_Mercredi 4 janvier_.--Robert de Montesquiou, venu aujourd'hui chez moi,

pour me remercier d'une lettre écrite à son sujet à la comtesse Greffulhe,

devient bientôt expansif, me parle avec une horreur rétrospective de son

enfance passée chez les jésuites de Vaugirard, me dit que ses premières

années auraient eu besoin d'un _bain-marie de jupes de femmes_, au lieu

des sales soutanes de ces prêtres, me conte qu'à l'âge de quatorze ans,

faisant déjà des vers amoureux de la lune, un jour, en se rendant au

réfectoire, où l'on mangeait de si mauvais veau, le gros jésuite qui les

conduisait, lui avait jeté avec une ironie asthmatique, «_lueur rêveuse et

blême_, le morceau d'un vers sur la lune, que l'espionnage de l'endroit

avait surpris en fouillant dans son pupitre, et que le sifflement

méprisant de l'ironie de ce gros jésuite, l'avait fait se recroqueviller

sur lui-même, et soigneusement en cacher la tendresse et l'exaltation.

Et Montesquiou m'entretient de son prochain volume de vers, qui sera tout

entier consacré aux fleurs, et d'un pieux monument poétique, qu'il veut

consacrer à Desbordes-Valmore.

* * * * *

_Jeudi 5 janvier_.--Antoine est venu déjeuner ce matin, pour fixer le jour

de la représentation de: À BAS LE PROGRÈS. Il causait des misères autour

de lui, misères auxquelles souvent il ne pouvait donner d'argent, mais

qu'il allégeait en les faisant manger avec lui, et il me parlait d'une de

ses gentilles actrices, qu'il soupçonnait d'être dans une débine atroce,

parce que, disait-il, la pauvre fille a une _âme de blanchisseuse_, et

n'est point une _chevronnée_, comme tant d'autres, et à son sujet, il me

contait, une triste impression qu'il avait dernièrement éprouvée.

Un matin qu'il était venu la chercher, pour répéter, et qu'elle devait

déjeuner avec lui, son petit bonhomme à l'allure débrouillarde, lui dit en

riant: «Maman va bien déjeuner... tant mieux... car chez nous, on ne mange

pas tous les jours»: phrase qui fit fondre en larmes, la mère.

* * * * *

_Lundi 16 janvier_.--Toute la journée, ce sont successivement dans le

cerveau, ce sont des _précipités_ d'espérance et de désespérance, qui

se volatilisent, comme des gouttes médicinales dans un verre d'eau.

Au fond, je suis saoul du théâtre. Ça dérange votre vie, ça vous retire du

vrai travail, ça vous agite bêtement, mauvaisement.

À huit heures, par une neige et une glace à ne pas savoir, si je ne

serai pas obligé de coucher dans un hôtel de Paris--et seulement par

un sentiment de déférence, de devoir envers mes acteurs--je me risque,

j'attrape le chemin de fer, j'arrive à la gare Saint-Lazare, où le cocher

qui doit me mener chez Riche, demande à un camarade le chemin pour m'y

conduire, par ce temps: à quoi le camarade répond qu'il n'y parviendra

jamais par le boulevard.

Chez Riche, je trouve Scholl, en train de dîner, et qui n'ose s'aventurer

place du Châtelet, à l'Opéra-Comique, où il a une place, pour la première

de WERTHER.

Une voiture consent à me mener aux Menus-Plaisirs, où sur la demande

d'Antoine, je l'ai autorisé à jouer: À BAS LE PROGRÈS, à la fin du

spectacle.

En attendant qu'on me joue, je me dissimule dans le fond de la loge de

Daudet, et j'assiste à la pièce danoise de Strindberg: MADEMOISELLE JULIE,

dans laquelle la pauvre Nau est fortement empoignée.

Enfin me revoilà dans un placard sur le théâtre. J'avais peur de la scène

politique, mais tout passe, la scène politique et les autres, et il me

semble qu'on rit et qu'on applaudit. Après tout, je n'ai pas dans ma

caisse en bois, une notion bien exacte de ce qui se passe dans la salle.

À la fin mon nom est prononcé, au milieu de faibles applaudissements, et

j'ai le sentiment que la chose n'a pas porté, comme je l'aurais cru. Mais

dans le moment, comme toute la salle, j'ai la préoccupation du retour,

plus que de tout le reste.

