de GERMINAL me contait aujourd'hui, à Saint-Gratien, en sa qualité
d'intéressé dans une houillère de Belgique, l'attachement des mineurs
pour leurs mines, et me donnait ce détail, qu'une grève de huit jours
étant accordée là, pour l'arrachement des pommes de terre, les femmes ont
toutes les peines à décider leurs hommes, pour ce travail, à ciel ouvert.
Et M. Salles, me citait un mot bien caractéristique du contremaître, lui
rendant visite à Paris, et lui disant sur un ton intraduisible de dégoût:
«Oh, ça sent le bois chez vous!»
* * * * *
_Vendredi 14 octobre_.--Tout ce temps, dans le _retravail_ et la
_réécriture_ de nos notes sur l'Italie 1855-1856: notes qui devaient
servir à faire une préface, et qui feront un volume.
Un manque de réparation, et par là une diminution de force vitale, doit
avoir lieu chez les vieux célibataires, que l'ennui de dîner seuls,
déshabitue de la faim du soir. C'est l'histoire de Gavarni, ça devient
la mienne.
* * * * *
_Dimanche 16 octobre_.--Ce matin, je reçois par la poste, un gros paquet
de lettres d'affaires, et que je rejette loin de moi, sans ouvrir
l'enveloppe, en m'écriant: «Est-ce assez embêtant... encore un manuscrit,
qu'un inconnu m'envoie pour le lire!»
Enfin j'ouvre le paquet. C'est la correspondant de mon frère et de moi,
avec mon vieux cousin Labille, que son fils vient de retrouver, et qu'il
m'envoie de Jean d'Heurs. Il y a une immense lettre de mon frère, datée
d'Alger. De moi, c'est une lettre, après les journées de juin 1848, assez
noire, et assez prophétique, des lettres sur l'arrestation de mon oncle,
en décembre 1851, et d'autres lettres qu'il sera amusant d'examiner à
loisir.
À une heure, je suis au Gymnase, où Méténier commence la lecture de
CHARLES DEMAILLY. Des rires, des exclamations, des bravos, au milieu
desquels je remarque, ce que n'ont vu ni Méténier, ni Alexis, la figure
de bois de Sizos. Et il arrive qu'après la lecture, Koning l'emmène, et
demeure, un long temps, j'en suis persuadé, à la frictionner moralement.
Et vraiment je croyais, qu'il allait nous annoncer qu'elle ne jouait pas,
préférant le type ingénu et pervers de Cerny, mais non, et ça m'embête
qu'elle accepte le rôle, parce que je crains bien, que Koning lui ait
promis d'édulcorer complètement le rôle, aux répétitions. La collation des
rôles commencée, Koning est, tout le temps, avec une obstination qui porte
sur les nerfs, à trouver le mari, trop dur, trop mal élevé, laissant
clairement voir son intention de chercher par des atténuations imbéciles,
à faire de cette femme sans coeur et sans esprit, un rôle sympathique.
* * * * *
_Mercredi 19 octobre_.--Déjeuner chez Jean Lorrain, avec un jeune officier
faisant partie du corps d'occupation du Tonkin.
Cet officier, un jeune et distingué militaire, buveur d'eau, et très
petit mangeur, et qui m'apparaît comme un fort fumeur d'opium, décrit
amoureusement la merveilleuse pipe qu'il possède, et qui viendrait d'un
ancien vice-roi de Canton, une pipe dont l'ivoire est devenu presque noir,
et dans laquelle, il affirme que ses prédécesseurs auraient fumé pour
plus de 400 000 francs d'opium. Longtemps, et très curieusement et trés
intelligemment, il entretient de l'activité cérébrale, que la fumerie
d'opium développe, et du nombre de conceptions, qu'elle amène dans un
temps très court. Chez lui, en le quart d'heure, que dure la fumée d'une
pipe, c'est un plan de colonisation du Tonkin, c'est l'organisation
d'une armée coloniale, c'est... c'est... et au milieu d'une espèce
d'émerveillement pour la puissance de ses facultés, sous cette excitation.
