Montégut, le cousin de Daudet, qui fait la cuisine de l'_Intransigeant_,

après dîner, dans une réminiscence reconnaissante, se met à parler de son

opération chez les frères Saint-Jean-de-Dieu, des trois mois qu'il y a

passés, de son premier lever, de son premier regard par la fenêtre, dans

ce jardin qu'il avait vu à son entrée, tout dépouillé, complètement mort,

et où la pousse d'une petite bande d'herbe, le faisait pleurer bêtement.

Montégut s'étend sur les soins maternels, donnés par ces hommes, ces

gardes-malades appartenant tout entiers à la souffrance, et si en dehors

de la vie du siècle, que celui qui le soignait, et qui était à Paris

depuis dix ans, n'était sorti que trois fois de la maison, une fois pour

aller à Notre-Dame, une autre fois au Sacré-Coeur, une autre fois pour une

visite semblable. Il célèbre leur discrétion à l'égard de votre vie, de

vos opinions, de vos lectures, de vos journaux, et ne trouve dans sa

mémoire comme blâme de ses relations, quand il recevait la visite des

actrices du Théâtre-Libre, ou de femmes du quartier Latin, en toilette

exubérante, que ce rappel ironique du frère qui le soignait, jetant

à haute voix dans ce monde féminin: «C'est l'heure de prendre votre

lavement!»

* * * * *

_Mardi 12 décembre_.--Pouvillon, de passage à Paris, et qui venait de

terminer un roman, en forme de mystère, sur la Bernadette de Lourdes,

parle d'un malaise nerveux, qui l'a fait passer deux jours dans son lit,

et bientôt il nous entretient de sa grande névrose, qui est chez lui une

entêtée hantise de la mort, avec l'effroi de ce qui peut arriver après--et

que sans doute, lui donne une éducation religieuse.

Descaves, dont le roman sur les aveugles, va paraître dans le _Journal_,

après le roman de Vandérem, s'extasiait devant moi sur la perfection

de l'ouïe, chez les aveugles. Il me disait que l'un d'eux assurait

reconnaître chez des gens, en train de causer, que la lampe était emportée

ou éteinte, par le rien qui venait à la voix des causeurs.

* * * * *

_Lundi 18 décembre_.--Barrès me fait l'historique de sa campagne

électorale à Neuilly, impute à la police la tentative d'assassinat faite

sur lui par les anarchistes, m'assure que dans cette bataille, sa vie

était en jeu, qu'on voulait le jeter en bas de la tribune qui était très

haute, et qu'il était obligé de se rendre aux assemblées, dans l'escorte

de quarante domestiques, prêtés par ses amis, quarante domestiques qui lui

servaient de gardes du corps. Et il interrompt son récit, deux ou trois

fois, pour répéter: «C'était très amusant... très amusant!»

Barrès est en train d'écrire une pièce politique: UNE JOURNÉE

PARLEMENTAIRE, où il n'a pas osé risquer une séance; toutefois il craint

que la pièce ne soit arrêtée par la censure.

Alors le petit Hahn s'est mis au piano, et a joué la musique composée par

lui, sur trois ou quatre pièces de Verlaine, de vrais bijoux poétiques,

une musique littéraire à la Rollinat, mais plus délicate, plus distinguée,

plus savante, que celle du poète berrichon.

* * * * *

_Mercredi 20 décembre_.--Tissot m'a amené Helleu, qui veut décidément

faire une pointe sèche d'après moi.

Causerie avec Tissot sur sa vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont il

va exposer plus de trois cents compositions aux Champs-Élysées, au mois

d'avril. Il n'a pas encore trouvé pour le livre, un éditeur en France,

mais il ne doute pas d'en trouver en Amérique.

Tissot parle d'un texte avec notules, donnant la vie intime de Jérusalem

dans ces temps, d'après des détails du Talmud, non encore traduits, et

qu'il a fait traduire par un juif russe.

