_Vendredi 29 juillet_.--Je lis les CONVERSATIONS DE GOETHE, par Eckermann,

et je trouve que l'écrivain allemand divisait l'humanité en deux classes:

les _poupées_, jouant un rôle appris, et _les natures_, le petit groupe

d'êtres, tels que Dieu les a créés.

Daudet confessait, qu'après le _four_ de LISE TAVERNIER à l'Ambigu, il

avait été drôle comme tout, à un souper distingué, original, qu'avait

donné son beau-père, mais après, quand il s'était trouvé tête à tête avec

sa femme, il avait été pris d'une crise de nerfs, et, ma foi, qu'il avait

pleuré, pleuré comme un enfant.

* * * * *

_Samedi 30 juillet_.--Comme nous félicitions de notre _jugeotte_ des

hommes et des femmes, à première vue--faculté que nous trouvons

n'appartenir guère qu'à nous seuls dans notre monde, Daudet me disait:

«C'est très curieux; moi les gens, je les juge par le regard, par

l'observation... Vous c'est par une espèce _d'intuition de

l'ambiance_!»

* * * * *

_Jeudi 11 août_.--Alfred Stevens est venu dîner, avec sa jolie fille, aux

yeux si tristement charmants.

Et depuis quatre heures jusqu'à six heures, ç'a été, chez l'artiste, un

jaillissement d'amusantes anecdotes sur les littérateurs, les peintres,

et gens de toute sorte, coupées par son grognement habituel.

«C'est moi, dit-il, qui ai apporté MADAME BOVARY chez les Dumas. Dumas

fils m'a dit: «C'est un livre épouvantable!» Quant à Dumas père, il a

jeté le livre par terre, en disant: «Si c'est bon cela, tout ce que nous

écrivons depuis 1830, ça ne vaut rien!»

Et il passe aux curieux dîners, au restaurant du Havre, entre Corot,

Rousseau, Millet, Diaz, Couture, et raconte ceci: «Couture vint, un jour,

me chercher pour dîner, me chercher dans ma petite chambre d'alors, et

comme je lui disais: «Vous êtes triste, aujourd'hui, Couture?--Oui, me

répondit-il, je sens que je ne suis pas un peintre, je peins avec mon

cerveau, pas avec mon coeur... Je ne sais, si vous l'avez connu, Couture...

C'était un petit ratatiné frileux, ayant toujours sur le dos un collet

de manteau, et Diaz, qui était plein d'esprit, plein d'une imagination

drolatique, disait, en le voyant déboucher: «Voici le champignon vénéneux!»

De Couture, il saute à un amphitryon belge, à un célèbre gourmand de

Bruxelles, qui a inventé dans sa salle à manger, un courant d'air,

faisant uniquement le service d'enlever l'odeur des mets, et qui veut

des conversations à l'instar du plat qu'on sert, du plat qu'il baptise

de _plat grivois_ ou de _plat philosophique_.

Ah! s'écrie-t-il, à un moment, un mot admirable du fils Meissonier,

enfant. Pendant une récréation, il s'était couché sur un banc. Un _pion_

craignant qu'il ne s'ennuyât, lui dit: «Mon petit ami, si vous alliez

jouez avec vos camarades, là-bas?--Oh non, monsieur, la récréation me

paraîtrait moins longue!»

Ce mot profond amène dans la conversation, la légende du _Professeur

de paresse_, une légende, que Daudet a entendu raconter en Afrique. Un

garçonnet aspirant à être reçu bachelier de cette école, est amené par sa

mère au professeur, qui a sa chaire, dans un jardin chargé de fruits. Une

brise s'élève, et les fruits commencent à tomber. Alors une figue tombe

sur la joue de l'enfant, qui ne consent à faire aucun mouvement des bras

pour la prendre, mais cherche à l'attirer seulement avec sa langue: ce qui

ne réussissant pas, décide le garçonnet à dire au professeur, de la mettre

dans sa bouche.

* * * * *

_Dimanche 14 août_.--Dépêche de Royat m'annonçant, que CHARLES DEMAILLY,

la pièce faite d'après mon roman par Oscar Méténier et Paul Alexis, est

reçue par Koning.

* * * * *

_Mercredi 17 août_.--Dans le chemin de fer pour Saint-Gratien, au moment

où les journaux annoncent un mieux dans l'état de Maupassant, Yriarte

me fait part d'une causerie qu'il vient d'avoir, ces temps-ci, avec le

docteur Blanche.

