_Mercredi 28 février_.--Lisant aujourd'hui, dans la brochure, la JOURNÉE

PARLEMENTAIRE, je trouve à la pièce de très grandes qualités, dont je ne

m'étais pas tout à fait rendu compte à la représentation, et je trouve le

suicide par contrainte, un acte parfaitement original et très bien fait.

* * * * *

_Dimanche 4 mars_.--Au _Grenier_, arrive Rodenbach, auquel on demande, où

il en est de sa pièce, et qui dit que Claretie est prêt à la jouer, mais

qu'il ne veut pas de sa composition. C'est un hasard, ajoute-t-il, qui lui

a fait faire du théâtre, qu'il n'en fera sans doute plus, et qu'alors il

aime mieux ne pas être joué, que d'être joué avec une interprétation, qui

n'est pas dans ses vues. Claretie lui propose Baretta, et il désirerait

avoir Moreno qui, pour lui, donnerait l'illusion d'une figure avec son

recul dans le passé.

Ce soir, Schwob apporte, chez Daudet, un volume de Daniel de Foé, qu'il

nous traduit, qu'il nous interprète. C'est un traducteur très séduisant,

avec son mot à mot trouvant si bien l'expression propre, ses petites

hésitations balbutiantes devant un terme archaïque, ou un terme d'argot,

avec son intonation à _mezza voce_ qui, au bout de quelque temps, a

le charme berçant d'une cantilène. Ce volume, je crois, s'appelle LE

CAPITAINE JACK, et c'est l'histoire d'un voleur-enfant, écrite avec un

sentiment d'observation moderne, et mille petits détails d'une vie vécue,

contés bien certainement à l'auteur, enfin avec toute la documentation

rigoureuse et menue d'un roman réaliste de notre temps.

* * * * *

_Mercredi 7 mars_.--Dîner chez Zola, dans sa belle et grande salle à

manger nouvelle.

Un très beau et très fin dîner, au milieu duquel est servi un plat exquis:

des bécasses au vin de Champagne, dont la recette a été rapportée par Mme

Zola de Belgique, et dans la sauce duquel salmis, est écrasé du foie gras:

ce qui fait un velouté sucré inénarrable.

Un moment, on entend Coppée, dont le ricanement de la voix prend quelque

chose de la pratique de Polichinelle: «Oh les jeunes! je me rappelle, moi,

mes premières visites chez Leconte de Lisle... je m'y rendais comme on va

à La Mecque... maintenant, eux, à la première entrevue, de bouche à bouche,

ils vous traitent de vieux c...»

* * * * *

_Jeudi 8 mars_.--Combien ce Tacite de Burnouf, en six volumes?

--Dix francs, me répond le libraire Delaroque.

--Il y a vingt ans, on l'aurait vendu trente-cinq francs... mais

aujourd'hui on ne veut plus d'auteurs latins.

* * * * *

_Dimanche 11 mars_.--Quinze jours sans crise, et la sensation de la

rentrée en pleine jouissance de la vie.

* * * * *

_Jeudi 15 mars_.--À mon entrée dans le cabinet des Daudet: «Vous savez,

me dit-il, il y a eu une bombe à la Madeleine, je passais en voiture...

devant, c'était une foule!»

Pour la première fois, vient ce soir chez Daudet, Mme Martel, ou plutôt

Gyp, à l'élégance brisée du corps, dans une toilette blanche d'un goût

tout à fait distingué. Elle parle avec amour des bêtes, de son cheval qui

lui écrase les pieds, et auquel elle ne peut s'empêcher de porter tous les

jours des morceaux de sucre, des chats qu'elle adore, des chiens, dont son

hôtel est une maison de refuge.