Et vraiment, les détails donnés par ces notules sont curieux. On brûlait

tellement d'encens dans le Temple, qu'il y avait toujours dans le ciel, un

nuage allant jusqu'à la mer Rouge, et qui faisait éternuer un troupeau de

boucs, près de Jéricho. À propos de l'encens qui joue un grand rôle dans

le Talmud, il y est parlé comme d'un magicien, d'un prêtre célèbre, qui

faisait monter l'encens en colonne, au moyen d'une herbe qu'il mêlait à

l'encens.

Une notule, au sujet de la Femme adultère, nous apprend, que les femmes

adultères étaient habituellement déshabillées au Temple, mais qu'elles ne

l'étaient pas, quand leur corps était trop beau, de peur d'exciter les

jeunes lévites.

Et un tas de curieux renseignements, sur le service qui se faisait au

Temple. Les pieds nus sur les dalles de marbre donnant la diarrhée aux

vieux prêtres, un médecin _ad hoc_ séjournait dans une partie du Temple.

Il y avait aussi un corridor spécial, passant sous le Temple, pour se

rendre à une certaine fontaine affectée aux prêtres, qui avaient eu des

pollutions dans la nuit.

* * * * *

_Jeudi 21 décembre_.--Toute la soirée, la conversation est sur Rosny, dont

on proclame la valeur littéraire, et l'on s'étonne que, dans ce temps de

la bombe de Vaillant, aucun journal ne fasse allusion à son livre MARC

FANE, qui est, pour ainsi dire, le compte rendu par avance du fait d'hier.

Daudet, qui sort tout enthousiasmé de la lecture de la CORRESPONDANCE DE

GOETHE ET DE SCHILLER, me disait:

--Ah! Goncourt, la belle page à écrire sur l'amitié littéraire!

--Allez, lui ai-je répondu, c'est encore mieux de la mettre en pratique,

comme nous le faisons.

* * * * *

_Vendredi 29 décembre_.--Léon a fait, dans son nouveau volume, une satire

des médecins contemporains, quelque chose comme les pérégrinations d'un

Gulliver, dans le monde médical. Or il dit, que ce travail ne lui présente

pas d'intérêt, parce qu'il y met tout ce qu'il y a d'emmagasiné en lui, et

que ça ne lui offre pas la jouissance d'inventer, d'imaginer. À quoi, je

lui dis de se défier de l'imagination, et que je crois que ce qui fait le

beau des vrais livres, c'est la sélection de cet _emmagasinage_.

* * * * *

_Dimanche 31 décembre_.--Carrière m'apporte un portrait de Daudet, un

grand lavis lithographique. C'est un portrait de cette série, dont nous

avons parlé, pendant qu'il faisait une esquisse de ma tête, et qu'il

devait graver à l'eau-forte et que bien heureusement il n'a pas fait

par ce procédé, qui lui aurait pris un temps énorme, étant donné la

grandeur de ces images. Tout à fait merveilleux, le fondu, le flou, le

_corrégianisme_ de cette planche, et c'est étonnant qu'il se soit rendu

maître du procédé, aussi rapidement. Un portrait de Daudet crucifié,

_golgotant_, mais de toute beauté, comme facture.

Aujourd'hui, au _Grenier_, quelqu'un demandant l'heure, on parle de

la différence de l'heure, sur les montres tirées des poches. Cela me

fait dire: «Il y a un homme, dont cette différence de l'heure a été

l'empoisonnement de la vie. Cet homme qui possédait deux cent cinquante

pendules, peut-être les deux cent cinquante pendules les plus admirables,

qui aient été jamais fabriquées au monde, n'avait dans la vie qu'une

préoccupation, c'était l'accord simultané de la marche de toutes

ces pendules, auquel il n'a jamais pu arriver. Oui, oui, ç'a été

l'empoisonnement de la vie de lord Hertfort.» Alors Rodenbach de s'écrier:

«On en ferait un conte fantastique--parfaitement, lui dis-je, et le

possesseur des pendules, mourrait au moment, où toutes les pendules

sonnent ensemble minuit, et encore n'aurait-il pas la jouissance de

les entendre jusqu'au bout, il mourrait au onzième coup.»

