rencontraient des créanciers roublards qui se faisaient ouvrir en
chantonnant le refrain d'une chose en vogue, dans le moment, chez les
artistes. Il narre joliment, comment il a mis militairement à la porte de
chez lui, un créancier qui ne l'avait pas reconnu sous le costume d'un
garde municipal, qu'il était en train d'endosser, pour aller à un bal
masqué, chez Ménier.
Puis, je ne sais à propos de quoi, le nom de Meissonier est tombé dans
la conversation, et l'on cite ce mot immense du peintre à un ami, lui
annonçant qu'il avait eu l'influence de faire nommer une rue: _Rue
Meissonier_.
--Bon, vous m'avez fait rater mon boulevard!
Le ménage Forain m'entraîne voir son petit intérieur, ingénieusement
machiné avec un atelier en haut, où Forain travaille: atelier communiquant
par une baie avec le grand salon au-dessous. Une riante et claire demeure
d'un ménage de peintre.
Forain me fait voir des lithographies, qu'il vient de jeter sur la pierre,
reprenant un procédé abandonné, et y débutant avec succès, mais avec un
peu de l'imitation du faire de Daumier, dont il a du reste accrochés au
mur, trois ou quatre croquetons remarquables.
Il me montre ensuite un certain nombre de petits albums explicatifs de
son talent, où, en deux ou trois coups de mine de plomb, qu'on pourrait
appeler des _instantanés du crayon_, il surprend une attitude, un
mouvement, un geste,--et rien que cela de l'homme ou de la femme, qui
lui sert de modèle.
Et Forain me cause de son labeur, de sa peine à trouver la chose: oui, à
la fois un dessin et une légende qui le satisfassent. Il parle des vingt,
trente, quarante croquis, qu'il est obligé parfois de faire, pour arriver
à l'image voulue.
Et parlant du dessin, qu'il a publié ce matin, dans _l'Écho de Paris_,
il me dit qu'il avait voulu exprimer, à propos de l'adultère, l'espèce
de remords qu'une femme de la société éprouve devant le dégoût inspiré,
dans une chambre d'hôtel, par la serviette posée sur le pot à l'eau,
pour le bidet... Et en effet, il me montre un dessin, où la femme est
douloureusement hypnotisée par ce pot à l'eau; mais il n'avait pas trouvé
la légende philosophique, montant de ce pot à l'eau. Alors il s'est mis
à chercher une seconde traduction de sa pensée, qui avait raté. Enfin
toujours, pour rendre cette chienne de pensée, il avait mis au bas
du dessin: _Nous avons eu tort d'ôter nos bottines... y a pas de
tire-boutons_: traduction dernière de sa pensée, qu'il avouait trouver
tout à fait inférieure.
Et là, il ajoute avec un éclair de l'oeil féroce, comme opposition à
cette lente et pénible trouvaille d'un dessin et d'une légende, la joie,
certains jours, de _jeter son venin en un quart d'heure_.
* * * * *
_Mercredi.25 mai_.--Lecture, ce matin, de ma pièce: A BAS LE PROGRÈS,
à Antoine et à Ajalbert.
* * * * *
_Dimanche 29 mai_.--Ce matin, chez M. Bégis, pour renseignements sur la
Guimard.
Chez cet intelligent collectionneur de manuscrits, de livres, de brochures
sur les moeurs, un tas de documents curieux, entre autres un grand registre,
relié en vélin blanc, trouvé par Deflorenne en Angleterre, et qui est
toute l'histoire, jour par jour de la Bastille, registre, dont la
publication a été dernièrement proposée au Conseil municipal qui n'a pas
trouvé le document assez parisien. Que diable, veulent-ils donc, comme
document parisien?
Puis un volume manuscrit de pièces sur les prisonniers du donjon de
Vincennes, et c'est avec une véritable émotion, que je lis la lettre
d'incarcération de Diderot, et la lettre qui lui donne la clef des champs.
Potain, le bon Potain, racontait à Léon Daudet, que ces jours-ci, ayant
des enfants chez lui, le soir, pour les amuser, il s'était fait des
moustaches avec du charbon. On était venu le chercher, _dare dare_, pour
une femme qui avait une pneumonie. Pendant sa consultation, il avait
remarqué sur les traits des gens, une interrogation inquiète à son égard,
qu'il ne comprenait pas, et qu'il n'a comprise que lorsqu'il est rentré
chez lui, en retrouvant dans une glace sa moustache. C'est un trait d'un
médecin d'un autre siècle.