Arrive Jean Lorrain qui dit: «Aujourd'hui Pozzi donnait un déjeuner à deux

de ses opérés, à Mme Jacquemin et à moi. Aussi, ai-je entendu la bombe,

qui a fait le bruit d'un coup de canon, tiré à la cantonade. Et c'était

curieux l'aspect de la Madeleine, ça ressemblait, vous savez, à l'acte

d'Antigone, où devant le Temple, sont ces gens faisant de grands appels de

bras.»

Lorrain est interrompu par Mariéton, qui est entré dans la Madeleine,

grâce à la rencontre qu'il a faite à la porte, d'un neveu de Périer.

L'église était complètement noire, mais à la lueur d'une allumette qu'il

a allumée, il a pu voir le mort, dont la figure exsangue, était pareille à

une figure de cire, et dont le bas du corps semblait une bouillie, sur

laquelle se répandaient ses entrailles.

* * * * *

_Vendredi 16 mars_.--Première visite de mon troisième Esculape, du docteur

Millard qui a une bonne figure réconfortante, et qui écrit une ordonnance,

avec des rire prometteurs de santé.

Dîner, ce soir chez Charpentier, avec les Zola, les Daudet, les Frantz

Jourdain, Lemaître, Degas.

Degas n'a pas vieilli d'un cheveu, au contraire il est engraissé, et a

pris le teint fleuri du succès. À une allusion sur la vente de ces jours,

il laisse échapper un petit mouvement nerveux, et d'une voix rêche,

dit que les amateurs sont des brocanteurs en chambre, dissimulant mal

son effroi des ventes, où le haut chiffre où sont cotés ses tableaux

aujourd'hui, peut faiblir demain.

Un moment je cause avec Zola, l'interrogeant sur sa maladie, qu'il me dit

se porter sur les entrailles, et chose curieuse, amener chez lui des

crises, aussitôt qu'il se met à travailler, et même à lire.

* * * * *

_Dimanche 25 mars_.--J'ai la visite de Tabarant qui m'a dédié L'AUBE, et

qui habite Conflans. Il nous apprend qu'il est voisin de Carlier, l'ancien

préfet de police, avec lequel il va fumer presque journellement une

cigarette, et qui lui raconte les choses les plus curieuses. Il lui aurait

dit que Maxime Ducamp avait écrit une «Histoire de la pornographie sous la

Commune», histoire dans laquelle, il affirme que le général Eudes avait

fait fusiller Beaubourg, parce qu'il l'avait trouvé le cocufiant.

* * * * *

_Vendredi 30 mars_.--Une nuit telle, que je crois n'en n'avoir jamais

passé de pareille dans ma vie, et où l'on comprend les gens qui se jettent

par la fenêtre.

* * * * *

_Dimanche 1er avril_.--Aujourd'hui trois enterrements: Pouchet, le fils

Braine, Mme Zeller. La marchande, chez laquelle ma domestique a été

commander une guirlande de roses et de pensées, lui disait: «C'est

étonnant comme on meurt dans ce moment-ci!».

Je retrouve en rentrant du cimetière, au _Grenier_, Rodenbach qui me

dit écrire un poème inspiré par sa maladie, où il cherche à peindre

l'affinement produit par la souffrance, l'espèce _d'étape supérieure_,

que cela fait monter à notre humanité.

Ce soir, Léon Daudet nous lit quelques morceaux des MORTICOLES. C'est une

abondance d'idées, une richesse d'images, de l'horreur, de l'horreur...

mais de l'horreur amusante, et un style brisé, plein de vie, au milieu

d'une ironie féroce, d'une ironie à la Swift.

* * * * *

_Lundi 2 avril_.--Exposition des pastellistes.--Helleu: des pastels où

l'on sent un oeil de peintre, amoureux de douces étoffes, de tendres

nuances passées, de soieries harmonieusement déteintes.--Duez: des

fleurs au beau et large dessin, dans leur mollesse et leur rocaille

fripée.--Lhermitte: de vieilles rues normandes, au puissant écrasis de

pastel, balafrées en leur ombre bleuâtre, de coups de soleil dorés.