Grand dîner chez Daudet en l'honneur des fiançailles du jeune couple Hugo

et Mlle Ménard-Dorian, auquel le maître de la maison dit gracieusement,

que le reste des convives n'est, ce soir, que de la figuration.

La petite Dora, que je vois pour la première fois, une délicieuse tête au

charme slave, et d'une ressemblance curieuse avec une tête au pastel de

Doucet, qui est chez la princesse.

Après dîner, Mme Ménard-Dorian vient s'asseoir dans un fauteuil proche

le mien, et nous causons art moderne. C'est chez elle une parole juste,

sensée, technique, une parole coupée par des temps, et comme sortant

du somnambulisme d'un être. Puis elle me parle du mariage de sa fille,

qu'elle me dit se marier à Paris, à l'encontre de l'assertion des journaux,

annonçant la célébration du mariage en province, mais un mariage évitant

toute publicité.

Mme Ménard-Dorian a un corsage, à bandes diaprées de petites fleurettes de

couleur, rappelant le souvenir de ces images de parterre du XVIIIe siècle,

et ainsi galamment habillée, avec ses grands yeux ombreux, et le caractère

de sa tête d'un autre temps, elle est vraiment originalement belle.

ANNÉE 1894

_Lundi 1er janvier 1894_.--D'aimables souhaits de la bonne année, qui

commencent dans un petit bout de lettre, gentiment affectueux de Raffaëlli.

Puis ce sont Roger Marx, Frantz Jourdain, et Jean Lorrain, narrant la

vie, à la Renaissance, de Sarah Bernhardt, de cette femme répétant tout

l'après-midi, jouant toute la soirée, tout en étant régisseur, metteur en

scène, contrôleur, etc., etc., et réduite à dîner dans sa loge. De curieux

dîners, où l'on mange couché sur le tapis: cela s'appelle _manger sur

l'herbe_.

Et se succèdent les Charpentier, m'amenant ma filleule Jane, et les Daudet,

m'amenant ma filleule Edmée. Mme Daudet me rappelle dans le landau, nous

menant rue Bellechasse, que commence aujourd'hui la vingtième année de

notre intimité.

* * * * *

_Mardi 2 janvier_.--Dans le chemin de fer, en face de moi, un monsieur

au teint de papier mâché, aux traits nerveusement tiraillés, aux yeux

doucement ironiques, et qui, d'après ses paroles, semble un compositeur de

musique. Il cause avec un voisin, un peintre que je ne connais pas plus

que lui, et parlant un moment des compositeurs français du XVIIIe siècle,

il dit: «La préoccupation de ces hommes était avant tout de traduire leurs

sentiments... le métier chez eux n'était qu'un domestique... tandis que

chez nos contemporains, c'est le patron!»

* * * * *

_Mercredi 3 janvier_.--Une visite inattendue. M. Larroumet, vient me voir,

et me conte ceci: il avait publié un gros livre sur Marivaux, et se

présentait, je crois, à un examen de doctorat, quand son examinateur lui

dit:

--Comment, monsieur, un livre de 600 pages sur un auteur de second ordre?

--Croyez-vous, monsieur, lui aurait-il répondu, que si ces 600 pages

avaient été consacrées à Crébillon père, mon livre vaudrait mieux?

L'examinateur ne répondait rien, et continuait à feuilleter l'énorme

monographie, lorsque, tombant sur notre nom, au bas d'une note, il

s'écriait: «Ah! c'est trop fort, ce nom dans votre livre.... N'est-ce pas,

c'est bien eux les Goncourt, ai-je lu dans un article de Sainte-Beuve,

qui ont dit que l'antiquité a peut-être été faite, pour être le pain des

professeurs? Les noms de ces écrivains ne doivent jamais être cités par un

auteur, qui se respecte!»

