avait bu dans l'année vingt-sept feuillettes de vin, et quatre feuillettes
d'eau-de-vie. Le mari était mort, mais la femme avait résisté.
* * * * *
_Lundi 19 juin_.--C'est absurde, ce ferment batailleur qu'il y a en
moi, avec cette impressionnabilité du système nerveux, qui dans les
imaginations de la nuit et de l'insomnie, à propos des choses les plus
simples, me fait entrevoir les complications les plus malheureuses, les
conflits des plus violents.
Ce soir départ de Vichy.
* * * * *
_Lundi 26 juin_.--À l'exposition des portraits des Journalistes et des
Hommes de lettres.
Un portrait de Villemain, par Ary Scheffer, d'un modelage admirable. Je
n'aurais pas cru Ary Scheffer, un portraitiste de cette science. Quand on
compare ce portrait au portrait de Guizot par Delaroche, Delaroche paraît
un bien pauvre peintre.
Une parenté dans la construction de la tête de Chateaubriand et de
Lamartine, tels que nous font voir les deux écrivains, les deux peintres
Guérin et Decaisne.
Un curieux portrait que celui de Proudhon, se promenant au bord de la mer,
par Tassaert. C'est le peintre qui a été le dernier continuateur de la
couleur anglaise, importée par Delacroix, dans le MASSACRE DE SCIO.
Le jeune Philippe Sichel racontait, qu'il avait disséqué le matin, une
jambe de frotteur, la jambe sur laquelle il posait, dont toutes les veines
étaient variqueuses, et avec des varices, comme jamais on n'en avait vu.
Et il me parlait de viciations organiques amenées par chaque état chez les
individus, des tumeurs séreuses au-dessus du genou des cordonniers, là,
où ils martèlent les chaussures, des tumeurs séreuses des religieuses
au-dessous du genou, là où elles s'agenouillent, etc., etc.
Je rencontre ce soir, montant en voiture le ménage Forain, la femme très
coquettement enrubannée, le mari terriblement pâle. Il m'annonce qu'il va
partir pour Plombières, qu'il souffre d'affreux maux d'estomac. J'avais
envie de lui dire, que ça se voyait bien dans ses légendes.
* * * * *
_Mardi 27 juin_.--En buvant un verre d'ale, rue Royale, dans le roulement
incessant des voitures sur le pavé de bois, je pensais que l'activité
humaine est arrivée à faire le bruit continu d'un élément.
* * * * *
_Mercredi 28 juin_.--Ce pauvre Jean Lorrain doit être opéré, vendredi,
d'une tumeur dans les intestins, et tous ces jours-ci, pour que sa pensée
aille le moins possible à vendredi, il déjeune ou dîne chez des amis, et
donne à déjeuner ou à dîner à des amis, chez lui.
Aujourd'hui il m'a invité à dîner chez lui, et m'a servi comme curiosité:
Yvette Guilbert.
Non elle n'est pas belle! Une figure plate, un nez qui n'a rien de grec,
des yeux à l'éclair fauve, des sourcils à la remontée un peu satanique,
un enroulement autour de la tête de cheveux potassés, un buste aux seins
attachés très bas: voilà la femme.
Maintenant chez cette femme, c'est dans une animation enfiévrée du corps,
une vivacité de paroles tout à fait amusante. Elle entre, décrivant le
fameux déjeuner Rougon-Macquart du bois de Boulogne, faisant le tableau
des diverses catégories de femmes épatantes qui y figuraient, des
silhouettes caricaturales des orateurs qui ont pris la parole, du
bafouillement de Zola émotionné: un compte rendu drolatique qui aurait
eu le plus grand succès dans un journal.
Ce qu'il y a d'original dans sa verve blagueuse, c'est que sa blague
moderne, est émaillée d'épithètes de poètes symboliques et décadents,
d'expressions archaïques, de vieux verbes comme «déambuler», remis en
vigueur: un méli-mélo, un pot-pourri de parisianismes de l'heure présente,
et de l'antique langue facétieuse de Panurge.
Et comme je la complimente sur la manière intelligente, dont elle a dit
les vers de Rollinat, elle me dit le peu de succès qu'ils ont eu, et que
justement dans cette soirée, où elle les disait, on lui a crié pendant sa
déclamation: «Et la messe!»
Et contre cette porte fermée, où il y a les bocaux d'eau phéniquée, les
éponges, la table pour le charcuter, Lorrain dit des choses légères,
rieuses, plaisantes, comme en dit un homme d'esprit, pour lequel le
lendemain est sans bistouri.
