_Vendredi 31 mars_.--Ah! que je donnerais tous les condors de Leconte de

Lisle, et même une partie du bagage lyrique de Hugo dans la LÉGENDE DES

SIÈCLES, pour cette page des MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, où Chateaubriand

peint dans l'antichambre de M. du Theil, l'agent du comte d'Artois à

Londres, ce paysan vendéen, cet homme qui n'_était rien_, au dire de ceux

qui étaient assis à côté de lui, ce héros obscur qui avait assisté à deux

cents prises et reprises de villes, villages, redoutes, à sept cents

actions particulières, à dix-sept batailles rangées; et qui, dans

l'étouffoir fade de l'antichambre diplomatique, devant une gravure de la

mort du général Wolf, se grattait, bâillait, se mettait sur le flanc,

comme un lion ennuyé, rêvant de sang et de forêts.

* * * * *

_Samedi 1er avril_.--C'est vraiment curieux, que le livre, les MÉMOIRES

D'OUTRE-TOMBE, sur lequel mon frère est tombé mourant, ait recommencé

à être la lecture des jours, où je n'étais pas bien certain de la

continuation de ma vie.

* * * * *

_Dimanche 2 avril_.--La matière catholique, que Huysmans a brassée pour

son dernier bouquin, en aurait fait un pratiquant, et à l'heure présente,

on le rencontre le dimanche, à Saint-Séverin. Il serait à la Trappe, dans

le moment. Il aurait annoncé que le roman qu'il fait, une fois terminé, il

n'en ferait plus, et que seulement, de temps en temps, il donnerait une

nouvelle, écrirait un salon, et ce serait tout.

* * * * *

_Mercredi 5 avril_.--Rochegrosse vient m'emprunter le portrait, qu'il a

fait sur la couverture du livre de son père adoptif, pour de ce portrait,

qui est bien certainement le portrait le plus ressemblant qui ait été

peint du poète, faire un Banville dans son intérieur, du format d'un petit

tableau de chevalet.

Après Rochegrosse, Jean Lorrain tombe chez moi, de retour d'Alger, de

Tunis. Il parle avec passion de ces pays, qui apportent une espèce

d'assoupissement à la nervosité parisienne. Mais son admiration

enthousiaste est surtout pour le désert, le soir, et il le peint tout

à fait en peintre-poète.

Dans la journée, la terre, le ciel, les burnous même sont d'une couleur

rougeâtre de la vilaine poterie; mais au crépuscule, le ciel se fait rose,

et les montagnes de l'horizon apparaissant plus légères, moins denses que

le ciel, ressemblent à des vapeurs mauves, et la terre du désert se voit

bleue, bleue, comme la mer, avec des ondulations du sol ayant l'air de

vagues, sous le souffle d'une brise, vous mettant du sel sur les lèvres.

Puis, c'est Alexis qui m'apporte une lettre de Dumény, lui écrivant que

CHARLES DEMAILLY a été joué, sept fois, au théâtre Michel, avec le plus

grand succès, et que ces sept représentations à Saint-Pétersbourg,

équivalent à cent cinquante représentations à Paris.

Enfin, c'est Montesquiou qui vient savoir de mes nouvelles, en même temps

qu'il vient chercher son exemplaire des CHAUVES-SOURIS, pour le faire

illustrer de son portrait, par Whistler.

Montesquiou me dit qu'il a rassemblé beaucoup de notes et de

renseignements sur Whistler, qu'un jour il veut écrire une étude sur lui,

laissant échapper de l'admiration pour cet homme qui, dit-il, a réglé sa

vie, de manière à obtenir de son vivant des victoires, qui sont pour les

autres, la plupart du temps, des victoires posthumes. Et il revient sur

le procès du peintre avec le journaliste anglais, qui avait parlé de

l'_impertinence_ de demander mille guinées pour «jeter un pot de couleur à

la figure du public». Et la réponse de Whistler est vraiment belle, quand

on lui demande, combien il a mis de temps à peindre sa toile, et qu'il

jette dédaigneusement: «Une ou deux séances,» et que sur les oh! qui

s'élèvent, il ajoute: «Oui, je n'ai mis à peindre qu'une ou deux matinées

mais la toile a été peinte avec l'expérience de toute ma vie!»

