_Dimanche 18 juin_.--On citait un ménage de vignerons, près d'Auxerre, qui

avait bu dans l'année vingt-sept feuillettes de vin, et quatre feuillettes

d'eau-de-vie. Le mari était mort, mais la femme avait résisté.

* * * * *

_Lundi 19 juin_.--C'est absurde, ce ferment batailleur qu'il y a en

moi, avec cette impressionnabilité du système nerveux, qui dans les

imaginations de la nuit et de l'insomnie, à propos des choses les plus

simples, me fait entrevoir les complications les plus malheureuses, les

conflits des plus violents.

Ce soir départ de Vichy.

* * * * *

_Lundi 26 juin_.--À l'exposition des portraits des Journalistes et des

Hommes de lettres.

Un portrait de Villemain, par Ary Scheffer, d'un modelage admirable. Je

n'aurais pas cru Ary Scheffer, un portraitiste de cette science. Quand on

compare ce portrait au portrait de Guizot par Delaroche, Delaroche paraît

un bien pauvre peintre.

Une parenté dans la construction de la tête de Chateaubriand et de

Lamartine, tels que nous font voir les deux écrivains, les deux peintres

Guérin et Decaisne.

Un curieux portrait que celui de Proudhon, se promenant au bord de la mer,

par Tassaert. C'est le peintre qui a été le dernier continuateur de la

couleur anglaise, importée par Delacroix, dans le MASSACRE DE SCIO.

Le jeune Philippe Sichel racontait, qu'il avait disséqué le matin, une

jambe de frotteur, la jambe sur laquelle il posait, dont toutes les veines

étaient variqueuses, et avec des varices, comme jamais on n'en avait vu.

Et il me parlait de viciations organiques amenées par chaque état chez les

individus, des tumeurs séreuses au-dessus du genou des cordonniers, là,

où ils martèlent les chaussures, des tumeurs séreuses des religieuses

au-dessous du genou, là où elles s'agenouillent, etc., etc.

Je rencontre ce soir, montant en voiture le ménage Forain, la femme très

coquettement enrubannée, le mari terriblement pâle. Il m'annonce qu'il va

partir pour Plombières, qu'il souffre d'affreux maux d'estomac. J'avais

envie de lui dire, que ça se voyait bien dans ses légendes.

* * * * *

_Mardi 27 juin_.--En buvant un verre d'ale, rue Royale, dans le roulement

incessant des voitures sur le pavé de bois, je pensais que l'activité

humaine est arrivée à faire le bruit continu d'un élément.

* * * * *

_Mercredi 28 juin_.--Ce pauvre Jean Lorrain doit être opéré, vendredi,

d'une tumeur dans les intestins, et tous ces jours-ci, pour que sa pensée

aille le moins possible à vendredi, il déjeune ou dîne chez des amis, et

donne à déjeuner ou à dîner à des amis, chez lui.

Aujourd'hui il m'a invité à dîner chez lui, et m'a servi comme curiosité:

Yvette Guilbert.

Non elle n'est pas belle! Une figure plate, un nez qui n'a rien de grec,

des yeux à l'éclair fauve, des sourcils à la remontée un peu satanique,

un enroulement autour de la tête de cheveux potassés, un buste aux seins

attachés très bas: voilà la femme.

Maintenant chez cette femme, c'est dans une animation enfiévrée du corps,

une vivacité de paroles tout à fait amusante. Elle entre, décrivant le

fameux déjeuner Rougon-Macquart du bois de Boulogne, faisant le tableau

des diverses catégories de femmes épatantes qui y figuraient, des

silhouettes caricaturales des orateurs qui ont pris la parole, du

bafouillement de Zola émotionné: un compte rendu drolatique qui aurait

eu le plus grand succès dans un journal.

Ce qu'il y a d'original dans sa verve blagueuse, c'est que sa blague

moderne, est émaillée d'épithètes de poètes symboliques et décadents,

d'expressions archaïques, de vieux verbes comme «déambuler», remis en

vigueur: un méli-mélo, un pot-pourri de parisianismes de l'heure présente,

et de l'antique langue facétieuse de Panurge.

Et comme je la complimente sur la manière intelligente, dont elle a dit

les vers de Rollinat, elle me dit le peu de succès qu'ils ont eu, et que

justement dans cette soirée, où elle les disait, on lui a crié pendant sa

déclamation: «Et la messe!»