Mais va te faire fiche. Tout cela s'envole avec la dernière aspiration,
et il n'en reste pas un souvenir assez net dans la mémoire, pour se jeter
à une table, et fixer, sur le papier, quelque chose de cette fiévreuse
inspiration de la cervelle.
Un moment, ce jeune officier faisait un tableau des belles nuits du
Sénégal, où il a passé quelques années, de ces belles nuits lumineuses,
où, au milieu de leurs claires ténèbres, apparaissait soudainement, comme
une vision, un bataillon noir de femmes d'ébène, aux sveltes formes; les
fillettes, les cheveux coupés; les jeunes filles, les cheveux nattés;
les femmes, les cheveux sous un madras aux couleurs voyantes: toutes ces
nubilités, de douze à vingt ans, formant un anneau de danse, un ondulant
et voluptueux enchaînement féminin, au milieu duquel les griots font une
musique de tous les diables, et autour duquel, les vieilles accroupies à
terre, éventent à tour de bras les danseuses. Une danse qui est une douce
oscillation des torses, s'enfiévrant peu à peu, et d'où se détache et
jaillit de temps en temps, une femme devant son fiancé, devant l'homme
aimé, et qui se torsionne debout, comme sous une étreinte passionnée, et
passant sa main entre ses cuisses, la retire, et la montre tout humide de
la jouissance amoureuse.
* * * * *
_Lundi 24 octobre_.--Diable, diable! Lavoix, mort hier d'une congestion
cérébrale... Il faut que les vieux amis de la princesse se retiennent à
la rampe.
* * * * *
_Mardi 25 octobre_.--Aujourd'hui, à l'enterrement de Lavoix, j'étais
frappé du rendu illusionnant d'une pluie battante, dans l'eau-forte de
Buhot, ayant pour titre: LES FIACRES.
* * * * *
_Jeudi 27 octobre_.--Daudet contait, qu'à sept ou huit ans, ayant perdu,
un soir, sa bonne à Nîmes, il avait battu les rues, dans un désespoir
qu'on peut supposer, et lorsqu'il avait retrouvé sa maison, revu les
fenêtres éclairées de la fabrique, avant de rentrer, il avait embrassé,
dans son bonheur, le marteau, le heurtoir de la porte, disant: «J'étais
déjà un poète!»
* * * * *
_Vendredi 28 octobre_.--«Oui, ce volume que je viens de terminer, me dit
Poictevin, avec sa figure d'halluciné, ce volume, il est fait avec la
sueur de mon âme... J'aurais voulu lui donner, comme épigraphe, la
traduction du mot _medullitus_ de saint Bonaventure... mais moelleux,
c'est commun, ça ne rend pas l'expression latine... et _méduleux_, c'est
botanique.»
* * * * *
_Mercredi 2 novembre. Jour des morts_.--Deux nuits de souffrances
intolérables... deux nuits passées à crier. Voilà trois attaques de ces
abominables coliques hépatiques, en trois mois: ça devient inquiétant,
avec à l'horizon Vichy, qui a déjà tué mon frère.
* * * * *
_Vendredi 4 novembre_.--Le docteur Blanche disait ce matin à Mlle Zeller:
«Vous voyez cette femme qui sort, et qui a l'air d'être parfaitement
raisonnable... eh bien, elle se plaint d'avoir 3 000 hommes dans le
ventre... et il y en a un--ajoute-t-elle--qui parle toujours... si
celui-là, au moins pouvait se taire!»
* * * * *
_Samedi 5 novembre_.--Je reconnais que j'ai la fièvre, non pas tant à la
chaleur de mes mains, qu'à la sensation de mes yeux jetant des éclairs:
sensation, que je n'ai pas besoin de vérifier, pour en avoir la
certitude.