Whistler demeure, dans ce moment, rue du Bac, dans un hôtel, qui donne

sur le jardin des Missions Étrangères. Montesquiou, invité dernièrement

à dîner, a assisté à un spectacle qui a laissé chez lui la plus grande

impression. C'était dans le jardin des Missions Étrangères, la nuit

presque tombée, un choeur d'hommes chantant des _Laudate_, un choeur de

mâles voix s'élevant--Montesquiou suppose, que c'était devant de mauvaises

peintures, représentant les épouvantables supplices dans les pays

exotiques--s'élevant et s'exaltant en face de ces images du martyre,

comme si les chanteurs du jardin étaient pressés de leur faire de

sanglants pendants.

* * * * *

_Vendredi 7 avril_.--Je n'ai eu vraiment cette année qu'une seule

satisfaction, qu'un seul plaisir: c'est l'élévation de ce treillage au

fond de mon jardin, de ce treillage avec ses chapiteaux tout à fait

réussis, et qui doit être dans quelque mois habillé, en son architecture

à jour de roses, et de clématites du Japon. C'est pour moi, en petit, la

_Salle des Fraîcheurs_ de Marie-Antoinette, à Trianon.

* * * * *

_Dimanche 9 avril_.--Enfin après six semaines d'enfermement, ma première

sortie pour un dîner chez Daudet. Je revois, avec une émotion attendrie,

les êtres aimés et le milieu de mes habitudes de préférence: cette salle à

manger et ce cabinet de travail.

J'avais ce soir, en chemin de fer, vis-à-vis de moi, une vieille femme,

toute charmante, d'une grâce séductrice. Une toilette entièrement noire,

gants, robe, grand manteau à deux pèlerines, capuchon, une toilette où il

n'y avait de blanc qu'une dentelle bordant son capuchon, qui courait sur

les bandeaux bouffants de ses cheveux gris, et encadrait son visage. Ce

visage était la ruine de la plus jolie, de la plus aimable, de la plus

douce figure, avec seulement sur la chair pâlie, de la meurtrissure dans

l'orbite de ses beaux yeux, et comme une dépression de fatigue dans les

lignes de sa bouche. Et l'on ne peut s'imaginer la musique harmonieuse de

ses paroles, comme soupirées, et l'élégance de ce vieux corps, se remuant

avec les mouvements las d'une coquette malade.

* * * * *

_Mercredi 12 avril_.--Je trouve dans ma boîte, une affiche sur papier

rouge, ayant pour titre: MANIFESTE DES DYNAMITEURS, et qui prêche

une oeuvre d'émancipation, fondée sur les _chairs pantelantes_ et les

_cervelles éparses_, en annonçant de nouvelles explosions, et déclare

qu'il faut que la société bourgeoise disparaisse, _dussent les belles

cités_--c'est de Paris, que les dynamiteurs parlent--être réduites en

cendres.

* * * * *

_Jeudi 13 avril_.--Aujourd'hui, où Zola vient prendre de mes nouvelles,

et me trouve encore au lit, il se plaint de malaises, de souffrances

intérieures, d'angine de poitrine, de maux dont il souffrait, aux premiers

jours de sa liaison avec Flaubert. Il croit son coeur en mauvais état, et

va consulter un médecin, son livre fini.

Et comme je lui disais qu'il devrait se reposer, que son travail, dans ces

derniers temps, avait été excessif, abominable: «Oui, abominable, c'est

le mot, reprend-il, oui, je me suis surmené, puis dans LE DOCTEUR PASCAL,

j'ai dû me livrer à beaucoup d'études, d'investigations, de recherches

pour que ce dernier livre des Rougon-Macquart, ait un lien avec les

autres... pour que l'oeuvre eût quelque chose de _l'anneau du serpent qui

se mord la queue_.