La soupe servie chez Mme Sichel, le docteur Martin tombe dîner. Le délicat

repas l'amène à parler du temps, où, avant d'être médecin, il était

directeur d'une exploitation de soufre, aux environs de Naples, dans une

localité, où il se nourrissait absolument de soupe aux choux et de salade

de pommes de terre. Il arrivait cependant des jours, où il lui venait

l'idée de faire un dîner, comme dans un restaurant de Paris. Or, il se

trouvait, que la contrée était pleine de bécasses, et qu'on lui vendait,

en le volant beaucoup, 50 centimes. Et achetant toutes celles qu'on lui

apportait, il finissait par en avoir une quarantaine, qu'il surveillait,

et qu'il mettait à la broche, lorsqu'une plume se détachait du cou. Et ma

foi, il avait construit de ses mains une rôtissoire en fer-blanc, et

faisait rôtir la bécasse devant un feu de bois clair et flambant, ayant

l'art de la faire _couler_ dans le canapé, et soutenant qu'il n'y avait

pas dans le monde, un rôtisseur de bécasses comme lui. La découverte des

bécasses l'avait amené bientôt à la trouvaille, dans un petit lac voisin,

d'écrevisses que personne ne mangeait, et il fallait l'entendre décrire

les merveilleux courts-bouillons qu'il fabriquait.

Ce très aimable docteur Martin, est vraiment un délicat. Je l'ai entendu

parler femmes, bouquins, cuisine; et la manière dont il en parle, ne peut

laisser aucun doute sur cette qualité distinguée de l'homme.

* * * * *

_Jeudi 5 avril_.--À la fin de la soirée, l'on causait de la précipitation

des choses, des événements, des succès, de l'accélération de tout au monde,

et l'on se demandait, si ce n'étaient pas les caractères des fins de

siècle, si, il n'y avait à ces époques limitées par des calculs humains,

une accumulation, un trop-plein d'incidents, voulant déborder, pour

débarrasser le siècle qui va venir. Et l'on faisait un retour sur la fin

du siècle dernier avec la Révolution, sur la fin du XVIIe siècle avec les

guerres de Louis XIV, sur la fin du XVIe siècle avec la Ligue.

* * * * *

_Vendredi 6 avril_.--Le jeune Rothenstein qui fait un croquis de ma tête

pour le livre: EDMOND AND JULES DE GONCOURT (_with Letters and Leaves from

their Journals_), que va publier à Londres l'éditeur Heinemann, me parlait

d'un phalanstère momentané, établi entre Rosetti, Whistler, Swinburne,

phalanstère tout rempli, du matin au soir, de disputes, de chamaillades,

d'engueulements, et dans lequel on voyait vaguer Swinburne, le plus

souvent ivre et tout nu, à la grande indignation de Rosetti.

* * * * *

_Samedi 7 avril_.--L'hiver dernier, sur un catalogue à prix marqués,

j'achetai un peu à l'aveuglette, sans trop savoir ce qu'il y avait dedans,

un livre ayant pour titre: «LA MAISON RÉGLÉE ET L'ART DE DIRIGER LA MAISON

d'un grand Seigneur, et le Devoir de tous les officiers et autres

domestiques en général. AVEC LA VÉRITABLE MÉTHODE _de faire toutes sortes

d'eaux et de liqueurs, fortes, raffraichissantes, à la mode d'Italie_. À

Paris, chez Nicolas Le Gras, au Palais, dans la Grand'Salle, au troisième

pilier à l'L couronné. MDCC.»

Et quand j'eus parcouru le petit volume, qui donne exactement le «Prix de

la vie à Paris, en 1700», ce fut un étonnement pour moi, qu'il n'eût été

déjà consulté et cité par un historien des moeurs françaises.

La MAISON RÉGLÉE est tout bonnement le livre d'un maître d'hôtel; mais

d'un maître d'hôtel qui n'est pas le premier venu.