* * * * *
_Vendredi 30 juin_.--Malgré moi, toute la matinée je ne puis m'empêcher de
penser à Lorrain, que Pozzi opère dans ce moment.
À cinq heures, je vais savoir de ses nouvelles. Sa mère qui est à la
porte, me dit: «De son lit, il vous a vu traverser la place... entrez
donc quelques instants... vous lui ferez un vrai plaisir.» Et tout bas:
«Ç'a été bien dur.»
--Ah! fait-il, en me voyant entrer, on a été six minutes avant de
m'endormir... je croyais que je ne dormirais jamais... Pozzi m'a dit: Vous
avez pris de l'éther... Oui c'est vrai, j'en ai beaucoup pris, à la suite
d'un grand chagrin, qui me donnait des contractions de coeur... et ces
contractions, l'éther les calmait... vous savez, l'éther c'est comme un
vent frais du matin... un vent de mer qui vous souffle dans la poitrine...
Ah, après ce que j'ai souffert... il me semblait que j'avais le corps
rempli de phosphore et de flamme... Il faudra encore que dans trois
semaines, je fasse une saison de Luchon... C'est bien ennuyeux d'être
obligé de refaire son sang.
Puis après un silence, ses bras jetés hors de son lit, dans un étirement
douloureux: «Oh, dans la vie, il n'y a peut-être que quelques jouissances
littéraires, et quelques jouissances d'exquise gourmandise.»
* * * * *
_Samedi 1er juillet_.--J'avais à table, près de moi, une femme aux
yeux bistrés, au langage mélancoliquement polisson, à la distinction
souffreteuse, au décolletage excitant. On vint à parler d'une de ses amies,
toujours en traitement, sans être malade. Alors ma voisine me dit: «Quand
une femme est arrivée au moment, où l'essai de ses robes ne lui prend plus
tout son temps, où l'amour ne l'amuse plus, où la religion ne s'en est pas
emparée, elle a besoin de s'occuper d'une maladie, et d'occuper un médecin
de sa personne.»
* * * * *
_Mardi 4 juillet_.--Là, en ce centre de Paris, au milieu de ces
habitations, toutes vivantes à l'intérieur, là, en ce plein éclairage
_a giorno_ de la ville, sur cette MAISON TORTONI; 22, cette maison avec ses
lanternes non allumées, avec ses volets blancs fermés, son petit perron
aux trois marches, où dans mon enfance, se tenaient appuyés, un moment,
sur les deux rampes, de vieux _beaux_ mâchonnant un cure-dent, aujourd'hui
vide, il me semble lire une bande de papier, écrite à la main: «_Fermé
pour cause de décès du Boulevard Italien_.»
* * * * *
_Samedi 8 juillet_.--Enterrement de Maupassant, dans cette église de
Chaillot, où j'ai assisté au mariage de Louise L... que j'ai eu, un moment,
l'idée d'épouser.
Mme Commanville, que je coudoie, m'annonce qu'elle part le lendemain, pour
Nice, avec le pieux désir de voir, de consoler la mère de Maupassant, qui
est dans un état inquiétant de chagrin.
Ce soir, comme je dînais au restaurant Voisin, j'entendais le Bordelais
Marquessac, le propriétaire actuel du restaurant, dire à des clients,
à propos de la chaleur de cette année, que les vendanges qui se font
dans son pays, en octobre, allaient se faire à la mi-août. Le raisin,
ajoutait-il, était si abondant qu'il y aurait, cette année, la récolte
de la moyenne de quatre années.
Un détail curieux sur le sulfatage de la vigne. Il disait que dans le
Bordelais, il y avait nombre de foires, et que ces foires mettaient dans
les chemins, beaucoup de saltimbanques, mangeant les raisins sur la route.
Alors, on s'était imaginé d'enduire les ceps de vigne du bord de la route
de vert-de-gris, et quand la vigne avait été malade, on avait remarqué que
ces ceps avaient échappé à la maladie, et le procédé avait été généralisé
pour toute la vigne.
* * * * *
_Dimanche 9 juillet_.--Des nuits pleines de cauchemars, et qui me font
avant de me coucher, peur du lit; des journées pleines de prévisions
pessimistes pour le restant de ma vie.