Maupassant colloquerait, toute la journée, avec des personnages

imaginaires, et uniquement des banquiers, des courtiers de bourse, des

hommes d'argent. Le docteur Blanche ajoutait: «Il ne me reconnaît plus, il

m'appelle docteur, mais pour lui, je suis le docteur n'importe qui, je ne

suis plus le docteur Blanche.» Et il faisait un triste portrait de sa tête,

disant qu'à l'heure présente, il y a la physionomie du vrai fou, avec le

regard hagard et la bouche sans ressort.

* * * * *

_Jeudi 18 août_.--Par ces chaleurs sénégaliennes, des nuits d'insomnie,

peuplées dans leurs courts ensommeillements, de cauchemars.

Je rêvais qu'un dentiste, qui avait une tête de penseur sublime, mais en

plâtre, me travaillait dans le fond de la mâchoire, et ce qu'il me faisait

avec de petits instruments d'or, était tout à fait délicieux.

Puis, une interruption amenée, je ne sais par quoi, et une nouvelle séance

de mon dentiste, à la tête de plâtre, qui avait pris, cette fois, le

caractère de méchanceté de la tête du vieil Aussandon, et je l'entendais

me dire avec une voix, sortant comme d'un téléphone: «Ce que j'ai fait

hier, c'était pour vous amuser... mais il n'est que temps d'aller voir

Péan... la carie de la dent s'est communiquée à l'os de la mâchoire...

peut-être est-il encore temps pour l'ablation.» Et devant le rire féroce

de ma tête de plâtre, j'avais l'effroi de l'attente de cette opération,

qui a coûté la vie au frère de Rattier.

* * * * *

_Mardi 30 août_.--Ces jours-ci, en corrigeant les épreuves d'une réédition

du roman de MADAME GERVAISAIS, il m'est venu le désir de portraire la

vraie Mme Gervaisais, qui fut une tante à moi, et de dire l'influence, que

Mme Nepthalie de Courmont, cette femme d'élite, eut sur les goûts et les

aptitudes de ma vie.

La rue de la Paix, quand j'y passe maintenant, il m'arrive parfois de ne

pas la voir, telle qu'elle est, de n'y pas lire les noms de Reboux, de

Doucet, de Vever, de Worth, mais d'y chercher, sous des noms effacés

dans ma mémoire, des boutiques et des commerces, qui ne sont plus ceux

d'aujourd'hui, mais qui étaient ceux, d'il y a cinquante, soixante ans.

Et je m'étonne de ne plus trouver à la place de la boutique du bijoutier

Ravaut ou du parfumeur Guerlain, la pharmacie anglaise qui était à la

droite ou à la gauche de la grande porte cochère, qui porte le n°15.

Au-dessus, au premier, existait et existe encore un grand appartement,

qu'habitait ma tante, sous de hauts plafonds, pénétrant mon enfance de

respect. Et mes yeux ont gardé de ma chère parente, le _souvenir de loin_,

comme dit le peuple, le souvenir de ses cheveux bouffant en nimbe, de son

front bombé et nacré, de ses yeux profonds et vagues dans leur cernure, de

ses traits à fines arêtes, auxquels la phtisie fit garder, toute sa vie,

la minceur de la jeunesse, du néant de sa poitrine dans l'étoffe qui

l'enveloppait, en flottant, des lignes austères de son corps;--enfin de sa

beauté spirituelle, que, dans mon roman, j'ai battue et brouillée avec la

beauté psychique de Mme Berthelot.

Toutefois, je dois le dire, l'aspect un peu sévère de la femme, le sérieux

de sa physionomie, le milieu de gravité mélancolique, dans lequel elle

se tenait, quand j'étais encore un tout petit enfant, m'imposaient une

certaine intimidation auprès d'elle, et comme une petite peur de sa

personne, pas assez vivante, pas assez humaine.

De cet appartement, où j'ai vu, pour la première fois, ma tante, il ne me

reste qu'un souvenir, le souvenir d'un cabinet de toilette, à la garniture

d'innombrables flacons en cristal taillé, et, où la lumière du matin

mettait des lueurs de saphirs, d'améthyste, de rubis, et qui donnaient

à ma jeune imagination, au sortir de la lecture d'_Aladin ou la Lampe

merveilleuse_, comme la sensation du transport de mon être, dans le jardin

aux fruits de pierre précieuse. Et je me rappelle--je ne sais dans quelles

circonstances, j'avais couché deux ou trois nuits chez ma tante--la

jouissance physique que j'avais, dans ce cabinet aux lueurs féeriques,

à me laver, les mains jusqu'aux coudes, dans de la pâte d'amande: le

lavage des mains à la mode, des femmes distinguées de la génération de

Louis-Philippe.