* * * * *

_Mardi 17 janvier_.--Enfin, Dieu merci, c'est fini, des répétitions, des

représentations... Quel retour hier! Pas de voiture du Théâtre-Libre à la

gare Saint-Lazare, et la marche--mon parapluie oublié chez Riche--dans des

tourbillons de neige. Puis, dans la gare Saint-Lazare, sur de la glace,

glissade des deux pieds, et me voici sur le dos, ayant touché des deux

épaules. Enfin, je me relève avec rien de cassé, de luxé, et je crois,

diable m'emporte, guéri d'un commencement de lumbago.

* * * * *

_Jeudi 19 janvier_.--Une presse, comme jamais je n'en ai eu. D'après le

_Figaro_: «C'est une réunion de paradoxes vieillots, si ennuyeux que tout

le monde a pris son chapeau»; d'après la _Liberté_: «une bouffonnerie à

l'esprit de 100 kilos«; d'après la _Libre Parole_: «un radotage pénible de

vieillard»; d'après le _National_, par la voix du sévère Stoullig: «C'est

la prétention dans l'ineptie, la nullité dans l'incohérence, l'absence

absolue de toute fantaisie.»

* * * * *

_Vendredi 20 janvier_.--En lisant le ROMAN BOURGEOIS de Furetière, je suis

étonné de l'originalité de sa définition du roman: «_Le roman n'est rien

qu'une poésie en prose_.»

* * * * *

_Dimanche 22 janvier_.--Aujourd'hui, les Rosny m'entretiennent longuement

de l'hostilité haineuse du public à mon égard. Je ne puis m'empêcher

de leur dire, dans un petit accès de nervosité: «Vous allez trouver que

c'est prétentieux, eh bien, j'attribue cette disposition du public, à ce

que, dans le moment, en France, on commence à avoir horreur et peur de

l'honnêteté, qui devient gênante pour la masse du public, du public qui

n'a pas à apporter dans ma vie, ou dans mon métier, l'indulgence pour une

action basse, pour une faiblesse, pour une trahison de principe... car je

crois être le type de l'honnête homme littéraire, du persévérant dans ses

convictions, et du contempteur de l'argent... et j'oserai affirmer que je

suis le seul, l'unique lettré de l'heure présente, qui, avec l'autorité de

mon nom, ayant pu faire encore pendant dix ans, des romans bons ou mauvais,

mais très bien payés, ne les a pas faits, dans la crainte qu'ils fussent

inférieurs à ceux écrits, dans les années antérieures.

* * * * *

_Mardi 24 janvier_.--Hier, on me contait une singulière histoire de

tatouage. Une femme de Bogora, en Algérie, éprise follement d'un

vétérinaire français, ne trouvait rien de mieux pour lui attester sa

tendresse passionnée, que de se faire tatouer sur la poitrine, les

différents fers à cheval, pris dans un livre technique de la bibliothèque

du vétérinaire, pendant une de ses absences. Et l'amant fut fort refroidi,

de retrouver, sur la peau de sa maîtresse, les images de son livre de

maréchalerie.

* * * * *

_Mercredi 25 janvier_.--Ce soir, le peintre Doucet me parlait des actrices

anglaises, de leur aspect chaste, éphébique, et presque de cette apparence,

qu'elles ont d'intactes et de glorieuses pucelles, apparence qui leur

permet de dire, dans des rôles, comme ceux de Porcia, de dire des choses

énormes, sans qu'on soit choqué: ce qui n'est pas donné à l'actrice

française, qui, lorsqu'elle dit une obscénité, une cochonnerie, a l'air

d'y goûter.

* * * * *

_Jeudi 26 janvier_.--Au fond, je pense avec une certaine ironie, du haut

de quel mépris, la critique dramatique d'ordinaire, si facile à la louange

de n'importe quoi de pas original, a traité la pièce de l'homme assis sur

quarante volumes, un peu en avant de tout ce qui avait été fait ou écrit

avant lui.

* * * * *

_Lundi 30 janvier_.--Le docteur Blanche, qui fait, ce soir, une visite

rue de Berri, vient causer avec moi de Maupassant, et nous laisse entendre

qu'il est en train de _s'animaliser_.

* * * * *

_Mardi 31 janvier_.--Aujourd'hui, où je voudrais répondre à l'article

de l'ami Bauër, qui vise un peu ma préface de: À BAS LE PROGRÈS, dans

laquelle je repousse l'inspiration Scandinave et slave pour notre théâtre,

je suis trop souffrant pour écrire l'article.