* * * * *
_Mercredi 12 juillet_.--De bien imbéciles jugements littéraires, formule
ce Delacroix, notamment sur Balzac, et sur ce chef-d'oeuvre: EUGÉNIE
GRANDET. Et pas peintre du tout en écriture, des gens qu'il a rencontrés
dans la vie. Et pas styliste non plus. Je n'ai guère rencontré de bien,
dans les deux volumes, que cette phrase: «l'arrêté, le tendu de la peau,
qu'a seulement une vierge.»
* * * * *
_Jeudi 13 juillet_.--Daudet me parlant de sa faiblesse, à la suite de la
crise d'estomac de ces trois jours, je lui disais, que la douleur devait
amener une dépense de force supérieure à celle exigée et obtenue par
tous les exercices physiques; et qu'un jour peut-être, on trouverait un
instrument qui vous donnerait le chiffre de la déperdition, amenée par une
crise de foie, par des douleurs rhumatismales, et qu'on serait étonné de
la dépense de force, faite dans une maladie aiguë.
* * * * *
_Vendredi 14 juillet_.--Aujourd'hui, à propos d'un article sur
l'anniversaire de Marat, je pensais que pendant les guillotinades de la
Révolution, le coeur n'avait jamais armé le bras d'un fils, d'un amant,
d'une épouse; que le cerveau seul, en son indignation désintéressée, avait
mis un couteau homicide dans la main de Charlotte Corday. Mais dans cette
note, je crains de me répéter.
Quels intéressants noms d'hommes et d'endroits, donne le relevé d'une
carte quelconque, d'une carte de Seine-et-Oise. Ainsi _Macherin_ ferait-il
un original nom d'ouvrier républicain, et les charmantes localités pour un
roman: _le Grand-Vert_ et: _le Petit Vert_!
* * * * *
_Samedi 15 juillet_.--Ce soir, Léon lit la mort de Socrate dans le Phédon:
ça fait très fort penser à Jésus-Christ, au Jardin des Oliviers...
* * * * *
_Dimanche 16 juillet_.--La satisfaction intérieure, la plénitude heureuse
de la reprise du travail, de la _dramatisation_ du commencement de
LA FAUSTIN. C'est après la paresse de la maladie, après une trêve de
plusieurs mois, comme une résurrection de l'être pensant, si longtemps
en catalepsie.
* * * * *
_Lundi 17 juillet_.--Nadar, que je trouve, ce matin, dans le cabinet de
Daudet, parle de souvenirs, qu'il veut publier sous le titre de: CAHIERS
DE NADAR. Mais il n'a pris aucune note, et ses souvenirs, seront plutôt
des commentaires autour des lettres autographes qu'il possède: lettres
très nombreuses, très curieuses, de Veuillot, de Proudhon, de Baudelaire,
etc.
Sur Baudelaire, il cite ce mot d'Asselineau, disant qu'à l'hôtel Pimodan,
il se couchait sous son lit, pour l'étonner. Et au sujet de Veuillot,
il s'étend sur son intimité avec l'écrivain catholique, malgré les
divergences d'opinions, et sur le dîner qu'ils faisaient, toutes les
semaines, ensemble, déclarant que Veuillot lui pardonnait plutôt de
n'avoir pas fait baptiser son fils, que de s'être marié à une huguenote.
Un moment, il me dit gentiment, qu'il y a une chose qu'il regrette dans sa
vie, c'est sa caricature sur Villedeuil, s'en excusant près de moi, en
disant que c'était un temps, où l'on était «rageur comme des chats-tigres.»
Ce soir, comme on causait de la croyance de Banville aux lutins, dont il
cherchait à endormir la _malfaisance_, avec de petits morceaux de papier
vert, la causerie, bientôt après, allait aux apparitions.
Mme Daudet racontait alors, que veillant son fils, menacé d'une fièvre
typhoïde, elle avait le sentiment que le monde surnaturel, dont elle se
voyait séparée, comme par un cristal ondulé, s'ouvrait et laissait sa
grand'mère s'approcher d'elle,--d'elle, qui toute frissonnante, le bras
étendu, criait: «Non! non!»
* * * * *
_Mardi 18 juillet_.--Aujourd'hui, Jeanne parlait d'une jeune femme de la
société d'une ville du Nord, des mieux apparentées, et richement mariée à
Paris. Au bout de quelques années de mariage, elle faisait une série de
visites, au faubourg Saint-Germain, au faubourg Saint-Honoré, où elle
prévenait les gens, pour leur éviter tout embarras, et leur donner la
liberté de ne plus la saluer, que cette vie de femme honnête l'ennuyait,
qu'elle allait carrément se faire courtisane.
