aux murs tout couverts de tableaux, de dessins, de photographies. Je
remarque un portrait, d'une très blonde couleur, de Nadar fils, une
spirituelle grisaille de Daumier, représentant un Don Quichotte ridicule,
des Guys terribles, un chef-d'oeuvre de Manet, une lettre du peintre, au
bas de laquelle sont trois prunes lavées à l'aquarelle, qui sont des
merveilles de lavis et du coloriage artiste.
Et, au milieu du pittoresque bric-à-brac de la demeure, apparaissent et
disparaissent, les dents blanches, les noires faces riantes, les madras de
couleur de deux négresses, qui sont la domesticité du maître de la maison.
* * * * *
_Dimanche 27 août_.--Visite de Geffroy. Son désir de quitter Paris,
d'abandonner la bataille de la vie qui s'y livre, d'habiter la province,
et là, d'y faire tranquillement et sereinement des livres, qui le feraient
vivre.
Mlle Zeller me disait, que le vieux docteur Blanche, s'écriait devant elle,
à la sortie d'une personne de chez lui, à laquelle il avait fait une
grosse aumône: «C'est moi, bien plus que d'autres, qu'on devrait enfermer
dans ma maison de fous!» Et son fils Jacques lui répétait plusieurs fois:
«Si mon père avait vécu dix ans encore, il nous aurait mis sur la paille!»
La bonne et douce figure du docteur disait un peu ses inépuisables
charités.
* * * * *
_Mercredi 30 août_.--Dans leurs romans et leurs nouvelles, les tout jeunes
romanciers, avec leur actuel mépris de l'étude d'après nature, ne créent
plus des personnages humains, ils fabriquent des êtres métaphysiques.
Une grande dame belge, tenant une haute position dans son pays, disait à
un jeune Français de ma connaissance: «Il y a une chose sur laquelle je
voudrais bien être éclairée. On m'a dit que, maintenant à Paris, dans
l'intimité amoureuse, les femmes n'ôtaient pas leurs bas; de mon temps,
nous les ôtions!»
* * * * *
_Lundi 4 septembre_.--Peut-être est-ce bien, que dans la nouvelle Chambre,
toutes les têtes, toutes les capacités, de quelque couleur quelles soient,
en aient été rejetées. La politique se fera en dehors de la Chambre, et
les gens de la Chambre ne seront plus que des mandataires domestiques
d'électeurs, des distributeurs à la province, de tronçons de chemins de
fer, de bureaux de tabac et de poste, de places de gardes champêtres, etc.,
etc., en un mot de bas ouvriers gouvernementaux, jouissant de la
déconsidération des membres des parlements américains--et si quelque chose
peut tuer le parlementarisme, ce sera cela.... Ça ne fait rien, la
révolution contre l'intelligence va bon train.
* * * * *
_Mardi 5 septembre_.--Visite du docteur Michaut, qui m'a envoyé du Japon
«la biographie d'Hokousaï», et qui est de retour à Paris.
Il m'apprenait que l'affirmation absolue chez les Japonais, leur paraît
une impolitesse, qu'ils éludent autant qu'ils le peuvent le _oui_ et
le _non_, en sorte que si vous demandez à un Japonais votre chemin, ou
n'importe quoi, s'il ne vous répond pas, c'est qu'il ne trouve pas un
faux-fuyant, pour échapper à l'affirmation.
* * * * *
_Jeudi 7 septembre_.--Départ pour Jean d'Heurs. Dans ces gares, au passage
incessant des trains, la pensée de ceux qui les habitent, ne doit avoir
le temps de se poser sur rien, elle est sous le coup d'un ahurissement,
produit par ce mouvement perpétuel.
* * * * *
_Vendredi 8 septembre_.--Un continuateur de Shylock. Je lis dans la
_Tunisie française_, ceci:
Un juge--et le récit est fait par le contrôleur civil de la région--dit
à un Arabe assigné par un juif, en payement de 500 à 600 piastres.
