade.» Et Ibels sollicite près de moi, l'autorisation de faire le
texte mimé de cette pantomime, que je lui accorde très volontiers.
* * * * *
_Dimanche 2 décembre_.--Ce soir, Loti tombe chez Daudet, il parle de son
voyage de quarante-huit jours dans le désert, disant sa joie des levers et
des couchers de soleil, dans la pure lumière, sans aucune atténuation par
les vapeurs, et cela, dans le plein d'une santé,--c'est son
expression,--qu'il doit à «un tempérament de bédouin».
* * * * *
_Lundi 10 décembre_.--Sur la Seine à cinq heures. Une eau violacée, sur
laquelle filent des bateaux bruns, avec une frange d'écume blanche à
l'avant, sous un ciel tout rose, dans lequel s'élèvent d'un côté la Tour
Eiffel, de l'autre les minarets du Trocadéro, dans l'azur d'édifices
fantastiques de Contes de fées.
Jamais Paris, dans la criée courante des journaux du soir, dans
l'enchevêtrement des voitures, dans la rapidité volante des bicycles, dans
la ruée affairée des gens, dans le coudoiement brutal des passants, ne
m'est apparu si nettement, comme une capitale d'un pays de la Folie,
habitée par des agités.
Jamais aussi, le Paris de ma jeunesse, le Paris de mon âge mûr, ne m'a
paru aussi miséreux que le Paris, de ce soir. Jamais tant d'oeils tendres
de femmes, ne m'ont demandé un dîner, jamais tant de voix mourantes
d'hommes, ne m'ont demandé un sou.
--Oui, disais-je, ce soir chez Mme..., ces nouvelles lumières du gaz, du
pétrole, de l'électricité, ces lumières crûment blanches et sèchement
découpantes, quelles cruelles lumières auprès de la douce et laiteuse
lueur des bougies. Et comme le XVIIIe siècle a bien compris l'éclairage de
nuit, mettant en douce valeur la peau de la femme, en la baignant d'une
lueur assoupie et diffuse de veilleuse, dans l'enfermement de tapisseries
crème, où la lumière est bue par la laine des claires tentures.
* * * * *
_Mardi 11 décembre_.--Dans un salon, ce qui donne de la vie, de la chaleur
à une société, à défaut d'affections de coeur entre les gens, ce sont les
affections cérébrales, nouées entre les communiants d'une même pensée,
d'une même élaboration intellectuelle. Alors ce ne sont plus les froids
bonjours, et les froids bonsoirs, et les froides poignées de main
d'individus disparates qui se réunissent hebdomadairement, sans qu'il y
ait jamais chez eux une réunion et une embrassade des idées.
* * * * *
_Jeudi 13 décembre_.--Vraiment ils sont bien curieux dans la vie
littéraire, les hauts et les bas du moral, et où le matin, c'est un
découragement complet, et où le soir, c'est un bienheureux relèvement,
produit par un petit fait comme celui-ci. Daudet m'appelle près de lui
à sa sortie de table, et m'apprend, que ce matin, sont venus chez lui,
Geffroy, Hennique, Lecomte, Carrière, Raffaëlli, lui annonçant qu'ils
voulaient me donner un banquet; et lui ont demandé de se mettre à la
tête du banquet, et il a accepté, avec l'idée de faire de ce repas, une
manifestation plus large que celle de la réunion du _Grenier_, ainsi que
Frantz Jourdain et Roger Marx en avaient eu l'idée.
* * * * *
_Vendredi 14 décembre_.--Aux curieux d'art et de littérature, qui dans
le XXe siècle, s'intéresseront à la mémoire des deux frères, je voudrais
laisser un inventaire littéraire de mon _Grenier_, destiné à disparaître
après ma mort; je voudrais leur faire revoir dans un croquis écrit, ce
microcosme de choses de goût, d'objets d'élection, de _jolités_ rarissimes,
triés dans le dessus du panier de la curiosité.