* * * * *
_Jeudi 10 novembre_.--Aujourd'hui, répétition de SAPHO, avec Daudet et sa
femme, au nouveau théâtre de Porel. Une salle, où l'on doit jouer samedi,
et qui semble demander encore un mois de travail, une salle, où il y a
partout des _brasero_ allumés, pour sécher la salle, où l'on commence à
poser les rideaux des loges, où Porel, pour qu'on entende les acteurs, est
obligé de crier: «Deux minutes sans coups de marteau!»
Cette pauvre Réjane, qui a déjà répété ce matin, qui répète ce soir en
costume, est éreintée, morte. Elle joue cependant trois actes pour nous.
Jamais on n'a joué l'amour comme cela, et il y a une telle passion dans
son jeu, que Mme Daudet a peur d'amener Lucien, à la première.
* * * * *
_Mercredi 23 novembre_.--C'est curieux, la connaissance, que l'étranger
possède de ma MAISON D'UN ARTISTE. Il y a une vingtaine de jours, c'était
ce ménage espagnol, qui voulait absolument me faire accepter un éventail,
représentant Marie-Antoinette en train de regarder avec le Dauphin,
l'enlèvement d'une montgolfière; aujourd'hui, c'est une Américaine qui
m'apporte un bouquet de chrysanthèmes, et se répand en paroles élogieuses
sur mes descriptions; et c'est encore aujourd'hui, rue de Berri,
l'ambassadeur de Suède et sa femme, qui me demandent à voir ladite maison,
et qui m'étonnent par leur science de ce qu'elle contient.
L'ambassadeur m'apprend qu'il est le fils d'un collectionneur, qui a perdu
sa première collection dans un naufrage, la seconde dans un incendie, et
qui est demeuré un collectionneur, et lui a légué sa maladie. Il aurait
trouvé beaucoup de belles choses à Saint-Pétersbourg, où il a été
ambassadeur pendant de longues années, avant d'être envoyé en France.
* * * * *
_Jeudi 24 novembre_.--Petit voyage à Pantin, pour décrire la maison de
campagne de la Guimard. Dans ce quartier de misère et de laideur, de
petits palais appartenant à des industriels, comme M. Doistau, comme
M. Delizy, le beau-père de M. Doistau. Chez Mme Delizy, qui est une
amoureuse du mobilier du XVIIIe siècle, je retrouve le petit et le grand
salon de la danseuse.
* * * * *
_Vendredi 2 décembre_.--Ce treillage, que j'ai fait élever au fond de
mon jardin, a quelque chose, par les nuits claires, de la construction
aérienne d'un rêve, et me rappelle le palais imaginaire, édifié dans
le disque de la Lune, par Outamaro, en sa poétique illustration de:
L'ADMIRATION FOLLE DE LA LUNE.
* * * * *
_Lundi 5 décembre_.--J'entre dans le cabinet de Koning, au moment où, à
propos du mot de la fin de CHARLES DEMAILLY, du mot «un ivrogne», Koning
s'écrie: «Avec ce mot, vous vous privez de cinquante représentations...
ce mot, voyez-vous, c'est le «Ça c'est ma femme!» le mot qui a tué la
MENTEUSE.»
* * * * *
_Mardi 6 décembre_.--Une de mes amies, qui est soignée par Gruby, me
rapportait cette conversation du vieux docteur hongrois, sur Henri Heine.
Gruby était appelé en consultation, avec d'autres médecins, chez
l'oculiste Sichel, pour donner son avis sur une maladie des yeux, dont
était atteint Henri Heine, qui n'était point encore l'homme célèbre
qu'il fut plus tard. Gruby attribuait cette maladie à un commencement
d'affection de la moelle épinière, et prescrivait un traitement, mais
comme il était en minorité, il n'était point écouté.
Dix ou douze ans se passaient, au bout desquels, un médecin venant le
chercher, et lui rappelant sa consultation, le menait chez Henri Heine.
