--Ne trouvez-vous pas cette pièce lugubre? disait l'un.

--Oh! moi, répondait l'autre, ça ne m'a rien fait, je suis en deuil!

Au sujet, de LA MAISON TELLIER, Toudouze contait qu'à l'enterrement de

Maupassant, se trouvant dans la même voiture, que Hector Malot, celui-ci

lui avait appris que c'était lui, qui avait donné l'épisode de la chose à

Maupassant, mais qu'il avait gâté ce qu'il lui avait raconté, en terminant

la nouvelle par une fête, tandis que la matrulle avait dit à ses femmes:

«Et ce soir, dodo toute seule!»

* * * * *

_Mardi 12 juin_.--Exposition des Champs-Élysées. Ah! la pauvre peinture,

ou durement noire ou fadement porcelainée... Oui, je n'ai remarqué qu'une

toile qui soit la peinture d'un vrai peintre, je n'ai remarqué que

le tableau de l'Anglais Orchardson, ayant pour titre «l'Énigme» et

représentant, assis sur un canapé, une femme et un homme en costume de

l'Empire, qui ont l'air de se bouder. C'est peint dans un délavage d'huile

ambrée, où les couleurs ont quelque chose des couleurs amorties d'insectes,

pris dans un morceau d'ambre, et des accessoires, si joliment enlevés

d'une touche à la fois spirituelle et flottante.

Non vraiment, tout le grand art a l'air de déménager dans l'art industriel,

et l'art industriel est tout l'intérêt de cette exposition. C'est de

Ledru une cruche en étain d'un très grand format, dont l'anse est faite de

l'accrochement des bras d'une naïade au bord du vase, et dont les jambes

s'en vont dans l'air, à la dérive sur le dos d'un dauphin, tandis que dans

le bas de la cruche, une autre naïade flotte au-dessus d'une vague, les

mains enfoncées dans sa chevelure. Oh! l'étain est tout à fait triomphant,

et je crois que son emploi va avoir une action sur la sculpture, et forcer

le marbre, la pierre, le bronze, à lutter avec le _flou_ de cette matière.

C'est de Rispal, un médaillon _en cire de couleur_, représentant sainte

Cécile, un médaillon d'un caractère artistiquement étrange, avec, sur

un fond de brun rouge, sa tête de délicate Nubienne, et à travers le

pétrissage de cette grasse matière, colorée fauvement, seulement le

brillant de l'or d'un nimbe, l'éclair d'argent d'un ruban qui enferme

sa chevelure.

* * * * *

_Jeudi 14 juin_.--Enfin voilà près de vingt jours que je n'ai eu

une crise... Ah, c'est bon cette trêve! Car à la crise de tous les

commencements de semaine, qui me permettait de ressusciter le vendredi,

et de vivre le samedi et le dimanche, avait succédé la période de deux

crises par semaine, qui amenait chez moi une faiblesse, au delà de ce

qu'on peut imaginer.

* * * * *

_Vendredi 15 juin_.--Jeanniot m'apporte une suite d'études, pour son

illustration de la FILLE ÉLISA, où il y a des croquis merveilleux du

_Bordelier_ de la maison de Bourlemont, des filles de la province, bien

différentes des filles de l'École-Militaire, du troupier ingénu, amoureux

d'Élisa. Quel malheur, que ces croquis soient condamnés par l'éditeur,

à des réductions minuscules, qui vont tuer la vérité _naturiste_ de ces

dessins, faits avec une conscience, qu'on rencontre bien rarement chez

l'illustrateur d'un livre de maintenant.

* * * * *

_Mardi 19 juin_.--L'exposition de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ,

de Tissot, cette monographie réaliste de Jésus, composée de 350 peintures

et dessins, dont 270 sont exposés cette année, et le restant sera exposé

l'année suivante.

Un public nombreux très enthousiaste, où se trouve mêlé au public élégant

des expositions, une foule d'étrangers, et un certain nombre de prêtres.

Tout d'abord des dessins à la plume de la Vallée de Josaphat, du

Jardin des Oliviers, du Pont de Cédron, du Chemin de Getsémani, trop

microscopiques, trop _petiots_ de forme et de facture. Mais il faut le

dire, il y a des reconstitutions de Jérusalem, lavées de couleurs, qui ont

un peu du caractère des grandes cités ninivites, peintes par le peintre

anglais Martins.

