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JOURNAL DES GONCOURT--MÉMOIRES DE LA VIE LITTÉRAIRE
TOME NEUVIÈME: 1892-1895
suivi d'un index général des noms cités dans les neuf volumes.
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TROISIÈME SÉRIE--TROISIÈME VOLUME
PARIS, BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
G. CHARPENTIER ET E. FASQUELLE, ÉDITEURS, 11, RUE DE GRENELLE.
1896
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PRÉFACE
Le neuvième volume du JOURNAL DES GONCOURT,
est le dernier, que je publierai de mon vivant.
EDMOND DE GONCOURT.
Auteuil, 15 mars 1896.
* * * * *
ANNEE 1892
_Vendredi 1er janvier 1892_.--Ce premier jour de l'an, dans le vague de ma
faiblesse, ne m'a pas donné, cette année, l'impression du renouveau d'une
année nouvelle.
Voici quatre semaines, que je n'ai pris l'air extérieur. Ce soir, le
dîner chez Daudet sera ma première sortie. Dîner intime avec les Daudet,
Mme Allard, et la filleule qui dîne, pour la première fois, à la grande
table.
Causerie sur les ménages amis, où, nous tous, nous nous mettons à
parler du charme du ménage Rodenbach: de l'homme à la conversation
spirituellement animée, à la discussion littéraire passionnante, de la
femme, aux rébellionnements à voix basse, aux flots de paroles irritées,
qu'elle vous jette dans l'oreille, quand elle entend une chose qui n'est
pas vraie, ou qui ne lui semble pas juste, et nous constatons le petit
émoi chaleureux, qu'apporte dans la froideur ordinaire des salons, la vie
nerveuse de ces deux aimables êtres.
* * * * *
_Mardi 5 janvier_.--Une surprenante lettre de Magnard, du directeur de ce
_Figaro_, qui m'a été toujours si hostile. Dans cette très gracieuse
lettre, Magnard m'offre la succession de Wolf, le gouvernement de l'art,
avec toute l'indépendance, toute la liberté que je puis désirer. Je refuse,
mais je ne puis m'empêcher de songer à tous les gens, que l'acceptation
aurait mis à mes pieds, au respect, que j'aurais conquis dans la maison
de la princesse, enfin à la facilité, avec laquelle j'aurais trouvé des
éditeurs, pour illustrer LA MAISON D'UN ARTISTE, MADAME GERVAISAIS, etc.,
etc.
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_Jeudi 7 janvier_.--Grand dîner chez les Daudet, avec Schoelcher, Lockroy,
le ménage Simon, Coppée. Décidément ce Jules Simon a un charme, une grâce,
faite d'une certaine délicatesse de la pensée, jointe à la douceur de la
parole.
Quant à Coppée, il s'est montré tout à fait extraordinaire, comme verve
_voyoute_: ç'a été un feu d'artifice pendant toute la soirée de drôleries,
à la fois canailles, à la fois distinguées. Oui, Coppée c'est par
excellence le causeur parisien du siècle de la blague, avec tout
l'admirable sous-entendu de la conversation de nous autres: les phrases
commencées, finies par un rictus ironique, les allusions farces à
des choses ou à des faits, connus du monde _select_ et pourri de
l'intelligence.
Chez Maupassant, ne dit-on pas, qu'il n'y avait qu'un seul livre sur la
table du salon: le Gotha? C'était un symptôme du commencement de la folie
des grandeurs!
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_Samedi 9 janvier_.--Maupassant est un très remarquable _novelliere_, un
très charmant conteur de nouvelles, mais un styliste, un grand écrivain,
non, non!
* * * * *
_Dimanche 10 janvier_.--Très gentiment et très amicalement, Daudet a
travaillé à surexciter la curiosité de Koning sur ma pièce, À BAS LE
PROGRÈS! et Koning lui a dit jeudi: «Mais pourquoi ne me donnez-vous pas à
lire la pièce de Goncourt?» et il lui a parlé de la donner avec la sienne,
au moment où le succès se ralentirait. Je suis indécis. J'étais au moment,
sans attendre la décision de la Chambre sur la censure, de la donner à
Antoine.
* * * * *
_Jeudi 14 janvier_.--Un «petit bleu» d'un journal, où l'on me reproche
très sérieusement, comme manque de toute sensibilité, d'être encore vivant
à l'heure présente, et au moins, si je vis, de n'être pas devenu fou, à
l'instar de Maupassant.
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_Samedi 16 janvier_.--Rien n'est amusant comme la chatte, se promenant
sur la glace du bassin, et séparée des poissons rouges, par cette espèce
de vitre, au travers de laquelle elle les voit sous elle, toute dépitée,
toute colère de ne pouvoir les attraper.
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_Dimanche 24 janvier_.--Devant ce vieux dévalé au bas d'un lit d'amour,
le cri de cette fille à sa bonne:--_Maria, vite, vite, l'eau de mélisse
et un sapin!_» Ah! la féroce légende de Forain!... Non Gavarni, dans les
légendes, n'a pas cette implacabilité, et les dires de Vireloque sont
tempérés par une philosophie, à la fois bonhomme et haute. Oui, l'oeuvre de
Garvani fait sourire la pensée, et ne fait pas froid dans le dos, comme le
comique macabre de Forain. Vraiment, il y a dans le moment, en ce monde,
trop de méchanceté, trop de méchanceté chez l'artiste, chez le _jeune_,
chez l'homme politique, pour que ce ne soit pas la fin d'une société!
* * * * *
_Mardi 26 janvier_.--Aujourd'hui, Koning fait annoncer dans le _Figaro_,
qu'il reçoit À BAS LE PROGRÈS, et que Noblet jouera le rôle du voleur.
* * * * *
_Vendredi 29 janvier_.--On parlait hier d'une Parisienne, morte à près de
cent ans, ces jours-ci, et qui se rappelait le temps, où il passait sur
les boulevards, à peine une voiture, tous les quarts d'heure.
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_Samedi 30 janvier_.--Pour être connu en littérature, pour être
universellement connu, on ne sait pas combien il importe d'être homme de
théâtre, car le théâtre, pensez-y bien, c'est toute la littérature de
nombre de gens, et de gens supérieurs, mais si occupés qu'ils n'ouvrent
jamais un volume, n'ayant pas trait à leur profession: l'unique
littérature en un mot des savants, des avocats, des médecins.
* * * * *
_Mardi 2 février_.--Le docteur M*** me disait hier qu'il avait souvent vu
Musset prendre son absinthe au café de la Régence, une absinthe qui était
une purée. Après quoi, un garçon lui donnait le bras, et le conduisait, en
le soutenant, au fiacre qui l'attendait à la porte.