* * * * *

_Dimanche 16 avril_.--Rodin se plaint près de moi de se trouver cette

année sans entrain, de se sentir _veule_, d'être sous le coup d'une

_influenza_ non déclarée; il a travaillé cependant, mais il n'a exécuté

que des choses sans importance.

* * * * *

_Mardi 18 avril_.--Ce qui parfois me fait peur, c'est chez moi le

refroidissement du corps. Il n'y a plus de maison assez chauffée, et en

dépit de mes quatre gilets de flanelle, de laine, de drap, de tricot de

chasse, il me faudrait partout où je vais, même dans les temps les plus

doux, il me faudrait un paletot d'hiver, une fourrure.

* * * * *

_Jeudi 20 avril_.--Ce soir chez Daudet, Bauër nous parlait des neuf années,

qu'il avait passées en Calédonie, de l'âge de dix-neuf ans à vingt-huit

ans, à la suite de sa condamnation, après la Commune. Il signalait la

dépression morale, qu'à la longue amenait l'état du condamné, disant qu'il

était arrivé à ne plus parler, et qu'à sa rentrée en France, il était

resté, pendant des années, silencieux, muet.

* * * * *

_Dimanche 23 avril_.--Descaves tenait de quelqu'un de l'Assistance

publique, que jamais il n'y avait eu tant d'enfants abandonnés à Paris,

qu'il y en a eu, un jour de la semaine dernière.

* * * * *

_Lundi 24 avril_.--Dès huit heures du matin, je suis dans le bateau,

pour aller prendre la description du pastel de La Tour, représentant la

danseuse Sallé, et provenant de la récente vente de Mlle Denain, puis des

courses d'affaires, arriérées par ma dernière maladie, puis des visites

aux marchands de bibelots, et après un déjeuner composé d'une pauvre tasse

de thé, jusqu'à quatre heures, à la bibliothèque de l'Opéra, à travailler

à la Camargo.

Je sens en moi, sur mes jambes de coton, une petite allégresse de

reprendre possession du pavé de Paris, allégresse mêlée du vague de la

faiblesse.

* * * * *

_Mercredi 26 avril_.--En compagnie de Delzant, j'ai la visite de M. Henry

Standish, qui m'apporte le volume des lettres de son frère Cecil Standish.

M. Henry Standish me parle du marquis de Herfort et de son fils Richard

Wallace. Il conte que ce dernier était très aimé du baron d'Ivry, qui

avait été le compagnon de plaisir du marquis, et quand arriva la vente de

ce dernier, avant la mise aux enchères de la collection, les filles du

baron voulurent absolument lui offrir un objet, un objet important de la

vente, dont elles lui donnèrent le choix. «Eh bien, puisque c'est votre

désir, s'écria Wallace, je ne veux que ce petit tableau, et uniquement ce

petit tableau.... Un jour, où j'étais réduit aux derniers expédients, ce

tableau que j'avais acheté quelques années auparavant, je le portais à

votre père, en lui disant: J'ai besoin de 600 francs.... Je ne veux pas

vous les emprunter, mais achetez-moi ce petit tableau.... Votre père me

les donna de suite.... Ce tableau, voyez-vous, me rappelle un souvenir

d'allégement, de délivrance, de bonheur.»

Et de la collection du baron d'Ivry, il est amené à me parler de la belle

collection de livres provenant du prince de Poix et de sa mère, qui était

une bibliophile passionnée: collection qui fut brûlée, lors de l'incendie

du _Pantechnicon_ à Londres. Avec les livres il y avait aussi quelques

tableaux, quelques porcelaines, et il arriva cela de bizarre, qu'il n'y

eut qu'une tasse de Sèvres qui resta intacte, mais dont le _bleu de roi_

fut changé en le plus beau noir du monde: tasse qui fut offerte au Musée

de Sèvres, comme témoignage de la solidité de la porcelaine.