À quelques années de là, c'était au bout de la rue de la Paix, le second

de la maison faisant le coin de la rue des Petits-Champs et de la place

Vendôme, que ma tante occupait, un vieil appartement charmant, un

appartement qui coûtait, je crois bien, diable m'emporte, en ce temps-là,

2 500 francs.

Dans le gai salon donnant sur la place Vendôme, on trouvait ma tante,

toujours lisant, sous un portrait en pied de sa mère, qui avait l'air d'un

portrait d'une soeur, d'une soeur mondaine:--un des plus beaux Greuze que je

connaisse, et où, sous les grâces de la peinture du maître français, il y

a la fluide coulée du pinceau de Rubens. Le peintre, qui avait donné des

leçons à la jeune fille, l'a représentée mariée, en la mignonnesse de sa

jolie figure, de son élégant corps, tournant le dos à un clavecin, sur

lequel, par derrière, une de ses mains cherche un accord, tandis que

l'autre main tient une orange, aux trois petites feuilles vertes: un

rappel sans doute de son séjour en Italie, et de la carrière diplomatique

en ce pays, du père de ma tante.

Et c'était, quand on entrait dans le salon, un lent soulèvement des

paupières de la liseuse, comme si elle sortait de l'abîme de sa lecture.

Alors, devenu plus grand je commençai à perdre la petite appréhension

timide, que j'éprouvais aux côtés de ma tante, je commençai à me

familiariser avec sa douce gravité et son sérieux sourire, remportant au

collège des heures passées près d'elle, sans pouvoir me l'expliquer, des

impressions plus profondes, plus durables, plus captivantes, toute la

semaine, que celles que je recevais ailleurs.

De ce second appartement, ma mémoire a gardé, comme d'un rêve, le souvenir

d'un dîner avec Rachel, tout au commencement de ses débuts, d'un dîner, où

il n'y avait qu'Andral, le médecin de ma tante, son frère et sa femme, ma

mère et moi, d'un dîner, où le talent de la grande artiste était pour nous

seuls, et où je me sentais tout fier et tout gonflé d'être des convives.

Mais ce dîner, c'était l'hiver, où je ne voyais ma tante que pendant

quelques heures, le jour de mes sorties, tandis que l'été, tandis que le

mois des vacances était une époque, où ma petite existence, du matin au

soir, était toute rapprochée de sa vie.

Dans ce temps, ma tante possédait à Ménilmontant, une ancienne _petite

maison_, donnée par le duc d'Orléans à Mlle Marquise ou à une autre

illustre impure.

Oh! le lieu enchanteur, resté dans ma pensée, et que, de crainte de

désenchantement, je n'ai jamais voulu revoir depuis! La belle maison

seigneuriale du XVIIIe siècle, avec son immense salle à manger, décorée de

grandes natures mortes, d'espèces de fruiteries tenues par des gorgiases

flamandes, aux blondes chairs, et qui étaient bien certainement des

Jordaens; la belle maison seigneuriale, avec ses trois salons aux

boiseries tourmentées, avec son grand jardin à la française, où

s'élevaient deux petits temples à l'Amour, et avec son potager aux

treilles à l'italienne, farouchement gardé par le vieux jardinier Germain,

qui vous jetait son râteau dans les reins, quand il vous surprenait à

voler des raisins; et avec son petit parc, et au bout du parc, son bois

ombreux d'arbres verts, où étaient enterrés le père et la mère de ma

tante, et encore avec des dédales de communs et d'écuries, au fond d'une

desquelles, on trouvait un original de la famille, occupé à fabriquer une

voiture à trois roues, et qui devait, un jour, aller toute seule.

Mais, dans cette maison, mon lieu de prédilection était une salle de

spectacle ruinée, devenue une resserre d'instruments de jardinage: une

salle aux assises des places effondrées, comme en ces cirques, en pleine

campagne, de la vieille Italie, et où je m'asseyais sur les pierres

disjointes, et où je passais des heures à regarder, dans le trou noir

de la scène, des pièces qui se jouaient dans mon cerveau.