«L'office ayant été sa première inclination», écrit-il, il apprit son

métier des premiers officiers de France, s'attachant à ne rien ignorer

concernant les confitures et les liqueurs, mais travaillant encore à

savoir faire en perfection toutes sortes d'eaux, tant de fleurs que de

fruits, glacées et non glacées, sorbets, crèmes, orgeat, eaux de Pistaches,

de Pignons, de Coriandre, d'Anis, de Fenouil et de toutes sortes d'autres

grains, et apprenant à distiller des fleurs et des fruits, tant par le

chaud que par le froid, et à préparer le chocolat, le thé, le café, que

peu de gens, dit-il, connaissent encore en France,--et enfin se donnant

après Môre, qui fut envoyé d'Italie au cardinal Mazarin, après Salvator,

qui fut envoyé également d'Italie au maréchal de Grammont, se donnant pour

le troisième maître d'hôtel qui avait contribué à la vogue de ces boissons.

Pour se perfectionner dans son art, il faisait un séjour de quatorze mois

à Rome, d'où revenant en France, au mois de janvier 1660, émerveillé des

beaux pois en cosse, qu'il trouvait aux environs de Gênes, il en faisait

cueillir deux paniers par les paysans, qui lui apportaient avec quantité

de boutons de roses, dont le tour de leurs champs est garni, et certaines

herbes propres à les conserver dans leur fraîcheur. Et aussitôt, prenant

la poste, il eut la bonne fortune, arrivé à Paris, de présenter, le 18

janvier, ses pois et ses roses au roi Louis XIV, par l'entremise de

Bontems, qui lui fit la grâce de le mener, lui-même, au vieux Louvre.

Ces roses fleuries, ces pois mûrs au mois de janvier: c'était une

nouveauté à Paris, et Monsieur, et le comte de Soissons, et le duc de

Créqui, et le maréchal de Grammont, et le comte de Noailles, et le marquis

de Vardes, de s'écrier que jamais en France, on n'avait vu rien de pareil

pour la saison. Même en présence de Sa Majesté, le comte de Soissons

prenait une poignée de pois, qu'il écossait, et qui se trouvèrent aussi

frais que si on venait de les cueillir. Et Sa Majesté, après avoir

témoigné sa satisfaction à l'heureux maître d'hôtel, lui ordonnait de les

porter au sieur Baudouin, contrôleur de la bouche, et de lui dire d'en

faire un petit plat pour la Reine mère, un pour la Reine, un pour le

Cardinal, et qu'on lui conservât le reste que Monsieur mangerait avec Elle.

Et comme Louis XIV faisait offrir un présent d'argent au porteur des pois

et des roses, Audiger (c'est le nom de notre maître d'hôtel), refusait et

faisait demander au Roi le privilège de faire, de vendre et de débiter

toutes sortes de liqueurs _à la mode d'Italie_, tant à la Cour et suite de

Sa Majesté, qu'en toute autre ville du royaume, avec défense à tous autres,

d'en vendre et d'en débiter à son préjudice.

À peu de temps de là, Audiger obtenait son brevet de M. Le Tellier, mais

il éprouvait de telles tracasseries dans les bureaux pour le scellement

de ses lettres d'obtention, qu'il entrait chez la comtesse de Soissons en

qualité de _faiseur de liqueurs_, en sortait, se mettait dans le régiment

de cavalerie de Rouvray, faisait plusieurs campagnes, obtenait une

lieutenance d'infanterie dans la compagnie Joyau, du régiment de Lorraine,

se démettait, se refaisait maître d'hôtel du président de Maisons, puis de

Colbert, et finalement établissait une boutique de limonadier, place du

Palais-Royal, où il fournissait la Cour et la Ville.