Aux inspirations, que le théâtre français, dit Bauër, a tirées de la

tragédie grecque, de la comédie latine, des pièces espagnoles, et du

bénéfice qu'il y aurait pour notre théâtre d'emprunter des inspirations

au Nord, j'aurais voulu répondre que les inspirations grecques, latines,

espagnoles étaient des inspirations de cervelles de la même famille, aux

circonvolutions identiques, de cervelles latines et non hyperboréennes.

J'aurais voulu rappeler à Bauër, dans une conversation sur la mort, entre

Zola, Daudet, Tourguéneff, la mention d'un certain brouillard habitant

les cervelles du Nord, le _brouillard slave_, selon l'expression de

Tourguéneff, et dont il disait: «Ce brouillard a quelque chose de bon

pour nous: _il a le mérite de nous dérober à la logique de nos idées, à

la poursuite de la déduction_.--Brouillard tout à fait contraire à la

fabrication de notre théâtre, fait de clarté, de logique, d'esprit.

À cette assertion, que le théâtre naturaliste était mort de la

représentation d'êtres exceptionnels, j'aurais voulu lui faire remarquer,

qu'un tas de chefs-d'oeuvre, comme DON QUICHOTTE, WERTHER, LE NEVEU DE

RAMEAU, LES LIAISONS DANGEREUSES, etc., sont des monographies d'êtres

exceptionnels, qui imaginées par des auteurs de génie, trouvent au bout de

cinquante ans, des scoliastes pour faire de ces êtres exceptionnels, des

êtres généraux, et j'aurais voulu l'interroger sur sa conviction, que les

femmes d'Ibsen, sont vraiment considérées, à l'heure présente, en Norvège,

comme des types généraux de Norvégiennes.

J'aurai voulu aussi lui demander, dans LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES, quand

Nitika assis sur la planche fait craquer les os de l'enfant, et que l'on

entend _piauler_ le petit écrasé, s'il croyait que la pièce aurait été

plus loin, si Tolstoï était Français, et s'il croyait encore, que les

trois actes de MADEMOISELLE JULIE auraient été joués, si Strindberg était

Français.

Enfin j'aurais voulu lui faire proclamer à nouveau--lui, qui a été le seul

défenseur des tentatives révolutionnaires au théâtre, que tout ce qui est

permis aux étrangers ne l'est pas à nous, de par notre critique actuelle,

qui nous défend un théâtre élevé, littéraire, philosophique, original,

un théâtre qui dépasse le goût et l'intelligence d'un Sarcey, un théâtre

autre, que celui renfermé dans les aventures bourgeoises du ménage

d'aujourd'hui.

* * * * *

_Jeudi 2 février_.--Mme Ganderax, à laquelle quelqu'un demandait, si

elle permettait à _la loute_, sa petite fille, de la tutoyer, répondait

spirituellement: «Si j'habitais, rue de Varenne, un grand hôtel, entre

cour et jardin, je lui imposerais le _vous_... mais je n'habite qu'un

petit appartement; vous comprenez alors que le _tu_...»

* * * * *

_Lundi 6 février_.--Aujourd'hui Carrière est venu faire une esquisse de ma

personne, sur mon canapé de Beauvais, et ayant pour fond une des portières

à fleurs, que je viens d'acheter.

Je parle à Carrière des choses homicides de ce temps, entre autres de la

cherté de la vie. Il me dit que lui, habitant Strasbourg, à dix-sept ans,

et recevant de ses parents dix sous, le dimanche, en compagnie d'un

camarade, pas plus riche que lui, dansait, toute la soirée, dans un petit

bal public, une danse arrosée de plusieurs bocks. Il ajoute que plus tard,

à Saint-Quentin, il payait sa pension, où il était très bien nourri,

quarante-cinq francs par mois, et que cette pension, à l'heure présente,

est de quatre-vingts francs, sans que le traitement de ceux qui y mangent,

ait augmenté d'un sou.

Je parle à Carrière de la tristesse des pays, où la vie est chère, où il y

a chez tous, chaque jour un débat avec le prix de l'existence. Il me dit

qu'il y a quelques années, faisant un voyage en Suisse, il entrait dans

une brasserie, où le patron chantait, en faisant ses comptes, le garçon en

rinçant les verres, la fille, en balayant, tandis que chez nos marchands

de vin, patrons et domestiques, tout est morne.

Je parle à Carrière de la dépopulation de la France. Il me dit qu'il lui

faut un certain courage pour sortir dans la rue, suivi de ses cinq enfants,

qu'on s'étonne, qu'on rit, qu'on les compte tout haut, derrière lui.