Et contre cette porte fermée, où il y a les bocaux d'eau phéniquée, les

éponges, la table pour le charcuter, Lorrain dit des choses légères,

rieuses, plaisantes, comme en dit un homme d'esprit, pour lequel le

lendemain est sans bistouri.

* * * * *

_Vendredi 30 juin_.--Malgré moi, toute la matinée je ne puis m'empêcher de

penser à Lorrain, que Pozzi opère dans ce moment.

À cinq heures, je vais savoir de ses nouvelles. Sa mère qui est à la

porte, me dit: «De son lit, il vous a vu traverser la place... entrez

donc quelques instants... vous lui ferez un vrai plaisir.» Et tout bas:

«Ç'a été bien dur.»

--Ah! fait-il, en me voyant entrer, on a été six minutes avant de

m'endormir... je croyais que je ne dormirais jamais... Pozzi m'a dit: Vous

avez pris de l'éther... Oui c'est vrai, j'en ai beaucoup pris, à la suite

d'un grand chagrin, qui me donnait des contractions de coeur... et ces

contractions, l'éther les calmait... vous savez, l'éther c'est comme un

vent frais du matin... un vent de mer qui vous souffle dans la poitrine...

Ah, après ce que j'ai souffert... il me semblait que j'avais le corps

rempli de phosphore et de flamme... Il faudra encore que dans trois

semaines, je fasse une saison de Luchon... C'est bien ennuyeux d'être

obligé de refaire son sang.

Puis après un silence, ses bras jetés hors de son lit, dans un étirement

douloureux: «Oh, dans la vie, il n'y a peut-être que quelques jouissances

littéraires, et quelques jouissances d'exquise gourmandise.»

* * * * *

_Samedi 1er juillet_.--J'avais à table, près de moi, une femme aux

yeux bistrés, au langage mélancoliquement polisson, à la distinction

souffreteuse, au décolletage excitant. On vint à parler d'une de ses amies,

toujours en traitement, sans être malade. Alors ma voisine me dit: «Quand

une femme est arrivée au moment, où l'essai de ses robes ne lui prend plus

tout son temps, où l'amour ne l'amuse plus, où la religion ne s'en est pas

emparée, elle a besoin de s'occuper d'une maladie, et d'occuper un médecin

de sa personne.»

* * * * *

_Mardi 4 juillet_.--Là, en ce centre de Paris, au milieu de ces

habitations, toutes vivantes à l'intérieur, là, en ce plein éclairage

_a giorno_ de la ville, sur cette MAISON TORTONI; 22, cette maison avec ses

lanternes non allumées, avec ses volets blancs fermés, son petit perron

aux trois marches, où dans mon enfance, se tenaient appuyés, un moment,

sur les deux rampes, de vieux _beaux_ mâchonnant un cure-dent, aujourd'hui

vide, il me semble lire une bande de papier, écrite à la main: «_Fermé

pour cause de décès du Boulevard Italien_.»

* * * * *

_Samedi 8 juillet_.--Enterrement de Maupassant, dans cette église de

Chaillot, où j'ai assisté au mariage de Louise L... que j'ai eu, un moment,

l'idée d'épouser.

Mme Commanville, que je coudoie, m'annonce qu'elle part le lendemain, pour

Nice, avec le pieux désir de voir, de consoler la mère de Maupassant, qui

est dans un état inquiétant de chagrin.

Ce soir, comme je dînais au restaurant Voisin, j'entendais le Bordelais

Marquessac, le propriétaire actuel du restaurant, dire à des clients,

à propos de la chaleur de cette année, que les vendanges qui se font

dans son pays, en octobre, allaient se faire à la mi-août. Le raisin,

ajoutait-il, était si abondant qu'il y aurait, cette année, la récolte

de la moyenne de quatre années.

Un détail curieux sur le sulfatage de la vigne. Il disait que dans le

Bordelais, il y avait nombre de foires, et que ces foires mettaient dans

les chemins, beaucoup de saltimbanques, mangeant les raisins sur la route.

Alors, on s'était imaginé d'enduire les ceps de vigne du bord de la route

de vert-de-gris, et quand la vigne avait été malade, on avait remarqué que

ces ceps avaient échappé à la maladie, et le procédé avait été généralisé

pour toute la vigne.

* * * * *

_Dimanche 9 juillet_.--Des nuits pleines de cauchemars, et qui me font

avant de me coucher, peur du lit; des journées pleines de prévisions

pessimistes pour le restant de ma vie.