--Pourquoi ne veux-tu pas payer?
--Parce que je ne le puis pas... Quand j'ai emprunté, j'avais une maison,
un jardin, un _henchir_, du bétail, aujourd'hui, cet homme a ma maison,
mon jardin, mon _henchir_, mon bétail, et je lui dois encore plus que je
lui ai emprunté.
--Tu vois bien, dit le juge, se tournant vers le juif, que ce malheureux
n'a plus rien... Que veux-tu donc de lui?
--Je veux, répliqua le juif, qu'il vienne travailler chez moi, sans
salaire, jusqu'à ce qu'il se soit acquitté.
* * * * *
_Lundi 11 septembre_.--Il faut que ce soit vrai, qu'en vieillissant, on
devient plus tendre à la souffrance de tout ce qui vit. Aujourd'hui, je
suis entré dans la _tendue_, et arrivé à un _rejet_ où une mésange, les
pattes brisées, se débattait, en jetant de petits cris de douleur, j'ai
rebroussé chemin, et suis sorti du bois.
* * * * *
_Mardi 12 septembre_.--La fièvre de mes crises de foie est inspiratrice,
elle me fait trouver, cette nuit, pour le dernier tableau de LA FAUSTIN,
le mâchonnement de la _Renoncule scélérate_, qui peut amener à la rigueur
l'agonie sardonique.
Dans une visite que me fait au lit, Rattier, qui a été sous-préfet de
Doullens sous Napoléon III, il me parle de la prison de Doullens, de
ses détenus, du pavillon où étaient enfermés les plus célèbres: Blanqui,
Barbès, Raspail, Hubert, Albert, parmi lesquels, des haines violentes
faisaient qu'un jour, Raspail, à la sortie de Blanqui, lui versait son pot
de chambre sur la tête.
Il me conta qu'un soir, vers 1852, où il était en train de dîner, on lui
disait qu'il y avait trois hommes dans l'antichambre. Ces trois hommes
étaient deux agents de police, et Proudhon, qui s'écriait dans le trajet à
la citadelle «qu'il ne pouvait comprendre cette décision, qu'il était un
homme qui pensait, écrivait, passait pour être une intelligence, et qu'on
l'enfermait avec des Raspail, des Blanqui, des Albert, les brutes du
pavillon!»
* * * * *
_Samedi 23 septembre_.--Depuis dimanche, que je suis dans mon lit, j'ai
devant moi l'estampe de Nanteuil, représentant L'INFANTE D'ESPAGNE MÈRE DU
ROI. Oh! l'ennui de ces belles tailles! Ah! la peu amusante gravure aux
yeux, que cette gravure des Nanteuil, des Mellan, si bien en rapport avec
la perfection géométrique de tout le siècle. Et quelle traduction chez eux
de la beauté des femmes du temps, qui est toute monastique, et dont les
portraits des jeunes et des vieilles, ont l'air de portraits d'abbesses!
* * * * *
_Dimanche 24 septembre_.--Le capitaine de l'Isle, le descendant du
chevalier, du favori de Marie-Antoinette, m'apprend que la famille Diez,
la famille dans laquelle mon grand-père avait pris sa femme, avait été
anoblie au XVIIe siècle, pour avoir fondé une messagerie, Laffitte et
Caillard, qui allait de la Haute-Marne à Pont-à-Mousson. Puis les Diez
auraient été de célèbres fondeurs de cloches.
* * * * *
_Dimanche 1er octobre_.--Paul Alexis, de retour du Midi, me raconte qu'il
a été faire une visite à Mme de Maupassant, qui, dans une conversation
d'une heure à six heures, entre autres choses, au sujet de l'enterrement
de son fils, lui disait: «J'aurais bien voulu pouvoir aller à Paris...
mais j'ai clairement écrit, pour qu'il ne fût pas mis dans un cercueil de
plomb... Guy voulait après sa mort, sa réunion au Grand Tout, à la Mère la
Terre, et un cercueil de plomb retarde cette réunion... Il a été toujours
très préoccupé de cette pensée, et l'a émise à Rouen, quand il a présidé
à l'enterrement du pauvre Flaubert... Non, sa maladie ne tenait d'aucun
de nous... son père, c'est un rhumatisme articulaire... moi, c'est une
maladie de coeur... son frère qu'on a dit mort fou, c'est une insolation,
à cause de l'habitude, qu'il avait de surveiller ses plantations, avec de
petits chapeaux trop légers.»