Et de cet incendie, il saute à un incendie aux environs de Londres, où sa

femme ne se sauva qu'en sautant par la fenêtre, où une femme de chambre

fut brûlée, où tout fut anéanti, sauf un coffret de fer à bijoux, qu'on

retira du feu tout rouge. Les diamants étaient intacts, et un magnifique

collier de perles était aussi intact, mais les perles étaient devenues

toutes noires, et chose curieuse, toutes noires qu'elles étaient, avaient

conservé leur orient. Et l'extraordinaire de la chose lui en fit demander

quelques-unes par le Kensington Palace.

* * * * *

_Lundi 1er mai_.--A propos du juif, qui pendant la guerre, avait demandé

à être décoré, et avait offert pour ce, de verser 30 000 francs, à la

souscription de chaussures, lancée par Thiers, quelqu'un disait, ce soir,

que le caractère de la race juive diffère absolument du caractère de

la race aryenne, en ce que chez cette race, toute chose au monde a une

évaluation en argent. Or, pour le juif, la croix c'est telle somme,

l'amour d'une femme du monde c'est telle somme, une vieille savate, c'est

telle autre somme. Ainsi dans une cervelle sémite tout est tarifé: choses

honorifiques, choses de coeur, choses quelconques.

* * * * *

_Jeudi 11 mai_.--Le jardin mange mon temps, ma vie. Depuis l'installation

d'un arrosage chez moi, avec l'eau de la ville, après cette desséchante

sécheresse, faire de la pluie sur les feuilles, qui revivent verdissantes:

ça m'enlève à tout, à la biographie de la Camargo, au scénario de LA

FAUSTIN, que je veux tirer de mon roman.

* * * * *

_Dimanche 14 mai_.--Morel disait chez moi, qu'autrefois à la Bibliothèque

Nationale, les demandes de livres qui ne s'élevaient pas au delà de deux à

trois cents, étaient montées depuis dix ans, à dix-sept cents.

* * * * *

_Lundi 15 mai_.--Exposition des Champs-Élysées nº 2954. Une jolie

imagination. Sur la nacre d'une vraie coquille, une petite naïade toute

longuette, modelée en cire rose, travaille à détacher la perle de la

coquille.

* * * * *

_Jeudi 18 mai_.--Leconte de Lisle dîne chez Daudet. Il est en vérité

joliment méchant. Il comparait l'oeuvre de Cladel à du «nougat fait avec

des cailloux», il récite une épitaphe anticipée de Bornier, bien cruelle,

enfin il conte son moyen d'abréger les ennuyeuses visites des aspirants

académiciens, en leur déclarant qu'il a engagé sa voix pour dix ans.

Tout cela dit et joué avec de savantes intonations, et une mimique, où

semblait mêlée l'ironie du cabotin et du prêtre.

Comme il est question de Vigny, de son grand caractère, Daudet faisant

allusion à sa pièce, _le Loup_, raconte qu'il était mort un peu à la

façon de son loup, gardant un mutisme effrayant dans d'affreuses douleurs.

Je ne sais plus qui ajoute, comme trait du caractère décoratif de l'homme,

qu'il avait fait jeter sur le pied de son lit un manteau d'officier,

s'ensevelissant d'avance dans son ancien uniforme.

* * * * *

_Lundi 22 mai_.--Un amusant tableau à faire: la barbe le matin, au bord de

la Seine. Une rangée d'hommes, assis sur le quai, et le barbier allant de

l'un à l'autre, et les réveillant de leur demi-sommeil, avec un: «C'est à

toi!» et opérant dans la lumière matinale du jour.

M. Villard m'entretenait d'un voyage qu'il avait fait en Norvège, où il

était tombé dans une verrerie, qui était une colonie française, réfugiée

là, à la suite de la révocation de l'édit de Nantes, ayant conservé très

reconnaissable le type français, mais n'ayant gardé de leur ancienne

langue, que le mot «Sacré nom de Dieu».