Au fond, c'est curieux qu'une boutade comme celle-là, ait le pouvoir

d'inspirer de tels ressentiments dans une classe de gens.

* * * * *

_Jeudi 4 janvier_.--Carrière m'entretient de son tableau du Théâtre

de Belleville, auquel il travaille, et qu'il espère avoir fini pour

l'Exposition. Il me dit les soirées qu'il y passe, pour en emporter

l'impression morale, sensationnelle. Il ajoute qu'il va voir aussi

des verreries, des fonderies, des agglomérations ouvrières, pour bien

portraiturer ces multitudes dans leur ensemble, car il ne s'agit pas ici

de détacher des portraits particuliers: ils ne se voient pas dans une

foule.

Il a tout à la fois l'observation et l'esprit, ce Carrière. Ces jours-ci,

le chirurgien Pozzi, auquel il était allé recommander pour une opération,

un pauvre diable, après de grands compliments sur sa peinture, l'invitait

à venir le voir, un jour, à sa clinique. Le spirituel blagueur le

remerciait par cette phrase: «Merci, docteur, je ne tiens pas à jouir

de la douleur des autres!»

* * * * *

_Dimanche 7 janvier_.--J'étais si bien portant, ces jours-ci, que j'ai dit

au docteur Rendu de ne pas revenir d'ici à quinze jours, et ce matin,

soudainement, j'ai un tel froid dans les bras que, couché dans mon lit,

tout habillé, avec deux paletots sur le corps, et encore des fourrures

jetées sur mes couvertures, je suis obligé de me faire repasser les bras

avec des fers chauds.

* * * * *

_Mardi 9 janvier_.--Le peintre Helleu, des yeux fiévreux, une physionomie

tourmentée, et avec cela, la peau et les cheveux du noir d'un corbeau.

Il vient faire une pointe sèche d'après moi, disant qu'il est très

intimidé, qu'il a rêvé toute la nuit qu'il manquait mon portrait, et que

pour se mettre en train--lui, qui ne fait que des femmes--il a essayé de

se portraiturer lui-même.

Il travaille sur le cuivre non recouvert, avec une pointe de diamant,

ayant un tournant sur le métal, que n'a point la pointe d'acier, et

avec lequel, il se vante de pouvoir faire un 8. Cette pointe de diamant,

qui vient d'Angleterre, serait l'objet de la convoitise de graveurs à

l'eau-forte contemporains, qui font de la diplomatie pour la lui emprunter,

à la fin de la faire exécuter par un bijoutier parisien.

Pendant qu'il travaille, penché sur la planche de cuivre, qui lui met

un reflet rouge sur la figure, il me confesse ses goûts de bibeloterie,

son amour des bois sculptés du XVIIIe siècle, et il m'avoue que pour le

tableau qu'il finit dans le moment, tableau vendu seulement 2 000 francs,

il vient d'acheter un cadre, aux armes de France, de 1 500 francs.

Puis il parle du besoin de s'entraîner, de se monter, des quatre heures

qu'il lui faut, pour _attraper l'assurance_, quatre heures au bout

desquelles, il est quelquefois mort de fatigue. Et il me parle aussi de

ses tentatives, pour obtenir des sortes d'instantanés dans le monde,

au moyen de planches remisées au fond de son chapeau, et me conte la

réussite d'une petite planche, ainsi enlevée, où il a reproduit les yeux

concupiscents de Tissot sur un décolletage de femme.