Alors, Mme de Maupassant entretenait Paul Alexis, des derniers mois de
la vie de son fils. Un an, avant sa mort, il lui écrivait une lettre, à
peu près conçue en ces termes: «Les médecins disent que j'ai une anémie
cérébrale, je n'ai pas d'anémie cérébrale, je suis seulement fatigué, et
la preuve c'est que je viens de commencer L'ANGÉLUS, et jamais je n'ai
travaillé avec une facilité pareille, et je marche de plain-pied dans
mon livre, comme dans mon jardin. Je ne sais pas, si mon livre sera un
chef-d'oeuvre, mais ce sera mon chef-d'oeuvre.»
Malheureusement MUSOTTE venait se jeter en travers de son livre, et le
retardait.
À Noël, où il avait l'habitude de faire le réveillon, en bon fils, avec sa
mère, il lui écrivait qu'il ne pouvait y aller, parce qu'il réveillonnait
_«avec nos amies»_, disait-il dans sa lettre, et que du reste ces dames
iraient lui faire une visite, dans quelques jours.
Mais que se passa-t-il dans ce réveillon? Le lendemain, Maupassant
envoyait à sa mère une dépêche, sans queue ni tête, lui annonçant que
ces dames étaient fâchées avec lui et même avec elle, et en effet Mme
de Maupassant ne les a jamais revues.
Le Jour de l'An suivant, huit jours après, il venait voir sa mère,
et il n'avait jamais été si tendre, si affectueux, mais au dîner, il
délirait complètement, disant que maintenant, il allait faire des
choses sublimes... parce qu'on lui faisait prendre des pilules qui le
conseillaient, et lui dictaient, de leurs petites voix, des phrases, comme
il n'en avait jamais écrites. La nuit, à son retour, avait eu lieu sa
tentative de suicide.
Paul Alexis a lu son testament, daté, de trois semaines avant sa mort,
où il institue comme héritière sa nièce Simone, réserve le quart de sa
fortune à ses ascendants, et fait quelques legs à des amis. Chose curieuse,
les deux témoins qui ont signé, sont deux médecins. Il a voulu éviter que
son testament fût cassé, comme celui d'un fou.
* * * * *
_Mardi 3 octobre_.--Chez les Sémites, le cerveau ne se développe que
jusqu'à vingt-cinq ans; chez les Aryens, le développement dépasserait de
beaucoup cet âge. Cette particularité du cerveau s'appellerait: _le mur_.
* * * * *
_Mardi 10 octobre_.--Déjeuner avec Sarah Bernhardt, chez Bauër, qui très
aimablement, s'est entremis pour lui faire jouer LA FAUSTIN.
Arrive Sarah, vêtue d'une robe gris perle, aux soutachements dorés,
une robe tombante sans taille, semblable à une tunique. De diamants, rien
que sur une face-à-main, dont le manche en est tout couvert. Sur la tête,
un chiffon de dentelle noire, qui a l'air d'un papillon de nuit et sous
lequel se dresse une chevelure semblable à un buisson ardent, et éclairent
des yeux à la prunelle d'un bleu transparent, dans la pénombre de cils
noirs.
En s'asseyant à table, elle se plaint d'être toute petite, ayant en effet
la longueur de jambes des femmes de la Renaissance, et tout le temps, elle
est assise de travers sur un coin de chaise, absolument comme une petite
fille, mise à la grande table.