* * * * *
_Mercredi 1er juin_.---Le baron Larrey contait, ce soir, un épisode de
Solférino. Il était à cheval, aux côtés de l'empereur, sur une éminence,
au moment, où la canonnade était effroyable, quand tout à coup, l'empereur
lui dit: «Larrey, votre cheval est tué.» Il descendait, et voyait à son
cheval, un grand trou au poitrail, d'où jaillissait une fontaine de
sang. Ma foi, en sa qualité de chirurgien, il demandait une alène, de la
grosse ficelle, et le recousait sur place, puis, le faisait reconduire à
l'ambulance entre deux chevaux qui le soutenaient. Et le pansant et le
soignant comme un soldat blessé, il le sauvait, et le bulletin de la santé
du cheval devenait un sujet de conversation pendant toute la campagne, et
même lors de l'entrevue de Villafranca. Enfin, complètement rétabli, le
cheval était placé dans les écuries de l'impératrice.
Yvon,--c'était convenu,--devait représenter l'épisode dans la bataille de
Solférino, mais le général Fleury s'y opposait, prétextant que la blessure
du cheval déplaçait l'intérêt, le retirait de dessus la tête de l'empereur.
* * * * *
_Vendredi 3 juin._--Pose, toute la journée, pour une étude que fait de moi,
Carrière. Parlant de la société future, je disais que les gens les plus
intelligents ne peuvent concevoir les formes d'une société future, et que
dans l'antiquité, il n'y aurait pas eu une cervelle capable de prophétiser
la société du moyen âge, cette société à basiliques ténébreuses, au
lieu de temples pleins de lumière, cette société aux danses des morts,
remplaçant les théories des fêtes d'Adonis, cette société, avec sa
constitution, ses vêtements, son moral si différent de l'autre, cette
société, ou même les belles et classiques formes de la femme grecque ou
romaine, semblent devenues des formes embryonnaires, telles que nous les
voyons retracées par le pinceau de Cranach, dans des académies de femmes
du temps.
* * * * *
_Mardi 7 juin_.--Je pose, la dernière fois, je crois, pour la première
étude que fait de ma tête, Carrière, et je l'interviewe, à propos de la
préface de LA VIE ARTISTIQUE de Geffroy.
Il me parle d'une année passée en Angleterre, où il était arrivé avec très
peu d'argent, et sans la connaissance de qui que ce soit, et où, au bout
de peu de jours, il était tombé dans de la misère noire. Dans sa débine,
il s'était imaginé de faire quelques dessins de femmes et d'amours--des
réminiscences de l'École des Beaux-Arts--et les avait portés, dans la
semaine qui précédait Noël, à un journal illustré. Les dessins avaient plu
au directeur, qui lui en avait demandé deux, et le lendemain, avec les
quelques livres qu'il recevait, il courait de suite à une taverne, mettre
un peu de viande dans son estomac. Le directeur s'éprenait de lui, et
l'invitait quelquefois à dîner, et le retenait à causer, à regarder des
images et des bibelots, si bien que tout à coup, ses yeux regardant
la pendule, il s'écriait: «Ah vraiment, je vous ai fait rester trop
tard, vous ne trouverez plus d'omnibus!» Et l'Anglais demeurait au
diable de Crystal Palace, près duquel gîtait Carrière, qui répondait
imperturbablement: «Oh, je prendrai un cab à la petite place de voitures,
qui est à côté.» Et il revenait à pied, et rentrait chez lui, tant c'était
loin, à quatre heures du matin... «Ce qui m'a sauvé, jette-t-il, en
manière de péroraison, c'est qu'il y avait chez moi, dans ma jeunesse,
beaucoup d'_animalité_, de force animale.»
Il me confessait qu'à Londres, il avait eu, tout le temps, un sentiment
d'effroi du silence des foules.
Comme je lui parle du travail laborieux de son pinceau sur mon front, il
me dit: «Quand je fais un être, j'ai la pensée tout le temps, que j'ai à
rendre des _formes habitées_.»
* * * * *
_Jeudi 9 juin_.--Déjeuner chez Jean Lorrain, avec Mlle Read, Ringel le
sculpteur, de Régnier, le poète.
Mlle Read, la soeur de miséricorde de Barbey d'Aurevilly. Une douceur
des yeux, une blondeur des cheveux, une bonté de la figure, une bonté
intelligente, spirituelle, qui met parfois sur son visage d'ange, de la
jolie gaminerie d'enfant.