* * * * *

_Vendredi 26 mai_.--Tristes les départs de son domicile à mon âge. Il faut

songer à l'éventualité d'une mort subite, et laisser des instructions.

Ce matin, Geoffroy et Carrière entrent dans mon cabinet, un énorme bouquet

de fleurs des champs à la main, venant fêter mes 71 ans. L'attention de

ces deux coeurs amis m'a touché. Cet après-midi, Mme Sichel vient me voir

et m'offrir de la façon la plus gentille, la plus affectueuse, les soins

de son fils à Vichy, pendant huit jours, quinze jours.

* * * * *

_Dimanche 28 mai_.--Vichy. Le docteur Frémont m'examine ce matin,

et pendant qu'il me tripote le foie, il me dit qu'il n'est pas très

volumineux, mais que sans que j'y sois pour rien, il sent dans mon côté la

rétraction, la _mise en garde_ d'un organe malade, qui se défend contre

l'attouchement de l'auscultation.

Une triste impression que de se retrouver ici, où mon frère était déjà

si malade, d'avoir en face de soi cette maison de Callou, autrefois si

bruyante, si joyeusement sonore, maintenant silencieuse, de marcher

solitaire, sous ces arceaux de pâles platanes, qui font ressembler le

vieux parc, plein de jaunes figures, à de mélancoliques Limbes.

* * * * *

_Mercredi 31 mai_.--Vichy, avec son improvisation de bâtisses, de

baraquements, de boutiques pour la _grande saison_, a quelque chose de

la construction féerique d'une ville d'Amérique.

J'ai voulu travailler au scénario de LA FAUSTIN, et j'ai été pris de

tristesse, en me sentant, pour le moment, incapable d'en faire une pièce.

Ce sentiment d'impuissance, c'est la première fois que je l'éprouve.

Ce soir, au _Guignol lyonnais_. C'est curieux comme la marionnette, cet

insenséisme de la mimique humaine, me produit une singulière impression.

Au bout de quelque temps, j'éprouve pour ce spectacle des acteurs en bois,

la répulsion que me donne la vision de fous.

* * * * *

_Dimanche 4 juin_.--C'est curieux, du Sardou, de l'Erckmann-Chatrian, du

Bisson, du Moinaux, du n'importe qui, joué par la même troupe: ça paraît

de la même qualité littéraire--et, le dirai-je, la même pièce.

* * * * *

_Mardi 6 juin_.--Ici, avec le traitement, on n'a pas une parfaite

conscience de soi-même. Il ne semble pas bien positivement qu'on soit

l'individu qui était à Paris, il y a dix jours.

Je ne sais dans quel livre, illustré de Tony Johannot, un être fantastique,

juché derrière un monsieur tranquillement assis, et sans qu'il s'en doute,

le moins du monde, lui retire du haut du crâne mis à découvert, des

cuillerées de cervelle. Cette image me donne un peu l'idée de l'effet

produit par l'action de l'eau d'ici, sur l'intelligence.

* * * * *

_Jeudi 8 juin_.--Hier, au moment ou j'étais arrivé aux jours, dans

lesquels les médecins probabilisent une crise pour les buveurs d'eau, j'ai

reçu une sommation d'un M. Faustin, armateur de la Rochelle, etc., etc.,

m'interdisant d'appeler ma pièce (la pièce que dernièrement les journaux

ont annoncé que je tirais de mon roman de LA FAUSTIN) du nom de mon roman

et ma principale actrice du nom de mon héroïne.

Voici ma réponse:

«Monsieur,

«Vous ignorez sans doute que j'ai publié, en 1882, sous le titre de LA

FAUSTIN, une étude d'actrice tirée chez Charpentier à 16 000 exemplaires,

republiée par Lemerre, et traduite en plusieurs langues, notamment en

anglais, un roman enfin, jouissant en Europe, depuis douze ans, d'une

certaine notoriété.