Et c'est aussitôt, avec une vivacité, un entrain, un _brio_ de la parole,
l'histoire de ses tournées à travers l'univers, nous donnant ce curieux
détail, que sur l'annonce de futures représentations aux États-Unis,
annonce toujours faite un an d'avance, une cargaison de professeurs de
français est demandée, pour mettre les jeunes gens et les _miss_ de là-bas,
en état de comprendre et de suivre les pièces qu'elle doit jouer. Puis,
c'est son vol à Buenos-Ayres, où les huit hommes qui s'étaient constitués
ses gardiens, ont été si bien ensommeillés, qu'ils n'ont rien entendu,
qu'elle, il a fallu la jeter en bas de son lit, pour la réveiller, et que
son chien a dormi trois grands jours.
Je suis à côté, tout à côté de Sarah, et chez cette femme qui toucherait à
la cinquantaine, le teint du visage, qui, ce matin, n'a aucun maquillage,
pas même de poudre de riz, est un teint de fillette, un teint d'un rose
tout jeunet, sur une peau d'une finesse, d'une délicatesse, d'une
transparence curieuse aux tempes, sous le réseau de petites veinules
bleues. C'est le teint, dit Bauër, d'une seconde jeunesse.
Un moment Sarah parle de son hygiène, des haltères qu'elle fait le matin,
d'un bain chaud d'une heure, qu'elle prend tous les soirs. Puis elle passe
à des portraits de gens qu'elle a connus, pratiqués, de Rochefort, de
Dumas fils, etc.
Elle a, cette femme, incontestablement une amabilité innée, un désir de
plaire qui n'est pas de commande, mais naturel.
* * * * *
_Lundi 16 octobre_.--La France n'a plus la mesure d'une nation bien
portante. Dans ses sympathies, ses affections, c'est une détraquée, dont
les engouements ont l'humble domesticité d'une courtisane amoureuse.
* * * * *
_Mardi 17 octobre_.--Dîner ce soir, chez Sarah, pour la lecture de LA
FAUSTIN.
Le petit hall, ou plutôt l'atelier où la tragédienne reçoit, a quelque
chose d'un décor de théâtre. Aux murs, deux ou trois rangées de tableaux
posés sur le parquet, sans être accrochés, ayant quelque chose d'une
préparation de vente chez un expert: tableaux que domine, sur la cheminée,
son grand portrait en pied de Clairin. Devant les tableaux, des meubles
de toute sorte, des bahuts moyenageux des cabinets de marqueterie, une
infinité d'objets d'art rastaquouères, des figurines du Chili, des
instruments de musique de sauvages, de grands paniers de fleurs, où les
feuilles et les fleurs sont faites de plumes d'oiseaux. Là dedans, une
seule chose d'un goût personnel, de grandes peaux d'ours blancs, mettant
dans le coin où se tient la femme, une blancheur lumineuse.
Au milieu de cela, une cage, où un perroquet et un singe vivent en famille,
un perroquet à l'immense bec, que tourmente, que martyrise, que plume, le
petit singe, toujours en mouvement, toujours faisant du trapèze autour de
lui, et que couperait en deux de son formidable bec, le perroquet, qui se
contente de pousser des cris déchirants. Comme je m'attendrissais sur la
vie affreuse faite à ce perroquet, on m'affirmait qu'un moment, on les
avait séparés, qu'à la suite de cette séparation le perroquet avait manqué
de mourir de chagrin, et qu'il avait fallu absolument le remettre avec son
bourreau.
Vers huit heures arrive Sarah de sa répétition, et qui dit mourir de faim.
Elle est toute en blanc, avec une espèce de grande bavette flottante sur
la poitrine, et sa robe à longue traîne, toute constellée de paillettes
d'or, se contourne autour d'elle, dans un ondoiement gracieux.
Le dîner avec son fils, sa belle-fille, Bauër, Jean Lorrain, et la Guérard,
qui est sa Guénégaud.