* * * * *
_Mercredi 3 février_.--Ce soir, chez la princesse, mauvaises nouvelles
de Maupassant. Toujours la croyance d'être salé.--Abattement ou
irritation.--Se croit en butte à des persécutions de médecins, qui
l'attendent dans le corridor, pour lui seringuer de la morphine, dont
les gouttelettes lui font des trous dans le cerveau.--Obstination
chez lui de l'idée qu'on le vole, que son domestique lui a soustrait
six mille francs: six mille francs qui, au bout de quelques jours,
se changent en soixante mille francs.
* * * * *
_Jeudi 4 février_.--En arrivant chez Daudet, en train de s'habiller pour
le théâtre, je ne puis m'empêcher de lui dire, que j'aime beaucoup mieux
la mort naturelle de la _Menteuse_, dans sa nouvelle, que sa mort par
l'empoisonnement de la pièce. Oui, j'aurais voulu cette femme couchée
dans son lit, ainsi que dans la nouvelle, couchée le nez dans le mur, ne
répondant pas aux interrogations furieuses, à elle adressées par son mari,
qui, alors pris d'un accès de brutalité, la retournerait violemment de son
côté, mouvement dans lequel elle expirerait.
Daudet me dit qu'il n'a plus l'émotion du théâtre, qu'il n'en a que la
nervosité agacée. La pièce lui a semblé bien marcher à la répétition, mais
son frère est venu lui dire, ce matin, que son fils lui avait rapporté,
que les corridors étaient tout à fait hostiles à la pièce.
Me voici au théâtre, derrière les dos émotionnés de Mme Daudet et Mme
Hennique. Une salle contenant le dessus du panier du _tout-Paris_, au
milieu duquel figure le jeune ménage Daudet-Hugo, et où Jeanne, qui a
ressenti, dans la journée, les premières douleurs de l'enfantement, est
accompagnée de son accoucheur.
Un premier acte écouté sympathiquement, un second acte, où Burguet a un
très grand succès. Ah diable! voilà le troisième acte, presque emboîté de
suite, et le dramatique de la scène tué par les rires. Un médecin ridicule,
une agonie trop compliquée, la phrase finale: _«Ça... c'est ma femme!»_
mal dite. Toutefois, pour moi la cause de l'insuccès n'est pas due à cela,
elle est en ceci: c'est que le dramatique de l'acte, au milieu de détails
d'une vérité absolue, ne s'appuie pas sur la vérité d'un être.
* * * * *
_Dimanche 7 février_.--Dîner chez Charpentier avec deux femmes, que
j'étais curieux de voir de près: Séverine et la femme de Forain.
Séverine, un ovale court, ramassé, dans lequel il y a de tendres yeux, une
grande bouche aux belles dents, et de la bonté.
J'ai à table, près de moi, la femme de Forain, un tout autre type, un
nez pointu, des yeux clairs sous une forêt de cheveux blonds, couleur de
chanvre, ressemblant un rien à une perruque de clown, mais d'un clown
finement malicieux. Très câline, avec une note blagueuse dans la voix,
elle commence par me dire que le premier dessin qu'elle a fait, a été une
copie d'un dessin de mon frère. Puis elle me confie,--j'en doute,--qu'elle
est en train, dans ce moment, de déserter la peinture pour la cuisine,
qu'elle fait des nouilles comme personne, qu'elle s'est même élevée à la
confection des pâtés de foie gras, des pâtés de foie gras avec la croûte,
et une croûte, s'il vous plaît, où elle peint des fleurs avec du jaune
d'oeuf, et des feuilles avec je ne sais plus quoi: de la pâtisserie
artistique.
Après dîner je me rapproche de Séverine, et lui demande pourquoi elle ne
fait pas un livre. Et la voilà avec son doux parlage gazouillant--elle
a une voix harmonieuse, peut-être un peu factice--la voilà, avec ces
renversements de figure en arrière, d'une petite fille qui vous parle de
bas en haut, et qui montrent, dans son plaisant minois, la limpidité du
bleu de ses yeux, l'émail de ses dents, la voilà, qui me dit que cela ne
lui est pas possible; qu'à l'heure présente, elle publie six articles
par semaine. Et elle ajoute qu'elle n'est pas attirée par le livre, mais
bien par le théâtre, déclarant, du haut d'une vue assez profonde de
l'époque, que dans ce moment, où tout se précipite, il est besoin du
succès immédiat, qu'il n'y a pas pour les gens de l'heure présente, à
attendre les revanches, que des _oseurs_, comme mon frère et moi, ont
obtenues, que du reste, elle trouve, que le théâtre est un meilleur
metteur en scène de la passion que le livre. Comme je lui parle des
obstacles, des empêchements qu'on rencontre au théâtre, elle
m'affirme--et sa figure prend un caractère de résolution--qu'elle a une
volonté, que rien ne décourage, que rien ne rebute, et qui arrive toujours
au but qu'elle s'est fixé.
* * * * *
_Jeudi 18 février_.--Dîner chez Daudet avec les ménages Rodenbach,
Jeanniot, Frédéric Masson, et Rollinat, et Scholl.
Scholl a été vraiment, tout le dîner, avec une voix enrouée, me rappelant
celle de Villemessant, verveux, drolatique, abondamment spirituel, et
cela aujourd'hui, sans aucune férocité contre personne. Il a travaillé à
séduire le monde d'ici, et il a tout à fait réussi. Et vraiment, quand on
réfléchit à la dépense de substance cérébro-spirituelle, faite par cet
homme de soixante ans, tout le long des heures des journées de tous les
jours, on est étonné de la vitalité intelligente de ce puissant Bordelais.
Il disait joliment, que je ne sais quel cercle de province lui avait fait
écrire par son secrétaire, qu'un schisme s'était produit entre les membres,
à propos de la manière, dont on devait prononcer son nom, et que de forts
paris avaient été engagés... Interrogation à laquelle il répondait:
«Comment prononce-t-on chez vous schisme?»
* * * * *
_Jeudi 25 février_.--Hier, j'ai passé la soirée avec Mme de..., cette
célébrité de la beauté parisienne.
Sous l'envolement de cheveux blonds d'une nuance adorable, des yeux
étrangement séducteurs, des yeux qu'une cernure artificielle aide à faire
apparaître, dans la nuit de l'arcade sourcilière, comme des diamants noirs,
un petit nez du dessin le plus précieux, avec l'ensemble de traits et de
contours délicats, délicats, et un cou frêle sortant d'une robe de velours
rouge, enfin une figure réalisant le joli dans toute sa grâce menue. Elle
évoque chez moi le souvenir du pastel de la Rosalba représentant cette
svelte et mignonne femme de la Régence, un singe sur le bras.