En ce ci-devant logis princier, ma tante, la femme de son frère, mère de

l'ambassadeur actuel près le Saint-Siège, ma mère; les trois belles-soeurs

menaient, tout l'été, une vie commune.

Là, comme ma tante n'avait pas le mépris de l'enfant, du gamin, quand il

lui semblait trouver chez lui une intelligence, elle me souffrait auprès

d'elle, la plus grande partie de la journée, me donnant toutes ses petites

commissions, me faisant l'accompagner au jardin, porter le panier où elle

mettait les fleurs, qu'elle choisissait elle-même pour les vases des

salons, s'amusant de mes _pourquoi_, et me faisant l'honneur d'y répondre

sérieusement. Et je me tenais un peu derrière elle, comme pris d'un

sentiment d'adoration religieuse pour cette femme, qui me paraissait d'une

essence autre, que celle des femmes de ma famille, et qui, dans l'accueil,

le port, la parole, la caresse de la physionomie, quand elle vous souriait,

avait sur vous un empire, que je ne trouvais qu'à elle, qu'à elle seule.

Et il arrivait que ma mère, se trouvant sans autorité sur moi, quand

j'avais commis quelque méfait, la chargeait de me gronder, et ma tante,

par quelques paroles hautainement dédaigneuses, me donnait, sans que

jamais, il y eût chez moi l'instinctive révolte du garçonnet en faute, me

donnait une telle confusion, que je ressentais une véritable honte d'une

peccadille.

Du reste pour mieux connaître la femme, et, je le répète, l'influence

qu'elle a exercée sur moi, voici l'un de ces dimanches de Ménilmontant,

que j'ai publié dans LA MAISON D'UN ARTISTE.

... «Vers les deux heures, les trois femmes, habillées de jolies robes de

mousseline claire, et chaussées de ces petits souliers de prunelle, dont

on voit les rubans se croiser autour des chevilles, dans les dessins de

Gavarni, de _La Mode_ descendaient la montée, se dirigeant vers Paris. Un

charmant trio, que la réunion de ces trois femmes: ma tante avec sa figure

brune, pleine d'une beauté spirituelle; sa belle-soeur, une créole blonde,

avec ses yeux d'azur, sa peau blanchement rosée, et la paresse molle de sa

taille; ma mère avec sa douce figure et son petit pied.

«Et l'on gagnait le boulevard Beaumarchais et le faubourg Saint-Antoine.

Ma tante se trouvait être, en ces années, une des quatre ou cinq personnes

de Paris, énamourées de vieilleries, du _beau_ des siècles passés, des

verres de Venise, des ivoires sculptés, des meubles de marqueterie, des

velours de Gênes, des points d'Alençon, des porcelaines de Saxe. Nous

arrivions chez les marchands de curiosités, à l'heure, où se disposant

à partir, pour aller dîner en quelque «tournebride» près Vincennes, les

volets étaient déjà fermés, et dans la boutique sombre, la porte seule,

encore entre-bâillée, mettait une filtrée de jour, parmi les ténèbres des

amoncellements de choses précieuses. Alors, c'était dans la demi-nuit

de ce chaos vague et poussiéreux, un farfouillement des trois femmes

lumineuses, un farfouillement hâtif et chercheur, faisant le bruit de

souris trotte-menu dans un tas de décombres, et des allongements en des

coins d'ombre, de mains gantées de frais, un peu peureuses de salir leurs

gants, et de coquets ramènements du bout des pieds, chaussés de prunelle,

puis des poussées à petits coups en pleine lumière, de morceaux de bronze

doré ou de bois sculpté, entassés à terre contre les murs.

«Et, toujours au bout de la battue, quelque heureuse trouvaille, qu'on

me mettait dans les bras, et que je portais, comme j'aurais porté le

Saint-Sacrement, les yeux sur le bout de mes pieds, et sur tout ce qui

pouvait, me faire tomber. Et le retour avait lieu, dans le premier et

expansif bonheur de l'acquisition, faisant tout heureux le dos des trois

femmes, avec, de temps en temps, le retournement de la tête de ma tante,

qui me jetait dans un sourire: «Edmond, fais bien attention de ne pas le

casser!»

«Ce sont certainement ces dimanches, qui ont fait de moi le bibeloteur que

j'ai été, que je suis, que je serai toute ma vie.»

Mais ce n'est pas seulement à ma tante que je dois le goût de l'art--du

petit et du grand--c'est elle qui m'a donné le goût de la littérature.