* * * * *

_Mercredi 12 juillet_.--De bien imbéciles jugements littéraires, formule

ce Delacroix, notamment sur Balzac, et sur ce chef-d'oeuvre: EUGÉNIE

GRANDET. Et pas peintre du tout en écriture, des gens qu'il a rencontrés

dans la vie. Et pas styliste non plus. Je n'ai guère rencontré de bien,

dans les deux volumes, que cette phrase: «l'arrêté, le tendu de la peau,

qu'a seulement une vierge.»

* * * * *

_Jeudi 13 juillet_.--Daudet me parlant de sa faiblesse, à la suite de la

crise d'estomac de ces trois jours, je lui disais, que la douleur devait

amener une dépense de force supérieure à celle exigée et obtenue par

tous les exercices physiques; et qu'un jour peut-être, on trouverait un

instrument qui vous donnerait le chiffre de la déperdition, amenée par une

crise de foie, par des douleurs rhumatismales, et qu'on serait étonné de

la dépense de force, faite dans une maladie aiguë.

* * * * *

_Vendredi 14 juillet_.--Aujourd'hui, à propos d'un article sur

l'anniversaire de Marat, je pensais que pendant les guillotinades de la

Révolution, le coeur n'avait jamais armé le bras d'un fils, d'un amant,

d'une épouse; que le cerveau seul, en son indignation désintéressée, avait

mis un couteau homicide dans la main de Charlotte Corday. Mais dans cette

note, je crains de me répéter.

Quels intéressants noms d'hommes et d'endroits, donne le relevé d'une

carte quelconque, d'une carte de Seine-et-Oise. Ainsi _Macherin_ ferait-il

un original nom d'ouvrier républicain, et les charmantes localités pour un

roman: _le Grand-Vert_ et: _le Petit Vert_!

* * * * *

_Samedi 15 juillet_.--Ce soir, Léon lit la mort de Socrate dans le Phédon:

ça fait très fort penser à Jésus-Christ, au Jardin des Oliviers...

* * * * *

_Dimanche 16 juillet_.--La satisfaction intérieure, la plénitude heureuse

de la reprise du travail, de la _dramatisation_ du commencement de

LA FAUSTIN. C'est après la paresse de la maladie, après une trêve de

plusieurs mois, comme une résurrection de l'être pensant, si longtemps

en catalepsie.

* * * * *

_Lundi 17 juillet_.--Nadar, que je trouve, ce matin, dans le cabinet de

Daudet, parle de souvenirs, qu'il veut publier sous le titre de: CAHIERS

DE NADAR. Mais il n'a pris aucune note, et ses souvenirs, seront plutôt

des commentaires autour des lettres autographes qu'il possède: lettres

très nombreuses, très curieuses, de Veuillot, de Proudhon, de Baudelaire,

etc.

Sur Baudelaire, il cite ce mot d'Asselineau, disant qu'à l'hôtel Pimodan,

il se couchait sous son lit, pour l'étonner. Et au sujet de Veuillot,

il s'étend sur son intimité avec l'écrivain catholique, malgré les

divergences d'opinions, et sur le dîner qu'ils faisaient, toutes les

semaines, ensemble, déclarant que Veuillot lui pardonnait plutôt de

n'avoir pas fait baptiser son fils, que de s'être marié à une huguenote.

Un moment, il me dit gentiment, qu'il y a une chose qu'il regrette dans sa

vie, c'est sa caricature sur Villedeuil, s'en excusant près de moi, en

disant que c'était un temps, où l'on était «rageur comme des chats-tigres.»

Ce soir, comme on causait de la croyance de Banville aux lutins, dont il

cherchait à endormir la _malfaisance_, avec de petits morceaux de papier

vert, la causerie, bientôt après, allait aux apparitions.

Mme Daudet racontait alors, que veillant son fils, menacé d'une fièvre

typhoïde, elle avait le sentiment que le monde surnaturel, dont elle se

voyait séparée, comme par un cristal ondulé, s'ouvrait et laissait sa

grand'mère s'approcher d'elle,--d'elle, qui toute frissonnante, le bras

étendu, criait: «Non! non!»

* * * * *

_Mardi 18 juillet_.--Aujourd'hui, Jeanne parlait d'une jeune femme de la

société d'une ville du Nord, des mieux apparentées, et richement mariée à

Paris. Au bout de quelques années de mariage, elle faisait une série de

visites, au faubourg Saint-Germain, au faubourg Saint-Honoré, où elle

prévenait les gens, pour leur éviter tout embarras, et leur donner la

liberté de ne plus la saluer, que cette vie de femme honnête l'ennuyait,

qu'elle allait carrément se faire courtisane.