Et dans le joli de ce visage, cependant quelque chose de fatal. La femme
d'un de nos auteurs en vedette, un peu dépitée de l'admiration de son mari
pour sa beauté, l'appelle «une _héroïne de roman du Petit Journal_». La
dénomination est caricaturale, toutefois il faut reconnaître qu'il y a
parfois de l'acier dans son regard, dans sa voix.
* * * * *
_Dimanche 28 février_.--Ce soir, chez Rodenbach, on causait valse, et je
soutenais que les peuples qui sont des peuples valseurs, sont des peuples,
où le patinage est une habitude. Les Françaises valsent, le corps tout
droit, tandis que les Hollandaises et les autres femmes des pays du
patinage, valsent avec ce penchement, cette courbe en dehors d'un corps
courant sur la glace.
Stevens parlait dans un coin du salon; de l'effrayant avalement de bière
et d'alcool, de Courbet consommant trente bocks dans une soirée, et
prenant des absinthes, où il remplaçait l'eau par du vin blanc.
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_Mardi 1er mars_.--Une carte de Daudet me disant: que Porel sort de chez
lui, et qu'on répète GERMINIE LACERTEUX dans deux jours.
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_Mercredi 2 mars_.--Causerie sur un bal original, qui a eu lieu hier chez
Mme Lemaire: un bal, où s'est faite l'inauguration de costumes en papier,
costumes plus riches, plus brillants, plus claquants que les costumes de
soie et de satin, et qui me rappelaient le costume en papier, que s'était
peint, je ne sais quel peintre flamand du XVe siècle, et qui éclipsa tous
les brocards de la fête. Ganderax, qui y figurait avec un bonnet d'âne
et une blouse, ayant dans le dos le mot: _Paresseux_, me disait: «C'est
singulier, la différence des races septentrionales et méridionales: moi,
un septentrional, quand j'entre dans un bal, où il y a des masques, je
suis pris d'une tristesse, d'une tristesse... tandis que ma femme, qui est
une Italienne, toute seule dans sa chambre, mais un costume sur le dos, se
mettrait à danser.
«... Maintenant, ajoutait-il, les peintres, qu'ils soient méridionaux ou
septentrionaux, le travestissement les grise... Il y avait Detaille, très
beau sous un costume de Philippe le Bel, qui, à l'entrée de Mme Munkacsy,
s'est mis à danser, autour de la grosse femme, une étourdissante _czarda_,
en donnant le branle le plus tempétueux à son manteau de papier.»
* * * * *
_Samedi 5 mars_.--Un journaliste, d'un petit journal, ne trouve pas les
conversations, que donne mon JOURNAL, intéressantes. Saperlote, moi qui me
crois aussi intelligent que ledit journaliste, je puis affirmer, que ce
que j'ai entendu dire par Michelet, Gavarni, Montalembert, Théophile
Gautier, Flaubert, est supérieur à ce qu'il entend, tous les jours.
* * * * *
_Dimanche 6 mars_.--Dîner chez Charpentier, avec un monde de musiciens,
tous vieux, tous laids, tous ventrus, tous mâchonnant de la mauvaise
humeur.
Zola m'entretient de sa fatigue à finir LA DÉBACLE, de la copie énorme du
bouquin qui aura six cents pages, disant que le manuscrit est en train
d'avoir mille pages de trente-cinq lignes--les petites pages habituelles
de sa copie, formées d'une feuille de papier écolier, coupée en quatre.
Et comme quelqu'un lui demande, ce qu'il fera après les ROUGON-MACQUART,
après LE DOCTEUR PASCAL, il hésite un moment, puis il confesse que le
théâtre qui l'avait beaucoup séduit, un moment, ne le sollicite plus
autant, depuis qu'il approche de l'heure, où il pourra en faire, disant
que toutes les fois qu'il a pénétré dans une salle de spectacle, où on le
jouait, il a eu le dégoût de la chose représentée. Il rappelle à ce sujet,
qu'un soir, étant entré voir la représentation de L'ASSOMMOIR, vers la
dixième, Dailly grisé par son succès, chargeait son rôle d'une façon
odieuse, ajoutait des mots au texte, si bien qu'il avait été au moment
de faire dresser par huissier un procès-verbal de ses ajoutés, de ses
enrichissements du rôle, et de les lui interdire au bas d'une assignation.
Là, il s'interrompt pour nous apprendre, qu'il a été à Lourdes, et qu'il a
été frappé, stupéfié, par le spectacle de ce monde de croyants hallucinés,
et qu'il y aurait de belles choses à écrire sur ce renouveau de la foi,
qui pour lui a amené le mysticisme en littérature et ailleurs, de l'heure
présente.
Et lâchant Lourdes, et toujours à sa littérature future, il avouait qu'il
ferait volontiers, pendant un an, une chronique dans _le Figaro_, qu'il
avait des idées à exprimer sur M. de Vogüé et les autres.
* * * * *
_Samedi 12 mars_.--Une représentation de GERMINIE LACERTEUX, où jamais
Réjane n'a été plus grande actrice, plus acclamée, plus maîtresse d'un
public complètement dompté.
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_Dimanche 13 mars_.--Les bienfaits du régime actuel en France à l'heure
présente: c'est d'être tantôt volé, tantôt assassiné, tantôt dynamité.
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_Mardi 15 mars_.--Ce soir, dans la petite loge improvisée au fond de
la scène, pour ses rapides changements de costumes, Réjane me contait
qu'hier, à la représentation de GERMINIE LACERTEUX, Sarcey répondait à
quelqu'un, lui faisant constater les applaudissements de la salle: «Oui,
ils applaudissent, mais ils ne s'amusent pas!»
* * * * *
_Jeudi 17 mars_.--Conversation avec Alfred Stevens, qui est un vrai
magasin d'anecdotes, et ce qui est mieux, un extraordinaire _garde-mots_
de toutes les phrases typiques des peintres de sa connaissance, dans le
passé et dans le présent,--des phrases qui définissent mieux que vingt
pages de critique, un moral, un caractère, un talent.
Il dit Diaz un causeur éblouissant, et qui définissait ainsi la peinture
de Delacroix: «Un bouquet de fleurs dans de l'eau croupie!»
C'était encore lui qui répondait à Couture, lui conseillant blagueusement
de s'en tenir à peindre sa forêt, et qu'il ne savait pas mettre une bouche
sous un nez, et que voulant faire une vierge, il faisait un Turc--qui
répondait: «oui, qu'il ne savait pas mettre une bouche sous un nez, mais
qu'il lui arrivait quelquefois d'avoir la chance de mettre autour de ce
nez et de cette bouche, qui n'étaient pas d'ensemble, de la vraie chair,
et non pas du carton, comme Couture.»