Lorrain racontait spirituellement, drolatiquement, que son père, étant
armateur, avait voulu un moment tenter l'élevage des bestiaux. Or,
pour lui apprendre à cumuler, une nuit, on lui avait coupé la queue de
vingt-cinq vaches. Cela ne l'avait pas découragé, il avait continué à
acheter des vaches, mais n'y connaissant rien, il achetait des vaches
appelées _robinières_, des vaches ayant de vilaines moeurs, et ne donnant
pas de lait. Et à ses vingt ans, c'était lui qui était chargé de vendre
les vaches. Et pour cette opération, ayant obtenu un beau _complet_ gris
perle, et suivi d'un vacher, il courait les foires, mais aussitôt qu'on
l'apercevait, on s'écriait: «C'est le gas aux vaches robinières!» et il
n'avait jamais pu en vendre une.
* * * * *
_Samedi 11 juin_.--Carrière fait d'après moi, une deuxième étude peinte.
Il est amusant, spirituel en diable, ce Carrière. Il parle du raté, disant
toujours _nous_; des poètes d'à présent, qu'il trouve _plus près du piano
que de la pensée_; de la jeunesse littéraire, portant dans la vie, la
figure d'un _petit débitant, dont le commerce ne va pas_.
Puis, il me demande, si je connais la cour de l'Hôtel Sully, rue
Saint-Antoine, et m'apprend qu'il y a de grands bas-reliefs admirables, et
que c'est là, ce que personne n'a dit, que Ingres a pris complètement sa
_Source_, oui, et la pose et le mouvement de la figure, et même la forme
de la cruche.
* * * * *
_Dimanche 12 juin_.--Jean Lorrain nous disait, qu'aujourd'hui, le vin
ordinaire des grandes cocottes, brûlées par les soupers aux écrevisses à
la bordelaise et au champagne, était à la maison, une boisson faite de
centaurée, de réglisse, et encore je ne sais quoi de rafraîchissant et de
dépuratif.
* * * * *
_Mercredi 15 juin_.--De mauvais jours, vendredi dernier et aujourd'hui,
des jours de colique hépatique.
* * * * *
_Lundi 20 juin_.--Aujourd'hui, dernière séance pour la seconde étude de
mon portrait.
Carrière me dit qu'il veut graver ce portrait à l'eau-forte, dans le genre
des préparations, qu'a gravées mon frère, d'après La Tour.
Puis, au bout de quelque temps, il ajoute: «Ceci est confidentiel... J'ai
depuis longtemps l'idée de faire un Panthéon de ce temps-ci... un Panthéon
que je ferai avec mes contemporains, hommes et femmes. N'est-ce pas,
ce serait gentil de donner ainsi une portraiture de l'humanité de ce
temps?... Puis, ces eaux-fortes, ce serait pour moi une reposante
distraction de la peinture.
* * * * *
_Mercredi 22. juin_.--Aujourd'hui j'ai reçu la visite d'une lady je ne
sais plus qui, une lady, à l'air fort grande dame, ma foi, mariée à un
rajah de l'Inde, et dont j'ai séduit la cervelle par la lecture de mes
romans à Bornéo, à Bornéo!
Ah! la grande jouissance, après ces temps, si implacablement beaux, de
passer la soirée à entendre la pluie tomber, _goutter_, avec son doux
bruit, sur les feuilles.
* * * * *
_Jeudi 23 juin_.--En revenant de Saint-Gratien, dans le chemin de fer,
le docteur Blanche me parlait de cette loi de nature féroce, de l'espèce
de courant électrique, qui pousse les gens des familles, où il y a
des aliénés, à se réunir, à se joindre, à se marier ensemble--et sans
me nommer les gens, il me citait des multitudes de cas venus à sa
connaissance, comme médecin aliéniste.
* * * * *
_Samedi 25 juin_.--De l'exposition des _Cent Chefs-d'oeuvre_, dont je sors
à l'instant, il est pour moi indéniable, que le premier prix de paysage
de ce siècle, appartient à Rousseau, le second à Corot. Dupré a quelques
toiles extraordinaires, mais il est trop inégal. Troyon a de petites
toiles croustillantes, mais ses grandes compositions sont bêtotes, et
veulement peintes. Daubigny n'est qu'un Corot triste. Quant aux paysages
anciens, ils sont abominables. Ruysdael et Hobbema ont fait la nature,
sans l'animation particulière de sa vie végétale, et de plus Hobbema a
un feuillé, qui ressemble au feuillé des paysages en cheveux.