Un dîner fin, délicat, où la maîtresse de la maison ne boit que d'une
boisson, dont le nom anglais m'échappe, et qui est faite avec du vin de
Bordeaux, de jus d'orange, d'ananas, de menthe.
Sarah se montre très aimable, très occupée de moi, très attentive à ce
que je n'aie pas froid. Toute la conversation est nécessairement sur les
Russes. Bauër conte qu'il a vu un petit enfant, criant dans les bras de sa
mère: «Vive la Russie!» pris par l'amiral Avellan, et passé à toute son
escorte, qui l'a embrassé tour à tour, et dont l'un des officiers, pour
lui donner quelque chose, lui a donné son aiguillette qu'il avait arrachée.
Enfin l'on passe dans l'atelier pour la lecture. Pas de lampe, un
éclairage de bougies, et une copie à la mécanique aux maigres lettres,
beaucoup moins lisibles que la grosse ronde des copistes, ce qui fait que
Bauër est fort empêché dans sa lecture, et c'est froid, très froid.
Enfin après le septième tableau, je demande à lire le huitième et dernier
tableau. Je ne lis pas bien, mais nerveusement, et Sarah me semble prise
par la dernière scène.
Alors, une préparation de thé et de rafraîchissements, pendant laquelle il
n'est plus question de la pièce.
Puis, Sarah vient s'asseoir à côté de moi, me dit que la pièce est pleine
de passion, que le dernier tableau lui paraît superbe, et me demande de
lui laisser, pour lire le quatrième et le cinquième tableau, qui n'ont
pas été lus. Et se succèdent dans la bouche de Sarah, des paroles qui
ont l'air d'affirmer le désir de la jouer, et même une phrase, où il est
question de me mettre en rapport avec le directeur, mais au fond de ce
bout de conversation, il n'y a pas une parole décisive.
Maintenant, il y a bien des choses qui me sont hostiles. Sarah est une
romantique; elle a certainement, dans ce moment, par le bruit qui s'est
fait autour de Réjane, la velléité de tenter de la modernité, mais son
tempérament littéraire s'y refuse, puis elle jouit, dans ma pièce, d'une
bien vilaine soeur, et dans la vie, elle se trouve avoir une soeur, ce que
je ne savais pas du tout.
* * * * *
_Samedi 21 octobre_.--Abordé par Stevens, qui me parle du travail
incessant, effréné, de son vieil âge, me jetant dans l'oreille:
«Je n'ose pas le dire, j'ai fait soixante-quinze tableaux, depuis le mois
de janvier!»
* * * * *
_Dimanche 22 octobre_.--Visite de Villedeuil, qui tombe avec sa petite
fille, tous les six mois, chez moi, et m'intéresse, et à la fois me séduit
et m'étonne, par sa conversation sur les révolutions économiques, qui ont
lieu autour de moi, et dont je ne me doute pas. Aujourd'hui, il me fait
un tableau très curieux de la mort du _demi-gros_ par l'introduction des
colis-postaux, qui tuent l'intermédiaire.
À Villedeuil succède Roger Marx, venant m'annoncer qu'il fait un bouquin
pour les écoles, un choix de morceaux de littérature de Chateaubriand à
nos jours, choix qui sera autrement brave que les _Selectæ_ courants, et
où il va se payer de donner beaucoup des Goncourt.
Et c'est Hennique, qui m'annonce la réception des DEUX PATRIES à l'Ambigu,
et sa toute prochaine entrée en répétition.
Ce soir dîner chez Daudet, dîner avec Loti, qui un moment a hésité à
venir, parce qu'on lui avait dit, que je disais un tas d'infamies sur son
compte. Quand il s'en va, je lui dis, en lui donnant la main: «Loti, ne
croyez pas à ce qu'on vous a dit de moi. Oh! je ne vous le cache pas, je
n'ai pas aimé votre discours à l'Académie, et je l'ai dit bien haut....
Mais c'est tout.»