Puis Stevens me parle avec enthousiasme de Millet, me dit avoir de lui une
peinture de femme, faite avant d'aller à Barbizon, un des plus merveilleux
morceaux de chair qu'il ait vus, et comme il l'a fait porter à voir
par son fils, à un grand peintre de l'heure actuelle, qui a sa dose de
méchanceté, il s'était écrié: «Il faut la porter cette toile à Henner,
pour qu'il attrape une gifle!» Et Stevens témoigne du respect de Rousseau
pour Millet, qui d'abord ne lui trouvait pas de talent: ce qui, d'après
Stevens, décida Rousseau à venir habiter Barbizon, pour le conquérir, et
il arrivait au bout de quelque temps que la communion d'esprit entre les
deux peintres, amenait Millet à revenir sur ses premiers jugements.
Stevens s'étonne de l'absence complète du sentiment de l'art chez la
plupart des grands écrivains, affirmant qu'il n'en est pas ainsi à l'égard
de la littérature chez les peintres de talent, même chez ceux qui n'ont
pas fait d'humanités, déclarant qu'on ne les trouverait jamais à lire un
livre d'auteur médiocre.
Et il répète, dans l'hiatus de sa bouche restant grande ouverte, au milieu
de _hou hou_, ayant l'air de demander à la fin de chacune de ses phrases,
l'approbation de son auditeur, il répète plusieurs fois que Millet,
Rousseau, et les autres, étaient des gens de _haut goût_, ce qui n'est pas
commun dans ce bas monde.
* * * * *
_Vendredi 18 mars_.--Aujourd'hui, à cette heure du jour, qui devient
insensiblement de la nuit, et où ma pensée était allée mélancoliquement au
passé, cherchant à retrouver les êtres chers qui n'étaient plus, j'avais
laissé venir le crépuscule dans mon cabinet de travail, sans demander
la lampe, et peu à peu, l'image de mon père, que j'ai perdu à douze
ans, m'apparaissait à la clarté des braises du foyer presque éteint,
m'apparaissait dans le mystérieux brouillard et le pâle effacement d'un
pastel, accroché derrière le dos, et reflété dans la glace que l'on a
devant soi.
Et, en la mémoire vague de mes yeux, je revoyais sur un long corps, une
figure maigre, au grand nez décharné, aux étroits petits favoris en
côtelettes, aux vifs et spirituels yeux noirs: _les pruneaux de M. de
Goncourt_, ainsi qu'on les appelait; aux cheveux coupés en brosse, et où
les sept coups de sabre, que le jeune lieutenant recevait au combat de
Pordenone, avaient laissé comme des sillons, sous des épis révoltés:--une
figure, où à travers le tiraillement et la fatigue de traits, jeunes
encore, survivait la batailleuse énergie de ces physionomies guerrières,
jetées dans une brutale esquisse, par la brosse du peintre Gros, sur une
toile au fond non recouvert.
Je le revoyais, en sa marche militaire, quand, après la lecture des
journaux, dans ce vieux cabinet de lecture qui existe encore au passage de
l'Opéra, il arpentait, des heures, le boulevard des Italiens, de la rue
Drouot à la rue Laffitte, en compagnie de deux ou trois messieurs à la
rosette d'officier de la Légion d'honneur, à la figure martiale, à la
grande redingote bonapartiste, barrant le boulevard, tous les vingt pas,
avec les arrêts d'une conversation enthousiaste, et où il y avait, en ces
grands corps, les amples gestes du commandement d'officier de cavalerie.
Je le revoyais, dans le salon des demoiselles de Villedeuil, les filles
du ministre de Louis XVI, les vieilles cousines de ma mère, ce froid et
immense salon, aux boiseries blanches, toutes nues, au mobilier rare,
empaqueté dans des housses, et où toujours, au dos d'une chaise, était
oublié le _ridicule_ d'une des deux soeurs, aux jardinières rectilignes,
contenant de pauvres fleurs fanées, aux _dunkerques_, où s'étageaient des
objets d'art légitimistes, je le revoyais, dans ce salon, qu'on aurait pu
croire le salon de la duchesse d'Angoulême, adossé debout à la cheminée,
son diable d'oeil noir, tout plein d'ironie, et à un moment, dans l'ennui
de l'endroit solennel, jetant un mot, qui secouait d'un rire, la sèche
vieillesse et les robes _feuille morte_ et _caca dauphin_ des deux
antiques demoiselles.
Je le revoyais dans la Haute-Marne, à Breuvannes, là, où se sont passés
les étés de mon enfance, par les ensoleillés matins de juillet et d'août,
marchant de son grand pas, que mes petites jambes avaient peine à suivre,
marchant à la main, un _paisseau_ arraché dans une vigne, et m'emmenant
avec lui boire une verrée d'eau, à la «Fontaine d'Amour», une source au
milieu de prés fleuris de pâquerettes, apportant aux _gourmets d'eau_, le
bon et frais goût d'une eau, qu'il trouvait comparable à l'_aqua felice_
de Rome. Quelquefois, le _paisseau_ était remplacé par un fusil, jeté
sur l'épaule, et sans carnassière et sans chien, je le voyais tout à
coup mettre en joue quelque chose, que ma vue de myope m'empêchait de
distinguer: c'était un lièvre, que son coup de fusil _roulait_, et qu'il
me donnait à porter.
Je le revoyais encore à Breuvannes, le jour de la rentrée des fruits,
encadré dans l'oeil-de-boeuf d'un grenier, et canonnant à coups de pommes,
dans la cour de notre maison, tous les gamins du village, baptisés par
lui de noms drolatiques, et dont les ruées, et les bousculades, et les
batailles autour de ce qui les lapidait, semblaient être, pour mon père,
un amusant rappel en petit de la guerre.
Je le revoyais encore... non, j'ai beau chercher, je ne revois plus sa
tête, en ce jour... je me souviens seulement sur un drap, d'une main
encore vivante, à la maigreur indicible, qu'on m'a fait baiser. Et le
soir, rentrant à la pension Goubaux, dans un rêve qui tenait du cauchemar,
ma tante de Courmont, l'intelligente femme, dont j'ai fait _Madame
Gervaisais_, celle qui, tout enfant, m'a appris le goût des belles choses,
m'apparaissait en une réalité, à douter si ce n'était pas une vraie
apparition, me disant: «Edmond, ton père ne passera pas trois jours!»
C'était la nuit du dimanche, et le mardi soir, on venait me chercher, pour
aller à l'enterrement de mon père.