Elle était, ma tante, un esprit réfléchi de femme, nourri, comme je l'ai

dit, de hautes lectures, et dont la parole, dans la voix la plus joliment

féminine, une parole de philosophe ou de peintre, au milieu des paroles

bourgeoises que j'entendais, avait une action sur mon entendement, et

l'intriguait et le charmait. Je me souviens qu'elle disait un jour, à

propos de je ne sais quel livre: _L'auteur a touché le tuf_, et cette

phrase demeura longtemps dans ma jeune cervelle, l'occupant, la faisant

travailler. Je crois même que c'est dans sa bouche, que j'ai entendu,

pour la première fois, bien avant qu'ils ne fussent vulgarisés, les mots

_subjectif_ et _objectif_. Dès ce temps, elle mettait en moi l'amour des

vocables choisis, techniques, imagés, des vocables lumineux, pareils,

selon la belle expression de Joubert, «à des miroirs où sont visibles nos

pensées»,--amour qui, plus tard, devenait l'amour de la chose bien écrite.

Avec la séduction, qu'une femme supérieure met dans de l'éducation élevée,

on ne sait pas combien grande peut être sa puissance sur une intelligence

d'enfant. Enfin, c'est curieux: ma tante, je l'écoutais parler, formuler

ses phrases, échappant à la banalité et au commun de la conversation de

tout le monde;--sans cependant qu'elles fussent teintées de _bleu_,--je

l'écoutais avec le plaisir d'un enfant amoureux de musique, et qui en

entend. Et certes, dans l'ouverture de mon esprit, et peut-être dans

la formation de mon talent futur, elle a fait cent fois plus que les

illustres maîtres, qu'on veut bien me donner.

Pauvre tante, je la revois, quelques années après la vente de Ménilmontant,

à une de mes premières grandes sorties autorisées par ma mère, je la

revois dans une petite maison de campagne louée en hâte, un mois, où elle

était très souffrante, dans la banlieue: une maison cocasse à créneaux,

collée contre un grand mur, avec au-dessous un jardin, comme au fond d'un

puits. C'était le matin. Ma tante était encore couchée. Flore, sa vieille

femme de chambre, qui avait sur le nez un pois chiche, paraissant

sautiller, quand les choses allaient mal à la maison, me disait que sa

maîtresse avait passé une mauvaise nuit. Et aussitôt, que ma tante m'eut

embrassé, son premier mot à sa femme de chambre, était: «Donne-moi un

mouchoir.» Et je m'apercevais, qu'elle lui tendait le mouchoir de la nuit,

plein de sang, et que ces maigres mains cherchaient à cacher.

Et, je la revois encore, avant son départ pour Rome, dans un appartement

de la rue Tronchet, comme perdue, comme un peu effacée, dans le brouillard

d'émanations de plantes médicinales.

À Rome, le récit de la vie de Mme Gervaisais, de la vie de ma tante, en

notre _roman mystique_, est de la pure et authentique histoire. Il n'y

a absolument que deux tricheries à l'endroit de la vérité, dans tout le

livre. L'enfant tendre, à l'intelligence paresseuse, que j'ai peint sous

le nom de Pierre-Charles, était mort d'une méningite, avant le départ de

sa mère pour l'Italie, et sur ce pauvre et intéressant enfant, présentant

un sujet neuf, sous la plume d'un romancier, j'ai fait peser le brisement

de coeur et les souffrances morales de son frère cadet, pendant la folie

religieuse de sa mère. Enfin ma tante n'est pas morte, en entrant dans

la salle d'audience du pape, mais en s'habillant, pour aller à cette

audience.

* * * * *

_Jeudi 1er septembre_.--Aujourd'hui, à l'Exposition des _Arts de la femme_,

je suis resté en faction devant la vitrine des bourdaloues. Oh! les

coquets et les galantins réceptacles du _pipi_ de nos grandes dames du

XVIIIe siècle, ces bourdaloues de Sèvres, ces bourdaloues de Saxe, à la

forme de ce coquillage nacelle, qu'on appelle nautile, commençant dans les

volutes d'un colimaçon, refermant leurs bords avec un élégant gondolage,

et finissant en un bec comme émoussé. Oh! les beaux, oh! les royaux

bourdaloues de Sèvres, en bleu lapis, autour d'un médaillon représentant

une scène de Watteau, dans un encadrement de feuillage d'or, aux puissants

reliefs de l'or de Vincennes. Mais plus familiers, plus humains, ces

bourdaloues de Saxe, à l'anse faite d'un tortil de ronce, enguirlandée

de trois ou quatre fleurettes, et où la blancheur de la porcelaine est

semée de petits bouquets: bourdaloues d'une forme plus contournée, plus

serpentante, plus amoureuse des parties secrètes de la femme.