* * * * *

_Mercredi 19 juillet_.--Daudet nous disait, ce soir qu'il était tombé à

huit ans, sur un volume dépareillé de Tom Jones, et qu'il avait lu, que

la chose qui avait amené sa naissance, avait été une distraction d'une

demi-heure. Cette phrase avait apporté un bouleversement dans ses idées,

et mis son esprit en quête, du comment de la fabrication des enfants.

* * * * *

_Jeudi 20 juillet_.--Avant dîner, Céard donne quelques détails curieux sur

les exécutions, auxquelles il a assisté. Il parle de la tête oscillante du

condamné sur les épaules, comme si elle ne tenait plus, de la longueur du

visage par la descente de la mâchoire, de la pâleur qui tourne au chocolat,

et nous fait voir le couteau, remontant éclaboussé de sang, comme du

papier peigne, avec la trace parfaitement indiquée des deux carotides.

Ce sont des observations faites par lui, à l'exécution d'Allorto et de

ses complices, les assassins du jardinier d'Auteuil.

Au dîner, il nous entretient de Maupassant déclare que chez lui, la

littérature était toute d'instinct, et non réfléchie, affirme que c'est

l'homme qu'il a connu, le plus indifférent à tout, et qu'au moment, où il

paraissait le plus passionné pour une chose, il en était déjà détaché.

* * * * *

_Vendredi 21 juillet_.--Schwob nous arrive aujourd'hui, avec dans sa poche,

l'Américain Wittemann, qu'il est en train de traduire. Il nous traduit,

au courant de la lecture: _La Maison des morts de la Cité_, un morceau

étrangement poétique sur un cadavre de prostituée, un morceau d'un lyrisme

fantastique, dont semble descendre Maeterlink.

Incidemment, il nous dit, que Maupassant avait fait la plus grande partie

de ses nouvelles, avec les _racontars_ des uns et des autres. Et il

affirme que le sujet de _le Horla_ lui a été donné par Porto-Riche, qui

est tout à fait inquiet, quand on découvre en sa présence, dans cette

nouvelle, le commencement de la folie du romancier, et ne peut s'empêcher

de s'écrier: «Si cette nouvelle est d'un fou, c'est moi qui suis le

fou!»

Le hasard fait, que les exécutions, racontées hier, par Céard, reviennent

dans la conversation, et Schwob décrit l'exécution d'Eyraud, qu'il a

vue. Lui, il dit que dans une exécution, la seule chose dramatique,

est l'apparition du condamné sur la porte, et que la rapidité de la

décapitation dans tous ses détails--il a compté--ne dépasse pas 50

secondes.

Il a eu la curiosité de suivre Eyraud, au _champ des navets_, où il l'a

vu mettre en terre, après qu'on a retourné sa tête, dont le visage se

trouvait tourné du côté de son dos, dans la bière, sur laquelle il y avait

écrit son prix: _8 francs_. Puis, il est allé boire, avec les bourreaux,

un verre de vin, dans le cabaret en face. Là, il a constaté le respect, la

considération qu'il y a pour les descendants de bourreaux de père en fils,

et l'espèce de mésestime pour ceux qui le sont devenus, par une alliance,

un mariage avec une fille de bourreau. Les premiers, dans le langage

argotique de la guillotine, s'appellent des: _bing_.

* * * * *

_Samedi 22 juillet_.--Dans notre promenade de ce matin, Daudet me parlant

de son livre commencé: QUINZE ANS DE MÉNAGE, me confie qu'il y a dans son

esprit, une évolution, semblable à celle qui s'est faite dans le mien: le

dégoût de l'éternelle aventure, de l'éternelle complication de la chose

romancée.

* * * * *

_Lundi 24 juillet_.--La femme a la venette de la Vérité nue; elle la

tolère à peine, en chemise de nuit.

* * * * *

_Samedi 29 juillet_.--Soudain, au milieu du silence de nous tous, Léon,

jetant en bas d'une chaise ses pieds, sur laquelle ils sont posés, s'écrit,

se parlant à lui-même, dans un mouvement de révolte intérieure: «Je n'ai

qu'un regret, je me trouve _emberlingué_ de trop de philosophie... À quoi,

ça sert?»

Ce cri me fait plaisir, parce que je le vois prêt à n'être plus l'homme

des bouquins, mais tourné à _bouquiner de l'humanité_.