Ma mère... elle, sa ressemblance est ravivée dans mon souvenir, par la
miniature du coin de la cheminée, une miniature de l'année 1821, une
miniature de l'année de son mariage... qu'en ce moment, j'ai dans le creux
de la main.
Une figure de candeur, des yeux bleu de ciel, une toute petite bouche
sérieuse, des cheveux blonds tirebouchonnés en boucles frisottantes, trois
rangs de perles au cou, une robe de linon blanc à raies satinées, et une
ceinture, et des bracelets, et un floquet de rubans dans les cheveux, du
bleu de ses yeux.
Pauvre mère, une vie de douleur et de malheur! La perte de deux petites
filles, l'existence avec un mari souffrant continuellement de ses
blessures, et de la ruine d'une santé détruite par la campagne de Russie,
faite tout entière, l'épaule droite cassée, et encore tout jeune; tout
ardent de vaillance, et tout irrité de ne pouvoir rentrer dans la vie
militaire, de ne pouvoir accepter d'être l'aide de camp du roi, ainsi que
le sont ses camarades D'Houdetot et De Rumigny, de ne pouvoir faire les
campagnes d'Afrique... Puis veuve, avec une petite fortune en terres, aux
fermages difficiles à recouvrer. Et maudite dans ce qu'elle entreprenait
de sage, de raisonnable, comme mère de famille, perdant dans de
malheureuses affaires, les placements qu'elle faisait en vue de l'avenir
de ses enfants: placements faits à force d'économies et de retranchement
sur elle-même.
Et je le revois, son doux et triste visage, avec les changements de
physionomie, que ne donne pas un portrait, dans trois ou quatre
circonstances, laissant en vous, on ne sait comment, un cliché de l'être
aimé, en son milieu de ce jour-là.
Oui, je le revois son doux et triste visage, un jour de mon enfance, où
bien malade à la suite d'une coqueluche mal soignée, j'étais couché dans
son grand lit, et où penchée sur moi, elle avait près de sa tête, la tête
de son frère Armand, la jolie et aimable tête fripée d'un ancien officier
de hussards:--car ils étaient presque tous des soldats, dans nos deux
familles--quand soudain--moi ne comprenant pas bien--après avoir rejeté
le drap de dessus la maigreur cadavérique de mon pauvre petit corps, elle
tomba dans les bras de son frère, en fondant en larmes.
Je la revois, ma mère, ce jour des mardis gras, où, tous les ans, elle
donnait un goûter aux enfants de la famille, et à leurs petites amies
et à leurs petits amis, et où tout ce monde minuscule de Pierrettes, de
Suissesses, d'Écaillères, de Gardes-Françaises, d'Arlequines, de Matelots,
de Turcs, emplissait de sa joie bruyante, le calme appartement de la rue
des Capucines. Ce jour-là, seulement, un peu de la gaîté de ce carnaval
enfantin, l'entourant de sa ronde, montait à son visage, et y mettait un
charmant rayonnement.
Je la revois, ma mère, en ces années, où retirée du monde, n'allant plus
nulle part, le soir, elle s'était faite le tendre maître d'étude de mon
frère. Je la revois dans sa bourgeoise chambre à coucher, en ses vieux
meubles de famille, avec sa pendule Empire, accotée dans un petit fauteuil,
tout contre mon frère faisant ses devoirs, la tête presque fourrée dans
le vieux secrétaire d'acajou, et surélevé, tout le temps qu'il fut petit,
sur un gros dictionnaire, placé sur une chaise. Elle, ma mère, un livre
ou une tapisserie à la main, les laissant bientôt tomber sur ses genoux,
demeurait dans une contemplation rêveuse, devant son bel enfant, devant
son petit lauréat du grand Concours, devant le cher adoré, qui était la
gaîté et l'esprit des maisons amies, où elle le menait,--et l'orgueil de
son coeur.
Je la revois enfin, ma pauvre mère, au château de Magny, sur son lit de
mort, au moment où le bruit des gros souliers du curé de campagne, qui
venait de lui apporter l'extrême-onction, s'entendait encore dans le grand
escalier, je la revois, sans la force de parler, me mettant dans la main
la main de mon frère, avec ce regard inoubliable d'un visage de mère,
crucifié par l'anxiété de ce que deviendra le tout jeune homme, laissé à
l'entrée de la vie, maître de ses passions, et non encore entré dans le
chemin d'une carrière.
* * * * *
_Lundi 21 mars_.--On causait aujourd'hui des périls, auxquels est exposé
le bonheur des femmes, mariées à des peintres portraitistes.
Là-dessus, la jolie Mme... se trouvant là, disait: «Moi, je fais un peu la
police!»
Et elle racontait, que, tout dernièrement, une femme de la meilleure
société, ayant deux enfants, au milieu de la pose, s'était couchée sur un
divan, et s'était mise à dire de telles choses, que sortant de derrière
un rideau, où elle était cachée, elle lui avait dit: «Madame, après la
conversation que vous venez d'avoir avec mon mari, vous n'avez qu'à mettre
votre chapeau, et à vous en aller.
--Bon! répondait la femme du monde à la femme du peintre, vous croyez
peut-être que je suis amoureuse de votre mari.
--Non pas de mon mari... mais du vice... Allons, ouste!»
* * * * *
_Samedi 26 mars_.--Ce soir, passé la soirée sur la scène de l'Odéon, à
voir jouer GERMINIE LACERTEUX, tantôt assis sur la cheminée de la chambre
de Mlle de Varandeuil, tantôt sur le lit d'hôpital de Germinie, tout en
causant avec Guenon, qui me fait remarquer sur un morceau de papier blanc,
collé sur un portant, la désignation des tableaux de la pièce en la
dénomination des machinistes, et où les trois tableaux, où Mlle de
Varandeuil joue le rôle principal, portent le titre: _La vieille_.
* * * * *
_Samedi 2 avril_.--Le vrai bon théâtre, c'est une émotion ou une gaîté
procurée n'importe comment. Et ils existent des gens qui, dans leurs
feuilletons, font des traités sur le véritable art dramatique,--eux
qui admirent à la fois Molière et Scribe, les fabricateurs les plus
dissemblables dans la composition d'une pièce.
* * * * *
_Dimanche 3 avril_.--Je cause avec M. Blanc, le fils de Mme Bentzon, de
la _Revue des Deux Mondes_, de ses voyages en Afrique, de son voyage en
Sibérie et dans le nord de la Chine, qui a duré un an; et sa conversation
est des plus intéressantes.