En ouvrant la porte, l'introducteur de Gruby, disait à Heine: «Je vous
amène votre sauveur», et Heine se tournant vers lui, s'écriait: «Ah!
docteur, que ne vous ai-je écouté!»
Gruby avait quelque peine à cacher son impression, en retrouvant, en
place de l'homme jeune et vigoureux qu'il avait entrevu autrefois, un
paralytique presque aveugle, couché par terre, sur le tapis.
Néanmoins Henri Heine, malgré ses souffrances, avait conservé le vif et
aigu esprit, qu'il garda jusqu'au dernier jour. Et comme, après un examen
très approfondi de sa personne, il demandait à Gruby: «Eh bien, en ai-je
encore pour longtemps?» et que celui-ci répondait: «Pour très longtemps»,
Heine fit: «Alors, ne le dites pas à ma femme!»
Avant de s'en aller, Gruby, pour se rendre compte du degré de paralysie
des muscles de la bouche du malade, le questionna s'il pouvait siffler,
alors le poète, soulevant avec les doigts ses paupières inertes, jeta au
docteur:
«Pas même la meilleure pièce de Scribe!»
* * * * *
_Jeudi 8 décembre_.--J'entendais aujourd'hui Hanotaux, parler
intelligemment des futurs Américains, qui sont en train de se faire chez
les Africains de l'Algérie, de cette jeune population, née du contact des
officiers et des soldats français avec les prostituées autochtones de
là-bas: une population pleine d'activité, de vitalité, mais légèrement
privée de sens moral.
À un moment, comme on parlait de la foi, il a dit que ce sentiment
n'existait pas chez lui; et il se comparait assez ingénieusement à un
homme, qui habiterait une chambre, au-dessus de laquelle serait une autre
chambre, où il aurait la perception qu'il se passe des choses... mais des
choses qui ne l'intéressent pas du tout.
* * * * *
_Samedi 10 décembre_.--«Vous savez, me dit Koning, lorsque j'entre dans
son cabinet, Sizos a une entorse, une entorse qu'elle s'est donnée hier,
en sortant de chez son couturier... Quand jouera-t-elle?... au fond cette
entorse me coûte 20 000 francs.»
Et là-dessus, il se met à me parler de la crise qui sévit sur les théâtres,
m'affirmant qu'à l'heure présente, personne ne veut payer sa place, qu'il
arrive même ceci de phénoménal, que les rares payants demandent leurs
coupons sur papier blanc, ainsi que des billets de faveur, et il me cite
un monsieur de la société, dont il tait le nom, achetant pas mal de loges,
qu'il donne, comme les tenant des auteurs.
* * * * *
_Samedi 17 décembre_.---Ce soir répétition en costume.
Dans la salle, aux deux avant-scènes des espèces d'immenses clysopompes,
au fond desquels brûlent des sortes de bols de punch, devant une grande
plaque métallique, et dans la loge du fond des premières, une chambre
noire. C'est la mise en train de la cuisine pour prendre avec le
_magnésium_ des photographies des principales scènes de la pièce. Et à la
fin de chaque acte, c'est aux mots: «un, deux, trois», un flamboiement à
vous rendre aveugle, et où apparaissent les canailles de ma pièce, dans
une apothéose paradisiaque. Comme public, rien qu'un monde de couturiers
et de photographes.
À la fin du cinquième acte, après le grand brouhaha du concert, le passage
sur la scène de la femme Demailly, venant jeter devant son mari, son cri
d'épouvante, ou son cynique: «un ivrogne», c'était froid, froid. Et il se
trouve que c'est Havet, le marchand de billets, qui donne le dénouement.
Demailly tombe mort ou mourant, pendant que sa femme continue à danser.
Ma foi, vraiment on ne peut rien trouver de plus férocement antithétique.
* * * * *
_Dimanche 18 décembre_.--Répétition générale. Une salle pleine comme à une
première.
Le public à la fois amusé par l'esprit et intéressé par le dramatique de
la chose. Mme Daudet se plaint d'avoir l'estomac retourné.