C'est dans cette boutique de limonadier, qu'Audiger écrit LA MAISON RÉGLÉE,

et nous donne la constitution de la Maison d'un grand seigneur, en nous

initiant au bon marché invraisemblable de la vie à Paris, en ces premières

années du XVIIIe siècle.

La Maison d'un grand seigneur devait être composée: d'un Intendant, d'un

Aumônier, d'un Secrétaire, d'un Écuyer, de deux Valets de Chambre, d'un

Concierge ou Tapissier, d'un Maître d'Hôtel, d'un Officier d'Office,

d'un Cuisinier, d'un Garçon d'Office, de deux Garçons de Cuisine, d'une

Servante de Cuisine, de deux Pages, de six ou quatre Laquais, de deux

Cochers, de deux Postillons, de deux Garçons de Carrosse, de quatre

Palefreniers, d'un Suisse ou Portier. Et en plus, d'un Valet pour

l'Intendant, d'un Valet pour l'Aumônier, d'un Valet pour le Secrétaire,

d'un Valet pour l'Écuyer, d'un Valet pour le Maître d'Hôtel.

Or l'aumônier, appointé à 200 livres, l'écuyer à 400, le maître d'hôtel

à 500, le cuisinier à 300, le garçon d'office à 75, le cocher à 100,

les palefreniers à 60, les laquais à 100, etc., etc., cela fait pour les

traitements et gages des _trente-six personnes_ composant la domesticité

du grand seigneur, par «chacun an» la somme de _quatre mille dix livres_.

Maintenant quelle était la dépense, par jour, de ces trente-six personnes:

écoutons Audiger.

Dans les maisons bien réglées, et afin que chacun soit content, on donne

une livre et demie de viande de boucherie, y compris les bouillons, les

jus, coulis et entrées de grosses viandes pour la table du Seigneur; ce

qui, par jour, pour les personnes ci-dessus, fait la quantité de cinquante

livres de viande, lesquelles, à raison de cinq sous la livre, donnent la

somme de . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . 14 l. 10 s.

Les jours maigres, les légumes et les poissons revenaient au même prix que

la viande, les jours gras.

On donne aussi par jour à chaque personne trois sous de pain, ou une livre

et demie: ce qui fait, y compris le pain pour les potages . . . . 5 l. 8 s.

Pour le vin, les officiers et le cocher ont trois chopines par jour, et

les autres domestiques une pinte, et quand le vin se paye en argent, les

premiers ont cinq sous, les autres quatre: ce qui fait . . . . . . 7 l 9 s.

Pour le bois et charbon pour la cuisine et l'office . . . . . . . . . 3 l.

Pour le sel, le poivre, le clou de girofle, la cannelle et autres

épiceries . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . .20 s.

Pour les herbes, légumes, salades, huile et vinaigre

et verjus. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . 20 s.

Pour la chandelle, tant pour la cuisine, office, antichambre, écurie,

vingt-huit sous: qui font quatre livres de chandelle par jour . . . . 28 s.

Pour l'entretien et dépense journalière des ustensiles de cuisine . . 10 s.

Pour l'entretien aussi des batteries de cuisine et d'office . . . . . 15 s.

Pour le porteur d'eau . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . 5 s.

Soit la somme par «chacun an» de _neuf mille cinq cent trente-six livres,

seize solz_.

Maintenant Audiger établit la dépense, à laquelle peut revenir la table du

seigneur, à douze couverts par jour, soir et matin.

Pour le premier service de la table, il doit avoir à dîner: un grand

potage, quatre petits plats, deux assiettes hors-d'oeuvre; pour le second

service, un grand plat de rôt, deux salades, deux plats d'entremets;

pour le troisième service, un grand plat de fruits avec quatre compotes.

Pour la viande de rôtisserie, il faut, tous les jours, un chapon pour

mettre au pot; deux poulets pour faire une entrée; trois pièces de rôt

pour le matin, autant pour le soir, ce qui, à huit pièces de rôtisserie

par jour à vingt-cinq sous, chaque pièce, fait monter la dépense à . .10 l.