* * * * *
_Mercredi 19 juillet_.--Daudet nous disait, ce soir qu'il était tombé à
huit ans, sur un volume dépareillé de Tom Jones, et qu'il avait lu, que
la chose qui avait amené sa naissance, avait été une distraction d'une
demi-heure. Cette phrase avait apporté un bouleversement dans ses idées,
et mis son esprit en quête, du comment de la fabrication des enfants.
* * * * *
_Jeudi 20 juillet_.--Avant dîner, Céard donne quelques détails curieux sur
les exécutions, auxquelles il a assisté. Il parle de la tête oscillante du
condamné sur les épaules, comme si elle ne tenait plus, de la longueur du
visage par la descente de la mâchoire, de la pâleur qui tourne au chocolat,
et nous fait voir le couteau, remontant éclaboussé de sang, comme du
papier peigne, avec la trace parfaitement indiquée des deux carotides.
Ce sont des observations faites par lui, à l'exécution d'Allorto et de
ses complices, les assassins du jardinier d'Auteuil.
Au dîner, il nous entretient de Maupassant déclare que chez lui, la
littérature était toute d'instinct, et non réfléchie, affirme que c'est
l'homme qu'il a connu, le plus indifférent à tout, et qu'au moment, où il
paraissait le plus passionné pour une chose, il en était déjà détaché.
* * * * *
_Vendredi 21 juillet_.--Schwob nous arrive aujourd'hui, avec dans sa poche,
l'Américain Wittemann, qu'il est en train de traduire. Il nous traduit,
au courant de la lecture: _La Maison des morts de la Cité_, un morceau
étrangement poétique sur un cadavre de prostituée, un morceau d'un lyrisme
fantastique, dont semble descendre Maeterlink.
Incidemment, il nous dit, que Maupassant avait fait la plus grande partie
de ses nouvelles, avec les _racontars_ des uns et des autres. Et il
affirme que le sujet de _le Horla_ lui a été donné par Porto-Riche, qui
est tout à fait inquiet, quand on découvre en sa présence, dans cette
nouvelle, le commencement de la folie du romancier, et ne peut s'empêcher
de s'écrier: «Si cette nouvelle est d'un fou, c'est moi qui suis le
fou!»
Le hasard fait, que les exécutions, racontées hier, par Céard, reviennent
dans la conversation, et Schwob décrit l'exécution d'Eyraud, qu'il a
vue. Lui, il dit que dans une exécution, la seule chose dramatique,
est l'apparition du condamné sur la porte, et que la rapidité de la
décapitation dans tous ses détails--il a compté--ne dépasse pas 50
secondes.
Il a eu la curiosité de suivre Eyraud, au _champ des navets_, où il l'a
vu mettre en terre, après qu'on a retourné sa tête, dont le visage se
trouvait tourné du côté de son dos, dans la bière, sur laquelle il y avait
écrit son prix: _8 francs_. Puis, il est allé boire, avec les bourreaux,
un verre de vin, dans le cabaret en face. Là, il a constaté le respect, la
considération qu'il y a pour les descendants de bourreaux de père en fils,
et l'espèce de mésestime pour ceux qui le sont devenus, par une alliance,
un mariage avec une fille de bourreau. Les premiers, dans le langage
argotique de la guillotine, s'appellent des: _bing_.
* * * * *
_Samedi 22 juillet_.--Dans notre promenade de ce matin, Daudet me parlant
de son livre commencé: QUINZE ANS DE MÉNAGE, me confie qu'il y a dans son
esprit, une évolution, semblable à celle qui s'est faite dans le mien: le
dégoût de l'éternelle aventure, de l'éternelle complication de la chose
romancée.
* * * * *
_Lundi 24 juillet_.--La femme a la venette de la Vérité nue; elle la
tolère à peine, en chemise de nuit.
* * * * *
_Samedi 29 juillet_.--Soudain, au milieu du silence de nous tous, Léon,
jetant en bas d'une chaise ses pieds, sur laquelle ils sont posés, s'écrit,
se parlant à lui-même, dans un mouvement de révolte intérieure: «Je n'ai
qu'un regret, je me trouve _emberlingué_ de trop de philosophie... À quoi,
ça sert?»
Ce cri me fait plaisir, parce que je le vois prêt à n'être plus l'homme
des bouquins, mais tourné à _bouquiner de l'humanité_.