Dans l'engourdissement de la sieste, le ratissage des allées, me donne la

sensation d'être peigné avec un peigne aux dents édentées.

* * * * *

_Lundi 31 juillet_.--Une matelote au _Vieux Garçon_, avec les vieux et les

jeunes Daudet, et les Masson.

Le soir, lecture de la pièce d'Hennique: LES DEUX PATRIES. Un prologue

très original.

* * * * *

_Mercredi 2 août_.--Fête d'Alphonse Daudet. Toute la maisonnée Allard,

arrivée de Bourg-la-Reine, dans une voiture aux rideaux de cuir, d'où

sortent successivement la mère, le père, les deux petits garçons, Renée,

Marthe, Adeline, un petit monde de fillettes, distingué et pas bourgeois.

C'est intéressant cette famille, où se sent dans une aisance très

restreinte, une allègre insouciance mêlée à un certain désordre artiste.

Le soir, Léon nous lit, dans la _Revue Nouvelle_, son article sur Hugo,

un article tout à fait remarquable, où foisonnent les idées, les images,

les coups de lumière, dans une langue superbe. Ce jeune Daudet est

incontestablement le premier critique de l'heure présente.

* * * * *

_Jeudi 3 août_.--Avant dîner, causerie au fond du parc avec Rodenbach,

sur la réforme de l'orthographe, sur cette révolution, non prônée par des

littérateurs, mais par des professeurs, et par courtisanerie démocratique

au profit de l'école primaire.

* * * * *

_Vendredi 4 août_.--Zola dîne ce soir. Il parle du théâtre, dont, dit-il,

il est dégoûté, mais cependant, où il sent qu'il pourrait se renouveler,

et est au fond, tenté de faire une pièce entre ses romans de Lourdes et

de Rome. Puis, passant d'un sujet à l'autre, avoue son goût passionné de

pâtisserie, dont il mange toute une assiette, à son thé de quatre heures;

ensuite se met à célébrer l'insomnie, disant que c'est là, où il prend

ses déterminations, qui deviennent des actions, lors de la mise de ses

bottines, qu'il chausse en pensant tout haut: «Me voilà sur mes pieds!»

L'on dîne, et un nuage noir qui fait craindre un orage, amène Mme Zola à

reparler des terreurs nerveuses, qu'a son mari du tonnerre, et qui, dans

le billard de Médan, les fenêtres fermées, et toutes les lumières allumées,

se met encore un mouchoir sur les yeux.

* * * * *

_Lundi 7 août_.--Il me restait sans doute un peu de fièvre de la crise

d'hier, amenée par le froid, que j'ai eu dans une voiture découverte, en

revenant de la gare de Lyon, et je rêvais ceci: M. Groult me faisait voir

quelques tableaux et dessins, qu'il venait d'acheter. Puis désignant un

tableau à la couleur anglaise du XVIIIe siècle, il me jetait:

--Connaissez-vous les tableaux de Burrow?

--Non.

--Eh bien, attendez... vous allez voir quelque chose de tout à fait

étrange.

Et il prenait une palette, vendue avec le tableau, et il touchait avec

un ton pris sur la palette--un tout à fait semblable à celui du

personnage--et la femme touchée se mettait à faire des révérences...

puis un mezzetin à danser... puis des musiciens à jouer du

violon--absolument comme si, cette peinture d'un grand art, était un

tableau mécanique.

* * * * *

_Mardi 8 août_.--Les impatiences des animaux, n'ayant pas le langage pour

se faire entendre des humains, sont curieuses. Je regardais la chatte, à

laquelle on avait fermé une porte, qui l'empêchait de retrouver son petit

chat. Elle ne miaulait pas, mais c'étaient des contractions colères de la

gueule, comme si, elle en voulait faire sortir de la parole.

* * * * *

_Samedi 12 août_.--Hennique vient de son Laonnais, nous demander à Daudet

et à moi, nos observations, nos critiques sur LES DEUX PATRIES.

Il reste coucher, et le soir, il nous parle de sa famille, de son père:

son père, élevé au séminaire, et destiné à être prêtre, s'engageant dans

l'infanterie de marine, devenant général, gouverneur de la Guyane et de

la Guadeloupe, et mourant à trente ans de vie exotique. Sa mort était

précédée de la mort de sa femme.

Et l'auteur de PEUF se remémore quelques impressions de son enfance

coloniale, entre autres, l'_écoute_, à l'orée d'une grande forêt, vers la

tombée de la nuit, l'écoute de l'éveil de la forêt, où, de temps en temps,

au-dessus de tous les bruits, s'élevait une grande lamentation d'animal,

que toute la ville allait entendre: lamentation mystérieuse, et qu'on ne

savait à quelle bête attribuer.