* * * * *

_Mercredi 10 janvier_.--Robert de Montesquiou vient m'inviter à

une conférence, à la Bodinière, où il doit parler sur Marceline

Desbordes-Valmore, dont les poésies ont été, selon son expression, la

consolation de ses _années sèches_. Alors il se répand sur le bonheur de

sa vie dans le pavillon, où il vient de s'établir à Versailles, sur cette

séparation qui se fait entre le monsieur en vareuse bleue de là-bas et

le monsieur habillé de Paris, sur la satisfaction de ne plus être sous le

coup d'une visite imprévue.... Puis c'est de l'enthousiasme délirant, au

sujet de Sarah Bernhardt, à laquelle il s'apprête à faire cadeau, dit-il,

d'un collier en corail rose laqué, qui aurait appartenu à une Impératrice

du Japon.

* * * * *

_Jeudi 11 janvier_.--Courteline, un petit homme de la race des chats

maigres, perdu, flottant dans une ample redingote, les cheveux en

baguettes de tambour, plaqués sur le front, et rejetés derrière les

oreilles, et de petits yeux noirs, comme des pépins de poire, dans une

figure pâlotte. Ce petit homme: un gesticulateur, ayant dans le sac

de sa redingote, des soubresauts de pantin cassé, et cela, dans des

conversations, où, piété sur ses talons, sa parole a la verve comique à

froid de ses articles, et où son dire débute ainsi: «N'est-ce pas, je n'ai

pas l'habitude de mettre mon pied sur un étron?...»

* * * * *

_Mercredi 17 janvier_.--Ce soir, je dînais à côté d'une jolie et

distinguée femme, d'origine russe. Elle me confessait, à l'âge de quatorze

ans, dans l'abandon et la non-surveillance des livres traînant partout,

en la maison de ses père et mère--et qui avait fait que sa soeur avait lu,

à six ans, MADAME BOVARY--avoir parcouru toute la littérature avancée

des langues, française, russe, anglaise, allemande, italienne. Et comme

je l'interrogeais, sur ce que cette incroyable avalanche de mauvaises

lectures avait dû produire dans son cerveau, elle me répondait que

cette ouverture par les livres sur la vie aventureuse, lui avait donné

l'éloignement des aventures, mais en même temps lui avait fabriqué une

pensée, toute différente de la société, au milieu de laquelle elle vivait.

* * * * *

_Dimanche 21 janvier_.--Aujourd'hui la visite de Bonnetain, que je n'ai

pas vu depuis son retour du Soudan.

Il proclame qu'on peut aller d'un bout de l'Afrique à l'autre, avec une

canne, en courant moins de danger, que dans la banlieue. Mais, ajoute-t-il,

quand il y a des militaires envoyés pour ces promenades, ils veulent

absolument des coups de fusil, pour avancer, et c'est d'eux, que viennent

toutes les complications.

Il parle de la politique française là-bas, de sa soumission aux exigences

de l'Angleterre, nous confiant qu'un gros bonnet de l'administration, lui

avait dit, dans un mouvement d'expansion: «Si je pouvais vous faire lire

les dépêches, que j'ai dans ce meuble, sur notre humiliante attitude

vis-à-vis de l'Angleterre, nous pleurerions!»

Il donne de tristes détails sur le gaspillage, sur la malhonnêteté

générale de l'endroit, signalée par cette phrase qui revient dans sa

conversation, comme un refrain: «Vous savez, là-bas, il se gagne une

maladie, qui fait voir les choses sous un autre angle qu'en Europe... ça

s'appelle la _soudanite_.» Et la soudanite ferait faire de vilaines et

féroces choses.

Puis avec l'accent tendrement passionné, qu'il a, lorsqu'il parle de sa

fille, il nous disait: «Elle n'a pas été une minute souffrante... et

c'est un enfant que rien n'étonne... Elle aperçoit un lion, savez-vous

ce qu'elle dit: «Oh! j'en ai vu de plus beaux que cela au Jardin des

Plantes... et surtout le grand, auprès de ma marraine, qui a des poils sur

le dos et des bouquets entre les jambes.» Elle parlait du lion de Belfort,

qu'elle voyait en allant chez sa marraine, à Montrouge.

* * * * *

_Mardi 30 janvier_.--Dîner chez Jean Lorrain, avec le ménage de la Gandara,

Henri de Régnier.