Dans l'engourdissement de la sieste, le ratissage des allées, me donne la
sensation d'être peigné avec un peigne aux dents édentées.
* * * * *
_Lundi 31 juillet_.--Une matelote au _Vieux Garçon_, avec les vieux et les
jeunes Daudet, et les Masson.
Le soir, lecture de la pièce d'Hennique: LES DEUX PATRIES. Un prologue
très original.
* * * * *
_Mercredi 2 août_.--Fête d'Alphonse Daudet. Toute la maisonnée Allard,
arrivée de Bourg-la-Reine, dans une voiture aux rideaux de cuir, d'où
sortent successivement la mère, le père, les deux petits garçons, Renée,
Marthe, Adeline, un petit monde de fillettes, distingué et pas bourgeois.
C'est intéressant cette famille, où se sent dans une aisance très
restreinte, une allègre insouciance mêlée à un certain désordre artiste.
Le soir, Léon nous lit, dans la _Revue Nouvelle_, son article sur Hugo,
un article tout à fait remarquable, où foisonnent les idées, les images,
les coups de lumière, dans une langue superbe. Ce jeune Daudet est
incontestablement le premier critique de l'heure présente.
* * * * *
_Jeudi 3 août_.--Avant dîner, causerie au fond du parc avec Rodenbach,
sur la réforme de l'orthographe, sur cette révolution, non prônée par des
littérateurs, mais par des professeurs, et par courtisanerie démocratique
au profit de l'école primaire.
* * * * *
_Vendredi 4 août_.--Zola dîne ce soir. Il parle du théâtre, dont, dit-il,
il est dégoûté, mais cependant, où il sent qu'il pourrait se renouveler,
et est au fond, tenté de faire une pièce entre ses romans de Lourdes et
de Rome. Puis, passant d'un sujet à l'autre, avoue son goût passionné de
pâtisserie, dont il mange toute une assiette, à son thé de quatre heures;
ensuite se met à célébrer l'insomnie, disant que c'est là, où il prend
ses déterminations, qui deviennent des actions, lors de la mise de ses
bottines, qu'il chausse en pensant tout haut: «Me voilà sur mes pieds!»
L'on dîne, et un nuage noir qui fait craindre un orage, amène Mme Zola à
reparler des terreurs nerveuses, qu'a son mari du tonnerre, et qui, dans
le billard de Médan, les fenêtres fermées, et toutes les lumières allumées,
se met encore un mouchoir sur les yeux.
* * * * *
_Lundi 7 août_.--Il me restait sans doute un peu de fièvre de la crise
d'hier, amenée par le froid, que j'ai eu dans une voiture découverte, en
revenant de la gare de Lyon, et je rêvais ceci: M. Groult me faisait voir
quelques tableaux et dessins, qu'il venait d'acheter. Puis désignant un
tableau à la couleur anglaise du XVIIIe siècle, il me jetait:
--Connaissez-vous les tableaux de Burrow?
--Non.
--Eh bien, attendez... vous allez voir quelque chose de tout à fait
étrange.
Et il prenait une palette, vendue avec le tableau, et il touchait avec
un ton pris sur la palette--un tout à fait semblable à celui du
personnage--et la femme touchée se mettait à faire des révérences...
puis un mezzetin à danser... puis des musiciens à jouer du
violon--absolument comme si, cette peinture d'un grand art, était un
tableau mécanique.
* * * * *
_Mardi 8 août_.--Les impatiences des animaux, n'ayant pas le langage pour
se faire entendre des humains, sont curieuses. Je regardais la chatte, à
laquelle on avait fermé une porte, qui l'empêchait de retrouver son petit
chat. Elle ne miaulait pas, mais c'étaient des contractions colères de la
gueule, comme si, elle en voulait faire sortir de la parole.
* * * * *
_Samedi 12 août_.--Hennique vient de son Laonnais, nous demander à Daudet
et à moi, nos observations, nos critiques sur LES DEUX PATRIES.
Il reste coucher, et le soir, il nous parle de sa famille, de son père:
son père, élevé au séminaire, et destiné à être prêtre, s'engageant dans
l'infanterie de marine, devenant général, gouverneur de la Guyane et de
la Guadeloupe, et mourant à trente ans de vie exotique. Sa mort était
précédée de la mort de sa femme.