Dans un voyage en Asie, il a fait la découverte et l'achat d'une
soixantaine de manuscrits, parmi lesquels, il y a une «Vie d'Alexandre»
non plus écrite cette fois, par ceux que, selon son expression, _il avait
derrière lui_, mais par ceux, qu'il avait devant lui, par ses ennemis.
Parmi ces manuscrits se trouvent encore trois biographies de Tamerlan, qui
tout en faisant, un jour, massacrer cent mille hommes, se fit enterrer aux
pieds de son maître de philosophie.
Et le voyageur parle de ces populations de Samarcande, de ces populations
calomniées par les Persans, de ces populations lettrées, amoureuses de
discussions littéraires, et où il a vu un individu soudainement poser une
fiche en terre, portant l'annonce d'une thèse philosophique qu'il allait
soutenir, et les passants et les vendeurs du marché, abandonnant leurs
choses à vendre, pour se mêler à la discussion. Il parle encore de son
séjour, près d'un mois, sur les hauts plateaux, où dans ces altitudes,
près desquelles le Mont-Blanc est une plaisanterie, il avait des
saignements de nez, comme en ont eu Biot et Gay-Lussac, dans leurs
ascensions en ballon.
Puis revenant à ces quatre années, passées en Afrique--où il n'y a pas
cependant l'intérêt historique des voyages d'Asie--il dit que le voyage
n'a un charme que dans les pays, où le voyageur rencontre la lumière,
la chaleur, la gaîté des soleils levants, et que dans le froid, quelque
intérêt qu'ait le voyage, il est toujours triste.
* * * * *
_Mercredi 6 avril_.--C'est particulier, comme les mots qui ne sont pas
de la langue courante, les mots un peu énigmatiques pour les cervelles
sans éducation: les gens du peuple les aiment, les affectionnent,
les recherchent; et l'amusant, c'est que ces mots, toujours dans leur
bouche, sont défigurés, dénaturés, risibles. Il y a en bas une ouvrière
extraordinaire dans ce genre, et qui disait tout à l'heure _concunivence_
pour connivence.
* * * * *
_Mercredi 13 avril_.--Après dîner, on cause de l'élection de Loti, et
le commandant Brunet, qui est venu s'asseoir à côté de moi, rendant
complètement justice à l'évocateur des climats, qu'est Loti, trouve, comme
moi, ses marins un peu conventionnels, et manquant d'un certain nombre de
choses, faisant leur caractère, et de l'orgueil de leur profession.
À ce sujet, il me conte cette curieuse anecdote. C'était lors du siège de
Sébastopol, et à ce moment, où l'on avait organisé des représentations
théâtrales, pour tenir un peu en joie les marins de la flotte. Il faisait
une de ces admirables nuits d'Orient, décrites par Loti. Et le commandant
Brunet se promenait sur le pont, pendant son quart, quand il faisait
signe de venir causer avec lui à un maître timonier, faisant son quart de
l'autre côté du bord. Il était un rien en relations avec lui, parce que ce
maître timonier était l'_impresario_ des représentations théâtrales sur
les bâtiments.
Et les deux hommes causaient dans la belle nuit, et M. Brunet lui parlant
amicalement de son sort, l'autre lui disait: «Moi je me regarde comme
le plus heureux des hommes... Je suis maître timonier en second, et je
vais être nommé prochainement timonier en premier, et je serai un jour
décoré... Oui, il n'y a pas une peau d'homme autre que la mienne, où je
voudrais être... Dans ma vie, il n'y a qu'une chose qui m'embête, c'est
que j'ai un frère plus jeune que moi, que j'aurais voulu voir amateur de
_galon_... Eh bien, il s'est fait calicot!» s'écriait-il avec un mépris,
où il y avait presque de la douleur. Or le calicot en question, savez-vous
qui c'était?... C'était Boucicaut du _Bon Marché_.
* * * * *
_Dimanche 17 avril_.--Dans la journée, Léon Daudet vient me dire que le
dîner de chez papa, est transbordé chez lui. Il y a chez ce cher garçon,
une activité, une vivacité, une alacrité de l'intelligence qui charme et
enfièvre: les idées chez lui, dans leur succession, ont quelque chose de
la rapidité des mouvements d'un corps agile. Pendant deux heures qu'il
reste au _Grenier_, il touche à un tas de questions anciennes et modernes,
et parle spirituellement de la rapidité, à l'heure présente, avec laquelle
les produits matériels passent d'un pays dans l'autre, et de la lenteur
avec laquelle se transmettent les produits intellectuels, ce qu'il
explique un peu par l'abandon de la langue latine, de cette langue
universelle, qui était le _volapuck_ d'autrefois entre les savants et
les littérateurs de tous les pays.
Ce soir, au dîner de l'avenue de l'Alma, où sont Lockroy et Hanotaux,
on s'entretient de Boulanger, que Lockroy affirme avoir été le
sous-lieutenant de LA DAME BLANCHE, toutefois avec la force, un moment,
d'un million d'hommes derrière lui, et qui aurait bien voulu du pouvoir,
mais à la condition que ce pouvoir lui aurait été offert sur un plat
d'argent, sans le plus petit allongement de la main, pour le prendre. On
s'entretient de Gambetta, dont la dictature à Bordeaux, est déclarée la
plus prudhommesque la plus influencée par les vieilles épaulettes, les
antiques ganaches politiques. Et un retour sur Saint-Just et les hommes de
la Révolution fait dire, que les désastres de 1870 et 1871, viennent du
remploi des hommes de 1848, au lieu de la mise aux affaires et aux armées,
de jeunes hommes. On s'entretient de Constans, qui a, au dire d'Hanotaux,
le mot spirituel et qui aurait dit, quelques jours après sa chute: «Tout
de même, ils m'ont débarqué!» faisant allusion à l'abandon d'un homme sur
une plage déserte.
* * * * *
_Lundi 18 avril_.--Je lis dans un bouquin sur le Japon, la légende du thé.
La voici:
Dharma, un ascète en odeur de sainteté en Chine et au Japon, s'était
défendu le sommeil, comme un acte trop complaisamment humain. Une nuit
pourtant, il s'endormit et ne se réveilla qu'au jour. Indigné contre
lui-même de cette faiblesse, il coupa ses paupières, et les jeta loin de
lui, comme des morceaux de basse et de vile chair, l'empêchant d'atteindre
à la perfection surhumaine à laquelle il aspirait. Or ces paupières
sanglantes prirent racine, à la place où elles étaient tombées sur la
terre, et un arbrisseau poussa, donnant des feuilles, que les habitants
cueillent, et dont ils font une infusion parfumée, qui chasse le sommeil.