* * * * *

_Dimanche 4 septembre_.--Jean Lorrain vient déjeuner, ce matin, à la

maison; et confiant en moi, il se répand sur sa jeunesse. Tout gamin, il

s'était pris d'une _passionnette_ pour la fille de Gautier, pour Judith

Mendès, qui venait aux bains de mer de Fécamp, et comme elle peignait

alors, il lui portait son chevalet, lui rendant mille petits services.

En récompense, à lui qui ne connaissait et n'aimait que Musset, Judith

faisait lire du Victor Hugo et du Leconte de Lisle.

Or, en ces années, le jeune Jean Lorrain avait vingt sous par semaine, et

en l'honneur de l'adorée, il se faisait faire la barbe qu'il n'avait pas,

et lui apportait, de temps en temps, un bouquet de quinze sous.

Et il se trouvait, que le père de Jean Lorrain, abominait la littérature,

et ne voulait pas admettre que son fils en fît un jour, tandis que sa mère,

portée vers les choses de l'intelligence avait mis tout son coeur et un

peu de son orgueil en lui, si bien que son père jaloux de cette tendresse,

l'avait fourré dans un collège à Paris, d'où il ne sortait qu'au Jour de

l'An, et aux vacances.

Il y a des moments, où je me demande, si le grand art n'est pas inférieur

à l'art industriel, quand celui-ci est arrivé à son _summum_ de la

perfection, et si, par exemple, un tableau de coloriste n'est pas

inférieur à un flambé hors ligne, et si, si... mais, je ne veux pas

pousser la comparaison plus loin, pour que mon ombre ne soit pas lapidée

par les critiques d'art de la _Revue des Deux Mondes_, du XXe siècle.

* * * * *

_Mardi 6 septembre_.--Jeand'Heurs. Cinq heures. Le silence montant avec

l'ombre dans le parc, qui n'a plus de lumières rasantes qu'en haut de la

feuillée, et rien au loin dans les champs, que le coup de fouet lointain

d'un paysan, rentrant avec sa charrette.

* * * * *

_Mercredi 7 septembre_.--Oh l'été! Moi, qui ne vis que par la littérature,

ça me paraît un temps, où l'usine dans laquelle je travaille, est fermée.

Plus de publication de livres, plus de critique dans les journaux, et, si

par hasard il est parlé de votre personne, c'est fait sans application,

sans passion, sans animosité...

* * * * *

_Dimanche 11 septembre_.--À la suite d'une violente colique hépatique,

j'étais dans mon lit, toute la journée de dimanche, et j'avais la fièvre,

et ma pensée s'amusait de la fabrication à vide d'un article cocasse.

Était-ce la greffe d'un peu de sa peau prêtée par un mari à sa femme, à

la suite de la brûlure de ses mains qui me l'inspirait, je ne sais... Mon

article, c'était la fuite du bacille du _vomito negro_, d'un tube de chez

Pasteur, et sa recherche dans les endroits excentriques de Paris par les

membres de l'Académie de médecine: une poursuite moliéresque.

* * * * *

_Mercredi 21 septembre_.--On parlait, ce soir, du père Césarin, un

mendiant original de Bar-le-Duc.

Un mendiant, à l'esprit caustique, spirituellement méchant, qui avait été

au collège avec les bourgeois les plus huppés de la ville, et qui au fait

de leur vie privée dans les détails les plus intimes, en pleine rue, les

interpellait avec une certaine éloquence, les blaguait, et obtenait la

charité par l'intimidation, la terreur d'une divulgation des choses

secrètes de leur existence.

Il passait tous les hivers à la prison, qu'il appelait sa maison de

campagne, s'y faisant enfermer à la suite de frasques, semblables à

celle-ci. Un jour, la préfète sort seule de la préfecture, et voici

mon Césarin, qui lui offre le bras, et s'indigne tout haut et très

drolatiquement du refus de la dame. Rassemblement des habitants,

intervention de la police, et billet de logement pour Césarin à sa

maison de campagne.

* * * * *

Journal des Goncourt (Troisième série, troisième volume) Mémoires de la vie littéraire · 第 3 / 24 段