Vierge, me donnait quelques détails sur le grand artiste paralysé. Dans le
naufrage de son cerveau, il est resté une case intacte, la case du dessin.
Il ne sait plus lire, plus écrire,--oui, plus écrire, en sorte que pour
signer maintenant un dessin, il est obligé d'en copier la signature sur un
dessin d'autrefois, et cependant, ô prodige! de la main gauche, il dessine
avec sa facilité passée, sur la lecture qu'on lui fait d'un chapitre,
d'une page. Maintenant, dans ce grand corps paralysé, la santé physique
va très bien. Il boit, il mange, fait des enfants, déborde d'une grosse
gaieté. Ça ne fait rien, quel malheur, que cette mort d'une moitié de
lui-même, et bien certainement de quelque chose de son talent, qui allait
faire un si beau, un si original, un si espagnol, Don Quichotte.
* * * * *
_Dimanche 15 avril_.--On parle de la marche des gens et c'est pour
Raffaëlli, l'occasion d'une causerie, où il se montre un grand observateur
physiologique. Dernièrement il avait vu, dans la rue, Huysmans fermer son
parapluie, et il nous peint le petit frottement des mains contre le haut
de sa poitrine qui a suivi, et la contracture des gestes, et l'incurvation
du poignet, et enfin la marche de l'homme névrosé, qui n'a pas la grande
enjambée ordinaire, mais une enjambée, qui a l'air d'être retenue par une
chaîne.
À cette marche de Huysmans, Raffaëlli opposait la marche appuyée sur la
plante du pied du Norvégien Thaulow, cette marche pesante et dandinante
sur la terre, d'un marin marchant sur le pont d'un navire. Et la marche
de Thaulow amène Raffaëlli à peindre ces gens du pôle, si peu assimilables
à notre race, et qui, habitant même notre pays, on ne les voit
qu'intermittamment, comme ces grands oiseaux de mer, qu'un trop fort coup
d'aile rapproche par hasard de vous. Et comme je lui demande, si sa femme
est vraiment aussi jolie qu'on le dit, il me répond qu'il n'en sait rien,
que ces gens du nord, avec leur blondeur de chanvre, ont quelque chose
d'effacé, quelque chose qui ne fixe pas le regard, quelque chose qui ne
reste pas dans la mémoire. Le souvenir de ces êtres fond, dit-il, et il
ne reste dans votre souvenir, que des réminiscences, pour ainsi dire,
irréelles. Tout ce qu'il se rappelle du couple, à la façon d'une
hallucination, c'est leur vision, un jour que le mari était tout en jaune,
la femme tout en bleu de ciel: et ça, comme deux taches, dans un mauvais
dessin de photographie en couleur.
* * * * *
_Jeudi 19 avril_.--Exposition Marie-Antoinette. Quelque chose portant sur
les nerfs à cette exposition. On n'y entend que du français passant par
le rauque gosier juif d'un Francfortois, et cette exposition prend le
caractère d'une exposition israélite.
Dans une causerie avec Daudet, nous jugeons tous deux absolument de même
le livre de Rosny (L'IMPÉRIEUSE BONTÉ). Nous n'aimons pas l'imaginé du
livre, le suicide de la femme, mais nous trouvons bien, très bien toute la
reproduction de la réalité, que Rosny a rencontrée dans la vie, et nous le
reconnaissons comme un grand et puissant analyste de la souffrance humaine.
* * * * *
_Lundi 23 avril_.--Répétition chez Frantz Jourdain de: À BAS LE PROGRÈS,
joué par Janvier, Mlle Valdey, qui l'a déjà joué au Théâtre-Libre, et
Daras, de l'Odéon.
Un programme a été lithographié par Ibels. J'allais sortir, quand il
arrive. On me le présente, et il me raconte ceci. Son père s'est battu
à la première d'HENRIETTE MARÉCHAL, et lui, juste vingt ans après, s'est
cogné à la seconde de GERMINIE LACERTEUX, et a cassé un petit banc sur
la tête d'un normalien, de sa connaissance, avec lequel il était venu à
l'Odéon.