Quant aux dessins à la plume, représentant des types juifs, Tissot nous

les montre portraiturés dans la vérité du type juif autochtone, et donnant

très exactement ces grands nez courbes, ces sourcils broussailleux, ces

barbes en éventail, ces regards précautionneux soulevant de lourdes

paupières, et les pensées calculatrices, et les jovialités mauvaises,

et la perfide cautèle, sous la bouffissure de graisse de ces faces.

Maintenant, dans la monographie particulière du Christ, en toutes ces

rangées d'aquarelles, à la linéature, en général sèchement découpée dans

une coloration un peu froide, nombre de dessins artistement composés,

avec d'habiles groupements, comme les _Mages en voyage, Jésus parmi les

docteurs_, etc., etc. Un rude et beau saint Pierre, bien tempétueux dans

l'envolée autour de lui de sa tunique, une franche et jeunette figure de

saint Jean l'Évangéliste. Une petite merveille du clair-obscur, c'est

l'aquarelle de Jésus devant Pilate, intitulée: _Premier entretien_.--Oui,

dans la demi-nuit, que l'Orient aime à faire dans les lieux qu'il habite,

pendant la chaleur du jour, la robe blanche de Pilate est seulement

éclairée par la grande baie au treillis de fer, et là se devine plutôt que

ne se voit, la maigre silhouette du Christ, les mains liées derrière le

dos, comme une apparition, dans l'ombre rosâtre d'une tunique, couleur de

rose desséchée. Encore une aquarelle de la tonalité la plus distinguée,

l'_Apparition du Christ sur le lac de Tibériade_, cette aquarelle rendant

le gris de perle matutineux d'un paysage, avant la montée dans le ciel du

soleil.

Puis enfin les scènes émotionnantes de la préparation du crucifiement,

comme _Le premier clou_, _Le clou des pieds_, _Les cinq coins_.

* * * * *

_Lundi 25 juin_.--Ce matin dans mon lit, en ouvrant l'_Écho de Paris_, mes

yeux tombent sur cette ligne imprimée en gros caractères: _Assassinat de

M. Carnot_.

Un tragique document de l'instabilité des choses humaines, que le journal

d'aujourd'hui, donnant trois pages sur le menu du déjeuner au _vol-au-vent

Borgia_ et sur l'apothéose de la journée de l'homme, dont la quatrième

page annonce la mort «à minuit 45 minutes».

Pas de chance, pas de chance vraiment, dans la publication de mes livres.

En 18.., mon premier volume, a paru, le jour du coup d'État de Napoléon

III, le septième volume du JOURNAL DES GONCOURT, peut-être le dernier

volume, que je publierai de mon vivant, voit ses annonces et ses échos,

arrêtés par l'assassinat du président de la République.

* * * * *

_Mardi 26 juin_.--Ces jours-ci, j'ai reçu une lettre de Rodolphe Lothar,

m'annonçant que M. Bukovics, directeur d'un théâtre de Vienne, est heureux

d'offrir comme _primeur royale_ à son public: LA FAUSTIN, et qu'elle sera

jouée en janvier ou en février, par Mme Sandrock, qui serait, à l'heure

présente, la meilleure Faustin, existant en Allemagne.

* * * * *

_Jeudi 28 juin_.--Vraiment, il me semble que la femme a une peau d'été,

une peau qui a la lumière veloutée de la fleur, au moment où la rose met

son rose tendre dans la verdure. Et cette remarque, ne l'avez-vous pas

faite à Paris, par les beaux jours, de juin, et ne trouvez-vous pas que,

ces jours-là, le visage de la Parisienne éclaire l'ombre des rues?

* * * * *

_Vendredi 29 juin_.--Aujourd'hui j'ai reçu, à propos de la publication

de mon JOURNAL, une enveloppe de lettre toute remplie de torche-culs

embrenés: de la m... anonyme.

La bizarre et antithétique rencontre de papiers dans un carton. Ce

torche-cul, que je garde comme un spécimen de la polémique littéraire

contre mes oeuvres, en ce temps de _voyoutisme_, se trouve prendre sa place

tout contre cet extrait de journal, qui est la réponse d'une femme à la

demande du _Journal_, questionnant ses abonnés sur l'amour.

«J'affirme que ce sentiment est possible. Ne l'ai-je pas éprouvé une fois

au moins? Jeune fille, je me pris de passion pour un écrivain infiniment

fier et rare, Edmond de Goncourt. J'appris longtemps après, que c'était

un vieil homme, que ses cheveux étaient blancs, ce qui fit s'évanouir mon

rêve, mais je lui continuai toujours mon culte, que je voulus ne pas

rendre vulgaire par une correspondance, qui aurait été méprisée par

l'auteur lui-même, si j'en crois certains interviews récents.