* * * * *
_Mardi 28 juin_.--Hier, sur un petit catalogue qui m'est tombé, de je
ne sais où, j'ai donné commission pour des notes de Chamfort, ainsi
cataloguées: _Les rognures de son livre, Maximes et Pensées, Caractères
et Anecdotes_.
Aujourd'hui, je regarde la couverture du catalogue, avec attention, et j'y
lis: _Vente après décès de M. de Lescure, homme de lettres_. Une vente,
où se trouvent mêlés aux livres, un bon mobilier de chambre à coucher
en palissandre ciré, une belle pendule Empire en bronze doré, une tête
d'homme de Ribot, deux dessins de Boulanger, et une montre d'or à
remontoir.
Ça me fait froid dans le dos, ce catalogue! Est-ce que, malgré toutes mes
précautions, je serai vendu comme ça?
* * * * *
_Mercredi 29 juin_.--Aujourd'hui, je tirais de Lavoix quelques
renseignements sur l'helléniste Hase, qui a laissé des _Souvenirs
polissons_ manuscrits écrits dans le grec le plus pur, et dont je voudrais
faire, sous un pseudonyme, un des personnages d'une plaquette érotique, où
je tenterais d'introduire les conversations les plus hautes sur l'amour
physique.
Lavoix me confirme la phrase: «C'est ma concubine, _quippe uxorem non
duxi_», phrase dite à un quidam, qui adressait ses salutations à Zoé,
comme si elle était Mme Hase.
Lavoix me le montre avec son parler, tout farci de mots latins et grecs,
et quelques instants après, qu'il avait manqué d'être écrasé, lui disant:
«Oui, par une voiture à deux chevaux, un _bige_, mon cher collègue.»
C'était lui, qui se défendant de toujours travailler, faisait l'aveu, que
le dimanche, il lui arrivait parfois de lire un livre futile, et le livre
qu'il montrait, était le dix-septième volume de l'HISTOIRE DE L'EMPIRE,
de Thiers. Il avait l'habitude d'être chez lui tout nu, avec une robe de
chambre à cru.
Plein d'esprit, inconsciemment ironique, avec une parole lente, balourde
d'Allemand, qu'il était. Maintenant une possession de la langue grecque,
comme personne. À propos d'une médaille, sur la date de laquelle on
n'était pas fixé, et que lui montrait Lavoix, il s'écriait: «C'est une
médaille du IIIe siècle, il y a un mot que je n'ai jamais trouvé dans les
siècles précédents.»
Lavoix a assisté à sa mort, tous deux demeurant dans la petite annexe de
la Bibliothèque, rue de Louvois. Hase travaillait une partie de ses nuits,
et déjà un peu souffrant, comme il persistait à travailler, une nuit, son
domestique était venu trouver Lavoix, pour qu'il décidât son maître à se
coucher. Il s'y refusait. Deux heures après, le domestique venait chercher
Lavoix, pour porter le mort sur son lit. Sa tête était tombée sur des
épreuves fraîches du dictionnaire de Robert Estienne, qu'il corrigeait, et
la sueur de la mort avait imprimé quelques caractères des épreuves sur son
front.
* * * * *
_Jeudi 30 juin_.--Il y a quelque chose de caractéristique chez la femme
qui vous aime, et qui n'est ni votre épouse, ni votre maîtresse, c'est
dans la marche, sans que vous lui donniez le bras, l'approche, par moments,
de son corps contre le vôtre, approche ayant quelque chose du frôlement
caressant d'une chatte.
* * * * *
_Vendredi 1er juillet_.--Dîner des japonisants chez Véfour. Bing cause de
la folie des impressions japonaises chez quelques amateurs américains. Il
parle d'un petit paquet de ces impressions, qu'il a vendu 30 000 francs
à la femme d'un des plus riches _Yankee_, et qui a dans son petit salon,
en face du plus beau Gainsborough qui existe, une image d'Outamaro. Et
l'on s'avoue, que les Américains qui sont en train de se faire le goût,
lorsqu'ils l'auront acquis, ne laisseront plus en vente un objet d'art à
l'Europe... qu'ils achèteront tout, tout.
À ce dîner, il y a un jeune homme intéressant, un M. Tronquoy, qui
s'adonne à l'étude sérieuse, des langues chinoise et japonaise, avec
l'idée de donner sa vie à la connaissance approfondie de ces langues,
d'aller au Japon... Il est plein d'admiration pour la langue chinoise,
qu'il dit être faite seulement par le _choc des idées_, avec la
suppression ou la sévère abréviation de toutes les inutilités des
langues occidentales.