* * * * *
_Mardi 24 avril_.--Le vernissage du Champ-de-Mars. Une perspective de
roues de voitures acculées au trottoir, dans toute l'étendue de l'Avenue
de la Bourdonnais. À l'entrée, sur les escaliers, sous le péristyle,
trois ou quatre rangées d'hommes ou de femmes, passant tout le temps de
l'exposition, à regarder les gens qui entrent. Partout du monde demandant
à être reconnu, quêtant derrière lui, le murmure de son nom. Ah! ces
messieurs et ces dames se fichent pas mal des tableaux et des sculptures!
Ce n'est plus la mode des couleurs _esthètes_. Aujourd'hui toutes les
femmes sont en noir, avec au dos des pèlerines ruchées, de petits collets
voletant derrière elles, et les enveloppant de distinction. Mais les unes
ont les cheveux tirebouchonnés à la diable, leur donnant l'aspect de
folles, les autres sont coiffées de bandeaux plats, leur recouvrant les
coins des yeux et leur enfermant la figure, quand elles sont brunes, comme
de deux bandes de taffetas noir; mais qu'elles soient brunes ou blondes,
leur donnant à toutes un caractère d'inintelligence, bien loin de la
primitivité qu'elles recherchent.
En sortant, La Gandara me fait la conduite jusqu'au Trocadéro, en me
confessant son état nerveux, qui le rend incapable de travailler, pendant
la semaine de l'ouverture de l'Exposition, m'avouant envoyer sa bonne,
tous les matins, dès _patron minette_, acheter tous les journaux, et
vouloir anxieusement découvrir d'un seul coup d'oeil, si son nom y est.
* * * * *
_Dimanche 29 avril_.--Cette noire envie produite par la détention de
l'argent, chez quelques-uns, nous faisait rabâcher, Daudet et moi, que ce
n'était pas l'argent, qui apportait à la vie les jouissances intérieures
intraduisibles, que ces jouissances étaient produites par une bouteille de
vin médiocre, le jour où on avait soif, par l'abandon entre vos bras d'une
femme, qu'on n'achetait pas, et, mon Dieu, quelquefois simplement par
une matinée de beau temps dans la campagne, par du soleil, par de l'air
grisant, dans l'alacrité du physique et du moral, en bonne santé et en
joie.
Puis c'est un éloge enthousiaste du portrait de Montesquiou, par Duret et
Raffaëlli. Et, comme il est question de l'excentricité du peintre, Duret
raconte qu'il a été saisi à Londres, un jour où il donnait un déjeuner,
où il avait pour convives la duchesse de Westminster, et je ne sais plus
quel autre Anglais: tous deux les deux plus grandes fortunes d'Angleterre:
convives près desquels,--il avait trouvé drôle de faire asseoir à sa table
du déjeuner, les deux exécuteurs de la saisie. Et Whistler, à la suite
de ce déjeuner, où il abandonnait Londres, disait en parlant de ces deux
richissimes invités qui l'avaient laissé saisir, que ce n'était pas
par cochonnerie, même par complète indifférence, mais parce que leur
imagination ne leur avait pas fourni l'idée, qu'il y avait de quoi acheter
pour payer ses dettes.
* * * * *
_Jeudi 3 mai_.--Aujourd'hui, dans le brisement du corps, qu'a amené chez
moi la crise d'avant-hier, et où je me suis couché dans la journée, j'ai
mon éternel cauchemar, mais dans une apparence de réalité, qu'on pourrait
qualifier de douloureusement lancinante.