Quoi qu'il en soit, je lui dois des heures exquises, et les larmes les

plus sincères que j'aie versées.

Qu'il y ait là, de quoi prononcer le mot amour, je ne sais pas! mais

chez nous, quand l'âme est prise si violemment, se peut-il que la chair

s'absente d'un concert, où tout chante le désir d'aimer!»

* * * * *

_Jeudi 5 juillet_.--La presse italienne n'est pas contente de: L'ITALIE

D'HIER. Ces Italiens ressemblent aux jolies femmes, qui ne peuvent pas

supporter la plus petite critique de leur beauté. C'est tout de même

curieux cet éreintement de tout ce que j'écris, aussi bien ailleurs qu'en

France, et cela par ce seul fait, que je mets de la vérité dans ce que

j'écris.

Ces jours-ci, à propos de l'exposition, chez Sedelmeyer, des tableaux de

Turner qui me charment, je l'avoue, je me demandais cependant, si ce faire

de la peinture n'allait pas au delà de la peinture coloriste, ne devenait

pas de l'art industriel, ne faisait pas concurrence aux _flambés_, avec

leurs larmes de couleur.

* * * * *

_Mardi 10 juillet_.--Une maîtresse de maison parlait des domestiques

impossibles, qu'avait faits le service militaire, de ces paresseux, ayant

pris l'habitude de passer leur vie à fumer des cigarettes, couchés sur

leur lit, et de ces révoltés, incapables de supporter une observation,

quand on tombe sur un domestique, qui a été caporal ou sergent.

* * * * *

_Mardi 24 juillet_.--Je relis ici, à Champrosay, LA FIANCÉE DE LAMMERMOOR,

un roman resté dans mon souvenir des lectures de ma jeunesse. Tout d'abord,

je suis frappé de l'art de la composition, puis bientôt du manque

d'intensité des scènes. Ça ne fait rien, le romancier, c'est au fond

un grand, un très grand imaginateur.

* * * * *

_Vendredi 27 juillet_.--Longue promenade en voiture dans la forêt de

Sénart, en tête à tête avec Daudet. Il se montre très tendre, me parle de

l'affection de sa femme pour moi, qui serait tout à fait une affection

comme pour un membre de sa famille, et me donne l'assurance, qu'en dépit

de tout ce qui a été dit, fait, inventé, par les jaloux de notre amitié,

cette affection n'a pas été entamée, une minute.

Un moment il me confesse sa sensibilité à propos des attaques de la presse,

et m'avoue qu'il n'a pas lu un des derniers articles, dirigé contre

lui, et qu'il savait très hostile. Moi, je lui conte mon procédé de

neutralisation de l'attaque littéraire: c'est de mettre les articles dans

une enveloppe cachetée, et de les lire deux ou trois mois, après leur

apparition. À cette date, ils sont comme s'ils n'étaient pas;--leur venin

s'est évaporé.

* * * * *

_Mercredi 1er août_.--Ce soir Daudet me parlait de son séjour, pendant

cinq semaines (la fin de décembre et le mois de janvier) dans le phare

des Sanguines, cinq semaines qu'il avait passées, jour et nuit, tout au

spectacle de la mer et de la tempête, sans écrire une ligne, et où il n'y

avait dans le phare, qu'un vieux Plutarque, se trouvant là par hasard.

* * * * *

_Jeudi 2 août_.--Le musicien Pugno qui dîne, ce soir, parle tout à fait

éloquemment des petits drames, accidentant la vie des exécutants.

Lui, il déclare avoir, à chaque concert qu'il donne, l'émotion

anxieuse, maladive, de son tout premier concert, avec la préoccupation

d'empêchements apportés à son exécution--et jusqu'à la dernière note--par

les palpitations de son coeur, les contractions nerveuses de son avant-bras,

la chaleur de la salle qui peut rendre les touches du piano humides,

une raie du parquet, où peut glisser le pied de sa chaise. Et après ces

exécutions, la dépense de l'émotion a été telle chez lui, qu'il est pris

de crampes d'estomac atroces.

Mais dans ses concerts de Londres, qui durent deux heures, et où il est le

seul exécutant, c'est surtout la préoccupation, à un moment, de la perte

de la mémoire, et, comme il le dit, d'un _trou tout noir_, se faisant dans

le souvenir.