Une beauté tout à fait _gozzolienne_, cette Mme de la Gandara, avec ses

beaux yeux songeurs au grand blanc, l'ovale long de sa figure, les lignes

pures de son nez, de sa bouche, la délicatesse extatique de sa physionomie,

ses blonds cheveux lui tombant le long de la figure, en ondes dépeignées,

comme les cheveux d'une Geneviève de Brabant, enfin avec ce caractère

d'une tête, où la nature s'associe au coquet effort de se rapprocher des

primitifs, et qui lui donne dans de la jeune vie, le charme archaïque

d'une tête idéale d'un vieux musée. Et le cou un peu décolleté, sans

un bijou, sans une fanfreluche distrayant le regard, elle est habillée

d'une robe de satin blanc, toute plate, toute collante aux formes, avec

seulement au bas, cinq ou six rangs de petites ruches, qui font un remous

de luisants et de reflets de soierie, à ses pieds.

Gandara tout en étant simple, naturel, est un monsieur distingué, qu'on

sent en rapport avec les gens du vrai monde. Dans sa causerie sur la

peinture, où ses trois admirations semblent se porter sur Rembrandt,

Velasquez, Chardin, il a une expression caractérisant bien le premier et

le dernier, quand il dit: «Chez Rembrandt, c'est une lumière d'or, chez

Chardin, une lumière d'argent.»

* * * * *

_Mercredi 31 janvier_.--Aujourd'hui, la comtesse de Biron vient me

demander mes conseils, pour l'Exposition de Marie-Antoinette, qui doit

avoir lieu au musée Galliera.

* * * * *

_Dimanche 4 février_.--La petite bonne qui a remplacé un moment Blanche,

et qui s'en va de chez moi, disait: «Décidément je vais chercher une place

chez une cocotte... on y travaille peu... on y mange bien... et on a la

chance d'être emmenée au spectacle, aux bains de mer!»

Daudet soutenait que les locutions des gens sont, la plupart du temps, en

rapport avec la nature de leurs facultés. Ainsi les gens qui ont le don de

la vision des choses, disent toujours: «Vous voyez bien ça?» tandis que

ceux qui ne sont pas picturaux, et qui ont plutôt la compréhension, que la

vision des choses, disent: «Vous comprenez bien ça?»

Ce soir, Rollinat, venu pour placer ses morceaux de musique à Engel,

qui lui a fait un traité par lequel, il ne peut lui en fournir que la

demi-douzaine par an, nous joue ces morceaux. Il les interrompt, de temps

en temps, nous faisant face par une virevolte du tabouret du piano, et

nous parlant de sa vie plantureuse de là-bas, des chevennes de trois

livres, qu'il met bien ficelés à la broche, et dont il arrose la peau

craquante d'une livre de beurre, avouant que pour lui «bien manger a

son importance». Et il se répand sur ses pitancheries, avec son curé

rabelaisien, s'écriant à table: «Ah! je ne sais pas comment on est là-haut,

mais je me trouve bougrement bien ici!»

Dans sa vie provinciale, Rollinat ne se plaint que des temps de neige

qui l'emprisonnent chez lui, et il cite une année, où il a été enfermé

quarante jours chez lui, et où pour se distraire, il s'est livré à de

voluptueuses cuisines.

Il nous répète qu'il n'a jamais pu écrire à une table, que c'est en

marchant dans la campagne, qu'il fait ses vers, et la _carcasse musicale_

de sa musique, avant de la reprendre au piano.

* * * * *

_Lundi 5 février_.--Helleu qui recommence une pointe sèche, d'après

moi, me raconte les premières années de sa vie d'artiste; et me parle

d'affreuses pannes, de deux jours qu'il a passés sans manger, n'ayant

que l'argent du modèle, d'après lequel il a travaillé, ces deux jours,

fiévreusement, pour oublier sa faim. Heureusement qu'en farfouillant dans

son atelier, à la fin de la seconde journée, il a trouvé une boîte de

fer-blanc, dans laquelle trois ou quatre biscottes avaient été oubliées.