Et Audiger estime, par jour, le pain à . . . . . . . . . . . . . . . .36 s.

Le vin à . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . .6 l.

Les légumes, ragoûts, crêtes, ris de veau, foies gras, beurre, etc., à 4 l.

Les fruits et les compotes à. . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . 4 l.

La bougie à raison d'une livre par jour; tant pour la table que pour la

chambre, à . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . 30 s.

Les deux flambeaux de poing, à . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . 3 l.

Le bois, fagots, cotterets en hiver, pour la chambre et l'antichambre .30s.

Le blanchissage des nappes, serviettes de table, tabliers et torchons de

cuisine et d'office, à. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . .15 s.

Soit la somme, par «chacun an», de _onze mille huit cent quatre-vingts

livres quinze sols_.

Maintenant passons à l'écurie du grand seigneur.

D'après Audiger, un grand seigneur ne peut avoir moins de quatorze chevaux

de carrosse, qui font deux attelages.

Il compte par jour, pour chaque cheval, deux

bottes de foin qui, à raison de 20 livres le cent,

valent. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . 8 s.

Un boisseau d'avoine. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . 8 s.

Pour la paille de la litière, le maréchal, l'entretien des fers, le

bourrelier. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . 6 l.

Ce qui fait pour chaque cheval, par jour, 22 sous,

et pour les quatorze. . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . .15 l. 10 s.

Le seigneur ne peut également avoir moins de seize chevaux de selle, dont

la nourriture et l'entretien lui reviennent à douze livres, et qui, avec

la nourriture et l'entretien des chevaux de carrosse, et les raccommodages

du carrosse, montent par jour à vingt-neuf livres.

Soit par «chacun an» la somme de _dix mille cinq cent quatre-vingt-cinq

livres_.

En sorte que cette maison, montée sur le pied de trente-six officiers et

domestiques, et où il y a trente chevaux à l'écurie, ne coûte, en l'an

1700, que la somme de _trente-huit mille neuf cent soixante-quinze francs_.

Maintenant, si le grand seigneur se marie, tout de suite, la maison

s'augmente pour le service de la Dame: d'un Écuyer; d'une Demoiselle

suivante, d'une demoiselle suivante, dont la fonction est de faire honneur

à la Dame, et de l'accompagner à la messe, aux visites, et partout où elle

va; d'une Femme de chambre, d'une femme de chambre qui doit savoir peigner,

coiffer, habiller et ajuster une dame, suivant le bon air et sa qualité,

savoir blanchir et empeser toutes sortes de linges et de gazes, savoir

raccommoder les dentelles, savoir _préparer un remède et le donner avec

adresse_; d'un Valet de chambre, d'un valet de chambre qui, dans ce

temps-là, était en général tailleur pour femmes, et qui devait prendre

soin des habits de la Dame, et les mettre à la mode, quand ils n'y étaient

plus, et tenir la porte de la chambre de la Dame, quand elle se lève

ou se couche, et _avoir beaucoup de discrétion dans ce qu'il peut voir ou

entendre_; d'un Page, d'un Maître d'Hôtel, d'un Cuisinier, d'un Officier,

d'une Servante de cuisine, de quatre Laquais, d'un Cocher, d'un Postillon,

d'un Garçon de Cocher, de sept Chevaux de carrosse, de quatre Chevaux de

selle, pour monter les officiers.

Quand il y a des enfants, ce sont encore: une Gouvernante d'enfants, une

Nourrice, un Gouverneur ou Précepteur, un Valet de Chambre, deux Laquais,

une Servante pour la Nourrice.

Toute la dépense de cette nouvelle domesticité, ajoutée à l'autre, ne

s'élève guère, comme gages, qu'à _deux mille quatre cent soixante-cinq

francs_.