Un seul moment de réprobation au milieu du quatrième acte, à la scène
précédant le mouvement de colère de Demailly, prenant sa femme dans ses
bras pour la jeter par la fenêtre, et à la métamorphose canaille un peu
soudaine de l'ingénue.
Cette soirée me semble devoir annoncer un grand succès, qui cependant par
ce rien du quatrième acte, peut devenir un _four_. Du reste m'étant couché
ce matin à trois heures, je suis mort de fatigue, et n'ai qu'une vague
conscience de ce qui se passe.
L'attente d'une presse terrible, d'après les conciliabules des
journalistes et des comédiennes, dans les corridors.
* * * * *
_Lundi 19 décembre_.--À mon arrivée à deux heures au théâtre, où il y a
répétition, Koning m'apprend que, sur l'annonce qu'il doit y avoir, ce
soir, un terrible _bouzin_, au quatrième acte, il a prévenu le commissaire
de police. Émotion.
_Allô_--et une voix dans le téléphone, à laquelle Koning répond: «Bien,
prince.» C'est le prince de Sagan qui loue une loge pour ce soir.
Il est trois heures et demie. Ni Méténier. ni Paul Alexis ne sont arrivés,
et cependant il faut un rien adoucir la transformation coquine de la
femme, au quatrième acte, et surtout modifier la fin du troisième qui est
mauvaise, et que les journalistes doivent _emboîter_, pour ne pas paraître
seulement siffler l'acte du journal. Et nous trouvons, avec Koning, ou
plutôt Koning trouve une fin d'acte de vrai carcassier. Les lettres sont
brutalement arrachées des mains de Marthe par Nachette, et les paroles un
peu _bêtotes_ qui suivaient, remplacées par la rentrée du mari, au moment
où Marthe est penchée, aplatie sur la table, pour les reprendre: rentrée
qui empêche toute explication, et qui ne fait pas la femme si complice de
la vilaine action de Nachette.
Il est près de cinq heures. La scène est aussitôt répétée entre Sizos et
Colombey, dans le cabinet de Koning, tandis que Villeray va porter les
changements du dernier tableau à Duflos, très enrhumé, qui ne se lèvera de
son lit, que pour la représentation.
Enfin Méténier et Alexis sont arrivés, et nous voici prenant un verre
de madère, chez Riche. Soudain un engueulement formidable d'Alexis par
Méténier, parce qu'Alexis trouve un peu exagérée, la somme de 600 francs
de fleurs, que Méténier a commandée, dans la journée, pour nos actrices.
Là-dessus Méténier me parle de l'ennui qu'il a d'être forcé de dîner
avec quelqu'un. Puis après un silence, il me dit: «Eh bien, je dîne avec
ma maîtresse, je n'ose pas vous inviter, et cependant vous me feriez
plaisir.»--Qu'à cela ne tienne, je ne suis pas si pudibond que cela!»
Donc rendez-vous à sept heures chez Marguery. Je suis exact. Sept heures
un quart, sept heures, et demie pas de Méténier. Enfin il est huit heures,
et pas encore de Méténier. Je me décide à commander avec Alexis une
douzaine d'huîtres, et elle est mangée, quand je vois poindre Méténier
et sa maîtresse. Oh! une charmante créature. Une jolie fille née à Séville,
à la taille bien découplée, à l'air gentil et distingué. Un intelligent
haut de tête, des yeux clairs et voluptueux, un petit nez droit, un grain
de beauté jeté au beau milieu d'une joue rose.
Et dans ce dîner impromptu, Méténier, comme grisé d'avance par la
représentation de tout à l'heure, et pris d'un débordement de paroles, se
met à nous raconter sa vie en phrases coupées: «La petite Fleury, _Marie
Coup-de-Sabre_ de votre pièce... nous avons fait ensemble une misère...
oh! une misère! où je me privais de cigarettes, pour qu'elle puisse
manger... Et dire qu'à douze ans j'avais un domestique et un cheval...
et qu'à quinze ans, je n'avais plus un sou... et qu'il fallait faire
vivre une mère et un frère... et dix-huit cents francs, comme chien de
commissaire de police, pour tout cela...»