* * * * *

_Jeudi 9 février_.--Raffaëlli, en gaîté et en verve, cause à la fois d'une

façon très amusante et très technique sur les cris de la rue, dont la

mélopée le réjouit, l'intéresse, l'attache aux pas du crieur et de la

crieuse; et sur ces cris, il se livre à des remarques physiologiques.

Ainsi, il prétend que chez l'homme qui crie: _Tônneaux... tônneaux_.» le

cri est un cri du ventre, un roulement de basse à la Lablache, qui n'amène

aucune fatigue, est, au contraire, une gymnastique des muscles intérieurs,

tandis que certains cris nerveux, comme _ré-pa-ra-teurs de por-ce-lai-ne_,

des cris produits par des contractions de la gorge, doivent amener, au

bout de très peu d'années, une laryngite.

* * * * *

_Jeudi 16 février_.--Au jour d'aujourd'hui, ces pauvres catholiques, les

juifs, et même les protestants, leur marchent-ils dessus!... Le peintre

Renoir, se trouvant, ces jours-ci, dans une maison protestante, où je ne

sais quoi l'amena à parler des Valois, de Charles IX, le maître de la

maison l'interrompit, en lui disant: «On ne parle pas de ces gens-là, ici!»

* * * * *

_Vendredi 17 février_.--Dire--c'est indéniable--que pendant près de vingt

ans, les trois maîtres absolus de la France ont été Reinach, Cornélius

Hertz, Arton, et que la France, éclairée sur ces trois personnages,

garde pour se gouverner, le personnel de leurs administrations, de leurs

bureaux!

* * * * *

_Samedi 18 février_.--Encore, ces jours-ci, une crise de foie, avec un

glacement de l'être, que rien ne peut réchauffer, puis une fièvre de

cheval. Et bientôt une insomnie cauchemarresque, où moitié dormant, moitié

éveillé, je voyais que l'on faisait, de mon vivant, une vente de toutes

mes collections, en un endroit pareil à une place de village, et dans

laquelle les trois quarts des objets étaient égarés, perdus, volés, ne se

retrouvaient pas, et au milieu de mes désespoirs, de mes fureurs, dire

l'ironie muette des crieurs, de l'expert, du commissaire-priseur.

Au fond j'ai beaucoup lu, avant d'être homme de lettres, et très peu,

depuis que je le suis, ne lisant guère que les livres documentaires,

qui peuvent me servir pour mes travaux, et je me demande, si mon

originalité ne vient pas un peu de cela, qui ne me fait pas du tout

un _réminiscent_.--Je suis bien plus un _méditant_ qu'un liseur.

Ce soir dîner japonais chez Riche. Dans ce monde de bibeloteurs japonais,

c'est une folie de surenchères entre Gillot, Havilant, Manzi, et le

bijoutier Vever, le plus passionné de tous, et qui nous montre le billet de

sa place sur le paquebot, pour l'Exposition de Chicago. Et ce n'est pas

l'Exposition qu'il va voir, il va surprendre Hayashi, et lui enlever tout

le dessus du panier des impressions japonaises, qu'il doit rapporter en

France, après l'Exposition.

* * * * *

_Dimanche 19 février_.--On me faisait le portrait d'un usurier _fin de

siècle_. C'est un jeune homme, tout dernièrement commis à douze cents

francs, dans le principe, intermédiaire entre des fils de famille et des

usuriers, aujourd'hui exerçant par lui-même, tout en étant homme de cercle

et cavalier du bois de Boulogne. Comme il lui était demandé, comment il

avait pu prêter cinquante mille francs à un garçon sans espérance, sans

avenir, et quel gage il pouvait avoir, le jeune usurier avait souri et

n'avait pas craint de dire: «J'ai le meilleur des gages, le monsieur en

question m'a donné un paquet de lettres de sa maîtresse qui est une femme

du grand monde... s'il ne paye pas, c'est elle qui paiera.»

Ce soir, Daudet, comme je m'indignais du manque d'indignation de la France

contre les saletés gouvernementales, me disait peut-être justement:

«Ça tient à une chose, c'est que maintenant tout le monde est soldat, est

maté, discipliné, asservi, et reste l'esprit, sous le coup de la salle de

police!»