Je suis dans une fête de jour, dans une ville vague de province, une fête
de jour, en un grand édifice, tout semblable au casino de Vichy. Il faut
que je m'en aille, parce que le lendemain matin, je quitte la ville, et
que j'ai besoin de faire ma malle. Le chemin du local de la fête à mon
hôtel est tout droit et tout court, et depuis que je suis dans cette
ville, je l'ai fait tous les jours, mais je sors par une autre porte, et
je m'égare dans un lacis de petites rues, au moment où la nuit commence à
tomber. En battant des rues, des ruelles interminables, avec le sentiment
que chaque pas m'éloigne de mon gîte, j'ai soudainement l'angoisse d'avoir
oublié le nom de mon hôtel, sans pouvoir le retrouver, quelque effort
que je fasse: angoisse horrible qui ne dure qu'un moment, il est vrai.
Une chance extraordinaire, dans ce bout de ville, sans passants et sans
réverbères, passe un monsieur, que je reconnais pour un voisin de table
d'hôte, et qui à ma demande, me jette: «Hôtel du Conservatoire.» Mais il
se dérobe aussitôt, à l'instar d'une apparition, sans me donner aucune
indication, pour regagner l'hôtel. Mes yeux cherchent des voitures, mais
à une petite place, où j'en trouve, les cochers sont introuvables.
Je me décide à entrer dans un café, où l'on est en train d'éteindre le
gaz, et je demande le chemin de l'Hôtel du Conservatoire. À ce nom, tous
les gens du café et le patron lèvent la tête, me regardent, en souriant
gouailleusement: un sourire qui me fait comprendre, que c'est un hôtel qui
jouit d'une mauvaise réputation, une sorte de maison de passe, et derrière
moi une voix s'élève qui crie: «Oh ce monsieur qui est descendu à l'Hôtel
du Conservatoire..., il ne sait donc pas, que le maître de l'hôtel a
été sifflé au Cirque, il y a huit jours. Je demande alors que quelqu'un
veuille bien, en le payant, me ramener à la fête, dont je sors. Un petit
bossu, se met à marcher devant, un bossu effrayant, dont la bosse mouvante
se déplaçait, et allait d'une épaule à l'autre, à chacun de ses pas.
Enfin, me voilà revenu à ma fête, éclairée à _giorno_... Mais non, ce ne
sont plus les gens du casino de la journée, ce n'est plus le même monde.
Partout des figures hostiles, des yeux me regardant de travers, des
bouches chuchotant des choses méchantes... Oh, mais voici un de mes amis
les plus intimes, qui se trouve là, par un hasard inexplicable, et auquel
je demande à me reconduire... Et ne voilà-t-il pas que, sans me regarder,
sans m'écouter, sans me répondre, il prend la taille d'une femme, se met
à valser, et la salle s'agrandissant à chacun de ses tours de valse, il
disparaît à la fin dans l'éloignement de la salle, devenue une salle à
perte de vue, et où tout le monde a disparu à sa suite, et où dans
l'effrayant vide, les lampes s'éteignent l'une après l'autre. Je me
réveille dans une terreur indicible.
* * * * *
_Vendredi 4 mai_.--L'attente tous les jours, dans l'état de souffrance
où je suis, et avec les quatre soupes au lait, que j'ai dans le ventre,
depuis lundi, l'attente d'une lettre indignée ou injurieuse, à propos de
tel ou tel paragraphe de mon JOURNAL.
* * * * *
_Samedi 5 mai_.--Frédéric Régamey me fait voir une série de portraits,
publiés dans le _Matin_, des dessins assez poussés, dont il fait une sorte
de résumé à la plume, très largement traité, et qui a le caractère et les
tailles de ces bois, illustrant les livres du XVIe siècle.
Comme je feuillette ces portraits, je lui dis:
--Eh bien, là dedans, quels sont les gens qui se disent heureux?
--Tenez, voilà Camille Doucet, dit Régamey en me montrant son portrait,
qui se proclame le plus heureux des hommes, et qui professe, que pour être
heureux, il n'y a qu'à le vouloir.