* * * * *

_Mardi 15 août_.--Ce matin, vient déjeuner un M. Roguenand, secrétaire du

syndicat des mécaniciens, un socialiste opposé aux grèves, un homme à la

tête bonne et honnête.

Il nous entretient des mécaniciens, dit que ces gens qui courent, tous les

jours, le risque d'être tués, sont des êtres loyaux n'ayant pas les côtés

tracassiers des autres ouvriers, des êtres contents de leur état, et en

assumant la responsabilité. Il nous les peint, comme des juifs-errants,

n'ayant que le repos des dortoirs de refuge, et sentant bien qu'ils ont

contre eux, gens de passage, la _localité_ des gares, mais au fond se

considérant comme une aristocratie, et ne consentant pas à être assimilés

aux lampistes, au bas personnel de la compagnie. Enfin, il nous les montre,

dans un accident, gravement blessés, courant au disque, pour constater

que le mouvement n'a pas été fait.

Quand M. Roguenand a été décoré, il y a eu un banquet de cinq cents

mécaniciens, où ils lui ont demandé de n'être ni député, ni conseiller

municipal, pour continuer à leur appartenir, à être leur homme.

* * * * *

_Jeudi 17 août_.--Dans une conversation sur la femme, Daudet disait

aujourd'hui: «Il y aurait quelque chose de curieux à écrire sur le veuvage

de la femme, après l'écoulement de la douleur. C'est en général, une ère

de délivrance, de mise en liberté, de prise de possession de la maîtrise.

Et au milieu de ces sentiments, comme un monument s'élevant dans leur coeur,

fait d'un tas d'illusions de leur passé,--de leur passé à distance,--en

sorte que des femmes, qui ont été peu heureuses dans leur ménage, se

figurent avoir aimé leur tyran, et en chantent l'éloge. Maintenant à côté

de celles-ci, des femmes trop écrasées par le mariage, redevenues libres,

ne peuvent se relever de la servitude du passé.

* * * * *

_Samedi 19 août_.--Hier soir, je suis allé avec les Daudet, voir la Lune

et les étoiles, dans l'observatoire de Flammarion, à Juvisy.

Aujourd'hui, il me reste comme un souvenir de rêve de cette visite: le

Flammarion avec sa tête de saint Jean-Baptiste, qu'offre dans un plat

d'argent, la peinture italienne à Hérodiade, le monsieur qui a découvert

la dernière planète, à la chevelure qui pourrait servir d'enseigne à la

pommade du Lion, un jeune homme bancroche, qui nous est présenté par

Flammarion, comme l'humain de toute la terre ayant la vue la plus longue.

Un monde un peu fantastique, dans un milieu légèrement magique, autour de

cette lunette, qui a dedans des fils d'araignées, d'araignées qu'on fait

jeûner, pour que leurs fils soient tout à fait ténus, et deviennent des

diviseurs de riens indivisibles: lunette dont la gravitation fait comme le

bruit d'une usine céleste.

Une déception. Je m'attendais à voir des étoiles comme des fonds

d'assiette. On m'en fait voir une. J'ai oublié son nom. Elle m'apparaît

seulement grande, comme une grosse émeraude d'un bijoutier, de la rue de

la Paix.

* * * * *

_Lundi 21 août_.--La vieille Mme Clérambaud, la maîtresse de piano d'Edmée,

qui a beaucoup vécu dans l'intimité de Rossini, nous apprend, ce matin,

qu'il avait pris volontairement sa retraite, avant cinquante ans, disant,

en faisant allusion aux opéras d'Halévy et de Meyerbeer: «Voilà l'invasion

des Allemands!»

Et après, elle nous conte cette escarmouche, entre Wagner et Rossini.

--Vous ne comprenez pas l'harmonie du silence? disait Wagner.

--Si! si! faisait Rossini, qui prenait une feuille de papier, sur laquelle

il jetait un point d'orgue.

Wagner ne revint pas.

Mme Clérambaud donne ce détail curieux sur son manger--qui le faisait

accuser de gourmandise, de gueularderie: Rossini ne prenait, de son

lever jusqu'à cinq heures de l'après-midi, où il buvait et mangeait

nécessairement beaucoup, qu'une tasse de café glacé.

Journal des Goncourt (Troisième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 7 / 24 段