* * * * *

_Mercredi 22 février_.--Je parlais à une Américaine, en visite chez moi,

du roman d'ELSIE, ce roman, où la fille d'une femme mordue par un serpent,

au commencement de sa grossesse, est un peu la fille de ce venin, a les

goûts, les habitudes du serpent. Cette Américaine me disait, qu'elle

connaissait l'auteur, qui est un médecin, et qui avait fait ce livre tout

à fait d'imagination,--mais voici le curieux,--qu'il lui était venu de

deux endroits différents de l'Amérique, deux lettres, où les signataires

lui demandaient, comment il avait pu pénétrer ce secret de famille, si

bien caché à tout le monde.

* * * * *

_Jeudi 23 février_.--Mallarmé, auquel on demande, avec toute sorte

de circonspection, s'il ne travaille pas, dans ce moment, à être plus

fermé, plus abscons que dans ses toutes premières oeuvres, de cette voix

légèrement calme, que quelqu'un a dit, par moments, se _bémoliser_

d'ironie, confesse qu'à l'heure présente, «il regarde un poème comme

un _mystère_, dont le lecteur doit chercher la clef».

* * * * *

_Mercredi 1er mars_.--À la suite de la crise d'hier, où j'ai eu des

vomissements si violents, qu'ils me causent des douleurs dans les

clavicules, et me laissent les bras courbaturés, je me suis vu forcé

d'appeler le docteur Barié. Il m'a trouvé le foie à peu près à l'état

normal, et semble croire, comme Potain, que c'est un rhumatisme qui se

promène sur l'estomac et sur le foie.

Mais quel régime il m'a prescrit... Pas de matière grasse, pas de foie

gras, pas de beurre, pas de gibier, pas de poisson, pas même d'oeufs.

--Enfin, vous me défendez tout ce qu'il y a de bon à manger?

--Oui, tout ce qu'il y a de bon! reprend le docteur, avec un sourire

ironique.

* * * * *

_Jeudi 2 mars_.--Depuis plus d'un mois, Toudouze tourne autour de moi,

pour m'enrégimenter dans la _Société des romanciers_, qu'il fonde. Je

faisais l'homme qui ne dit ni oui, ni non. Ces jours-ci, sur une demande

directe d'en faire partie, et sur une aimable indiscrétion de Daudet,

m'apprenant que je devais en être nommé président, je répondais à Toudouze

par un refus formel, même brutal, lui déclarant que j'étais un individu

_vivant hors cadre, et pas du tout fabriqué pour faire partie d'une

société_. Aujourd'hui, Daudet venant me voir et me trouvant assez

souffrant au lit, il me contait l'ennui de Toudouze, de mon refus, ennui

d'autant plus grand, que Daudet lui avait dit qu'il n'en serait, que

si j'en étais... Et ma foi, à peine est-il parti que j'envoie un mot à

Toudouze, revenant sur mon refus, et cela je puis le dire, rien que pour

lui être agréable.

* * * * *

_Vendredi 3 mars_.--Le crépuscule dans la maladie, n'est pas mélancolique

comme dans la santé. C'est comme une mise en rapport de la lumière avec

votre demi-évanouissement.

* * * * *

_Dimanche 5 mars_.--Une visite d'Hérédia, qui me parle de Taine, qu'il

doit aller voir, en sortant de chez moi. Après la guérison d'une embolie

cérébrale, il aurait une embolie pulmonaire, et serait dans un état

désespéré.

Hérédia me conte que, dans ces derniers temps, sur le désir que Taine

lui avait témoigné de lire ses TROPHÉES, il lui avait envoyé, avant la

publication, un exemplaire tiré à la brosse. À la suite de cet envoi, il

était passé quelques jours après chez lui et il lui avait, à propos de son

sonnet sur un poisson, au milieu de grands éloges, tenu un discours un peu

délirant.

* * * * *

_Lundi 6 mars_.--Ah! mes contemporains, comme ils défilent!... Hier,

pendant que Hérédia me racontait sa dernière entrevue avec Taine--son

fiacre attendant à la porte, pour le mener chez lui--Taine mourait.

* * * * *

_Jeudi 9 mars_.--On me parlait d'une fillette d'une douzaine d'années qui,

dans son désespoir d'être une fille, venait de faire une _neuvaine_, pour

devenir un garçon.

* * * * *

_Vendredi 10 mars_.--Cette mort de Gibert, un jeudi de la mi-carême, en

lançant des _confetti_ du haut d'un café, on serait tenté de la prendre

pour le dénouement imaginé d'un roman, racontant la vie d'un comique, d'un

farceur, d'une _queue rouge_.