--Oh! lui, c'est un comédien... un particulier qui se croit toujours en
scène.
--En voilà encore un parmi les heureux, regardez-le, s'écrie Régamey,
c'est Barthélemy Saint-Hilaire... il est, tout le temps, à parler du
bonheur de vivre, des jouissances, que chaque jour apporte.
--Oui, lui, est plus sincère... mais c'est un cerveau de glossateur.
--Ah! par exemple Leconte de Lisle, reprend Régamey, lui, fichtre, il ne
trouve pas belle... la vie!
Oui, oui, je crains bien que l'opinion de Leconte de Lisle soit l'opinion
des intelligents et des délicats, sur l'existence humaine.
Un moment, il est question des courses, et Régamey dit assez
intelligemment, que les courses sont en train de ruiner absolument la
petite bourgeoisie, la classe intermédiaire entre le richard et le
_sans-le-sou_, et quand ce tampon va être détruit, les sans-le-sou vont
se trouver nez à nez avec les grosses fortunes, et là, va commencer la
débâcle.
Puis il éreinte Cham, dont les caricatures, dit-il, n'ont jamais eu rien
de généreux, et qu'il appelle le champion de l'épicerie bourgeoise.
Dans un carton, il a quelques croquis faits au Palais de Justice, pendant
le procès de Henry. C'est curieux, chez ce jeune méchant, le resserrement
des deux lèvres, ressemblant à la contraction de la mâchoire d'un féroce,
prêt à sauter sur sa proie.
* * * * *
_Dimanche 6 mai_.--Grand dîner chez Daudet, et autour de la table,
le ménage Zola, le ménage Raffaëlli, le ménage Rodenbach, le ménage
Charpentier, le ménage Léon Daudet.
Dans les paroles de ce soir, chez les hommes, chez les femmes, il y a de
la bataille, et la bataille éclate, à propos de la monographie peinte du
Christ par Tissot, que Zola déclare l'avoir complètement empoigné, et à
laquelle il regrette de ne pouvoir faire un article, que Daudet assure
être une oeuvre qui l'aurait converti, s'il n'avait pas la tête en _pomme_,
tandis que le parti opposé l'éreinte férocement. Et quand il est établi,
que la qualité de ces peintures, est d'être surtout une reconstitution,
il y a ceux qui prétendent, que l'histoire du Christ doit être traitée
légendairement, sans s'aider aucunement de la vérité des localités et des
races, et nous qui soutenons que l'histoire du Christ est une histoire,
comme celle de Jules César, et que la reconstitution de Tissot, est faite
en correspondance avec le mouvement historique contemporain.
Et de Jésus-Christ, on saute à Ibsen, que Zola dit engendré par le
romantisme français, par George Sand, et que Léon Daudet fait sortir
du romantisme allemand, du roman indo-germanique, et la controverse
batailleuse passe de la salle à manger au salon.
* * * * *
_Mercredi 9 mai_.--Après ces crises, on a la tête vide, comme déshabitée,
avec seulement dedans, une chaleur fumeuse.
J'ai la visite d'un littérateur viennois, M. Rodolphe Lothar, qui me
propose, avant que je trouve à faire représenter la FAUSTIN à Paris, de
la faire jouer à Vienne, par une actrice ayant un grand talent.
* * * * *
_Dimanche 13 mai_.--Daudet, à son entrée dans le _Grenier_, contait que
dînant dernièrement avec un _jeune_, un garçon, auteur de deux ou trois
_articulets_, ce jeune, sur le nom de Flaubert, prononcé par quelqu'un à
ce dîner, disait simplement: «À peine, je l'honore de mon mépris!»