«Maintenant, je comprendrais votre réclamation, arrivant à son heure, si

le nom de Faustin était la propriété exclusive de vous, monsieur, et de

votre famille, mais il n'en est rien, indépendamment des Faustin de toutes

professions qui peuvent exister en province, j'ouvre le Bottin de Paris

et je trouve M. Faustin, fabricant de sacs de papier, 12, rue de la

Ferronnerie.

«Je n'ai pas commencé ma pièce, je ne sais pas si mon état de santé me

permettra de la faire, mais si elle est jouée, j'ai l'honneur de vous

prévenir en dépit de votre interdiction qu'elle portera le nom de mon

livre, que je ne changerai pas le nom de mon héroïne, tout prêt en mon nom

et au nom de la littérature, à courir les risques d'un procès, parce que,

si des prétentions semblables devaient prévaloir, le roman et le théâtre

de nos jours seraient, dans un temps prochain, contraints de baptiser

leurs personnages, féminins et masculins, des noms de Célimène, Dorine,

Oronte, Valère, Eraste, etc., etc., ce qui vraiment n'est pas admissible.»

«Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

EDMOND DE GONCOURT.

«P.S.--Et ainsi que vous l'avez ajouté à la plume sur votre carte de

visite: chevalier de la Légion d'honneur.»

* * * * *

Une excursion à Thiers en compagnie de mon jeune et charmant compagnon

d'eau, Maurice Pottecher. Une ville moyenageuse aux ogives de ses portes,

à l'arc surbaissé de ses boutiques, au treillis de fer de ses fenêtres, et

où la pourriture du bois des maisons, la lèpre de la pierre sont telles,

que jamais je n'en ai rencontré de pareilles, dans aucune ville du monde.

Et les petites portes basses, et les petits escaliers noirs, et les

petites chambrettes, qui sont plutôt des trous à humains que des logis,

vous mettent sous les yeux, comme l'apparition d'un moyen âge marmiteux,

auquel on ne s'attend pas.

Là, dans une population hirsute, je n'ai vu qu'une jolie fille, une

ouvrière au visage, tout noirci par la poussière de fer, ayant dans la

bouche un brin de fraisier, avec au bout, sa fraise toute rouge.

Dans le quartier de la coutellerie, je traverse une salle, où des hommes,

couchés tout de leur long sur des planches, ressemblent à des noyés de la

Morgue. Ce sont des rémouleurs qui travaillent toute la journée, à plat

ventre, aiguisant des pièces de coutellerie, sur une petite meule placée

au-dessous de leur tête. Et dans ce travail horizontal, où la circulation

se fait assez mal, quelques-uns ont deux ou trois chiens couchés sur eux,

pour leur tenir chaud.

* * * * *

_Vendredi 9 juin_.--Dans l'espèce de foire, qui se tient autour des

bâtiments de la source de la _Grande-Grille_, il y a un étalage en plein

air, au coin duquel se tient un vilain juif, à l'oeil dormant d'un chat qui

guette une proie. Ce sont des bandages, des seringues à injections, un tas

d'objets louches, énigmatiques parmi lesquels figurent des _anneaux de

Vénus_, des rondelles de caoutchouc dentelées, au moyen desquelles,

un peintre me disait qu'on procurait à la femme des jouissances

cataleptiques. Or, c'est amusant, devant le mystère de cette boutique

sous une tente, où le marchand fait la bête, de voir s'arrêter des femmes

cherchant à comprendre ce qu'on y vend, et tout à coup devinant le

commerce de l'endroit, s'enfuyant toutes rouges, inquiètes, si un passant

a surpris leur attention devant l'étalage.

* * * * *

_Lundi 12 juin_.--Au théâtre du Casino, où l'on joue une pièce à tirades

sur l'éducation des jeunes filles, j'entends une jeune spectatrice, qui

dit à sa mère: «Maman, ne me regarde pas tout le temps, comme ça, quand on

dit quelque chose de pas convenable... je suis déjà bien assez gênée!»

* * * * *

_Mardi 13 juin_.--Mme Octave Feuillet est ici; elle a quelque chose de la

tournure d'une fée bienveillante et proprette de féerie.