* * * * *
_Dimanche 3 juillet_.--Aujourd'hui, Ajalbert me parlait de la vie
d'Antoine, au bord de la mer, à Camaret, où il loge dans le bastion
d'un vieux fort, y lisant des pièces jusqu'à quatre heures du matin, et
apparaissant, un peigne dans les cheveux, à la fenêtre, sur le bord de
midi.
Il peint l'activité dévorante de cet homme, qui tout à coup, dans un
endroit où il paresse inactif, le sollicite de se remuer, de se mettre en
route, de faire un voyage, et l'idée du voyage entrée dans sa tête, il a
besoin de décamper de suite, disant à son monde: «Le bateau part à quatre
heures, il faut un quart d'heure pour y aller... Oh! un quart d'heure,
n'est-ce pas, vous suffit pour vous préparer?» Et il arrive à temps,
poussant devant lui les hommes et les femmes de sa troupe.
Ajalbert me conte un petit voyage de quatre jours, fait sur la côte
bretonne, dans un grand omnibus, loué par Antoine, contenant une cargaison
de cabotins et de cabotines: un voyage à la forte nourriture, et très bon
marché, grâce au côté débrouillard d'Antoine, arrivant dans un endroit,
et, sans consulter aucun autochtone, faisant toute une revue des auberges,
et instinctivement choisissant la meilleure, et installant sa charretée de
voyageurs: les prix de tout arrêtés d'avance.
* * * * *
_Mardi 5 juillet_.--Aujourd'hui, je pose pour le portrait, que Carrière me
fait sur l'exemplaire de GERMINIE LACERTEUX, éditée par Gallimard.
Tout en peignant, sa parole originale saute d'un sujet à un autre.
Il dit que maintenant en France, une _entame_ du patriotisme vient
surtout du grand nombre de mariages contractés par des Français avec des
étrangères--ce qui n'existait pas dans l'ancienne France--mariages qui
donnent des enfants français, qui ne sont pas tout à fait français. Il
blague ce peuple de littérateurs et de peintres, qui se précipitent à la
suite du _découvreur_ d'un procédé littéraire ou artistique, en sorte que
les découvertes n'ont plus l'air d'être faites par un seul, comme elles le
sont depuis le commencement du monde, mais par un _monôme_. Il s'indigne
de la langue horrifique, que parlent à l'heure présente les gens avec
lesquels, il prend le train de Vincennes, quand il va à sa petite maison
de campagne du parc Saint-Maur, des gens, à propos de la translation d'un
cimetière, traitant les morts du vocable de «charognes», et me jette cet
éloquent appel: «Est-ce que vous n'avez pas en vous le sentiment de la
_désespérance_, en ce monde de maintenant, dont les uns portent un étron
dans la main, les autres un cierge?»
Enfin il m'entretient de son antipathie pour le soleil, du mystère des
ciels voilés, de la séduction mystique des crépuscules, confessant, sans
s'en douter, l'amoureux peintre de grisaille qu'il est.
* * * * *
_Jeudi 7 juillet_.--Aujourd'hui on m'apporte le médaillon de mon frère,
que je substitue sur le balcon du boulevard Montmorency, au médaillon de
Louis XV, de Caffieri, et j'ai un sentiment de bonheur, à voir cette
maison, où est mort mon frère, portant sur sa façade, comme une jolie
signature des Goncourt.
* * * * *
_Jeudi 14 juillet_.--L'aide injecteur de Brown-Séquard disait, que les
cobayes s'épuisant, on avait songé aux testicules des taureaux, mais
qu'on avait appris que les toréadors les mangeaient, pour se donner de la
vigueur et du jarret. Et je pensais en moi-même, aux effets littérairement
et peut-être physiquement fantastiques, que pourraient produire chez
les humains l'injection de testicules de féroces, l'injection de lions,
l'injection de tigres.
* * * * *
_Samedi 16 juillet_.--Dans les quelques tours, que fait Daudet à mon bras,
avant déjeuner, il me parle de lettres de sa jeunesse retrouvées, et où,
en 1859, dans un Midi reculé, loin de toute suggestion littéraire, il
écrivait à son frère qu'il n'y avait en littérature que le roman, mais
qu'il ne se trouvait pas encore assez mûr, pour s'y mettre. Il ajoutait:
«Cependant, j'en avais fait un à quinze ans qui s'est perdu, mais qui
était imbécile... ce qu'il y a de certain, c'est que la première chose que
j'ai faite, je l'ai tirée de moi-même.»