Vraiment cet Henri de Régnier a la conversation, toute pleine de jolies
images, de fines remarques, de délicates ironies. Il nous peignait
aujourd'hui Fénéon, cet original né en Italie, et ayant l'aspect d'un
Américain, un être intelligent, travaillant à se faire une tête,
cherchant l'étonnement des gens par une parole axiomatique, une comédie de
concentration intérieure, une série de petites actions et manifestations
mystificatrices,--mais un homme de coeur, bon, sensible, appartenant tout
entier aux excentriques, aux disgraciés, aux miséreux.
* * * * *
_Dimanche 20 mai_.--Ajalbert m'apporte une lettre d'Antoine, venue de
Constantinople, m'annonçant que la censure du _Grand Turc_, avait interdit
la FILLE ÉLISA.
Je ne puis m'empêcher de dire à Ajalbert, qu'à sa place, je regretterais
joliment de n'avoir pas fait partie de cette tournée, en compagnie des
vingt-cinq cabotins et cabotines, qu'Antoine traînait à sa suite, et de
l'étrange _impresario_ belge. Voit-on ce monde à travers les rues de
Stamboul. Ah le beau et original ROMAN COMIQUE à refaire, au milieu des
paysages orientaux!
L'actrice du Théâtre-Français, est la maîtresse commandée, imposée à tout
homme arrivé en politique. Est-il à ses débuts, il a une maîtresse du
Théâtre-Libre ou de n'importe quel petit théâtre, mais nommé député,
il lui faut une sociétaire ou au moins une pensionnaire de la rue de
Richelieu.
* * * * *
_Jeudi 24 mai_.--Chez Charpentier, pour le départ de l'ITALIE D'HIER, puis
à l'Exposition de Carpeaux.
Oh les admirables bustes de Gérome, de Giraud, de maître Beauvois, ce
Vitellius de la basoche. Non, sauf chez les Grecs, je ne connais pas de
bustes pareils: oui des bustes supérieurs à ceux de Houdon, au fond d'un
faire un peu sec et rétréci, oui des bustes ou aucun sculpteur n'a mis
comme lui, dans le marbre, le bronze, la terre cuite, la vie grasse de
la chair. Et ces bustes de femmes, où dans la force et la puissance de
l'exécution--ce qui n'arrive jamais chez les sculpteurs, qui font joli--il
y a la délicatesse de construction, la finesse des arêtes, la mignonnesse
des traits, et pour ainsi dire, la spiritualité matérielle de la créature
féminine.
Le beau buste que le buste coquet et hautain de la duchesse de Mouchy,
avec son élégant mouvement de bras, remontant un pan de manteau sur sa
poitrine; le gracieux buste du profil de Mme Demarsay; le voluptueux buste
de Fiocre, à la frimousse mutine dans sa jolie minceur, et dont la fleur
de l'entre-deux des seins a quelque chose de l'_amoroso_ de tout le
buste,--n'a pas l'air d'une fleur dans un pot, ainsi que la plupart des
fleurs, placées là.
Dans ces bustes, de l'exécution toute franche, toute simple, sans partie
fruste, sans _cangue_, pour faire ressortir les parties finies.
Maintenant ce qu'il y a de curieux, c'est l'infériorité, des peintures,
des dessins, des griffonis, aux sculptures, où rien que dans les
croquetons de glaise, dans les boulettes de terre, il y a du pétrissage
de génie.
* * * * *
_Dimanche 27 mai_.--C'est décidément sa PETITE PAROISSE, à laquelle Daudet
travaillait ces temps-ci, et qu'il est au moment de terminer. Il me dit
qu'il vient d'en lire une partie à sa femme, qui a été un peu troublée par
la passion mise dans le bouquin. C'est un mari trompé par sa femme, qui
veut la _raimer_, mais le recollage de la chair ne peut se refaire.