* * * * *
_Mardi 24 octobre_.--La soirée de gala à l'Opéra: une déception. Vraiment,
cette salle n'est pas favorable à l'exhibition de la beauté de la femme.
Ces _oeils-de-boeuf_ de lumière du fond des loges, ça tue tout, ça éteint
tout, et le doux éclat des toilettes claires et des décolletages, et
aujourd'hui, comme me le disait la comtesse Greffulhe, qui était charmante
en blanc, il y avait trop d'uniformes de militaires, attirant l'oeil à
leurs chamarrures, et empêchant les femmes de ressortir du fond sourd
des habits noirs.
* * * * *
_Mercredi 25 octobre_.--«Eh bien, la pièce de Goncourt, comment la
trouvez-vous? C'est Jean Lorrain qui interroge.
«Mais très bien, répond le fils de Sarah Bernhardt, mais vraiment, est-ce
que vous pensez que ma mère puisse la jouer?»
* * * * *
_Samedi 28 octobre_.--Ah! il devient embêtant mon foie. Tous les deux ou
trois jours, une petite crise, à propos d'on ne sait quoi, et le dégoût
croissant de la nourriture, et des suées de faiblesse, tous les matins, et
de la _rejaunisse_ à tout moment dans la figure.
* * * * *
_Jeudi 9 novembre_.--Voici qu'en sortant de table, Léon Daudet, avec
son emballement ordinaire, se met à proclamer que Wagner est un génie
supérieur à Beethoven, et se montant, se montant, arrive à affirmer,
que c'est un génie aussi grand qu'Eschyle, que son Parsifal égale le
Prométhée.
Là-dessus, son père lui dit que, dans le _langage non articulé_, qui est
la musique, Wagner lui a donné des sensations, comme aucun musicien, mais
que dans le langage articulé, qui est la littérature, il connaît des gens
qui sont infiniment au-dessus de lui, notamment, le nommé Shakespeare.
Alors Rodenbach qui est là, prend la parole--et ce soir, il parle
merveilleusement--déclarant que les vrais grands, sont ceux qui
s'affranchissent des modes, des enthousiasmes, des engouements
épileptiques d'un temps, établissant que la supériorité de Beethoven est
de parler à la _cérébralité_, tandis que Wagner ne s'adresse qu'aux nerfs,
déclarant, qu'on sort de l'audition de Beethoven, avec un sentiment de
sérénité, tandis qu'on sort de l'audition de Wagner, endolori, comme si on
avait été roulé par les vagues, un jour de grosse mer.
* * * * *
_Dimanche 12 novembre_.--Réouverture du _Grenier_.
Dans un coin, le vieux Rosny parle de Napoléon, et de temps en temps, à
une phrase brillante prononcée par lui, se retourne pour voir, si elle a
été entendue de la chambrée. Léon Daudet, dans un autre coin, esthétise
avec le jeune Rosny. Raffaëlli cause avec Geffroy de ses essais
d'eaux-fortes en couleur, qui vont paraître cette semaine. Daudet souffre,
et malgré cela, jette dans la conversation générale, un joli mot, une
remarque fine. Roger Marx m'entretient de la danseuse Loïe Fuller, qui le
fréquente, et qui aurait un véritable goût d'art, s'étendant de sa danse
à un tableau, à un bronze, et me dit, que rien n'est amusant comme une
répétition, où elle essaie les couleurs de l'arc-en-ciel, dans lesquelles
elle va développer la grâce de ses attitudes.
* * * * *
_Samedi 25 novembre_.--À ce qu'il paraît, j'ai été anathématisé,
à la mairie du VIe arrondissement, par les femmes de la _Ligue de
l'Émancipation_, pour le mal que j'ai dit du beau sexe, dans mes livres,
et qui, si elles ne sont pas encore décidées à venir me battre à domicile,
sont résolues à m'adresser une lettre énergiquement motivée. C'est du
moins ce que m'apprend un reporter de l'_Éclair_, venant me demander,
si j'avais reçu la lettre en question.