Puis au bout de quelques instants de silence, il reprend: «C'est vraiment
curieux, chez moi, depuis 1858--je ne vous connaissais pas--ce sont de
petits cahiers, ce sont des notes jetées, au jour le jour, certes moins
poussées que les vôtres, mais enfin c'est le même procédé de travail. Eh
bien, chez les jeunes, au moins chez ceux que nous connaissons, je ne vois
aucun procédé de travail particulier, personnel.»
* * * * *
_Jeudi 21 juillet_.--Dans le rêve, chez les figures hostiles, le côté
sournois, astucieusement méchant, le jésuitisme des physionomies, c'est
extraordinaire; non, ce n'est plus la pleine lumière des haines du jour,
ça en est, pour ainsi dire, les ténèbres et la grisaille.
* * * * *
_Vendredi 22 juillet_.--L'anarchie aura une grande force, elle verra
venir à elle, toutes les déséquilibrées, toutes les folles, toutes les
hystériques, qu'a eues, dans le principe, pour lui le christianisme, et
qu'aucun parti politique n'avait pu jusqu'alors enrégimenter, comme
ouvrières et martyres.
* * * * *
_Samedi 23 juillet_.--Coppée et sa soeur viennent aujourd'hui dîner à
Champrosay. Ce soir l'ironique, le gouailleur, le blagueur, est tout
triste. Il parle, avec de l'amertume dans un coin de la bouche, de la
longueur de sa vie, et des différents individus qui l'ont habité, disant
qu'il est très sensible à la température, et qu'il ne retrouve de l'ancien
Coppée, que les jours, où il fait la température de son ancien passé, et
il s'écrie à propos des prétendus cent ans de son existence: «J'ai vu,
j'ai éprouvé trop de choses, en un mot, j'ai eu trop de sensations!»
Coppée parlant de Mlle Read, déclare qu'elle n'aime que les affligés, les
souffrants, les malheureux, qu'elle hait les chanceux, les heureux, les
gens ayant l'argent et la gloire. C'est la femme, dont Mme Halévy dit:
«Je ne la vois plus, mais si je me cassais la jambe, je suis sûre qu'elle
reviendrait auprès de moi!»
* * * * *
_Lundi 25 juillet_.--Nous parlons avec Daudet, du mensonge, du mensonge
cynique du journalisme contemporain, où les journaux font aujourd'hui de
Cladel, un écrivain de la taille de Flaubert, quand aucun de ces journaux
vantards de son talent, ne voulait hier de sa copie.
* * * * *
_Mardi 26 juillet_.--Dîner avec les ménages Zola et Charpentier.
Comme on parle à Zola, du livre, qu'il a annoncé être en train de faire
sur Lourdes, il dit à peu près ceci: «Je suis tombé à Lourdes, par une
pluie, une pluie battante, et dans un hôtel où toutes les bonnes chambres
étaient prises, alors il me venait le désir, en ma mauvaise humeur, d'en
repartir le lendemain matin... Mais, je suis un moment sorti... et la
vue de ces malades, de ces marmiteux, de ces enfants mourants apportés
devant la statue, de ces gens aplatis à terre dans le prosternement de la
prière... la vue de cette ville de foi, née de l'hallucination de cette
petite fille de quatorze ans... la vue de cette cité mystique, en ce
siècle de scepticisme... la vue de cette grotte, de ces défilés dans
le paysage, de ces nuées de pèlerins de la Bretagne et de l'Anjou...»
«Oui, fait Mme Zola, ça avait une couleur!»
Zola reprenant brutalement: «Il ne s'agit pas de couleur... ici, c'est un
remuement des âmes qu'il faut peindre... Eh bien, oui, ce spectacle m'a
empoigné de telle sorte que, parti pour Tarbes, j'ai passé, deux nuits
entières, à écrire sur Lourdes.»
Puis dans la soirée, il parle de son ambition de pouvoir parler, des
essais qu'il fait de sa parole, jetant à sa femme, comme avec un coup de
boutoir: «Des romans, des roman», c'est toujours la même chose!» Et il
s'écrie après un silence, qu'il n'a pas la faculté de la parole, qu'il
n'éprouve pas la jouissance de l'inspiration, qu'il est gêné par la peur
des choses communes... laissant apercevoir le désir passionné de greffer
sur son talent, pour la complète réussite de sa carrière, l'éloquence
d'un Lamartine, et de doubler sa littérature, de la publicité d'un homme
politique.
* * * * *