* * * * *
_Mardi 29 mai_.--Visite du docteur Michaut, de retour de l'Amérique
méridionale, où il a passé quatre mois. Il me parle de la fièvre jaune
dans ces villes, vous faisant repasser, sous les yeux, toute l'horreur
épouvantable de la peste de Marseille, et amenant, chez les survivants,
un curieux dédain de la vie. Il se trouvait à Santos, faire partie d'une
société, qui, en prenant l'apéritif de tous les matins, tirait à la
courte-paille, qui est-ce qui serait mort le lendemain. Il laisse percer
le désir de retourner en Orient, au Japon, me peignant le soulèvement de
coeur qu'il a, en entrant dans une gare d'Europe devant les affiches Boboeuf,
etc.
Il cause médecine, dit qu'en France un médecin est obligé de faire de la
clientèle pour vivre, tandis qu'en Allemagne, le médecin a un traitement
qui lui permet de rester à son laboratoire; et laisse un professeur de
pathologie tout à ses dissections et à ses travaux micrographiques.
Et dans un séjour qu'il a fait à Francfort, il accompagnait, presque
journellement, ledit professeur de pathologie, à une dissection
particulière. Or--c'est curieux et personnel à la race
hébraïque--l'autopsie avait lieu le plus souvent chez un banquier, chez un
riche juif de l'endroit, dont les enfants voulaient préserver leur avenir,
des maladies de leur père. Et l'autopsie faite, le professeur lisait aux
hommes de la famille assemblés, ses notes qui leur disaient: «Attention à
tel organe!»
* * * * *
_Mercredi 30 mai_.--Dîner, rue de Berri, avec la comtesse de Montebello,
l'ambassadrice de France à Saint-Pétersbourg, une femme à la joliesse, que
rend piquante un grain de beauté, en haut d'une pommette. Spirituellement
causante, elle décrit les grandes fêtes de la cour, les _Fêtes des
Palmiers_, où dans un souper de mille personnes, chaque table est dressée
autour d'un palmier, dans un luxe de fleurs impossible à imaginer, en un
éclat de costumes d'hommes indescriptible, et où l'Impératrice, qui est
toute petite, disparaît sous les bouchons de carafe de ses admirables
diamants. _Des fêtes écrasantes,_ dit la comtesse.
* * * * *
_Jeudi 31 mai_.--L'affaire Turpin. Dans les autres siècles, les _gens en
vedette_ étaient des _créateurs_, aujourd'hui ce sont des _destructeurs_.
Tout ce retentissement autour de l'invention de la mélinite, n'est-ce
point le corollaire de l'anarchie?
Ce soir, dîner chez les Daudet, en l'honneur de Montesquiou, où l'on ne
parle que de la fête donnée hier par lui, à Versailles, et qui, de l'avis
de tout le monde, était une merveille. Montesquiou se plaint de n'avoir pu
jouir de sa fête, tout occupé de sa préparation et de son montage.
* * * * *
_Samedi 2 juin_.--Un morceau de journée, passé au Champ-de-Mars, dans les
dessins, les estampes, l'art industriel.
Dans ce moment, il y a un curieux effort de la lithographie et de la
gravure vers la reproduction de la couleur. Une planche très remarquable
est une lithographie de Lunois, intitulée: «Danseuses espagnoles avant
la danse.» Une planche du plus grand caractère, échappant à l'imitation
japonaise, par l'intensité des tons, le bleu cru du fond, le jaune, le
rouge franc des robes, les noirs d'ombre nocturne, en pleine figure.
Dans les objets de l'art industriel, l'étain en pleine résurrection. Des
reliures de Wiener de Nancy, des reliures de Prouvé, le peintre, dont
l'une: «Mélancolie d'Automne» représente sur une peau, couleur de feuille
morte, et en relief, le recroquevillement des feuilles sèches dans cette
saison, sur les chemins.
* * * * *
_Mercredi 6 juin_.--Ce matin, Francis Poictevin vient me lire des
fragments de son nouveau livre. Il entre, disant dans un emportement
colère, que la communion chrétienne est une idolâtrie de sauvage, que
la manducation et la digestion du Bon Dieu, c'est d'une matérialité
dégoûtante, que les Persans avaient une communion autrement spiritualiste,
une communion sous la forme de l'essence d'_asclepia_, une fleur blanche
aux corolles roses; et que lui ne comprend la communion qu'au moyen d'une
rose: un baiser, une simple osculation avec cette fleur, dont le rose,
dit-il, représente l'amour, et le blanc, l'innocence.