Des trois chambrettes du haut de la maison, dans l'une desquelles est mort
mon frère, il a été fait deux pièces, dont la moins spacieuse ouvre sur la
grande, par une baie qui lui donne l'aspect d'un petit théâtre, dont la
toile serait relevée.
De l'andrinople rouge au plafond, de l'andrinople rouge aux murs, et
autour des portes, des fenêtres, des corps de bibliothèque peints en noir,
et sur le parquet, un tapis ponceau, semé de dessins bleus, ressemblant
au caractère de l'écriture turque. Comme meubles, des ganaches, des
chauffeuses, des divans recouverts de tapis d'Orient, aux tons cramoisis,
aux tons violacés, aux tons jaune de soufre, miroitants, chatoyants, et au
milieu desquels est une double chaise-balançoire, dont, le repos remuant,
berce les châteaux en Espagne des songeries creuses.
Dans la petite pièce, le rouge des murs, est rompu par une ceinture
japonaise du XVIIe siècle, une ceinture, où des hirondelles volent à
travers des glycines blanches; le rouge du plafond, est rompu par un
foukousa, aux armes de la famille Tokougawa, (les Mauves) d'où, sur le
fond d'un gris mauve, la blancheur d'une grue se détache au-dessus d'une
gerbe d'or.
Sur l'armoire remplie de livres, prenant tout le fond de la pièce, se
trouvent pendus quatre kakémonos.
Le premier kakémono, d'O Kio représente des petits chiens, lippus,
mafflus, rhomboïdaux, dont l'un dort, la tête posée sur le dos de l'autre,
dessinés d'un pinceau courant dans un lavis d'encre de Chine, mêlé d'un
peu de couleur rousse sur les chiens, d'un peu de couleur verdâtre sur une
plante herbacée.
Le second kakémono, de Gankou, figure un tigre, mais un de ces tigres un
peu fantastiques, comme les imaginent les artistes d'un pays, où il n'y
en a pas. Le féroce, dans un déboulement, ventre à terre, du haut d'une
colline, pareil au nuage noir d'un orage, est traité avec une _furia_ de
travail, dans une noyade d'encre de Chine, qui lui donne une parenté avec
les tigres de Delacroix.
Le troisième kakémono, qui est d'un rival de Sosen, de Ounkei, peintre
peu connu en Europe, détache du tronc d'un arbre, une singesse et son
petit, dont les têtes, comme lavées d'une eau de sanguine sur les fines
linéatures, rappellent les dessins aux trois crayons de Watteau.
Un quatrième kakémono, de Korin, dont le fac-similé réduit, a paru dans
LE JAPON de Bing, fait jaillir sur la pâleur fauve du fond, comme un
éventail de lames vertes, des iris blancs et bleus, enlevés avec une
crânerie de pinceau, qu'on ne trouve dans aucune fleur d'Europe: de
l'aquarelle qui a l'aspect solide et plâtreux d'une peinture à fresque.
Là, se trouvent encore deux kakémonos, l'un de Kano Soken, l'artiste
révolutionnaire qui a abandonné l'école de Kano, la peinture sévère des
philosophes, des ascètes, pour peindre des courtisanes, et qui nous fait
voir une Japonaise, venant d'attacher une pièce de poésie à un cerisier
en fleurs. L'autre, non signé, un dessin influencé par l'art chinois,
une étude d'une princesse dans son intérieur, et que Hayashi attribue à
Yukinobou.
Quelques bibelots, au sertissement de matières colorées, translucides, en
cette fabrication, habituelle à l'article de l'Empire du Lever du Soleil,
sont accrochés au mur. C'est un porte-éventail, une longue planchette d'un
bois joliment veiné, sur lequel court en relief une plante grimpante,
aux feuilles découpées dans de la nacre, de l'écaille, dans une pierre
bleuâtre semblable à la turquoise; c'est un rouleau (pour dépêches) de
trois pieds de hauteur, sur lequel serpente une tige de coloquinte aux
gourdes vertes, et dont le haut et le bas ont l'entour d'une large bande
burgautée.