* * * * *
_Mercredi 20 avril_.--De Béhaine déjeune chez moi. Il se plaint de
l'incompréhension des républicains qui ne se rendent pas compte qu'il y a
un pont entre le Saint-Siège et Cronstadt, et qu'en ce moment l'alliance
russe est compromise et en suspens.
* * * * *
_Jeudi 21 avril_.--C'est étonnant comme les animaux, même un peu sauvages,
quand ils souffrent, cherchent à se rapprocher de l'homme, et à obtenir un
peu de sa commisération. Voici cinq ou six jours, que la chatte est en mal
de chats, eh bien! voici la pauvre bête, dans sa souffrance ayant besoin
qu'on soit près d'elle, et elle vous suit de ses deux grands yeux tristes,
quand on s'éloigne, et elle vous salue d'un petit miaulement, quand on
revient, et elle vous remercie de votre caresse, par un petit ronronnement
tout doux. Vraiment ils sont curieux chez ces ignorants de la maladie, les
regards profonds avec lesquels ils semblent vous demander de leur ôter
leur mal.
* * * * *
_Samedi 23 avril_.--Déjeuner à Versailles avec les Daudet, chez le ménage
Lafontaine.
Tout en servant, Lafontaine raconte--et comme une comédien raconte, avec
des temps et des jeux de physionomie--cette jolie anecdote.
Il avait cédé, vendu un Ruysdael, trouvé en Hollande, à Adolphe Rothschild,
et venait de lui livrer, quand le baron dans la joie de son acquisition,
se laissa aller à lui dire, en forme de politesse: «Mais, la baronne vous
verrait avec plaisir!» Et le baron entraîne Lafontaine dans une pièce,
où la baronne montée sur un escabeau, et ceinte d'un tablier, nettoyait
elle-même ses curiosités, entourée d'une vingtaine de larbins en mollets,
qui lui passaient les objets placés sur une table, et qu'elle replaçait
dans une vitrine, après les avoir soigneusement frottés avec du vieux
linge. Et vous savez, il y en avait pour des centaines, des centaines de
mille francs, dans les bibelots couvrant la table. La présentation faite,
Lafontaine en se retirant, attrape un pied de la table, et voici une
vingtaine de bibelots par terre. Un silence comme dans les jours tragiques,
et la tête de la baronne, vous la voyez... lorsqu'un larbin ramasse sur
le tapis--un tapis heureusement de cinq pouces d'épaisseur--un objet, et
après l'avoir retourné dans tous les sens, le tend à la baronne, disant
avec une voix de domestique: «Intact» et c'est un autre qui chuchote le
même mot, et pour la dizaine d'objets tombés, c'est bientôt un choeur de
larbins, répétant: «Intact, intact, intact!» Là-dessus le baron, prenant
à bras-le-corps, Lafontaine, le porte presque dehors, en lui disant: «Mon
cher, avec votre chance, c'est vous qui êtes la vraie curiosité d'ici!»
Et l'émotion, la suée de Lafontaine fut telle, qu'il soutient que la
couleur de ses gants avait changé.
Le déjeuner fini, nous partons avec de Nolhac, l'aimable et savant
conservateur du musée de Versailles, visiter les pièces intimes du château
historique. Et me promenant dans la demeure de ce grand passé, il me prend
une tristesse, en pensant à la petitesse du présent.
Puis çà et là, où badaudent des troupes d'ignares, l'histoire parle
dramatiquement à l'historien de Marie-Antoinette. Dans cet escalier de
marbre, je vois tirés par les pieds, les deux gardes du corps, décapités
en bas, et dont les têtes furent frisées au bout des piques, qui les
portaient. En poussant cette porte-fenêtre, je suis sur le balcon, où
Marie-Antoinette s'est montrée aux cannibales, qui demandaient les _boyaux
de la Reine_,--et de la vie tragique ressuscite dans ce bâtiment mort,
dans cette nécropole de la monarchie.
Maintenant l'impression là dedans, c'est un sentiment d'abomination pour
ce bourgeois de Louis-Philippe, qui, avec son Musée, ses peintures au
rabais, a tué la belle antiquaillerie de cette demeure de la monarchie
française, aux XVIIe et XVIIIe siècles, et n'a pas craint de faire la nuit
avec un grand vilain tableau moderne, fermant la fenêtre de la salle de
bain de Mme Adélaïde, qui est peut-être le plus riche spécimen de la
décoration intérieure, au XVIIIe siècle.
* * * * *
_Lundi 25 avril_.--Oui, je le répète, à l'heure présente, la lecture d'un
roman et d'un très bon roman, n'est plus pour moi, une lecture captivante,
et il me faut un effort pour l'achever. Oui, maintenant j'ai une espèce
d'horreur de l'oeuvre imaginée, je n'aime plus que la lecture de l'histoire
des mémoires, et je trouve même que dans le roman, bâti avec du vrai, la
vérité est déformée par la composition.
* * * * *
_Vendredi 29 avril_.--Les observateurs doivent reconnaître au pas, des
agents de police en bourgeois, oui, à ce pas tranquille, régulier, cadencé,
qui est le pas des sergents de ville.
* * * * *
_Samedi 30 avril_.--Quand on commence à collectionner, devant le nombre
des objets qu'on trouve, au commencement de sa chasse et de sa recherche,
on croit que la matière est inépuisable, qu'il y en aura toujours chez les
marchands. Non, on se trompe, et il n'y en a plus sur le marché, au bout
de très peu de temps. En effet depuis bien longtemps, bien longtemps, des
gravures françaises du XVIIIe siècle, dont il y avait des cartons bondés
sur tous les quais, il n'existe plus que celles, classées dans les
collections. Et les belles impressions japonaises, depuis tout au plus une
douzaine d'années qu'on les recherche, c'est fini d'en trouver chez Bing
et Hayashi, et il me semble même que malgré tous leurs efforts, ils n'en
peuvent plus découvrir au Japon.
* * * * *
_Dimanche 1er mai_.--Aujourd'hui, où l'on ne sait pas si la société
française «sera mise à cul» et si un gros morceau de Paris ne sera pas
dynamité, l'heureux Poitevin fait son entrée chez moi, tout réjoui, tout
hilare, tout rayonnant de l'enfantement de trois ou quatre épithètes,
disant à ce propos, assez éloquemment, qu'il n'y a de synonymes que pour
les âmes _non nuancées_, et avec ces épithètes, il m'apporte la primeur
de cette phrase: «Le signe de la croix inscrit sur la personne humaine les
quatre points cardinaux de l'espace spirituel, dans la rose des vents de
la destinée humaine.»
Je traverse en sortant de mon _Grenier_, les Champs-Élysées. Un désert où
passent des voitures vides. Paris semble avoir été dépeuplé par une peste.