La mode pour les femmes est ici de porter deux ou trois roses thé, à la

ceinture, et pour les hommes un numéro de la _Revue des Deux Mondes_, sous

le bras.

* * * * *

_Mercredi 14 juin_.--Le café:--tous les charabias de l'étranger et de la

province;--les tonitruants: _Versez!_ des garçons distributeurs de

café;--les expansions sur les analyses d'urine, mêlées aux: _«Je suis

calme comme le Destin, attaquez en choeur_;--les courses des petits

chasseurs efflanqués, à la recherche des journaux et des petits

bancs;--le tapage des dominos;--le _grommellement_ des boissons;--le

bruissement des pas lointains des promeneurs dans le sable des

allées;--les lourds écroulements sur les chaises, des femmes obèses et

d'hommes pachydermiques;--les figures rieuses d'enfants, dans la bouche

desquels, on met une cuillerée de café.

Ici le café, c'est au fond l'émancipation de la femme bourgeoise de

province, hors de sa vie d'intérieur, et son intronisation dans la vie

extérieure de la cocotte.

* * * * *

_Jeudi 15 juin_.--Une tête de joueur, une face mafflue de dogue. Des

cheveux rares, coupés ras sur un crâne, qui a l'air d'une lande. Pas de

gilet. Chemise noire aux bouquets de roses jaunes, serrée aux hanches par

une large ceinture, et sur cette chemise noire, un veston et un pantalon

de flanelle blanche à raies bleues. Et le joueur a aux lèvres un énorme

cigare, dans un bout d'ambre monumental.

Dans la nuit, une voix m'appelle par mon nom. C'est Gille du _Figaro_,

arrivé ce soir, avec sa belle-soeur, sa dévouée garde-malade, et qui se

lamente et gémit, tout fatigué qu'il est, d'avoir à faire, avant de se

coucher, un article sur LE DOCTEUR PASCAL.

* * * * *

_Vendredi 16 juin_.--Ma voisine de table d'hôte, une aimable et élégante

habitante du Morvan, possédant une propriété en Algérie, où elle va passer

les trois mois d'hiver, me conte qu'une de ses grandes distractions là-bas,

ces dernières années, était d'aller voir dans une excavation de rocher,

aux environs de Bougie, et abrité par une colossale tige de ricin,

un fumeur de kif, fumant toute la journée, les yeux sur une cage où

voletaient deux petits oiseaux, dans un état d'extase complètement

_emparadisée_.

* * * * *

_Samedi 17 Juin_.--À déjeuner, on parle jeunes filles de l'heure présente.

Ma voisine me dit qu'à présent, elles ne dansent plus sous l'oeil de leurs

mères, et que dans un bal, qui avait lieu chez une très grande dame de sa

connaissance, toutes les chambres étaient occupées par un jeune homme et

une jeune fille, en train de flirter--rien de plus--mais qu'un groupe

flirtait même dans le cabinet de toilette de la maîtresse de maison.

Je me trouve à la musique, assis à côté du prince d'Annam, interné à

Alger, et en traitement ici. Il est coiffé d'un madras noir, coquettement

tortillé sur sa tête, et habillé d'une élégante blouse-veston gris perle,

avec un large pantalon flottant de la même étoffe, recouvrant des souliers

de cuir de Russie et avec ses gants chamois et son ombrelle d'été, il est

tout charmant dans sa pose molle et affaissée, sur une chaise de fer,

pendant que d'une main jaune, dégantée, il marque la mesure d'une valse.

C'est curieux cette tête, à l'ovale ramassé, aux yeux retroussés, aux

grosses lèvres, et qui a quelque chose de féminin qu'il doit à sa coiffure;

et à deux mèches de cheveux, lui faisant des espèces d'accroche-coeurs aux

tempes: tête tantôt égayée de vrais rires d'enfant, tantôt s'enfermant

dans un sérieux, mauvais, perfide.

* * * * *

Journal des Goncourt (Troisième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 6 / 24 段