* * * * *

_Samedi 4 août_.--Les jeunes gens, élevés à la campagne, et passant des

heures à contempler le paysage, ou à regarder le bouchon flottant d'une

ligne, gagnent à ce trop long contact avec la nature, un lazzaronisme, une

torpeur, une paresse de l'esprit, qui les empêchent de faire quelque chose

dans la vie. Pour avoir le goût fiévreux du travail et de la production,

il faut presque toujours avoir grandi dans l'activité des capitales.

* * * * *

_Dimanche 19 août_.--Une bonne d'une voisine a demandé, ces jours-ci, à sa

maîtresse, d'aller chez son médecin. Mais la demande a été faite d'un air

si extraordinaire, que la maîtresse a dit à une amie: «Je ne sais pas,

mais il me semble qu'elle ne reviendra pas.» En effet elle ne revenait

pas, et le lendemain elle envoyait de Mantes, une lettre où elle disait,

qu'ayant perdu ses économies, elle allait se jeter à l'eau, et qu'elle ne

s'était pas noyée à Paris, parce qu'elle ne voulait pas être exposée à la

Morgue.

Deux jours après, sa maîtresse recevait une lettre d'un maire des environs

de Mantes, qui lui demandait d'envoyer des parents, pour reconnaître la

pauvre noyée.

* * * * *

_Mercredi 22 août_.--Dîner à Saint-Gratien.

La princesse en attendant le dîner, déplore la diminution de 8 000 francs

de rentes, dans le revenu des _Jeunes filles Incurables_, produite par la

conversion de la rente.

Pichot parle de la représentation sur le théâtre d'Orange, où, dit-il,

le remuement dans le feuillage des vrais arbres du théâtre, amené par le

mistral, rendait la scène vivante.

À notre retour en chemin de fer, M. D..., qui a beaucoup approché Thiers,

pendant la Commune, nous entretient du petit homme, dont il cite deux ou

trois traits d'impolitesse et de manque d'éducation.

Il nous le peint, se refusant à donner sa signature pour certains ordres,

pouvant engager sa tête: tout en battant militairement la charge avec ses

doigts, sur les carreaux de son cabinet; puis il fait un tableau assez

drolatique de l'homuncule tout nu, devant la cheminée de la chambre,

habitée par le roi de Prusse, frotté avec de la flanelle par Mme Thiers,

en le comparant à un saucisson rose.

Et c'est une entente parfaite entre nous, sur les erreurs de ce grand

homme, qui a dit à propos du premier chemin de fer: «Il faut donner ça à

Paris, comme un joujou, mais ça ne transportera jamais un voyageur ni un

colis!» qui jetant, à Niel, avant la guerre d'Allemagne: «Prenez garde de

faire de la France une caserne!» s'attirait cette réponse: «Prenez garde

d'en faire un cimetière!»

Un moment, comme on parlait du peu de sérieux des travaux de la

statistique, Pichot affirme, en riant, que les statisticiens recueillent

sérieusement des blagues, comme celles qu'il faisait, quand il était dans

le service de la _Clinique des enfants_, et qu'à propos de morts d'enfants

de quatre ou cinq jours, il inscrivait: «Mort du dégoût de la vie, mort du

spleen.»

* * * * *

_Dimanche 26 août_.--Mon existence s'est passée, tout entière, dans la

recherche d'un décor original des milieux de ma vie. Un jour, c'était

ceci, un autre jour, c'était cela. La semaine dernière, c'était l'achat

de soieries de robes, portées par des femmes du XVIIIe siècle, pour en

faire des gardes de livres du temps, et toujours, de petites inventions

auxquelles les autres ne pensent pas. Et dans les choses inférieures,

méprisées par les natures non artistes, j'aurais dépensé autant

d'imagination que dans mes livres.

* * * * *

_Mardi 28 août_.--Un jour arrivera-t-il, où la science pourra traduire les

tentatives _parlantes_ de l'animal, voulant dire à l'homme, ses sensations,

ses besoins, ses désirs, et ne pouvant les exprimer? Je pensais à cela,

devant ma chatte, dans les douleurs de l'enfantement, et qui avait l'air

de me demander une sage-femme.