Et l'auteur de PEUF se remémore quelques impressions de son enfance
coloniale, entre autres, l'_écoute_, à l'orée d'une grande forêt, vers la
tombée de la nuit, l'écoute de l'éveil de la forêt, où, de temps en temps,
au-dessus de tous les bruits, s'élevait une grande lamentation d'animal,
que toute la ville allait entendre: lamentation mystérieuse, et qu'on ne
savait à quelle bête attribuer.
* * * * *
_Mardi 15 août_.--Ce matin, vient déjeuner un M. Roguenand, secrétaire du
syndicat des mécaniciens, un socialiste opposé aux grèves, un homme à la
tête bonne et honnête.
Il nous entretient des mécaniciens, dit que ces gens qui courent, tous les
jours, le risque d'être tués, sont des êtres loyaux n'ayant pas les côtés
tracassiers des autres ouvriers, des êtres contents de leur état, et en
assumant la responsabilité. Il nous les peint, comme des juifs-errants,
n'ayant que le repos des dortoirs de refuge, et sentant bien qu'ils ont
contre eux, gens de passage, la _localité_ des gares, mais au fond se
considérant comme une aristocratie, et ne consentant pas à être assimilés
aux lampistes, au bas personnel de la compagnie. Enfin, il nous les montre,
dans un accident, gravement blessés, courant au disque, pour constater
que le mouvement n'a pas été fait.
Quand M. Roguenand a été décoré, il y a eu un banquet de cinq cents
mécaniciens, où ils lui ont demandé de n'être ni député, ni conseiller
municipal, pour continuer à leur appartenir, à être leur homme.
* * * * *
_Jeudi 17 août_.--Dans une conversation sur la femme, Daudet disait
aujourd'hui: «Il y aurait quelque chose de curieux à écrire sur le veuvage
de la femme, après l'écoulement de la douleur. C'est en général, une ère
de délivrance, de mise en liberté, de prise de possession de la maîtrise.
Et au milieu de ces sentiments, comme un monument s'élevant dans leur coeur,
fait d'un tas d'illusions de leur passé,--de leur passé à distance,--en
sorte que des femmes, qui ont été peu heureuses dans leur ménage, se
figurent avoir aimé leur tyran, et en chantent l'éloge. Maintenant à côté
de celles-ci, des femmes trop écrasées par le mariage, redevenues libres,
ne peuvent se relever de la servitude du passé.
* * * * *
_Samedi 19 août_.--Hier soir, je suis allé avec les Daudet, voir la Lune
et les étoiles, dans l'observatoire de Flammarion, à Juvisy.
Aujourd'hui, il me reste comme un souvenir de rêve de cette visite: le
Flammarion avec sa tête de saint Jean-Baptiste, qu'offre dans un plat
d'argent, la peinture italienne à Hérodiade, le monsieur qui a découvert
la dernière planète, à la chevelure qui pourrait servir d'enseigne à la
pommade du Lion, un jeune homme bancroche, qui nous est présenté par
Flammarion, comme l'humain de toute la terre ayant la vue la plus longue.
Un monde un peu fantastique, dans un milieu légèrement magique, autour de
cette lunette, qui a dedans des fils d'araignées, d'araignées qu'on fait
jeûner, pour que leurs fils soient tout à fait ténus, et deviennent des
diviseurs de riens indivisibles: lunette dont la gravitation fait comme le
bruit d'une usine céleste.
Une déception. Je m'attendais à voir des étoiles comme des fonds
d'assiette. On m'en fait voir une. J'ai oublié son nom. Elle m'apparaît
seulement grande, comme une grosse émeraude d'un bijoutier, de la rue de
la Paix.
* * * * *
_Lundi 21 août_.--La vieille Mme Clérambaud, la maîtresse de piano d'Edmée,
qui a beaucoup vécu dans l'intimité de Rossini, nous apprend, ce matin,
qu'il avait pris volontairement sa retraite, avant cinquante ans, disant,
en faisant allusion aux opéras d'Halévy et de Meyerbeer: «Voilà l'invasion
des Allemands!»
Et après, elle nous conte cette escarmouche, entre Wagner et Rossini.
--Vous ne comprenez pas l'harmonie du silence? disait Wagner.
--Si! si! faisait Rossini, qui prenait une feuille de papier, sur laquelle
il jetait un point d'orgue.
Wagner ne revint pas.
Mme Clérambaud donne ce détail curieux sur son manger--qui le faisait
accuser de gourmandise, de gueularderie: Rossini ne prenait, de son
lever jusqu'à cinq heures de l'après-midi, où il buvait et mangeait
nécessairement beaucoup, qu'une tasse de café glacé.