Là-dessus, le voilà qui me lit dans un cahier manuscrit, son livre tout
plein de Dieu, dans lequel il est devenu un métaphysicien, disant des
choses plus élevées, que dans ses autres livres, et où il cite cette
originale phrase de l'Allemand Bohme: «La matière est comme le portrait
d'une personne absente.»
* * * * *
_Vendredi 8 juin_.--Seconde pose pour un médaillon, qu'exécute d'après moi,
Alexandre Charpentier.
Une curieuse innovation de l'artiste, et dont je crois qu'il n'y a pas
d'exemple, chez les sculpteurs anciens et modernes. Son esquisse en terre,
après son premier travail, il la moule, et établit son médaillon fini, sur
une suite d'épreuves semblables à des états d'eaux-fortes, et quelquefois,
il va à six moulages. Il s'est même amusé, une année, à faire, tous les
cinq ou six jours, une esquisse de son petit garçon, et à le mouler.
À l'heure présente, il a exécuté un nombre infini de médaillons, et
une série de presque tous les auteurs, et acteurs, et actrices du
Théâtre-Libre.
Comme je l'interroge sur ses débuts, il me dit bravement qu'il est
le _fils de pauvres_. Il a voulu se faire sculpteur, ayant alors la
conception d'un sculpteur, comme d'un homme monté sur un échafaudage,
frappant sur un ciseau avec un maillet. Sur le refus de son père de lui
laisser prendre cette carrière, il abandonna la maison paternelle, et
subsista on ne peut savoir comment, pendant des années de misère, où il
coucha sous les ponts, en compagnie de Forain, qu'il avait rencontré dans
son existence vagabonde; une existence non de bohèmes, dit-il, mais de
camelots.
Forain faisait alors de la sculpture, et l'entraîna à l'École des
Beaux-Arts, je crois, dans l'atelier de Cavelier. Mais là, pétrir de la
glaise ne lui semblait pas, avec les idées de son enfance, l'oeuvre d'un
vrai sculpteur, d'un sculpteur frappant, à tour de bras, sur de la matière
dure; et il entrait dans un atelier de médailliste, où se creusaient des
coins, où l'on incisait le métal: vivant alors de travaux commencés pour
des camarades, de bronzes de poignées de commodes, pour un réparateur
de vieux meubles, et venant à l'atelier d'une manière intermittente, et
travaillant sans goût. «Car, s'écrie-t-il, en levant la tête de sa terre,
il n'y a que sept ou huit ans, que l'amour du travail m'est venu... et
seulement, quand j'ai été encouragé par des gens, dont j'estimais au plus
haut degré le talent... quand j'ai été encouragé par Rodin.»
Et maintenant, c'est un rude et acharné travailleur, s'appliquant, dans
les loisirs que lui laissent ses médaillons, à faire de l'objet de la vie
usuelle, un objet d'art, ayant à l'exposition du Champ-de-Mars, de cette
année, des corbeilles à miettes, des brosses, des bougeoirs, des jetons,
des cartons pour estampes, des couvertures gaufrées de catalogues, des
programmes du Théâtre-Libre. Et aujourd'hui, il est en train d'exécuter,
pour l'année prochaine, un piano à queue en mosaïque, et une grande
fontaine en étain.
* * * * *
_Dimanche 10 juin_.--Rodenbach nous cite, à propos de sa pièce, des mots
entendus par lui ou sa femme, dans les corridors.
--Cette pièce est triste, disait celui-ci.
--Oui, répondait celui-là... mais, n'est-ce pas, on ne peut pas toujours
entendre des cochonneries.