* * * * *
_Dimanche 26 novembre_.--J'ai écrit à Sarah Bernhardt de me renvoyer ma
pièce, et j'ai reçu d'elle aujourd'hui un _petit bleu_, où elle me dit
qu'elle a un tel désir de jouer quelque chose de moi, qu'elle me demande
de garder encore ma pièce six semaines, pour la lire, à tête reposée. Ma
conviction est qu'avec un certain désir de la jouer, elle ne la jouera pas.
* * * * *
_Dimanche 3 décembre_.--Chez Plon, on disait ces jours-ci, que la
bicyclette tuait la vente des livres, d'abord avec le prix d'achat de la
manivelle, puis avec la prise de temps, que cette équitation obtient des
gens, et qui ne leur laisse plus d'heures pour lire.
* * * * *
_Mardi 5 décembre_.--Daudet m'a amené hier, le docteur Rendu, médecin de
l'hôpital Necker, qui m'a mis à l'huile de Harlem.
Cette huile de Harlem, ordonnée par un médecin de ce temps, est un
médicament qui semble avoir été inventé par un hermétique moyenageux, et
dont le prospectus commence ainsi: «_En Jésus Christ se trouvent tous les
trésors de guérison, tant du corps que de l'âme_.» Au fond, un médicament
qui doit avoir une terrible action, car après en avoir pris quelques
gouttes, il vous remonte de l'estomac des fumées, qui ont l'odeur de
l'asphalte en fusion, pour la réparation des trottoirs.
* * * * *
_Mercredi 6 décembre_.--Alidor Delzant s'est amusé, ces derniers mois,
au rangement, au classement des autographes d'Ozy. Parmi ces lettres des
contemporains amants ou amoureux de la femme, il y a tout un volume de
lettres de Charles Hugo, de lettres très intéressantes, de lettres très
belles, au moment, où Ozy, courtisée par le vieil Hugo, est prête à lui
céder, et où le fils lui écrit, qu'il ne veut pas partager cet incestueux
commerce, et qu'il se retire, le coeur déchiré.
* * * * *
_Jeudi 7 décembre_.--Jeanniot m'amène l'éditeur Testard. Il veut faire
une édition de grand luxe de LA FILLE ÉLISA, tirée à trois cents
exemplaires seulement. Elle serait illustrée d'une dizaine, d'une douzaine
d'eaux-fortes de Jeanniot. Maintenant il aurait l'idée--je trouve l'idée
malheureuse--de faire graver en double, et bourgeoisement par un buriniste,
les dessins de Jeanniot, qui auraient servi à ses eaux-fortes. Puis il
voudrait en marge de petites gravures, jouant les croquetons au crayon
noir et à la plume, qu'on jette, à l'heure présente, sur les marges des
livres, déjà imprimés.
Quelle verve surchauffée, quelle vitalité fouettée, quel diable au corps
de la cervelle, chez Scholl! C'est depuis la soupe jusqu'au fruit, depuis
le lever de la table jusqu'à sa sortie du salon, une suite d'échos parlés,
une avalanche d'anecdotes, une succession de racontars, une enfilade de
petits récits sans exposition, comme enfermés entre deux astérisques, un
débordement de choses drôles, amusantes, spirituelles, ne laissant la
parole à personne, et faisant Coppée silencieusement consterné.
* * * * *
_Vendredi 8 décembre_.--J'ai reçu enfin hier la fameuse lettre
d'anathématisation des femmes de la _Ligue d'Émancipation_, lettre signée:
Mme Potonié. La lettre est polie, et je ne réponds pas.
* * * * *
_Dimanche 10 décembre_.--Ce soir, on affirmait sérieusement chez Daudet,
qu'un _populo_ assistant par hasard à la Chambre, et qui était blessé,
avait cru, dans le premier moment, à un feu d'artifice, qu'on avait
l'habitude de tirer, dans l'intérieur du Palais-Bourbon, après un discours
remarquable.