La sonnette du théâtre coupe la monographie de mon collaborateur.
Premier acte, froid, très froid. Duflos fortement enrhumé.
Second acte. La scène d'amour conjugal qui remplit l'acte, scène un peu
artificielle, joué par l'actrice artificielle qu'est Sizos, n'a pas
d'action sur le public.
Troisième acte. À cet acte qui est vraiment le premier acte de la pièce,
la salle prise, et le commencement des applaudissements.
Le quatrième acte, l'acte se passant au journal _le Scandale_, l'acte, où
l'on devait culbuter la pièce, c'est un triomphe.
Je suis dans la petite loge de Koning, sur le théâtre. Il ne peut se tenir
de crier: «Je me fous d'eux!» et il me serre les mains, comme on les serre
à une maîtresse.
Enfin au dernier tableau, les acteurs sont couverts d'applaudissements, et
surtout Duflos, qui joue d'une manière tout à fait supérieure sa scène de
la folie, qui joue toute la pièce, au dire de Havet, comme il n'a jamais
joué dans aucune pièce.
Je quitte le théâtre, après que Koning m'a donné connaissance du rapport
du contrôle: «Les journalistes sont furieux, Kerst ne fera pas d'article.»
* * * * *
_Jeudi 22 décembre_.--Oh le théâtre! Dans la joie d'avoir triomphé, dans
la certitude de cent représentations voici que je rencontre Alexis et
Méténier qui me disent que la pièce ne fait pas d'argent, qu'elle fait,
en ces premiers jours, des 1800 francs, ce qui n'est jamais arrivé, après
un succès. Il y a incontestablement une réunion de malheureuses chances,
la mauvaise presse, la politique la _guigne_ du théâtre, et peut-être
pour moi la guigne de ce mois décembre, où mon frère et moi, avons été
poursuivis en police correctionnelle, où HENRIETTE MARÉCHAL a été jouée,
où j'ai eu, en ces dernières années, une fluxion de poitrine, à la suite
de laquelle je suis resté bronchiteux.
* * * * *
_Samedi 24 décembre_.--Si, à la suite des révélations de toutes les
canailleries parlementaires, il n'y a pas une révolution, une émeute, au
moins un bouillonnement dans la rue, ça prouvera que la France est une
nation qui n'a plus de fer dans le sang, une nation anémiée, bonne pour
la mort par l'anarchie ou par la conquête étrangère.
Je n'ai pas remis les pieds au théâtre, j'y vais, ce soir, avec la pensée
que Koning va m'annoncer, qu'il retirera très prochainement notre pièce.
Je suis en avance. Je vois meubler le salon du premier acte, je vois les
pompiers, l'oeil au petit hublot de la toile, j'entends force m.... dans
la lampisterie. Les acteurs arrivent un peu tristes, parce qu'ils ne font
pas d'argent, mais pas découragés. Toutefois je sens une baisse dans
l'admiration pour ma personne.
Koning, je le trouve étonné, presque stupéfait de cet insuccès, et
l'attribuant seulement à la mauvaise presse. Et il m'annonce un
épouvantable article de Sarcey.
Mais ce soir, la recette est de 3 200, et comme on dit, la salle est _très
distinguée_, ce qui fait qu'à la fin de la soirée, acteurs et directeur
sont rassérénés. L'ennuyeux, c'est que Duflos est plus enroué que jamais,
et que l'on fait répéter son rôle à Montigny, pour le remplacer.
Antoine, que je retrouve à la sortie, est tout à fait d'accord avec moi,
pour rapprocher la représentation de: À BAS LE PROGRÈS, qui me semble
absolument de circonstance, dans l'effondrement politique actuel.