Audiger établit aussi, «sur un pied honnête» le budget d'une maison «de

moindre conséquence», d'une maison d'homme de qualité, où il y a un Valet

de Chambre, une Femme de charge, un Cuisinier, un Cocher, deux Laquais,

et à l'écurie deux Chevaux pour le petit carrosse-coupé, dont il donne

le prix d'achat à cinq cents francs, ainsi que des deux moyens chevaux,

_à deux mains_, valant de six cents à sept cents francs.

Et pour cette Maison, où, en comptant le Maître, il y a huit bouches à

nourrir, Audiger arrive à la somme de quatre cent huit livres par mois,

et à la somme par «chacun an» de _quatre mille huit cent quatre-vingt-dix

neuf livres_.

Enfin Audiger établit le budget d'un homme de qualité qui vit à l'auberge,

paye la nourriture de ses gens, et se sert d'un carrosse de remise.

Son valet de chambre, à raison de vingt-cinq sous par jour pour sa

nourriture, et cinquante écus de gages, lui coûte par mois trente-sept

livres dix sols, et par an. . . . . . . . . . . . . . . . . . .457 l. 10 s.

Ses deux laquais, à raison de seize sols par jour, pour leur nourriture,

chacun, et quatre-vingt-dix livres de gages, lui coûtent par an

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 585 l. 12 s.

Quant au maître, il peut dépenser, tant pour sa chambre garnie que pour le

logement de ses gens, et pour sa pension et nourriture, un écu par jour;

ce qui fait par an. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1098 l.

Et pour le carrosse de remise, à raison de vingt pistoles par mois; ce qui

donne par an, la somme de. . . . . . . . . . . . . . . . . . .2400 l.

C'est ainsi, dit Audiger, que toute la dépense d'une personne, qui veut se

gouverner de la sorte, peut aller, par mois, à la somme de _quatre cent

six livres, onze sols, six deniers_ et par «chacun an» à _quatre mille

huit cent dix-neuf livres_.

* * * * *

_Dimanche 8 avril_.--Voici Paul Margueritte, qui pousse la porte du

_Grenier_, bien vivant, bien portant. Il parle de sa vie de travail, cet

hiver, entre le piano de sa femme et les devoirs de ses petites filles.

Et voilà Pierre Gavarni qui nous entretient de la contamination des

campagnes, par cette universalité de soldats, rapportant la v... dans les

localités, les plus sainement portantes. Il signale aussi le changement

curieux, arrivé chez les paysans de son département, qui lorsqu'ils

n'avaient pas le sol, étaient des conservateurs forcenés, et qui,

maintenant qu'ils possèdent des terres et de l'argent, sont socialistes.

* * * * *

_Mardi 10 avril_.--Décidément je me crois foutu!

* * * * *

_Jeudi 12 avril_.--Il est question de Marseille, et Richepin parle assez

drolatiquement de deux parentes de sa femme, natives de ladite ville, qui

ont passé avec les enfants de l'une, quelques jours dans son logis, et

dont le séjour a été pour lui une vraie jubilation. L'une, la mère, très

exubérante, très grande parleuse, l'autre une concise, mais formulant des

phrases, dans lesquelles était condensée toute l'exagération de la parole

méridionale. Ainsi la mère disant de son enfant, je ne sais à propos de

quel petit méfait: «Alors j'ai fait des noeuds à mon mouchoir..., et je lui

en ai donné..., je lui en ai donné!--Oui, reprenait la soeur, quand je

suis montée à ses cris, sa chair était une bouillie!» Un autre jour, la

mère parlant encore de son enfant, de sa manie de toucher aux allumettes,

de sa crainte qu'il n'incendiât la maison, et racontant que pour lui faire

peur du feu, elle lui avait tenu un moment le doigt au-dessus d'une bougie,

la soeur de s'écrier: «Le pauvre petit..., oui, ça sentait la fonte de la

graisse!»

Journal des Goncourt (Troisième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 10 / 24 段