* * * * *

_Mercredi 29 août_.--Le peuple dit, et fait simplement, quelquefois,

des choses très belles, qui, hélas! n'ont pas d'historien. Pélagie me

racontait, que, lors de la mort de son père, qui tenait, dans un village

des Vosges, le bureau de tabac, avec la vente de la mercerie et de

l'épicerie de l'endroit, sa mère avait assemblé ses enfants, et leur avait

dit: «Écoutez, voici deux livres de ce qui nous est dû. Il y en a un des

mauvaises _payes_: si vous m'y autorisez, je le brûlerai. Ceux qui sont

honnêtes, et qui pourront payer, le feront, quant aux autres, je ne

voudrais pas que leurs enfants, qui ne sont pas responsables des mauvaises

affaires ou de la mauvaise foi de leurs parents, souffrent un jour, près

de vous, de leurs dettes.» Et le registre fut brûlé.

* * * * *

_Jeudi 30 août_.--Je ne sais combien, il y a de mois, que je n'ai été dans

ce qu'on appelle un lieu de plaisir, toujours malade que j'étais. Ce soir,

je tombe au cirque, à mon spectacle aimé des tours de force, au vrai

spectacle, et me voilà, avant le commencement de la représentation, me

promenant avec une certaine jouissance dans les antichambres et les

écuries de ce lieu, que j'ai un peu immortalisé dans les FRÈRES ZEMGANNO.

Un trapéziste extraordinaire, un homme volant dans l'espace, et c'est

singulier, comme cet exercice a un retentissement chez moi, comme il n'est

pas suivi seulement par mes yeux, mais par un jeu émotionné et presque

actif de mes muscles et de mes nerfs, dans l'immobilité.

Puis l'obscurité, et le cirque tout tendu de noir, et un cheval de l'Érèbe,

sur lequel se tient debout une Loïe Fuller, sous des flammes électriques

de toutes couleurs, des lueurs violettes de gorges de tourterelles, des

lueurs roses de dragées, des lueurs vertes de mousse sous la lune, et

c'est un ouragan d'étoffes, un tourbillonnement de jupes, tantôt éclairées

de l'embrasement d'un soleil couchant, tantôt de la pâleur d'une aube.

Ah! le grand inventeur d'idéalité que l'homme, et ce qu'il a fabriqué dans

cette vision, d'étrange, de surnaturel, avec la matière même d'étoffes

communes et d'une lumière canaille!

* * * * *

_Dimanche 2 septembre_.--Et tour à tour, il est question au _Grenier_,

de l'exécution du curé Bruneau, à propos duquel on dit que les meurtriers

de profession, ont des canines particulières, des canines parentes des

canines des féroces,--de l'admiration enthousiaste de Mirbeau pour les

peintres anglais du XVIIIe siècle, et de son mépris pour les John Burns

et les préraphaélites,--du musée de Saint-Quentin, où se trouve, à ce

qu'il paraît, un concierge fanatique de mes études du XVIIIe siècle, et

déclarant que c'est seulement depuis mon livre, qu'on vient voir les

La Tour,--du mouvement symbolique, que Geffroy croit être un mouvement

bien dans le temps, ce temps scientifique, dans lequel jurent les

restitutions des choses usées de l'antiquité,--de Monnet, qui aurait fait,

aux différentes heures du jour, une trentaine de vues de la cathédrale

d'Angers, supérieures, d'après le dire de Frantz Jourdain, à l'émail du

peintre anglais Turner.

On parle encore longuement des procédés nouveaux et, des recherches

biscornues des peintres du moment, et Geffroy cite un peintre, en train

de peindre au vaporisateur, se vantant des effets inattendus, qu'il va

bientôt produire en public.

* * * * *

_Lundi 10 septembre_.--Dans ce parc de Jeand'Heurs, où dessous chaque

arbre penché sur la rivière, il y avait autrefois une truite; on n'en

voit plus une, et dans cette rivière si poissonneuse, il n'existe plus

de poissons blancs, plus même de vérons. Et c'est comme cela partout.

L'industrie est presque arrivée à tuer tout ce qu'il y avait de bon, pour

la nourriture de l'homme.

* * * * *

_Vendredi 14 septembre_.--Les éléments de la cuisine (viande de boucherie,

gibier, poisson, légumes) sont si mauvais en Picardie, cette province,

où règne le veau aux pruneaux, que Rattier père, qui était un gourmet

supérieur, après avoir passé une journée à Doullens, où son fils était

sous-préfet, lui dit: «Fais-toi nommer à Bayonne, ou n'importe où, et

aussi loin que tu voudras... j'irai te voir... mais ici, jamais je ne

reviendrai, on mange trop mal!»