* * * * *
_Lundi 26 décembre_.--Éreintement de toute la presse. Chez Sarcey, c'est
une colère, une fureur, un enragement. Il trouve avec sa mauvaise foi
habituelle, que mon théâtre--notez que je n'ai eu connaissance de CHARLES
DEMAILLY, qu'à la lecture faite aux acteurs, et que la critique que j'en
ferais, c'est qu'elle est trop faite d'après les principes de Sarcey--il
trouve donc que mon théâtre est le néant, et que ce n'est ni du théâtre
ancien, ni du théâtre moderne. Et il se roule devant le manque d'esprit
de mon frère, dont il appelle les jolis mots, des niaiseries.
Et il s'élève avec une vieille obstination, contre la _prétention_ de
nos oeuvres. Eh, Monsieur Sarcey, ce que vous appelez prétention, c'est
seulement de l'application, c'est l'effort de bien faire. Oui, ce gros
et épais normalien, il est pour le travail courant, sans prétention, lui,
qui ne laissera dans toute sa prolixe et abondante copie, ni un jugement
durable, ni une pensée, ni une phrase, ni une expression... lui, ô
blasphème! que des confrères placent dans la famille des Gautier, des
Saint-Victor, et qui, mort ou vivant, le jour, où il n'occupera plus le
rez-de-chaussée du _Temps_, peut s'attendre à être traité de bas scribe,
et de pauvre plumitif dramatique.
* * * * *
_Samedi 31 décembre_.--Chez Chappey, le marchand de curiosités de la rue
Lafayette, je tombe sur Réjane, qui a l'air d'y faire ses galeries, avant
dîner. Nous causons de CHARLES DEMAILLY, où elle était à la première, et
après m'en avoir parlé en bien, elle me donne ces tristes détails sur
l'influence de la critique.--Je vais voir, me dit-elle, une femme très
intelligente, qui me reçoit avec cette phrase: «C'est drôle, Sarcey a
éreinté la pièce, et j'ai passé hier une très amusante soirée au Gymnase!»
Une autre femme plus timide en ses jugements, que je rencontre, me dit:
«Eh bien, comment trouvez-vous CHARLES DEMAILLY?--Mais très bien.--Et moi
aussi, mais je n'osais pas le dire!»
Et elle me parle du mépris de Porel pour la presse, qui a éreinté tout ce
qu'il a joué d'artistique. «Du reste, pour prouver l'inintelligence des
journalistes, ajoute-t-elle, figurez-vous que lorsque j'ai joué GERMINIE
LACERTEUX, j'ai reçu haut comme cela de lettres--et ses deux mains
dessinent la grandeur d'une cassette---pour me détourner de la jouer...
et c'étaient des amis... des gens qui m'étaient attachés... et qui le
faisaient, dans l'intérêt de mon avenir... Eh bien, si je les avais
écoutés, je serais restée une _moule_!»
ANNÉE 1893
_Dimanche 1er janvier 1893_.--Je rêvais, cette nuit, que j'allais
m'assurer, si Sizos avait reçu le camélia blanc, que j'avais acheté dans
la journée, et avant de rendre visite à Sizos, je montais au paradis,
pour voir l'effet de la salle. Et je voyais les acteurs jouant devant une
salle vide, absolument vide. Le spectacle était si consternant, que je me
sauvais, en courant, du Gymnase, où j'oubliais par ce froid mon paletot,
et le froid que j'éprouvais dans mon rêve, me réveillait.
La première lettre, que je reçois pour mes étrennes, est une lettre de
Koning m'annonçant, que les recettes de CHARLES DEMAILLY sont désastreuses,
et que la pièce de Hugues Le Roux passera, le 18.
Dîner chez Daudet, en tout petit comité de famille, et le soir, avec
Alphonse, une longue et captivante causerie sur la fin de terre touchant
au pôle, où il n'y a plus d'humanité, d'animalité, de végétation, où plus
rien n'est que glace et nuit,--et sur l'effroi du silence, qui règne dans
ce monde glacé.
* * * * *