* * * * *

_Jeudi 16 mars_.--Le docteur Blanche disait, ces jours-ci, à Mlle Zeller:

«Je ne vais pas voir M. de Goncourt, parce que si on voyait ma voiture à

sa porte, pensez-vous à toutes les suppositions qu'on ferait?»

* * * * *

_Samedi 18 mars_.--Comment se fait-il que la barbe, cette broussaille, ce

bouquet de poils, qui ne devrait avoir rien de physionomique, rende une

figure triste, triste, comme celle de X..., ou _pompe funèbre_, comme

celle de Y... Oui, c'est positif, il y a les barbes lugubres et les barbes

guillerettes.

Elles ne finiront donc jamais ces crises. Voici la deuxième cette semaine.

Avec la morphine, c'est curieux, la crise se fait dans une espèce de

dissimulation: c'est ainsi que dans cette dernière, je n'ai pas eu

de vomissements, et si j'ai eu un rien de frisson, il a eu lieu sans

l'abominable refroidissement de glace de tout le corps, de mes premières

crises.

* * * * *

_Mercredi 22 mars_.--Aujourd'hui, Alidor Delzant vient me voir.

Naturellement la conversation est sur l'actrice Ozy, dont il vient

d'hériter de 50 000 francs, qu'il destine à faire trois pensions à trois

hommes de lettres. Il hérite aussi de papiers, parmi lesquels il y a

des correspondances amoureuses de Gautier, de Saint-Victor, de Doré, et

surtout tout un gros paquet de lettres d'About, qu'il déclare tout à fait

charmantes de passion et d'esprit.

Delzant me dit, que la grande fortune d'Ozy n'a pas été faite par les dons,

cependant très considérables, que lui ont faits ses amants, mais bien

plutôt par les placements qu'elle a fait faire de ces dons par ses amants,

qui étaient presque tous des gens de bourse. Du reste elle ne poussait

pas ses amants à la prodigalité de choses bêtes, comme des bijoux, des

diamants, elle était pour les choses sérieuses. C'est ainsi que M...,

qui a été quinze ans son entreteneur en titre, invariablement, Ozy lui

demandait dix, vingt, trente Lyon (actions du chemin de fer), au lieu de

tout objet quelconque, qu'il était décidé à lui offrir.

Delzant est chargé de la direction de son tombeau, un tombeau monumental,

mais tout fier qu'il soit d'avoir été choisi pour la direction artistique,

il est ennuyé de ce que la défunte exige là dedans, de la sculpture de

Doré... Sur quoi, je ne puis m'empêcher de lui dire: «Mais, voilà une

occasion d'ériger dans son format gigantesque LA BOUTEILLE de Doré, et

d'en faire la pyramide de celle qu'on accusait parfois de se _piquer le

nez_.

Bracquemond, que je n'ai pas vu depuis des siècles, remplace Delzant. Il

entre d'un pas traînant, se laisse tomber sur un fauteuil, et d'une voix

qui n'a plus sa chaude nervosité sourde, il se plaint de maux d'entrailles

qui l'ont fait maigrir de quinze livres, en six semaines. Comme je lui dis

qu'il travaille trop, il me répond: «C'est vrai, mais que voulez-vous...

Maintenant le travail est chez moi une _maniaquerie_... Quand je ne

travaille pas, je me promène dans mon atelier, en remuant les bras et

les jambes, comme un épileptique!»

* * * * *

_Dimanche 26 mars_.--Trois jours de suite, des crises hépatiques, à crier.

* * * * *

_Lundi 27 mars_.--Dans ces jours, où je ne peux pas travailler, j'ai

l'horreur de la lecture des romans. Les livres de voyage même, qui sont la

lecture préférée des malades, ces livres ne m'intéressent pas. Mon esprit

est attiré par les coins inconnus et mystérieux de notre histoire reculée,

légendaire, par les récits troubles des Grégoire de Tours, des Frédégaire,

par les ténèbres de la période mérovingienne.

* * * * *

_Mercredi 29 mars_.--Aujourd'hui une faiblesse à ne pas même regarder des

images.

Helleu vient me demander à faire des pointes sèches, d'après mon _facies_.

Il choisit bien son moment.

Pas de chance, Daudet, l'ami qui m'apportait, tous les deux ou trois jours,

tantôt sur le bras d'Ebner, tantôt sur le bras d'Hennique, un peu de vie

intellectuelle, est souffrant, et ne peut sortir de sa chambre.

* * * * *

Journal des Goncourt (Troisième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 5 / 24 段