* * * * *

_Samedi 15 septembre_.--Une pauvre vieille soeur, très ingénue, est envoyée

aux eaux de Bains, où les eaux se prennent dans une piscine. Intriguée

par ce que pouvait écrire, à toute minute, sur un tableau, le garçon,

elle s'adresse à son voisin, un mauvais plaisant qui lui répond: «Ma soeur,

c'est chaque fois, qu'on satisfait un petit besoin!» Alors, tous les jours,

on entendait la pauvre soeur, s'adressant au garçon: «Monsieur Colombin,

marquez une fois.» Et tout le monde de la piscine, à qui le mot avait été

donné, de rire.

* * * * *

_Dimanche 16 septembre_.--Je suis arrivé à l'endroit difficile de ma pièce,

à la mise en scène de la jalousie de Coriolis, qui me paraît plutôt une

chose livresque que scénique, et c'est le diable à arranger.

M. Demoget, l'architecte de Jeand'Heurs, qui a habité, pendant des années,

Angers, disait que dans l'Anjou, il n'y avait pas de fermage, mais du

métayage, qui forçait le propriétaire à entrer en relations avec son

tenancier, plusieurs fois, dans l'année, et que chaque propriétaire se

réservait dans la ferme, un logement, et qu'il était stipulé que, dans le

cas où il n'amènerait pas de domestique, le laboureur ou sa femme lui en

servirait, et que ces rapports fréquents du seigneur et de son paysan,

rapports qui existent encore de nos jours, expliquaient cette parfaite

entente de la noblesse et du peuple, dans les guerres de la Vendée.

Six heures du soir.--Les ornières des allées sous bois, se perdant,

s'effaçant,--le feuillage éteint, avec de la verdure lumineuse, seulement

près des éclaircies,--un ciel lavé de rose à travers les percées,--le

_uît, uît_ d'un petit oiseau, voletant à la recherche d'une branche, pour

dormir,--le bruit balancé de cloches lointaines, lointaines,--un grand

silence montant de la terre, abandonnée par le travail de l'homme.

* * * * *

_Lundi 17 septembre_.--À constater, combien augmente la répulsion de la

femme de la campagne, pour le travail de la terre. Il y a ici une jeune

fille qui se marie, et qui a refusé un laboureur très bien de sa personne,

pour épouser un sculpteur en pierre, disant: Ce n'est pas un laboureur,

mais un sculpteur. À l'heure présente les paysannes ne veulent plus

épouser, que des employés de bureau, des gâcheurs de papier ou des maçons

d'artistes. Ce que j'ai dit pour les gros ouvrages de la terre, devient

tous les jours, plus vrai.

* * * * *

_Mardi 18 septembre_.--Dans la pierre ancienne d'une vieille maison, se

fait chez vous, un petit sentiment de jouissance très difficile à définir,

mais parent du sentiment qu'on éprouve, en voyageant, dans un pays qui a

un passé.

On parlait de Bulher, le dessinateur-paysagiste illustre, le créateur

du parc d'ici. On le peignait désagréable de rapports, humoreux, despote,

mais ayant une véritable conscience d'artiste. Il faisait les plus grandes

difficultés pour dessiner un parc dans les départements du Nord, disant

que sur ce ciel brumeux, le paysage ne se détachait pas. Il avait

également une répulsion à travailler en Normandie, disant qu'il n'y avait

rien à faire, en ce pays des pommiers, de ces affreux arbres, en ce pays

où il pleut trois mois, et où le raisin ne mûrit pas, et déclarait ne

faire son métier avec plaisir, qu'en Bourgogne et en Lorraine, où il

trouvait le ciel le plus riant, en ces provinces qu'il appelait les:

_provinces du Soleil Levant_.

* * * * *

_Mercredi 19 septembre_.--Rattier exprime aujourd'hui le regret de la

perte d'une chose de famille, vraiment curieuse. C'était un carnet

contenant les échantillons de dentelle, que son grand-père, fabricant de

dentelles à Alençon, portait à la cour de Louis XVI, carnet qu'il croit

avoir été volé par une femme de chambre allemande.

* * * * *

_Dimanche 23 septembre_.--_Ragornote_, un joli mot du pays pour exprimer

un petit reste: Voulez-vous cette ragornote de truite, de framboise?

Un usage de l'endroit pratiqué, je crois, dans ce seul pays. Quand dans

Lisle-en-Rigault, une jeune fille meurt, pendant quinze jours les jeunes

filles prennent le deuil, et ne dansent pas. Il en est de même pour les

jeunes garçons.

* * * * *

Journal des Goncourt (Troisième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 12 / 24 段