* * * * *
_Mercredi 4 mai_.--De Béhaine disait, rue de Berri, que le pape répondait
à quelqu'un, lui demandant ce qui l'amusait encore: «La lecture d'une
belle page de Cicéron!»
* * * * *
_Samedi 7 mai_.--Dîner chez Pierre Gavarni.
... Oui, Corot ne se servait jamais de vert, il obtenait ses verts au
moyen du mélange des jaunes avec du bleu de Prusse, du bleu minéral... et
je vais vous en donner une preuve irrécusable.
C'est le vieux peintre Decan, ami de Corot, qui demeure dans la maison de
Gavarni, et qui redescend, quelques instants après, avec la blouse, que
Corot mettait pour peindre, et qui est l'assemblage de deux tabliers de
cuisine d'un bleu passé, avec dans le derrière, un morceau neuf d'un bleu
vif, morceau remplaçant le bas de la blouse, brûlé contre un poêle. En
effet la blouse est toute couverte d'une pluie de taches tendres, où
manque le vert.
Decan a descendu avec la blouse, une esquisse dans laquelle il a
représenté le père Corot, en train de peindre dans la campagne, recouvert
de cette blouse: esquisse, où avec la révolte des cheveux blancs de sa
tête nue, son teint de vivant en plein air, sa pipe en racine lui tombant
de la bouche, il a tout l'air d'un vieux paysan normand.
Et Decan nous donne la formule du père Corot pour faire des chefs-d'oeuvre,
en face de la nature.
«S'asseoir au bon endroit, ainsi que l'enseignait son maître
Bertin--établir ses grandes lignes--chercher ses valeurs--et se touchant
tour à tour la tête et la place de son coeur, mettre sur sa toile, ce
qu'on sent, là et là.
Decan ajoute: «C'était un peintre du matin et non de l'après-midi. Il ne
peignait pas, quand il faisait grand soleil, disant: «Moi je ne suis pas
un coloriste, mais un _harmoniste_.»
Figurez-vous, reprend Decan, que Corot est resté jusqu'à quarante-cinq
ans,--vous m'entendez bien,--comme un petit enfant chez son père, qui ne
croyait pas le moins du monde à son talent. Et il arrivait qu'un jour,
Français ayant dîné chez le père de Corot, ce père, au moment où Français
allait sortir, lui dit qu'il allait le reconduire, et comme son fils
s'apprêtait à le suivre, il lui fit signe de rester. Et dans la rue:
«--Monsieur Français, est-ce que vraiment mon fils aurait du talent?
--Comment, répondait Français, mais c'est mon professeur!»
* * * * *
_Dimanche 8 mai_.--La toquade mystique, dont la France est atteinte,
s'est révélée, cette année, jusque dans les coiffures de modèles et des
maîtresses des peintres, apparaissant aux _vernissages_, avec des bandeaux
_botticelliens_, et des têtes imitant les têtes des tableaux primitifs.
Au _Grenier_, on cause aujourd'hui dynamite, on cause moyens de
destruction et moyens de défense des êtres et des objets matériels, et
j'apprends une chose assez ignorée, c'est que le Musée d'Anvers, ville,
dont la destination est d'être bombardée, a des murs pouvant rentrer sous
terre, avec les tableaux qui y sont accrochés.
Rodenbach croit plus tard, à un grand mouvement lyrique sur l'industrie,
et il parle éloquemment des attitudes recueillies, de l'aspect presque
religieux des occupations mécaniques, enfin d'une synthèse poétique du
travail ouvrier, d'une étude au delà de la simple photographie littéraire.
* * * * *
_Mardi 10 mai_.--Le sommeil de la sieste: un curieux sommeil, où, au
milieu de l'évanouissement de l'être, il y a, dirais-je, une perception
poétique de ce qui se passe autour de ce sommeil.
* * * * *
_Samedi 14 mai_.--Frantz Jourdain vient déjeuner avec moi, et me lire
des fragments d'un livre, dont je lui ai donné l'idée. C'est un roman
(L'ATELIER CHANTOREL) où sous un nom supposé, il raconte son enfance, sa
jeunesse, son passage à l'École des Beaux-Arts, son apprentissage du
métier d'architecte; et l'intéressant bouquin est presque, tout le temps,
soutenu par de la vie vécue.
Ce soir, une femme du monde, m'attaque gentiment sur l'horreur, professée
dans mon JOURNAL, pour le progrès dans les choses, me parlant de la vie
magique, surnaturelle, que lui a faite le téléphone: «Tenez, il y a une
heure, je causais à Londres avec un Anglais, pour une affaire que j'ai
là-bas; quand vous êtes entré, je m'entretenais avec ma soeur, à Marseille,
lui disant que je vous attendais; dans la journée, j'avais arrangé un
mariage et un divorce... Hier j'étais fatiguée, je m'étais couchée de
bonne heure, mais ne dormant pas, je me suis mise à causer avec un
monsieur, dont j'aime l'esprit... mais un monsieur, que les convenances
m'empêchent de recevoir fréquemment... N'est-ce pas, dit-elle, en riant,
c'est singulier pour une femme, dans son lit, de causer avec un monsieur,
qui est peut-être dans le même cas... Et vous savez, si le mari arrive,
on jette le machin sous le lit, et il n'y voit que du feu.
--Et quand vous causiez vous étiez en chemise... dans ce cas, pour une
femme qui a un fonds de catholicité comme vous, madame, c'est grave, ça
touche un peu au péché.
--Tiens, c'est vrai, fait la femme au téléphone, en riant, il faut que
j'interroge mon confesseur?
* * * * *
_Mardi 17 mai_.--Je reçois une carte de la baronne de Galbois, m'apprenant
que Popelin est mort, ce matin.
Hier, à six heures, le fils de Popelin m'avait dit: «Il y a un petit
mieux... ses crachats sanguinolents sont d'une meilleure nature... mais
il n'y a pas à se le dissimuler, c'est un homme touché, bien gravement
touché... et dont l'existence demandera à être entourée de grandes
précautions.»
* * * * *
_Vendredi 20 mai_.--Il n'y a plus qu'une chose qui m'amuse, m'intéresse,
m'empoigne: c'est une conversation entre lettrés sympathiques, dans
l'excitation d'un peu de vin, bu à dîner.
* * * * *
_Samedi 21 mai_.--Déjeuner chez Raffaëlli, avec Proust, le ménage Forain,
une Américaine, organisatrice de l'exposition de Chicago, dont les dents
aurifiées font dire à Forain, que ses dents ressemblent à des jets de gaz,
allumés pendant le jour--et encore avec des peintres, que je ne connais
pas.