Puis Helleu m'entretient d'une centaine de croquis, qu'il a faits dans un

séjour à Bois-Boudran, de la comtesse Greffulhe, croquis dans toutes les

attitudes, et montrant la charmante femme, du lever au coucher, croquis

qu'il avait demandés un jour, pour les exposer, et qui lui avaient été

refusés, parce qu'il y avait des croquis trop intimes, que la femme était

montrée trop dans son déshabillé.

Helleu est avant tout, un _croqueur_ des ondulations et des serpentements

du corps de la femme, et il me disait qu'il avait chez lui, tout un

arsenal de planches de cuivre, sa femme ne pouvant faire un mouvement

qui ne fût de grâce et d'élégance, et dix fois par jour, il s'essayait

à surprendre ces mouvements, dans une rapide pointe sèche.

* * * * *

_Dimanche 11 février_.--De la gaieté douce, du comique léger, de la parole

joliment malicieuse, et de l'entrain communicatif, qui fait tout le

monde causant autour de lui, ce sont les qualités de la conversation de

Rodenbach.

* * * * *

_Mercredi 14 février_.--Une crise avant-hier, une crise ce matin. Une

impossibilité de travailler, d'écrire même une lettre. J'ai vraiment peur,

quand arrivera la correction des épreuves de mon JOURNAL, de n'être plus

en état de faire cette correction.

* * * * *

_Dimanche 18 février_.--C'est vraiment extraordinaire chez Schwob cette

science universelle qui va de Tacite à Wittemann: des auteurs les plus

anciens aux auteurs les plus modernes, et les plus exotiques. Et cet

érudit n'est pas seulement un homme de bouquins, il a la curiosité des

coins d'humanité excentriques, mystérieux, criminels. Il nous décrivait,

ce soir, le repaire du Château-Rouge, nous contait une visite faite par

lui, à la salle des femmes.

Il est en train de traduire un roman complètement inconnu de l'auteur

de ROBINSON CRUSOÉ: roman qu'il me dit avoir quelque ressemblance avec

GERMINIE LACERTEUX.

* * * * *

_Jeudi 22 février_.--Enfin aujourd'hui, sans une ligne, sans un mot de

Sarah Bernhardt, le renvoi du manuscrit de: LA FAUSTIN.

* * * * *

_Vendredi 23 février_.--Représentation de la JOURNÉE PARLEMENTAIRE,

au Théâtre-Libre, représentation du _Figaro_.

Dans l'entr'acte, visite de l'académicien d'hier, visite d'Hérédia

qui nous raconte qu'il a bien manoeuvré, qu'il a démoli les intrigues

de Camille Doucet, qu'il s'est montré un habile stratégiste.

Au fond, la JOURNÉE PARLEMENTAIRE n'est pas si méprisable, que je

l'entends dire par quelques-uns, seulement, c'est une pièce faite

rapidement, pas assez fouillée, et où Thuringe et les parlementaires

de son entour ne sont que silhouettés.

* * * * *

_Dimanche 25 février_.--Interrogé sur son ami Paul Adam, de Régnier nous

dit que c'est un corpulent, un sanguin, dont même la rêverie n'est pas

contemplatrice, mais est active, et tout en reconnaissant, en exaltant ses

mérites littéraires, il déclare toutefois que chez lui, l'occultisme prime

la littérature.

* * * * *

_Lundi 26 février_.--À l'anarchique heure présente, dans les maisons où

les magistrats ont un appartement, il y a une porte intérieure en glace

fermée, qu'ouvre seule la portière. Cette porte existe chez le juge Meyer,

qui habite le logement du dessous de Quesnay de Beaurepaire.

* * * * *

Journal des Goncourt (Troisième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 9 / 24 段